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Full text of "La Lecture : annales contemporaines, revue religieuse, politique et littéraire"

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http://www.archive.org/details/lalectureannalesOOpari 


LA 


LECTURE. 


lin>riîlEP.IF.  (ATHOLIQIE  I)'A.    SIROU  ET  DESQIJERS  , 
Rue  des  Noyers,  37. 


LA 


LECTURE 

AiWNALES   CONTEMPORAIIVES  , 

REVIT  RELIGIEUSE,  POLITIOUE  ET  LITTERAIRE. 


La  lecture  est  la  meilleure  et  la  pire  des  choses. 

(FZNELON.) 

La  presse  périodique,  cette  arme  très-puissante, 
dont   nos  adversaires  ont   fait  un    si   grand  usage 
contre  l'Église,  finit  par  se  retourner  contre  eux. 
(Le  Cardinal  Altieri.) 


SIXIEME  AÎVNEE. 


IT07TELLS  SSSIÏB. 
TOME    I. 

PARIS, 

AU  BUREAU  DE  LA  VOIX  DE  L'ÉGLISE , 

GRANDE-CHAUSSÉE    DORLÉANS  ,    73, 

PRÈS    l'hospice   LAROCHEFOl'CAULD. 

1847 


LA  LECTURE. 


-€I(I3>- 


DES  LIBERTÉS  DE  L'EGLISE  GALLICANE. 

DEUXIÈ3IE    ARTICLE  (1). 

E.es  sectaires  n'ont  pas  attcndn  le  règne  de  l^onis  X5V  pour  proposer 
une  Mtéclai'ation  rfMi*fi'efe«.  L.e  cardinal  ttu  Pet-t'on  fait  échouer  un 
projet  de  ce  genre  en  aoe4.  On  profita,  «S  ans  plus  tard,  de  la  ques- 
tion des  Mntntunilés  et  de  la  Mtégttte .  pour  Inciuiéter  le  Saint-Siège 
et  proclamer  les  qunit'e  at'ticleH.  .\otes  ele  Fleut'y. 

Dans  le  cours  du  xvi^  siècle  ,  Thérésie  avait  infecté  les  régions  du 
Dord  de  l'Europe;  elle  avait  réussi  à  s'implanter  dans  l'Angleterre.  La 
France  heureusement  était  demeurée  catholique,  et  la  piété  n'avait  cessé 
d'y  fleurir.  Mais  les  novateurs  n'avaient  cessé  de  rôder  autour  d'elle  ,  et 
il  a  fallu  une  assistance  visible  du  ciel  ,  une  protection  spéciale  de  celle 
que  saint  Ambroise  appelle  Vétendard  de  la  foi ,  et  saint  Augustin  le 
fléau  vainqueur  de  toutes  les  hérésies ,  pour  que  la  plus  funeste  de 
toutes  celles  qui  ont  désolé  l'Eglise,  n'ait  pu  réussir  à  régner  en  souve- 
raine dans  ce  beau  royaume.  La  ligue  avait  armé  contre  elle  des  mil- 
liers de  bras  qui  paralysaient  ou  anéantissaient  ses  desseins  pervers.  Le 
protestantisme  crut  néanmoins  toucher  au  moment  de  son  triomphe  ,  à 
l'avènement  de  Henri  IV  à  la  couronne.  Mais  Dieu  ne  permit  pas  que 
la  plus  ancienne  des  monarchies  catholiques  devînt  la  proie  de  l'erreur. 
La  conversion  du  roi  fut  sincère  ,  et  les  protestants,  qui  avaient  fait 
reposer  sur  lui  toutes  leurs  espérances  ,  furent  obligés  de  se  contenter 
d'une  tolérance  qui  ne  les  empêcha  pas  de  s'agiter  sans  cesse  et  de  cou- 
vrir la  France  de  désolations.  Ayant  échoué  dans  le  désir  qu'ils  avaient 
eu  de  faire  monter  l'hérésie  sur  le  trône,  ils  tentèrent  plusieurs  fois  de 
le  renverser,  et  avaient  préparé  tous  les  plans  de  la  république  qu'ils 
voulaient  lui  substituer.  On  peut  en  voir  les  preuves  sans  nombre  et  les 
documents  irrécusables  dans  l'histoire  du  Calcinisine  ,  par  Soullier.  Tou- 
jours déjoués  dans  leurs  desseins  ,  les  sectaires  ne  les  perdaient  jamais 
de  vue;  mais  n'osant  les   dévoiler  ouvertement ,   ils  profilèrent,  en 

(1)  Voir  notre  première  livraison,  nouvelle  série,  p.  4. 

1.    15  FÉVRIER   1847.  2 


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1614,  de  la  jeunesse  et  de  l'inexpérience  de  Louis  XIII,  pour  faire  une 
tentative  qui  devait  paraître  d'autant  moins  suspecte  que  ce  n'était  pas 
eux  qui  se  mettaient  directement  en  avant.  Us  avaient,  dans  les  cours 
et  les  parlements  du  royaume,  une  multitude  de  partisans  secrets  qui 
affectaient  tous  les  dehors  du  catholicisme ,  et  qui  se  donnaient  pour  les 
plus  zélés  défenseurs  de  la  royauté.  Les  courtisans  de  Nabuchodonosor 
et  de  Darius,  voulant  anéantir  le  culte  du  vrai  Dieu,  n'espérèrent  y 
réussir  qu'en  mettant  les  Juifs  en  contravention  avec  les  ordres  de  ces 
princes  (  Dan.  c.  3  et  6).  Les  novateurs  fondèrent  le  même  espoir  dans 
l'arrêt  qu'ils  voulurent  faire  adopter  par  tous  les  Etats  du  royaume. 
Leur  but  était  spécialement  d'embarrasser  les  ecclésiastiques  par  la 
demande  d'un  serment,  dont  le  refus  pouvait  les  rendre  odieux  à  la  na- 
tion.  Ce  serment  consistait  dans  la  reconnaissance  solennelle  du  droit 
divin  des  rois  de  France  ,  et  de  l'inviolabilité  de  leur  autorité  et  de 
leur  personne.  Quiconque  se  serait  montré  récalcitrant ,  ou  aurait  ma- 
nifesté une  doctrine  contraire  à  cet  arrêt ,  devait  être  regardé  comme 
criminel  de  lèse-majesté  au  premier  chef ,  et  en  subir  la  peine.  Dupleix  , 
dans  son  histoire  de  Louis  XIII  {t.  \  ,  p.  48  ef  49  ) ,  a  fort  sagement 
remarqué  que  cette  proposition  n'avait  été  suggérée  que  par  ceux  qui  dési- 
raient faire  entrechoquer  la  monarchie  française  avec  le  Saint-Siège ,  et 
que  leur  intention  tendait  à  un  schisme  manifede.  Le  cardinal  du  Perron 
dévoila  le  piège  caché  sous  cette  belle  apparence  de  royalisme  et  de  zèle, 
dans  un  discours  plein  de  doctrine  et  d'éloquence.  Le  pas  était  délicat  : 
il  fallait  se  tenir  en  garde  contre  la  plus  perfide  des  embûches.  Refuser 
un  serment  qui  intéresse  la  monarchie  !  Quelle  couleur  odieuse  cela  ne 
présente-t-il  pas ,  alors  même  qu'il  n'y  a  point  de  motif  pour  le  de- 
mander ?  Aussi  a-t-on  eu  recours  à  ce  stratagème  dans  tous  les  temps 
d'agitation.  C'étaient  les  plus  grands  ennemis  de  la  tranquillité  ,  les  plus 
déclarés  parjures  qui  se  montraient  alors  les  plus  ardents  à  réclamer 
une  mesure  qui  n'était  rien  pour  leur  conscience  blasée.  Le  savant 
Cardinal  fit  voir  «  que  le  Clergé,  que  l'on  avait  seul  en  vue,  avait  tou- 
«  jours  été  d'un  dévouement  inviolable  pour  l'autorité  et  la  personne 
«  sacrée  des  rois  :  il  ne  manque  pas  cependant  de  remercier  ceux  qui 
«  manifestaient  tant  de  zèle  pour  leur  trône  et  leur  sûreté  personnelle , 
«  feignant,  pour  un  instant,  de  les  croire  sincères.  Il  fit  remarquer 
<c  qu'il  n'y  avait  point  de  profession  qui  fût  plus  étroitement  liée  par 
«  le  devoir  de  fidélité  aux  princes  que  la  société  ecclésiastique;  qu'elle 
«  y  était  tenue  non-seulement  par  la  conscience ,  mais  par  la  raison 
f<  même  ,  son  repos  et  sa  paix  dépendant  de  la  prospérité  des  affaires  du 
«  roi;  mais  que  les  lois  de  l'Eglise  suffisaient  surabondamment  pour 
«  maintenir  dans  la  soumission  des  hommes  qui  craignent  bien  plus  en- 
«  core  les  peines  éternelles  que  les  rigueurs  passagères  de  cette  vie; 
«  qu'ainsi  on  n'avait  pas  lieu  de  se  préoccuper,  à  leur  égard  ,  de  la 
«  moindre  appréhension  ,  tandis  que  pour  les  hommes  pervers  qui , 
a  dans  la  nation ,  seraient  capables  de  former  des  desseins  pernicieux  , 


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«  ceux-là  n'étant  pas  retenus  par  la  crainte  des  supplices  de  l'autre  vie 
«  seraient  bien  moins  encore  arrêtés  par  l'effroi  des  châtiments  de  celle- 
«  ci.  Que  c'était  par  de  semblables  propositions  qu'au  lieu  de  garantir 
«  la  personne  des  rois  et  la  paix  de  leur  empire  ,  on  mettait  en  péril 
«  l'un  et  l'autre  ,  en  faisant  naître  les  guerres  ,  les  discordes  et  tous 
«  les  malheurs  que  les  schismes  enfantent.  Que  toutes  les  fois  que  les 
«  séculiers  ont  voulu  s'immiscer  dans  les  choses  religieuses,  ils  ont  pro- 
«  voqué  la  colère  de  Dieu.  Saiil  perd  le  royaume  et  la  vie  pour  s'être  ar- 
a  rogé  la  fonction  de  sacrificateur  ;  Osa  est  puni  de  mort  pour  avoir 
a  porté  la  main  sur  l'arche  sainte  ;  Osias  devient  lépreux  pour  s'être 
«  servi  de  l'encensoir.  Aussi  Constantin  ne  veut  point  s'ingérer  dans  le 
«jugement  des  causes  du  Clergé,  non  plus  que  Valentinien.  C'est  le 
a  comble  de  l'opprobre  de  voir  les  brebis  prétendre  conduire  leurs  pas- 
«  teurs  ,  et  des  enfants  faire  la  loi  à  leurs  pères.  II  y  a  longtemps  que 
a  Ton  menace  le  Clergé  de  cette  pomme  de  discorde  ;  ce  sont  les  héré- 
«  tiques  qui  ont  agi  adroitement  et  sourdement  sur  l'esprit  des  catho- 
«  liques  ,  même  ecclésiastiques  ,  sous  un  prétexte  beau  et  spécieux  • 
a  ce  sont  des  Ulysses  qui  combattent  sous  le  bouclier  d'Achille;  ils  ont  pris 
«  ce  détour,  afin  que  ceux  qui  refuseront  ce  serment  soient  jugés  sans 
«  affection  pour  le  service  du  roi ,  ou  estimés  coupables  de  schisme  : 
a  esprits  séditieux,  inquiets  et  rebelles....  »  L'orateur  captiva  l'atten- 
tion de  son  auditoire  pendant  trois  heures  entières.  Sa  victoire  fut  com- 
plète; on  lui  adressa  les  plus  solennelles  actions  de  grâces;  la  proposition 
fut  retirée,  et  ce  ne  fut  qu'une  acclamation  générale ,  que  l'illustre  Car- 
dinal s'était  surpassé  lui-même. 

Soixante-huit  ans  s'écoulèrent  sans  que  les  sectaires  osassent  mettre 
en  avant  des  propositions  de  ce  genre;  on  avait  été  à  même,  pendant 
ce  laps  de  temps  de  se  convaincre  pleinement  des  motifs  réels  qui  les 
font  ordinairement  agir,  et  du  véritable  esprit  qui  les  anime.  Louis  XIV 
n'avait  pu  se  faire  illusion  sur  ce  point  ;  aussi  se  montra-t-il  constam- 
ment l'ennemi  déclaré  de  tous  ceux  qui  l'étaient  de  la  doctrine  catho- 
lique. Malheureusement ,  il  avait  plus  d'un  endroit  vulnérable.  Per- 
sonne ne  contestera  que  sa  fierté  et  sa  hauteur  ne  souffraient  aucune 
contradiction  à  ses  volontés  ,  alors  même  qu'elles  étaient  les  plus  dé- 
raisonnables. C'est  ce  que  l'on  vit  dans  la  double  affaire  des  franchises 
de  l'hôtel  des  ambassadeurs  à  Rome  ,  et  de  la  Régale.  11  est  indispen- 
sable que  j'en  dise  ici  quelque  chose;  car  ces  deux  faits,  mais  surtout 
celui  de  la  Régale  ,  se  lient  essentiellement  à  la  déclaration  de  1682. 

Pendant  assez  longtemps ,  les  hôtels  des  ambassadeurs  à  Rome,  ainsi 
que  les  quartiers  où  ils  étaient  placés ,  jouissaient  du  droit  d'asile.  Il 
arriva  de  là  que  ces  hôtels  et  ces  quartiers  devinrent  le  refuge  ordinaire 
des  malfaiteurs  et  des  brigands  qui  s'y  retiraient  pour  se  soustraire  aux 
justes  châtiments  qu'ils  avaient  mérités.  Souvent  aussi  ceux  qui  for- 
maient la  suite  des  ambassadeurs  s'autorisaient  de  ce  droit  de  franchise 
pour  se  montrer  tous  les  jours  plus  insolents  dans  leurs  débauches  et 


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leurs  outrages  envers  le  gouvernement  romain  ,  sûrs  qu'ils  étaient  de 
l'impunité.  Sous  Alexandre  VII  ,  le  duc  de  Créquy,  qui  avait  révolté 
les  Romains  par  sa  hauteur,  refusa  de  se  conformer  à  la  loi  qui  abro- 
geait les  franchises  ;  les  hommes  de  sa  maison  poussèrent  un  jour  l'au- 
dace jusqu'à  attaquer,  sans  aucun  motif,  la  garde  du  Pape,  l'épée  à  la 
main.  Celle-ci  fut  bien  obligée  de  se  défendre  ;  il  en  résulta  qu'un  page 
fut  tué.  C'était  assurément  le  Pape  qui  avait  droit  de  demander  satis- 
faction d'une  attaque  aussi  injuste.  Devait-on  lui  imputer  la  mort  d'un 
évaporé  ?  Ce  fut  pourtant  Louis  XIV  qui  exigea  qu'on  lui  fit  satisfac- 
tion, ou  ,  pour  parler  plus  simplement ,  ce  fut  le  fort  qui  se  déshonora 
en  opprimant  le  faible.  Il  fallut  qu'Alexandre  VII  cassât  sa  garde ,  et 
fît  élever  dans  Rome  une  pyramide  avec  une  inscription  qui  énonçait 
l'outrage  prétendu  et  la  satisfaction;  encore  ne  fut-ce  là  qu'une  partie 
des  humiliations  que  Louis  XIV  fit  subir  à  Alexandre. 

En  1676,  Innocent  XI,  voulant  mettre  fin  aux  désordres  qui  résul- 
taient sans  cesse  de  ce  droit  d'immunités,  déclara  ouvertement  que  si  les 
rois  ne  consentaient  pas  à  renoncer  à  ce  funeste  privilège,  il  ne  recevrait 
pas  leurs  ambassadeurs.  L'empereur,  le  roi  d'Espagne,  celui  de  Pologne, 
et  le  nouveau  roi  d'Angleterre,  Jacques  II,  consentirent  à  abandonner  ce 
droit  odieux.  Le  nonce  Ranucci  proposa  à  Louis  XIV  de  concourir,  comme 
les  autres  princes,  à  la  tranquillité  et  au  bon  ordre  de  Rome.  Louis  ré- 
pondit qu'Une  s' était  jamais  réglé  sur  l'exemple  d' autrui  :  que  c'était  à  lui 
à  servir  d'exemple.  «  11  envoya  à  Rome,  dit  Voltaire,  le  marquis  de  La- 
«  vardin  en  ambassade,  pour  braver  le  Pape.  Lavardin  entra  dans  Rome, 
a  malgré  la  défense  du  Pape,  escorté  de  quatre  cents  gardes  de  marine,  de 
«  quatre  cents  officiers  volontaires,  et  de  deux  cents  hommes  de  livrée, 
«  tous  armés;  il  prit  possession  de  son  palais,  de  ses  quartiers  et  de  l'é- 
«  glise  de  Saint-Louis,  autour  desquels  il  fit  poster  des  sentinelles,  et 
«  faire  la  ronde,  comme  dans  une  place  de  guerre.  Le  Pape  est  le  seul 
«  souverain  à  qui  on  pût  envoyer  une  telle  ambassade  :  la  faiblesse  de 
«  son  Etat  fait  qu'on  l'outrage  impunément.  [Siècle  de  Louis  XIV,  c.  xiv.)» 

Tout  ce  fracas  n'effraya  pas  Innocent  :  il  refusa  constamment  de  don- 
ner audience  à  l'ambassadeur  ;  il  frappa  d'interdit  l'église  de  Saint-Louis 
des  Français,  où  Lavardin,  quoique  excommunié,  avait  assisté  à  l'office 
divin,  la  nuit  de  Noël.  Cet  ambassadeur,  si  indigne  de  sa  nation,  fut 
rappelé  en  France  après  dix-sept  mois  d'un  séjour  inutile  à  Rome.  «  Il 
«  serait  impossible,  dit  à  ce  sujet  M.  de  Maistre,  d'imaginer  un  abus  plus 
«  révoltant  du  pouvoir,  une  violation  plus  scandaleuse  des  droits  les  plus 
«  sacrés  de  la  souveraineté...  Quand  on  aurait  eu  quelque  tort  à  Rome, 
«  tout  le  blâme  tombe  justement  sur  la  puissance  qui  abuse  de  ses  forces, 
a  au  point  de  fouler  aux  pieds  toutes  les  lois  de  la  justice,  de  la  modéra- 
«  lion  et  de  la  délicatesse.  [De  l'Eglise  gallicane,  liv.  2,  c.  i.)  »  Passons 
maintenant  à  l'afTaire  de  la  Régale. 

La  Régale,  en  France,  était  un  droit  qui  autorisait  le  roi  à  percevoir 
les  revenus  de  quelques  archevêchés  et  evcchés,  pendant  la  vacance  de 


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ces  sièges,  et  de  disposer  des  bénéfices  sans  charge  d'âmes,  bénéfices  dont 
le  roi  avait  la  collation  ;  et  cela,  jusqu'à  ce  que  les  nouveaux  pourvus  eus- 
sent pris  possession,  et  fait  enregistrer  leur  serment  de  fidélité  à  la  cham- 
bre des  comptes  de  Paris.  Il  est  clair  qu'un  pareil  droit,  quand,  d'ailleurs, 
il  n'était  pas  formellement  énoncé  dans  le  titre,  ne  pouvait  exister  que 
par  la  concession  du  Souverain-Pontife,  qui  ne  peut,  au  reste,  transpor- 
ter la  propriété  des  biens  et  revenus  ecclésiastiques  que  pour  des  causes 
très-majeures,  et  toujours  dans  l'intérêt  de  la  religion,  comme  l'a  fait 
Pie  YII,  par  le  concordat  de  1801.  D'un  autre  côté,  il  est  bien  évident 
qu'il  ne  peut  appartenir  aux  évêques  de  conférer  eux-mêmes  le  droit 
de  Régale,  sur  les  revenus  de  leurs  sièges,  ou  d'autres  revenus  ecclésias- 
tiques :  le  serment  solennel  qu'ils  font  le  jour  de  leur  consécration,  leur 
interdit  cette  disposition  sous  les  plus  graves  peines,  auxquelles  ils  dé- 
clarent s'assujétir.  Cependant  Louis  XIV,  qui  ne  jouissait  du  droit  de 
Régale  qu'à  l'égard  d'un  certain  nombre  de  sièges,  déclara,  en  1673,  que 
ce  droit  qu'il  s'attribuait  était  inaliénable  et  imprescriptible ,  dans  tous  les 
archevêchés  et  évéchés  du  royaume;  et,  au  mépris  de  leur  serment,  le  plus 
grand  nombre  des  Prélats  de  France  cédèrent,  sans  la  moindre  réclama- 
tion, à  l'autorité  envahissante  de  Louis  XIV,  se  réservant  néanmoins 
d'écrire  au  Saint-Siège,  pour  lui  faire  agréer  celle  mesure.  Je  m'élonne 
que  le  cardinal  de  Bausset  {Histoire  de  Rossuet,  liv.  6,  c.  v,)  ait  cru  devoir 
applaudir  à  cette  inexcusable  complaisance  de  ces  Prélats,  et  blâmer  les 
évêques  d'AletetdePamiers,  qui  seuls  osèrent  résister  aux  prétentions  de 
l'impérieux  monarque.— Louis  XIV  ayant  nommé  aux  bénéfices  vacants 
d'AletetdePamiers,  ceux  qui,  contrairement  aux  lois  de  l'Eglise,  avaient 
été  pourvus  en  Régale,  furent  frappés  par  leur  évêque  respectif  des  cen- 
sures de  l'Eglise,  pour  s'être  permis,  sur  un  pareil  titre,  d'en  prendre  pos- 
session; mais  les  archevêques  de  Narbonne  et  de  Toulouse,  à  qui  ils  en 
avaient  appelé,  se  donnèrent  le  tort  grave  de  prononcer  la  nullité  de  ces 
peines  ecclésiastiques,  et  de  casser  les  ordonnances  de  leurs  suffragants. 
Ces  derniers  appelèrent  au  Saint-^Siége  du  jugement  de  leurs  métropoli- 
tains :  c'était  leur  droit;  et,  de  plus,  ils  remplissaient  un  devoir.  Inno- 
cent XI,  conformément  aux  saints  canons,  dont  la  France,  après  les  avoir 
foulés  aux  pieds,  devait  bientôt  se  vanter  d'être  l'incorruptible  gardienne, 
annula  les  ordonnances  des  archevêques  de  Narbonne  el  de  Toulouse,  et 
s'exhala  en  reproches  amers  contre  les  ministres  du  roi  qui  abusaient  de 
sa  confiance,  en  lui  donnant  de  perfides  conseils  pour  satisfaire  leurs  inté- 
rêts et  leur  ambition.  Il  déclara  énergiquement  que  rien  ne  saurait  l'em- 
pêcher de  faire  usage  de  l'autorité  apostolique  contre  de  pareils  abus, 
quelque  inconvénient  qui  pût  lui  en  revenir.  Il  est  douloureux  dépenser 
que  tous  les  membres  qui  composaient  rasseml»l(^o  de  1G80,  au  lieu  de 
faire  cause  commune  avec  le  Souverain-Pontiic,  qui  protégeait  les  droits 
de  leurs  collègues,  encouragèrent  le  roi  à  se  maintenir  dans  la  possession 
usurpée  de  la  Régale.  Il  poussèrent  l'adulation  et  la  faiblesse  jusqu'à  lui 
déclarer  que  rien  ne  serait  capable  de  les  séparer  de  lui  ;  ils  accusèrent  le 


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Saint-Siège  de  tenter  une  vaine  entreprise,  disant  qu'ils  voulaient  que- 
toute  la  terre  fût  informée  de  leurs  dispositions  à  cet  égard.  Si  cette  poignée 
de  prélats  de  cour  pouvait  se  flatter  de  représenter  Fépiscopat  français,  et 
d'en  exprimer  les  sentiments,  quelle  idée  devrions-nous  en  avoir?  Cette 
époque  serait,  sans  contredit,  la  plus  désastreuse  pour  notre  Eglise.  Le 
Saint-Père  fut  inflexible,  comme  il  devait  l'être,  à  soutenir  les  règles  ca- 
noniques ;  mais  les  agents  du  Clergé  de  France  ne  s'occupèrent  plus  que 
des  moyens  de  le  punir  de  cette  fermeté  digne  d'un  successeur  de  saint 
Pierre. 

Nous  voyons  se  reproduire,  dans  cette  circonstance,  les  dispositions 
d'une  partie  des  évêques  d'Angleterre  sous  Henri  II.  «  Pourquoi,  leur 
((  écrivait  saint  Thomas  de  Cantorbéry,  trompez-vous  vos  frères?  Quelle 
«  est  l'autorité  qui  ait  conféré  aux  princes  temporels  la  prérogative  que 
«  vous  prétendez  leur  donner  sur  les  choses  ecclésiastiques?  De  grâce,  ne 
«  confondez  pas  les  droits  du  royaume  et  de  l'Eglise.  Ces  puissances  ne 
n sont-elles  pas  entièrement  séparées?...  Prenez  mieux  les  intérêts  du 
«  roi,  vous  qui  recherchez  ses  bonnes  grâces  au  détriment  de  l'Eglise  :  ne 
«  soyez  pas  la  cause  de  sa  perte  et  de  celle  de  sa  maison.  Vous  dites  qu'il 
«  y  a  du  danger  à  tenir  ferme,  le  roi  pouvant  cesser  d'être  dévoué  à  l'E- 
«  glise  romaine...  Et  moi  je  vous  dis  que  c'est  un  crime  de  former  un  pa- 
«  reil  jugement..  Ce  n'est  pas  de  sa  part  que  vous  devez  craindre  :  c'est 
a  de  la  vôtre  ;  c'est  vous  qui  lui  ouvrez  la  voie  pour  renverser  la  liberté 
«  ecclésiastique...  Que  deviendra  l'Eglise  si  on  la  laisse  enchaîner  et  dé- 
«  pouiller  de  ce  qu'elle  possède?...  Ne  serait-ce  pas  à  vous  d'opposer  une 
et  barrière  à  ces  envahissements?  Faut-il  que  non-seulement  vous  gar- 
«  diez  le  silence,  mais  que  vous  donniez  à  l'injustice  l'appui  de  votre 
«  suffrage  (1).  »  La  faiblesse  de  l'épiscopat  d'Angleterre,  à  cette  époque, 
tranquillisa  Henri  II  dans  ses  usurpations,  et  fut  cause  du  massacre  de 
saint  Thomas. 

M.  le  cardinal  de  Bausset,  qui  est  toujours  si  favorable  à  Louis  XIV,  ne 
peut  s'empêcher  de  reconnaître  qu'il  avait  entraîné  le  gouvernement  dans 
des  mesures  dont  la  nécessité  ou  la  régularité  auraient  été,  peut-être,  dif- 
ficile à  justifier  [Vie  de  Bossuet,  liv.  6^  c.  viii)  Nous  verrons  Bossuet  con- 
venir que  l'on  avait  tort,  au  fond.  S'il  eût  eu  à  donner  son  avis,  dans  une 
pareille  affaire ,  sur  la  conduite  de  tout  autre  prince  agissant  comme 
Louis  XIV,  son  idole,  il  l'aurait  flétrie  hautement  et  énergiquement.  En 
effet,  quatorze  ans  avant  l'affaire  de  la  Régale,  parlant  de  Henri  II,  roi 
d'Angleterre,  dans  le  panégyrique  de  saint  Thomas  de  Cantorbéry,  il  de- 
mandait si  l'on  pouvait,  sans  injustice,  concevoir  le  dessein  de  ravir  à  l'E- 
glise ses  privilèges?  Puis  il  ajoutait  :  «  Cependant  Henri  II,  roi  d'Angle- 
0  terre,  se  déclara  l'ennemi  de  l'Eglise;  il  l'attaque  au  spirituel  et  au 
«  temporel,  en  ce  qu'elle  tient  de  Dieu,  et  en  ce  qu'elle  tient  des  hommes. 
«  Il  usurpe  ouvertement  sa  puissance;  il  met  la  main  sur  son  trésor,  qui 

(1)  Voyez  cette  admirable  lettre  dans  Stapleton,  Vie  du  Saint,  p.  Gl  et  suiv. 


—  39  — 

«  enferme  la  subsistance  des  pauvres  ;  il  Qétrit  l'honneur  de  ses  ministres, 
«  par  l'abrogation  de  leurs  privilèges,  et  opprime  leur  liberté,  par  des  lois 
«qui  lui  sont  contraires.  Prince  téméraire  et  malavisé!  que  ne  peut-il 
«  découvrir  de  loin  les  renversements  étranges  que  fera  un  jour,  dans  son 
«  Etat,  le  mépris  de  l'autorité  ecclésiastique,  et  les  excès  inouïs  où  les  peu- 
«  pies  seront  emportés,  quand  ils  auront  secoué  ce  joug  nécessaire!  Mais 
«  rien  ne  peut  arrêter  ses  emportements  :  les  mauvais  conseils  ont  pré- 
«  valu,  et  c'est  en  vain  que  l'on  s'y  oppose.  11  a  tout  fait  fléchir  à  sa  vo- 
«  lonté,  et  il  n'y  a  plus  que  le  saint  archevêque  de  Cantorbéry  qu'il  n'a 
«pu  encore  ni  corrompre  par  ses  caresses,  ni  abattre  par  ses  me- 
«  naces.  » 

Ne  dirait-on  pas  que  le  grand  orateur,  sans  s'en  douter,  prophétisait 
à  la  lettre  ce  qui  devait  arriver,  en  1682,  à  l'occasion  des  prétentions  de 
Louis  XIV  à  la  Régale?  La  collection  des  procès-verbaux  du  Clergé  de 
France  (t.  V,  p.  362),  dit  à  ce  sujet:  «  On  ne  voyait  que  persécutions, 
«  exils ,  emprisonnements  et  condamnations,  même  à  la  mort,  pour  sou- 
a  tenir,  à  ce  que  l'on  prétendait ,  les  droits  de  la  couronne.  La  plus 
«  grande  confusion  régnait,  surtout  dans  le  diocèse  de  Pamiers.  Tout  le 
«  chapitre  était  dispersé;  plus  de  quatre-vingts  curés  emprisonnés, 
«  exilés  ou  obligés  de  se  cacher.  On  voyait  un  grand  vicaire  contre  un 
«  grand  vicaire,  le  siège  épiscopal  vacant.  Le  père  Cerle,  grand  vicaire 
«  nommé  par  le  chapitre  ,  fut  condamné  à  mort  par  contumace ,  par  le 
«  parlement  de  Toulouse,  et  exécuté  en  effigie.  « 

J'ai  dit  que  deux  évêques  seulement  se  montrèrent  fermes  :  celui 
d'Alet  et  celui  de  Pamiers.  Les  autres,  sans  excepter  Bossuet  (le  pané- 
gyriste d'une  cause  toute  contraire  à  celle  qu'il  embrassait  actuellement), 
furent  d'une  condescendance  que  l'on  a  peine  à  s'expliquer  cent  soixante- 
cinq  ans  après  cet  événement  si  déplorable  dans  ses  suites,  et  qu'il  n'est 
plus  permis  de  justifier  après  que  Rome  a  fixé,  en  tant  d'occasions,  le 
jugement  que  nous  en  devions  porter.  Tout  ce  que  l'on  peut  dire  de  plus 
tolérable  pour  atténuer  un  peu  le  tort  de  cette  faiblesse,  c'est  que  les 
Evêques  pensaient  que  les  concessions  offertes  par  le  roi  au  Clergé, 
étaient  un  dédommagement  surabondant  de  la  brèche  faite  à  la  disci- 
pline; et  il  était  facile  de  prévoir ,  dit  ingénument  M.  de  Bausset,  que  les 
Eglises  seraient  forcées,  par  l'empire  seul  du  temps  et  de  Vusage,  à  ployer 
som  l'ascendant  de  l'autorité ,  quoique  le  droit  de  Régale  ne  fût  pas  exercé 
dans  une  forme  paisible  et  régulière.  {Ih.,  l.  cit.  ] 

Tout  le  Clergé,  généralement  parlant,  fut  entraîné  par  l'avis  de  Bossuet, 
et  crut  qu'il  ne  fallait  pas  résister  au  roi.  M.  de  Bausset,  en  applaudis- 
sant à  ce  concours ,  nous  révèle  l'empiétement  le  plus  monstrueux  qui 
régnait  alors,  de  la  part  de  l'autorité  séculière,  sur  l'autorité  ecclésias- 
tique, a  II  résulta  de  ce  tempérament,  dit-il,  que  ce  ne  fut  plus  l'auto- 
"  rite  royale  qui  donna  leur  mission  à  ceux  qui  étaient  pourvus  des  di- 
«  gnités  ecclésiastiques.  »  On  avait  donc  fermé  les  yeux  jusque-là  sur 
un  abus  d'autant  plus  révoltant,  qu'il  laissait  envahir  par  le  prince  un 


—  40  — 

pouvoir  spirituel  qui  ne  saurait  appartenir  qu'à  l'Eglise.  La  constitution 
civile  du  Clergé^  qui  devait  être  proclamée  cent  ans  plus  tard,  ne  devait 
qu'étendre  et  développer  ce  principe  schismalique  et  hérétique. 

Si  les  Evèques  de  France  se  fussent  bornés  à  délibérer  sur  cette  affaire 
et  à  proposer  leurs  vues  au  Souverain-Pontife,  il  n'y  aurait  pas  eu  beau- 
coup à  dire ,  surtout  en  les  supposant  dans  la  disposition  de  se  soumet- 
tre humblement  à  ce  qu'il  aurait  décidé.  Mais  ,  il  en  coûte  d'en  faire 
l'aveu,  leur  parti  était  malheureusement  pris  d'avance;  et.  dans  la 
lettre  que  Bossuet  écrivit  au  Pape,  au  nom  du  Clergé,  on  remarquait  déjà 
plutôt  une  leçon  donnée  au  chef  de  l'Eglise,  qu'un  avis  attendu  avec 
respect  pour  s'y  conformer  ^  quel  qu'il  fût.  On  lui  représentait  qu'il  y 
avait  beaucoup  de  choses  que  la  nécessité  des  temps  (  il  fallait  dire  la  vo- 
lonté du  roi),  devait  faire  tolérer  ;  q\ie  cette  nécessité  était  quelquefois 
de  telle  nature ,  qu'elle  pouvait  même  faire  changer  les  lois,  principale- 
ment quand  il  s'agissait  d'apaiser  les  différends  et  d'affermir  la  paix 
entre  la  royauté  et  le  sacerdoce.  Puis  on  citait  les  concessions  déjà  faites 
par  les  Souverains-Pontifes;  puis  on  conduisait  Innocent  XI  à  l'école 
d'Yves  de  Chartres  et  de  saint  Augustin,  pour  leur  faire  dire  à  ce  grand 
Pape  "  que  ceux  qui  ne  faisaient  pas  céder  la  rigueur  des  canons  au  bien 
«.  de  la  paix  n'étaient  que  des  brouillons  qu)  se  remplissaient  les  yeux  de 
«  la  poudre  qu'ils  soufflaient  pour  aveugler  les  autres.  »  On  finissait  par 
dire  à  Innocent  qu'il  devait  suivre  les  mouvements  de  sa  bonté,  dans  une 
occasion  oii  il  n'était  pas  permis  d'employer  le  courage. 

On  ne  revient  pas  de  sa  surprise,  quand  on  réfléchit  que  c'est  Bossuet 
qui  écrit  une  pareille  lettre  à  un  des  plus  grands  Pontifes  qui  aient  oc- 
cupé la  chaire  de  saint  Pierre ,  et  quand  on  songe  que  celte  lettre  a  été 
adoptée  par  les  Evêques  du  siècle  le  plus  poli  et  de  la  nation  la  plus  civi- 
lisée. Aussi,  le  troj)  fameux  Arnaud,  après  avoir  lu  cette  lettre,  écrivait- 
il  :  Je  ne  viens  que  de  voir  la  lettre  de  l'assemblée  au  Pape.  Je  la  trouve  pi- 
toyable. Il  est  fâcheux  que,  dans  la  même  lettre,  ce  docteur  se  plaigne  du 
témoignage  que  l'on  rendait  au  roi  d'avoir  horreur  des  nouveautés, 
c'est-à-dire  des  doctrines  du  jansénisme.  (  L.  d'Arn.,  t.  /A',  p.  266.  )  Di- 
sons, en  passant,  que  les  jansénistes  ont  généralement  condamné  l'ori- 
gine de  la  Déclaration  ,  et  cela  par  dévouement  pour  les  Evèques  de  Pa- 
miers  et  d'Alet  ;  mais  la  déclaration  leur  a  été  ensuite  infiniment  plus 
chère  que  MM.  Pavillon  et  Caulet,  parce  qu'ils  en  ont  ïail  le  palladium 
de  leur  résistance  au  Saint-Siège. 

Bossuet  s'était  persuadé  que  la  lettre  qu'il  avait  adressée  au  Pape,  au 
nom  du  clergé,  produirait  tout  l'effet  qu'il  s'en  était  promis.  Il  écrivait, 
le  6  février  1642,  à  M.  l'abbé  Dirois ,  secrétaire  d'ambassade  à  Rome  : 
Xous  serions  bien  surpris  ici  si  le  Clergé  français  éprouvait  des  difficultés  du 
côté  de  Rome,  d'oit  nous  devons  attendre  toute  sorte  de  secours.  On  est  peiné 
de  trouver  un  tel  langage  sous  la  plume  de  Bossuet.  Etait-ce  à  lui  et  aux 
autres  Evêques  de  France  qu'il  appartenait  de  tracer  au  Pape  la  con- 
duite qu'il  avait  à  tenir? 


—  41   — 

Innocent  XI  répondit  à  la  lettre  du  Clergé  français  avec  une  noblesse 
digne  d'un  saint  Léon.  Il  reproche  aux  Evêques  de  France  «  d'avoir 
«  abandonné,  par  une  pusillanimité  très-répréhensible,  la  sainte  cause 
«  de  la  liberté  de  l'Eglise;  de  n'avoir  pas  osé  faire  entendre  une  seule 
"  parole  pour  les  intérêts  et  l'honneur  de  *Jésus-Christ ,  mais  de  s'être 
«  couverts  d'un  opprobre  éternel ,  par  d'indignes  démarches  auprès  des 
(c  magistrats  séculiers.  Il  les  invile  au  repentir,  et  termine  par  casser  et 
«  annuler  des  actes  déjà  nuls  par  eux-mêmes  comme  étant  manifestement 
«  vicieux.  » 

M.  de  Bausset  condamne  la  conduite  du  Pape ,  et  justifie  celle  des 
Evêques,  qu'il  dit  conforme  aux  règles.  Mais,  heureusement,  nous  ne 
sommes  pas  obligés  d'adopter  toutes  les  opinions  de  l'illustre  Cardinal , 
toujours  plus  disposé  à  donner  raison  à  Bossuet  qu'au  Saint-Siège. 
C'est  ce  qui  lui  fait  prendre  le  parti  de  la  lettre  que  l'Evêque  de  Meaux 
devait  adresser,  de  la  part  de  l'assemblée,  aux  Evêques  de  France,  pour 
les  convaincre  que  le  Pape  était  dans  son  tort.  Il  est  heureux  que  le 
grand  sens  de  Louis  XIV  ait  empêché  l'envoi  de  celte  lettre  (1).  Bossuet 
y  reprochait  au  Pape  des  injures  «  personnelles  et  infamantes  ,  à  l'oc- 
«  casion  d'une  affaire  qu'il  dit  avoir  été  faite  pour  le  plus  grand  bien  de 
ce  l'Eglise,  ei  sur  laquelle  les  Evêques  de  France  sont  rassurés  par  letémoi- 
«  gnage  de  leur  conscience.  Il  prétend  que  ces  Evêques  si  courageux,  dont 
«  le  Saint-Père  a  parlé  dans  sa  réponse,  et  qu'il  eût  voulu  qu'ils  prissent 
«  pour  modèles,  n'auraient  pas  agi  autrement  qu'eux  s'ils  eussent  eu  à 
ft  rétablir  le  concordat  entre  le  sacerdoce  et  l'empire  ;  que  le  Souverain- 
ce  Pontife  n'a  suivi  que  des  impressions  étrangères,  en  accusant  les  Evê- 
c(  ques  de  France  d'une  crainte  si  peu  digne  de  leur  caractère  ;  que  son 
ce  langage  répond  mal  à  la  dignité  d'un  si  grand  nom;  que  son  conseil  lui 
ce  a  caché  la  vérité,  de  peur  qu'il  ne  préférât  des  avis  plus  justes  et  plus 
a  modérés  ;  que  si  l'affaire  est  poussée  plus  loin,  toute  l'Eglise  compren- 
<(  dra  combien  est  léger  le  sujet  auquel  une  si  grande  contestation,  cette 
ce  violente  commotion  des  esprits,  et  l'altenle  de  l'univers  chrétien,  doi- 
cc  vent  se  rapporter.  »  Puis  Bossuet  flétrit  le  langage  adressé  aux  Evê- 
ques, ce  et  dont  ils  7vugissent  pour  ceux  qui  Vont  inspiré;  il  se  plaint  qu'on 
ce  déchire  les  Evêques  français  par  des  accusations  atroces  ;  il  dit  qu'en 
«  relevant  leurs  illustres  prédécesseurs,  on  a  directement  en  vue  de  pi- 
c(  quer  par  l'éclat  de  leur  gloire  et  de  déprimer  ceux  qui  leur  ont  suc- 
ce  cédé.  »  Tout  le  reste  de  la  lettre  est  sur  ce  ton  fier  et  hautain.  Bossuet 
va  jusqu'à  dire  que  le  bref  du  Pape  est  nul  par  lui-même  ;  qu'il  est  à  désirer 
qu'un  courage  si  intrépide  se  réserve  pour  des  occasions  plus  importantes, 
et  que  son  pontifcat  ne  soit  pas  entièrement  occupé  d'une  affaire  trop  peu 
digne  d'une  si  forte  application. 

(I)  Je  suppose  que  c'est  Louis  XIV  qui  s'est  opposé  à  l'envoi  de  cette  lettre  aux  Evê- 
ques de  France.  On  l'a  trouvée,  après  la  mort  de  Bossuet,  parmi  ses  papiers,  écrite  de  sa 
propre  main,  et  c'est  sur  ce  manuscrit  qu'on  l'a  imprimée.  11  me  serait  bien  plus  agréable 
de  penser,  pour  l'honneur  de  ce  grand  homme,  qu'il  avait  lui-même  senti  combien  cette 
lettre  était  indigne  de  lui;  mais,  dans  ce  cas,  l'aurait-il  laissée  subsister?  M.  de  Dausset 
fait  honneur  au  roi  de  sa  suppression  :  Je  me  range  de  son  avis. 


—  42  — 

Quoi  qu'en  dise  M.  deBausset,  il  est  fâcheux  pour  la  mémoire  de 
l'aigle  de  Meaux  qu'un  pareil  monument  subsiste  pour  attester  son  irré- 
vérence à  l'égard  d'un  grand  Pape.  Il  avait  de  grands  talents  :  tout  le 
monde  en  convient.  Nous  ne  refusons  pas  d'admirer  en  lui  ce  don  de 
Dieu.  Mais  ce  présent,  qu'il  a  reçu  du  ciel,  le  met-il  à  la  place  de  celui 
à  qui  seul  Jésus-Christ  a  dit,  dans  la  personne  de  saint  Pierre  :  Confirma 
fratres  tuos ,  confirme  tes  frères  ?  Il  est  bien  délicat,  ce  grand  Evéque, 
s'il  croit  que  le  Pape  ne  doit  pas  oser  le  redresser,  non  plus  que  ses  col- 
lègues ,  dont  il  s'est  fait  Tinterprète.  J'allais  presque  dire  :  il  est  bien 
présomptueux  d'oser  lui-même  taxer  le  saint  Pontife  Innocent  XI  de  té- 
mérité et  d'imprudence,  tout  en  paraissant  ne  l'imputer  qu'à  ses  conseil- 
lers !  La  postérité  eût  été  certes  bien  plus  édifiée  de  Bossuet,  si  elle  l'eût 
vu  donner  à  l'épiscopat,  dans  cette  circonstance,  le  même  exemple  de 
soumission  et  d'humilité  que  Fénelon.  L'amour-propre  de  ce  dernier 
aurait  dû  naturellement  bien  plus  souffrir  de  la  condamnation  de  son 
livre,  que  l'assemblée  du  Clergé  d'avoir  été  reprise  d'une  fausse  démar- 
che. Celle-ci  pourtant  se  révolta  contre  son  supérieur,  et  l'on  verra  Fé- 
nelon ne  faire  entendre  que  le  langage  de  la  plus  docile ,  de  la  plus 
obéissante  des  brebis.  On  respire  au  souvenir  des  dispositions  de  ce 
grand  homme,  et  son  erreur  devient  une  faute  heureuse,  puisqu'elle  a 
dévoilé  la  sincérité  du  respect  et  de  la  dépendance  qu'il  avait  solennel- 
lement professés  à  l'égard  du  chef  de  l'Eglise. 

Une  autre  réflexion  naît  tout  naturellement  à  l'égard  du  panégyriste 
de  Bossuet.  Ne  serait-il  pas  dans  l'ordre  qu'un  Cardinal,  c'est-à-dire 
qu'un  homme  que  le  Souverain-Pontife  a  honoré  de  la  plus  haute  dignité 
qui,  après  la  sienne,  puisse  être  possédée  dans  l'Eglise,  eût  quelque 
sentiment  d'égards  et  de  reconnaissance  envers  le  Vicaire  de  Jésus- 
Christ,  qui ,  après  tout,  pouvait  lui  refuser  cet  honneur?  Est-il  décent 
que  ce  soit  dans  ce  sénat  auguste  que  le  Pape  trouve  des  juges  sévères 
qui  le  condamnent,  et  cela  quand  il  est  incontestable  qu'il  n'a  agi  que 
pour  la  gloire  de  Dieu,  et  pour  le  plus  grand  intérêt  de  son  Eglise?  Faut- 
il  qu'un  Cardinal  français  reporte  toute  sa  gratitude  vers  un  prince  de  la 
terre,  et  qu'il  ne  pense  rien  devoir,  pas  môme  ce  qui  est  de  la  plus  stricte 
bienséance,  au  chef  de  l'Eglise?  Est-ce  par  de  pareils  procédés  que  l'on 
prétend  signaler  la  civilité  et  la  politesse  françaises?  Je  n'ai  jamais  com- 
pris comment  des  cardinaux  français  pouvaient  se  montrer  hostiles  aux 
décisions  ou  aux  prérogatives  du  Saint-Siège.  J'ai  entrepris  plusieurs 
fois  de  lire  l'ouvrage  de  M.  de  la  Luzerne  sur  les  libertés  de  l'Eglise  gtdli- 
cane  :  que  l'on  en  pense  ce  que  l'on  voudra,  mais  je  n"ai  jamais  pu  con- 
tinuer :  mon  esprit  se  révoltait  aussitôt  en  songeant  à  un  enfant  privi- 
légié qui  faisait  le  procès  à  son  bienfaiteur  et  à  son  père.  C'est  aussi  ce 
qui  ne  m'a  pas  permis  de  relire  une  seconde  fois  la  Vie  de  Bossuet,  par 
M.  de  Bausset,  dont  j'admire  d'ailleurs  le  genre  d'écrire  et  les  vastes 
connaissances, 

M.  Le  Tellier,  Archevêque  de  Reims,  fut  un  des  Evoques  de  France  qui 


—  43  — 

se  montra  le  plus  irrité  de  la  fermeté  d'Innocent  XI.  Il  fit  un  rapport  où 
il  ne  craignait  pas  de  taxer  d'irrégulières  les  procédures  et  les  jugements 
du  Pape.  11  proposait  de  demander  au  roi  la  permission  d'assembler  en 
concile  national  les  Evéques  qui  se  trouvaient  alors  à  Paris,  ou  du  moins 
de  convoquer  une  assemblée  générale  de  tout  le  Clergé  du  royaume.  Je 
suis  porté  à  croire  que  ce  rapport  était  l'ouvrage  de  l'abbé  Faure,  doc- 
teur de  Sorbonne  et  doyen  de  la  métropole  de  Reims.  Cet  ecclésiastique, 
commensal  de  l'Archevêque,  et  tout-puissant  sur  son  esprit^  était  connu 
par  son  opposition  aux  prérogatives  du  Saint-Siège. 

Louis  XIV  se  rendit  au  vœu  qu'on  lui  exprimait  :  peut-être  l'avait-il 
provoqué  lui-même.  Mais  il  avait  trop  de  sens  pour  consentir  à  ce  que 
la  réunion  prît  le  nom  de  concile.  Il  eût  été,  en  effet,  passablement  irré- 
gulicr  que  des  Evêques  mécontents  d'un  Pape  qui  avait  prononcé  sur  une 
affaire,  d'après  les  règles  canoniques,  fût  jugé  par  ses  inférieurs,  qui 
assurément  ne  songeaient  à  se  réunir  que  pour  agir  contre  lui.  Le  roi  se 
détermina  donc  pour  une  assemblée  générale,  qui  devait  être  composée 
de  deux  Evêques  et  de  deux  députés  du  second  ordre  pour  chaque  mé- 
tropole. 

Voilà  donc  la  fameuse  assemblée  décrétée.  Elle  décrétera  une  déclara- 
tion en  quatre  articles;  ces  quatre  articles  décréteront  des  sanctions  qui 
ne  seront  ni  des  décrets^  ni  des  croyances,  ni  des  vérités,  ni  des  doc- 
trines, le  caractère  de  l'assemblée  ne  le  permettant  pas.  On  y  décidera 
seulement,  et  cela  par  simple  déclaration  (mais  non  par  décision) ,  qu'on 
veut  opposer  une  barrière  salutaire  à  de  graves  inconvénients,  que  la 
France  apparemment  peut  prévenir  mieux  que  toutes  les  autres  na- 
tions, en  se  constituant,  par  l'ordre  du  roi ,  mandata  régis ,  l'arbitre  des 
empiétements  que  le  Saint-Siège  pourrait  se  permettre,  tout  vénérable 
qu'il  doit  èlre  aux  yeux  de  toutes  les  nations,  comme  étant  la  chaire  de  la 
foi  et  le  centre  de  l'unité  ;  cette  assemblée  se  proposera  également  de  ré- 
primer l'audace  des  hérétiques  que  n'ont  pu  dompter  jusqu'ici  tant  de 
conciles  généraux  ;  on  fera  voir  à  ces  téméraires  que  la  puissance  du  Siège 
apostolique  ne  doit  pas  être,  comme  ils  veulent  la  représenter,  odieuse 
aux  rois  et  aux  peuples  ;  on  leur  montrera  les  limites  que  cette  puissance 
ne  saurait  franchir,  sans  que  la  France  ne  déclare,  au  nom  de  ses  an- 
cêtres, et  appuyée  sur  les  saints  canons,  qu'elle  entend  très-bien,  et  sur  la 
tradition  des  Pères,  dont  elle  a  aussi  une  intelligence  parfaite,  qu'il  y  a 
transgression,  et  dès  lors  obligation  de  rebrousser  chemin.  J'ai  dit  la 
France,  et  non  pas  l'Eglise  gallicane,  bien  que  les  Archevêques  et  Evêques 
réunis  par  l'ordre  du  roi  proclameront  qu'ils  représentent  l'Eglise  gallicane  : 
cette  proclamation  ne  peut  être  regardée  que  comme  une  manière  im- 
propre de  s'exprimer,  ou  tout  au  plus  comme  une  distraction ,  puisque 
le  roi  a  décidé,  ainsi  que  nous  l'avons  vu,  qu'il  n'y  aurait  point  de  concile, 
mais  une  simple  assemblée  générale.  Cette  assemblée  sera  précédée  de 
plusieurs  réunions  et  conférences.  Fleury  nous  en  a  tracé  l'esquisse  très- 
abrégée  dans  des  notes  qui  subsistent  encore,  écrites  de  sa  main,  et  que 


_  44  — 

M.  Emery,  supérieur  général  de  la  Congrégation  de  Saint-Sulpice ,  pu- 
blia en  1807.  Je  vais  les  reproduire  ici,  sans  rien  changer  au  texte  et 
aux  abréviations.  J'en  donnerai,  dans  l'article  suivant,  le  commentaire 
fidèle. 

Arch.  deR.en      «  Chanc.  le  Tell,  etarchev.  de  Rheims  av.  l'év.  de  Meaux 
appuyé  par  son  «  eu  fout  le  projct  principalement  po'  regale.   Roj  voulut 
de^M."  ne^pa-  «  qu'ev.  de  M.  en  fust.  Personnes  d'autorité.  Question  de 
raissoit.      ^^  l'autorité  du  Pape   regardée  coe  nécess''^  à  traitter  par 
«  l'arch.  de  R.  et  son  père.  On  ne  la  décidera  jamais  qu'en 
Apparemt      «  lemps  de  divisiou.  Ev.  de  M.  répugnoit.  hors  de  saison. 
Faïe^M-^Coi-  «  Ev.  de  Tournav  vouloitla  décider  détourné  par  ev.  de  M. 
et'^ressoTueR    *  ^'^  augmentera  la  division  que  l'on  veut  éteindre.  Beau- 
ce  coup  q  le  livre  de  l'exposition  ait  passé  avec  approbaon 
(c  formelle  Laissons  mûrir.  Gardons  not'''  poss'ion.  A  Tarch. 
a  de  R.  vous  aurez  la  gloire  de  l'affre  de  la  régale  obscurcie 
«  parcesppoons  odieuses 

«  Arc.  de  Paris.  Ordre  du  R.  de  traitter  cette  question. 

«  P.  la  Chaise  joint.  Pape  nous  a  poussés  s'en  repentira.  Ev. 

«  de  Meaux  propose  examiner  toute  la  tradition  pour  pou- 

Comptoit  de    «  voir  alonaer  tantq.  l'on  voudroit.  Arch.  de  Paris  dit  au  Roi 

fre  durer  et  '^    .  r\     t         t  t  ■    •  i  i- 

finir  quand  on  «  quc  durcroit  trop.  Ordre  de  conclure  et  décider  sur  1  au- 
«  torité  du  Pape  M.  Colbert  pressoit. 

«  Ev.  de  Tournav  chargé  dresser  les  propoôns  :  mal  et 
«  scolasliq'.  év.  de  Meaux  les  dresse,  assemblées  chez  l'arch. 
<(  de  P.,  où  examinées,  disputes.  On  vouloity  faire  mention 
«  des  appellations  au  concile  Ev.  de  Meaux  résista  :  ont  été 
«  nommément  condamnées  par  des  bulles  de  Pie  11  et  Jules  II  : 
«  engagés  à  Rome  a  les  condamner,  ne  reculent  jamais,  ne 
«.  donner  prise  à  condamner  nos  propositions  Affr  de  Pamiés 
«  et  Charone  :  tort  au  fond,  mal  blâmer  évêq.  de  Pamiés 
«  louer  arche V.  de  Toulouse,  procès-verbal  de  Fromager  et 
a  Benjamin  faux. 

«  Arrêts  du  parlement  insoutenables.  » 

Ces  notes  de  l'abbé  Fleury  sont  précieuses ,  en  ce  qu'elles  jettent  le 
plus  grand  jour  sur  un  point  d'histoire  qui,  sans  elles  ,  serait  encore 
pour  nous  un  mystère,  sous  plus  d'un  rapport.  Le  savant  M.  Emery, 
à  qui  nous  devons  cette  intéressante  découverte,  mérite  donc  à  cet  égard, 
comme  à  tant  d'autres,  notre  vive  reconnaissance. 

L'Abbé  "*,  ancien  Vicaire  général. 
{La  suite  à  un  prochain  numéro.) 


—  45  — 


MAGNETISME   ANIMAL. 


Le  principe  hémato-nerveux  n'est  que  le  fluide  éthéré  élevé  à  sa  plus 
haute  puissance.  Or  c'est  ce  principe  qui  a  reçu ,  dans  ces  derniers 
temps,  le  nom  de  magnétisme  animal^  duquel  on  a  tant  usé  et  abusé, 
qu'on  a  nié  et  défendu  avec  une  égale  exaltation  passionnée.  11  en  est 
résulté  qu'on  a  exagéré  dans  les  deux  sens,  les  uns  en  niant  des  faits  évi- 
dents et  que  la  physiologie,  telle  que  nous  la  proposons  dans  la  philoso- 
phie basée  sur  le  principe  chrétien,  devait  les  conduire  à  admettre  et 
à  expliquer;  les  autres,  en  mettant  des  faits  délicats  au  service  du 
charlatanisme  et  souvent  des  passions  mauvaises.  Ici,  pas  plus  qu'ail- 
leurs, l'autorité  des  noms,  quelque  respectables  qu'ils  soient ,  ne  doit 
servir  de  guide  à  notre  jugement;  les  principes  admis  et  les  faits  avé- 
rés doivent  être  pesés  consciencieusement  pour  en  accepter  les  consé- 
quences sans  aucun  détour. 

Et  d'abord  c'est  un  fait  acquis  à  la  science  et  désormais  incontestable, 
que  l'électricité  joue  un  rôle  indispensable  dans  toutes  les  opérations 
chimiques,  et  c'est  pour  cela  que  l'on  doit  remplacer  les  affinités  de  l'an- 
cienne chimie  par  les  actions  électriques;  elles  agissent  en  effet  dans 
toutes  les  combinaisons  des  éléments  divers  et  dans  toutes  leurs  décom- 
positions. Le  contact  de  toutes  les  substances  hétérogènes  dégage  de  l'é- 
lectricité, et  le  changement  de  température  d'un  corps  suffit  pour  l'élec- 
triser.  Les  expériences  galvaniques,  thermo-électriques  mettent  cette 
thèse  générale  hors  de  tout  doute. 

L'action  de  l'électricité  dans  la  germination  des  plantes  et  dans  tous 
les  phénomènes  de  la  végétation  n'est  pas  moins  bien  prouvée,  puis- 
qu'on a  pu  recueillir  et  manifester  cette  électricité  par  des  instruments 
sensibles.  Mais  de  plus  la  physiologie  végétale  n'est,  en  définitive,  que  la 
série  des  phénomènes  chimiques  par  lesquels  les  substances  diverses 
se  combinent,  se  composent  et  se  décomposent  dans  les  tissus  végétaux  ; 
il  y  a  donc  nécessairement  action  électrique.  La  théorie  chimique  et  les 
faits  rendent  cette  vérité  incontestable. 

La  physiologie  animale  n'est  aussi  en  grande  partie  qu'une  succession 
d'opérations  chimiques  par  lesquelles  des  substances  de  nature  extrê- 
mement diverse  sont  mises  en  contact,  se  combinent  et  se  composent, 
se  désagrègent  et  se  décomposent  dans  l'organisme  animal.  Il  y  a  sur- 
tout dans  la  respiration  développement  et  absorption  d'électricité,  puis- 
que l'air  est  saturé  de  fluide  électrique,  répandu  dans  tous  les  espaces, 
et  entourant  les  molécules  les  plus  ténues  de  tous  les  corps  solides  ,  li- 


—  46  — 

quides  et  fluides.  La  nutrition  doit  en  introduire  aussi  dans  Toryanisme 
aussi  bien  que  l'absorption  cutanée.  Une  foule  d'expériences  irrécu- 
sables, exécutées  par  des  observateurs  habiles,  ont  prouvé  que  l'action 
galvanique  fait  contracter  les  muscles  d'un  animal  vivant  et  d'un  ani- 
mal quelque  temps  après  sa  mort;  sous  l'influence  électrique,  la  partie 
globuleuse  du  sang  se  contracte  également ,  aussi  bien  que  sous  l'in- 
fluence des  nerfs.  Un  animal  étant  ouvert  après  la  digestion  commencée, 
si  l'on  coupe  le  nerf  pneunio-gastrique,  qui  envoie  des  ramifications  à 
l'estomac,  la  digestion  est  interrompue;  que  l'on  rapproche  les  deux  ex- 
trémités de  la  section  du  nerf,  elle  continue  de  nouveau;  qu'au  lieu  de 
rapprocher  ces  deux  extrémités,  on  les  mette  en  communication  par  l'in- 
termédiaire d'un  fil  métallique,  la  digestion  se  continue  encore;  enfin 
qu'on  agisse  par  le  moyen  de  la  pile  galvanique  sur  l'exlrémité  du  nerf 
qui  se  rend  à  l'estomac,  la  digestion  se  continue  toujours.  De  pareils 
faits  ne  peuvent  laisser  de  doute  sur  l'analogie  de  la  vie  et  de  l'élec- 
tricité. 

Dans  une  foule  de  maladies,  on  peut  remarquer  aussi  l'influence  élec- 
trique ;  c'est  ainsi  que  des  tumeurs  enflammées  ont  fourni  de  l'électricité 
appréciable  à  l'électromètre. 

Les  poissons  électriques,  tels  que  la  torpille,  le  gymnote,  l'anguille  de 
Surinam,  etc.,  dégagent  de  l'électricité,  et  s'en  servent  ou  pour  saisir 
leur  proie  ou  pour  se  défendre  contre  l'ennemi;  ils  engourdissent  la 
main  qui  va  pour  les  saisir,  et  on  a  pu,  sur  ces  poissons,  charger  des 
bouteilles  de  Leyde,  qui  ont  donné  des  commotions  violentes  et  pro- 
duit des  étincelles,  absolument  comme  on  le  fait  avec  une  machine  élec- 
trique. 

L'homme,  dans  son  être  physique,  dans  toutes  les  fonctions  de  sa  vie 
organique,  est  soumis  aux  mêmes  influences  électriques  que  les  ani- 
maux. Chez  lui,  comme  chez  ces  derniers,  la  digestion,  la  respiration, 
l'absorption  cutanée,  la  calorification,  la  nutrition  profonde  ou  l'assimi- 
lation sont  des  opérations  chimiques  soumises  à  l'action  électrique, 
comme  dans  le  règne  végétal,  et  comme  toutes  les  compositions  et  dé- 
compositions du  règne  minéral. 

Le  système  hémato-nerveux^  qui  compose  le  cerveau  de  l'homme  et 
celui  des  animaux,  doit  donc  être  considéré,  d'après  tous  les  faits  pré- 
cédents, comme  une  sorte  de  condensateur  électrique.  L'observation 
prouve  en  outre  que  dans  les  nerfs  la  substance  nerveuse  blanche  est 
un  excellent  conducteur  de  l'électricité,  tandis  que  le  névrilème,  leur 
enveloppe,  est  un  isolant,  et  ne  conduit  pas  les  fluides  électriques.  Ces 
rapports  frappants  entre  les  nerfs  et  les  conducteurs  que  nous  employons 
dans  nos  expériences  électriques,  entre  les  névrilèmes  et  les  corps  iso- 
lants, no  peuvent  être  l'effet  d'une  cause  sans  nom. 

La  ligature  ou  la  section  des  cordons  nerveux  prouve  la  subtilité  du 
fluide  vital,  et  son  analogie  avec  l'électricité  est  démontrée  par  des  faits 
trop  nombreux  pour  qu'il  puisse  être  désormais  permis  de  la  nier. 


—  47  — 

Puisque  c'est  par  le  fluide  éthéré  que  tous  les  corps  de  la  nature,  que 
tous  les  atomes  delà  matière  réagissent  les  uns  sur  les  autres,  il  faut  bien 
admettre  aussi  que  les  corps  extérieurs  transmettent  leur  action  aux 
nerfs  sensibles  par  le  même  principe  subtil ,  qu'ils  modifient  suivant 
leur  nature  :  la  modification  se  propage  jusqu'au  cerveau,  qui  est  le 
foyer  et  le  condensateur  vivant  de  l'électricité  animale,  dominé,  régi  et 
modifié  par  l'àme,  dans  l'homme,  sans  que  nous  puissions  en  saisir  ni 
en  connaître  le  mode  ;  car  la  distance  entre  l'âme  spirituelle,  et  ce  fluide 
matériel,  si  subtil  qu'il  soit,  est  immense. 

Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  l'électricité  joue  un  grand  rôle 
dans  l'organisme  humain.  Les  effets  du  galvanisme  des  machines  élec- 
triques sur  les  animaux  et  sur  l'homme;  l'électricité  athmosphérique , 
qui,  pendant  les  temps  orageux,  agit  si  fortement  sur  les  végétaux,  sur 
les  animaux,  sur  les  hommes,  suivant  les  variétés  de  constitution  orga- 
nique, en  sont  des  preuves  certaines. 

En  nous  élevant  plus  haut,  nous  rencontrerons  des  phénomènes  ana- 
logues dans  les  répulsions  et  les  sympathies  qui  existent  aussi  bien  en- 
tre les  végétaux  et  les  animaux  qu'entre  les  individus  de  l'espèce  hu- 
maine :  certaines  plantes  ne  peuvent  vivre  à  côté  de  certaines  autres, 
tandis  qu'elles  semblent  rechercher  leurs  analogues  ;  on  attribue  ce  phé- 
nomène aux  sucs  sécrétés  par  les  uns  ou  par  les  autres  ;  mais  ces  sucs 
ne  sont-ils  pas  imprégnés  de  fluides  diversement  modifiés,  qui  seraient 
la  cause  de  ces  répulsions  ou  de  ces  rapprochements? 

Un  cheval  aperçoit  ou  sent  pour  la  première  fois  un  animal  carnas- 
sier, son  ennemi  :  il  est  saisi  d'effroi  et  pousse  un  cri  de  terreur  inconnu 
jusqu'alors.  Transporté  dans  les  déserts  de  l'Afrique ,  qu'il  vienne  à 
flairer  les  vestiges  d'un  lion,  qu'il  n'a  jamais  vu,  il  frémit,  recule  et  re- 
nifle, et  fait  entendre  le  même  cri  perçant ,  expression  de  l'épouvante 
qui  l'a  pénétré  tout  entier. 

Le  crapaud  et  la  grenouille  sont  attirés ,  malgré  leurs  efïorts,  vers  la 
couleuvre  ou  le  serpent,  dont  le  regard  les  fascine,  et,  décrivant  autour 
de  la  gueule  de  leur  ennemi  des  courbes  de  plus  en  plus  étroites,  ils 
finissent  par  se  précipiter  dans  le  gosier  qui  les  engloutit.  Le  lion ,  ce 
puissant  animal ,  est  attiré  de  la  même  façon  par  les  serpents  boas,  et 
des  voyageurs  racontent  qu'ils  se  sont  sentis  entraînés  malgré  eux  vers 
ces  énormes  serpents,  par  un  courant  auquel  ils  ne  parvenaient  à  échap- 
per qu'en  le  brisant  par  le  tournoiement  rapide  de  leur  bàlon.  Si  ces 
faits  sont  vrais,  comment  les  expliquer  autrement  que  parle  fluide  uni- 
versel, agissant  dans  tous  les  êtres  de  la  nature.  N'est-ce  pas  encore  à 
lui  qu'il  faut  attribuer  la  fascination  que  les  oiseaux  rapaces  exercent 
sur  leur  proie?  Un  épervier  plane  dans  les  airs  sur  les  petits  oiseaux , 
dont  les  cris  perçants  témoignent  de  leur  impuissance  à  échapper  à 
cette  fascination  ;  et  bientôt  le  ravisseur  s'abat  comme  un  trait  sur  sa 
proie.  A  quelle  autre  cause  peut-on  attribuer  les  répulsions  que  certain» 
hommes  éprouvent  pour  d'autres,  sans  avoir  à  s'en  plaindre,  sans  leur 


—  48  — 

en  vouloir?  mais  la  seule  présence,  le  trop  grand  rapprochement,  la  vue, 
les  agite  et  les  émeut  sans  qu'ils  puissent  en  deviner  la  cause.  Ils  sont 
comme  électrisés  par  ces  individus  ordinairement  d'une  constitution 
plus  énergique  et  très-différente  de  la  leur.  D'autres  individus,  au  con- 
traire, se  recherchent  mutuellement,  et  cela  même  peut  devenir  une 
passion  violente,  par  la  différence  des  sexes  et  par  làge,  à  cause  de  la 
sympathie  qui  s'établit  entre  les  chairs  par  la  fréquentation  ,  et  l'espèce 
de  contact  trop  prolongé  établi  par  l'atmosphère  ambiant  seul. 

C'est  même  là  un  des  grands  dangers  pour  les  jeunes  personnes  et  les 
jeunes  gens  réunis  dans  les  assemblées  surtout  nocturnes  du  monde; 
ces  grandes  réunions  illuminées,  parfumées,  échauffées,  mettent  en  mou- 
vement les  fluides  animaux.  Nous  savons,  en  effet,  que  les  bougies,  les 
lampes,  toutes  les  lumières  artificielles  sont  des  excitateurs  du  fluide 
éthéré ,  comme  le  soleil  et  tous  les  corps  lumineux.  Or,  plus  ces  lumi- 
naires sont  nombreux  dans  un  petit  espace,  plus  les  vibrations  de 
l'éther  y  sont  activées  ;  l'air  échauffé,  dilaté,  participe  lui-même  à  l'éner- 
gique activité  de  ces  mouvements;  la  chaleur,  dégagée,  soit  par  les  ca- 
lorifères artificiels,  soit  par  le  mouvement  vital  de  tous  les  corps  hu- 
mains réunis  dans  un  si  petit  espace  ,  contribue  singulièrement  à  la  di- 
latation de  l'air  et  à  l'augmentation  des  vibrations  éthérées.  Les  parfums 
divers  émanés  des  substances  odoriférantes  dont  on  se  sert  en  pareille 
circonstance,  joints  aux  perspirations  odorantes  des  corps,  agissent  à 
leur  tour,  avec  les  boissons  de  toutes  sortes,  pour  aiguiser  l'odorat 
et  le  goût;  par  toutes  ces  causes,  un  mouvement  vital  plus  actif  est  dé- 
terminé dans  les  organismes  individuels  ;  une  plus  grande  abondance 
de  fluide  électrique  vital  s'en  dégage;  il  s'en  forme  autour  de  chacun 
comme  une  atmosphère,  qui  rayonne  dans  tous  les  sens,  suivant  les  lois 
physiques;  ces  rayonnements  s'entrecroisent,  et,  fortifiés  par  la  lumière, 
par  les  chants,  la  musique,  qui  viennent  encore  accroître  les  vibrations, 
par  la  chaleur  artificielle  et  naturelle,  par  les  parfums,  par  les  respira- 
tions ,  les  perspirations ,  par  les  liqueurs ,  ils  agissent  sur  l'ouïe,  la  vue, 
l'odorat,  le  goût,  sur  toute  la  surface  cutanée,  dont  tous  les  pores  sont 
dilatés ,  dont  les  houppes  nerveuses  et  vasculaires  sont  dans  une  érec- 
tion presque  continuelle.  Dans  cette  espèce  d'ivresse  magnétique,  qui 
saisit  tout  l'organisme  par  ses  sens  extérieurs  et  intérieurs,  les  imagina- 
tions s'exaltent,  les  sympathies  se  démêlent,  se  heurtent  et  se  rencon- 
trent dans  les  courants  d'électricité  vivante;  les  cœurs  se  pressent  ;  les 
jeunes  personnes  surtout,  comme  plus  nerveuses  et  plus  absorban- 
tes de  rélectricité  par  leur  constitution  ,  courent  les  plus  grands  dan- 
gers pour  le  calme  de  l'esprit  et  la  tranciuillité  du  ca^ur.  11  n'est  pas 
rare  alors  qu'assises  auprès  d'une  mère  imprudente  et  inexpérimentée, 
qui  a  cru  que  sa  présence  serait  une  sauve-garde,  elles  tombent  tout  à 
coup  dans  une  tristesse  profonde,  ou  un  silence  morne  de  tous  les  sens 
extérieurs,  pendant  qu'une  agitation  pénible,  inconnue,  dont  elles  ne  se 
rendent  pas  compte,  préoccupe  toute  leur  àme.  Une  image  importune 


—  49  — 

s'est  mêlée  à  leur  fluide  vital ,  elles  la  contemplent  et  la  savourent  mal- 
gré elles,  pendant  que  leur  propre  fluide  est  allé  former  dans  un  autre 
une  image  correspondante;  et  ainsi  les  cœurs  s'inclinent,  et  il  ne  faut 
plus  qu'une  étincelle  de  l'œil  pour  communiquer  les  pensées  intimes, 
avec  une  énergie  bien  plus  puissante  que  la  parole.  La  mère  imprudente 
n'a  rien  vu ,  rien  senti  ;  elle  croit  toujours  sa  pauvre  victime  auprès 
d'elle,  mais  elle  n'a  plus  qu'un  cadavre  :  l'âme  est  ailleurs.  Et,  pour  peu 
que  des  imprudences  soient  commises,  on  soupçonne  assez  les  malheurs 
que  fera  naître  l'image  qu'emporte  avec  elle  la  victime,  et  dont  elle  ne 
se  débarrassera  pas  d'ici  longtemps.  Heureuse  si  elle  trouve,  dans  cet 
état,  compassion  et  bienveillance  dans  les  conseils! 

Or,  nous  le  demandons,  comment  expliquer  tous  ces  faits,  qui  em- 
brassent tous  les  êtres,  sinon  par  cet  agent  universel,  que  l'expérience 
retrouve  partout?  La  négation  n'y  fera  rien,  et  la  passion  aurait  autant 
de  raison  à  nier  la  lumière. 

Ce  fluide  universel  reconnu,  il  serait  facile  d'en  suivre  les  modifica- 
tions dans  chaque  règne ,  dans  chaque  molécule  ;  de  voir  comment  il  se 
spécialise  dans  l'homme  et  dans  chaque  organe  ;  comment  il  est  le  lien 
des  différents  organes  entre  eux  ;  de  ceux-ci  avec  le  cerveau  ;  lien  dont 
l'àme  se  sert  pour  agir  sur  les  organes,  ou  suspendre  leur  action  ;  com- 
ment il  préside  à  la  vie  organique ,  et  sert  à  la  vie  intellectuelle  et  vo- 
lontaire, et  nous  aurions  ainsi  la  clef  de  la  gravitation  universelle,  sidé- 
rale, moléculaire,  minérale,  végétale,  animale,  humaine,  spirituelle, 
d'homme  à  homme,  c'est-à-dire  de  deux  esprits  mis  en  rapport  par 
des  organes.  Nous  savons,  en  effet ,  que  l'homme,  comme  tous  les  êtres, 
possède  de  l'électricité;  nous  savons  aussi  que  l'électricité,  le  magné- 
tisme minéral,  le  magnétisme  ou  rélectricité  animale  des  poissons  élec- 
triques, des  serpents,  des  oiseaux  rapaces,  des  animaux  carnivores  sur 
leur  proie,  des  hommes  dans  les  répulsions  et  les  sympathies,  sous  l'in- 
fluence des  grandes  assemblées  mondaines  surtout,  agissent  à  distance, 
en  raison  de  la  sphère  d'activité  que  ces  fluides  divers  possèdent,  et  que 
les  animaux  paraissent  étendre  à  volonté. 

Le  fluide  hémato-nerveux  humain  fera-t-il  exception?  Sera-l-il  limité 
à  l'intérieur  de  l'organisme?  Les  lois  de  l'électricité,  la  nature  des  fonc- 
tions de  la  peau,  à  laquelle  viennent  aboutir  les  nerfs  sensibles  et  les 
vaisseaux,  les  deux  pôles  de  la  pile  hémato-nerveuse  nous  obligent  d'ac- 
cepter à  priori  la  sphère  électrique  humaine.  L'électricité  humaine  est, 
sans  aucun  doute ,  soumise  aux  lois  générales  ;  mais  sa  puissance  est 
augmentée  par  le  principe  spirituel,  qui  fait  de  l'homme  un  règne  à 
part  et  le  résumé  de  tous  les  autres. 

A  priori  donc  l'homme  peut  étendre  la  sphère  de  son  principe  hémato- 
nerveux,  électro-nerveux,  magnétique,  etc.,  comme  on  voudra  l'appe- 
ler. La  môme  conséquence  est  démontrée  à  posteriori  par  des  faits  nom- 
breux et  suffisamment  avérés.  Il  ne  s'agit  pas  ici  de  consulter  le  senti- 
ment des  hommes  qui  nient  de  bonne  foi  l'action  magnétique,  parce  qu'ils 


—  50  — 
n'ont  pu  ni  voir  ni  obtenir  des  résultats  suffisamment  positifs  pour  as- 
seoir leur  conviction.  Il  ne  s'agit  pas  davantage  d'accepter  toutes  les 
tromperies  du  charlatanisme,  qui  ont  plus  nui  à  la  vérité  des  faits  que 
les  négations  mal  informées.  Mais  des  témoins  suffisamment  nom- 
breux, dont  la  conscience  et  la  véracité  comme  la  perspicacité  ne  peu- 
vent être  révoquées  en  doute,  attestent  avoir  vu  et  produit  des  résultats 
qu'on  ne  peut  expliquer  que  par  la  cause  universelle  du  fluide  magné- 
tique. 

C'est  ainsi  qu'un  grand  nombre  de  médecins,  de  la  plus  haute  pro- 
bité, de  l'imagination  la  plus  calme,  ont  vu  et  produit  des  faits  magné- 
tiques; des  ecclésiastiques  assez  nombreux,  d'une  science  étendue,  ha- 
bitués, par  des  études  sérieuses,  à  discuter  les  faits,  à  exiger  toutes  les 
circonstances  nécessaires  à  la  certitude,  affirment  eux-mêmes  avoir  vu 
ou  produit  des  faits  magnétiques  indubitables.  Plusieurs  ecclésiastiques 
réunis  ont  vu  plusieurs  fois  une  femme  magnétisée  par  son  mari,  endor- 
mie du  sommeil  magnétique  ;  et  ils  ont  constaté,  avec  toute  l'attention 
possible,  que  le  mari,  monté  sur  une  chaise  et  étendant  la  main  sur  la 
tête  de  sa  femme,  la  tenait  suspendue  entre  le  sol  et  sa  main  à  une  assez 
grande  hauteur,  sans  qu'elle  touchât  ni  la  main,  ni  le  sol  et  qu'il  y  eût 
aucun  support  sous  ses  pieds.  La  fatigue  seule  par  laquelle  le  mari  sen- 
tait ses  doigts  et  sa  main  comme  coupés  par  des  ficelles  nombreuses, 
l'obligeait  à  suspendre  son  action.  Il  est  avéré  et  démontré  par  un  trop 
grand  nombre  de  faits,  pour  qu'on  puisse  le  nier,  qu'un  magnétiseur, 
homme  ou  femme,  peut  endormir  un  magnétisé,  le  faire  parler  sur  des 
choses  dont  il  ne  parlerait  pas  durant  la  veille.  Les  sujets  magnétisés  et 
somnambules,  comme  on  les  appelle,  produisent  des  phénomènes  tout 
à  fait  analogues  à  ceux  de  nos  machines  électriques;  c'est  ainsi  que  la 
boussole  est  déviée  par  le  courant  magnétique  humain,  comme  par  les 
courants  artificiels  de  nos  instruments.  Les  isolants  et  les  conducteurs 
électriques  agissent,  à  quelques  modifications  près,  de  la  même  manière 
sur  le  magnétisme  humain  que  sur  lélectricité  de  nos  machines. 

Il  serait  inutile  d'entrer  ici  dans  tous  les  détails  des  faits  nombreux  de 
perspicacité  magnétique,  de  claire  vue,  de  vue  à  distance,  de  seconde 
vue,  etc.  Toutes  les  négations  ne  peuvent  infirmer  un  seul  fait  positif, 
attesté  par  des  témoins  revêtus  des  conditions  requises  à  la  certitude. 

Mais  comment  expliquer  ces  faits?  D'abord  la  transmission  du  fluide 
électro-nerveux  volontaire  est  soumise  en  partie  aux  mêmes  lois  que  celle 
de  l'électricité  ordinaire.  Tout  le  monde  sait  en  effet  que  celle-ci  se  trans- 
met plus  fiicilement  par  les  pointes  et  les  extrémités  des  corps.  Or,  dès 
que  nous  savons  que  le  cerveau,  par  sa  structure  même,  est  un  conden- 
sateur électrique  à  la  disposition  de  l'âme;  que  la  surface  cutanée  est  la 
terminaison  des  pôles  nerveux  et  vasculaire  de  la  pile  vivante:  que  les 
houppes  nerveuses  ou  pointes  polaires  de  la  pulpe  digitale  sont  plus  éner- 
giques que  toutes  les  autres  parties  de  la  surface  cutanée;  que  les  yeux 
sont  tout  spécialement  organisés  pour  recevoir  l'action  de  l'éther;  que  la 


—  51    — 

respiration  absorbe  et  dégage  de  l'électricité,  les  faits,  les  lois  physiques, 
l'analogie  nous  conduisent  à  admettre  que  le  fluide  hémato-nerveux  doit 
être  plus  facilement  transmis  par  ces  organes  que  par  tout  autre  moyen. 
II  n'y  a  donc  rien  que  de  très-physiologique  dans  les  opérations  employées 
par  les  magnétiseurs. 

Nous  savons  en  outre  que  l'électricité  sidérale  se  transmet  à  des  dis- 
tances incommensurables;  que  l'électricité  moléculaire  et  minérale  se 
transmet  aussi  à  distance;  qu'il  en  est  de  même  de  l'électricité  de  nos 
machines  ;  que  le  fluide  vital  des  végétaux  et  des  animaux  agit  également 
à  des  distances  plus  ou  moins  considérables;  que  le  fluide  hémato-ner- 
veux humain  agit  également  à  distance  sans  la  participation  de  la  vo- 
lonté dans  les  grandes  réunions  et  entre  les  personnes  en  présence.  Il  n'y 
a  donc  rien  d'étonnant,  rien  que  de  très-conforme  aux  faits  et  aux  lois 
physiques  dans  l'émission  volontaire  à  distance  du  fluide  magnétique 
humain,  quand  les  deux  sujets,  l'actif  et  le  passif,  se  trouvent  dans  un 
même  appartement.  Mais  en  sachant  que  le  fluide  éthéré  remplit  tous 
les  espaces,  qu'il  pénètre  tous  les  corps  même  les  plus  denses,  et  qu'il 
agit  dans  les  espaces  à  des  distances  incommensurables,  l'analogie  et  les 
lois  physiques  nous  conduisent  encore  à  admettre  la  transmission  du 
fluide  vital  du  magnétiseur  au  magnétisé,  non-seulement  d'un  appar- 
tement à  un  autre,  mais  même  à  des  distances  Irès-éloignées. 

Les  lois  vitales  bien  au-dessus  des  lois  physiques,  surtout  quand  elles 
sont  fortifiées  par  l'action  de  la  volonté,  ne  doivent  laisser  aucun  doute 
à  la  possibilité  de  cette  transmission  à  distance,  prouvée  par  des  faits, 
bien  que  nous  ne  puissions  en  donner  la  théorie  positive. 

Dès  lors  on  comprend  aussi  comment  le  fluide  magnétique  du  magné- 
tiseur, reçu  par  celui  du  magnétisé,  peut  d'abord  lui  faire  éprouver  les 
odeurs  et  les  saveurs  que  le  magnétiseur,  par  sa  volonté,  imprime  à  son 
fluide;  il  en  a  reproduit  en  lui-même  le  souvenir  et  la  sensation,  au 
moyen  de  son  propre  fluide,  ce  n'est  là  qu'un  fait  de  mémoire  et  d'ima- 
gination, qui  ne  laisse  pas  que  de  modifier  le  fluide  reçu  parle  magné- 
tisé qui  y  perçoit  ce  qu'a  voulu  l'opérateur.  C'est  de  la  même  façon  que  le 
magnétisé  peut  lire  les  pensées  du  magnétiseur  et  de  toutes  les  personnes 
mises  en  rapport  avec  lui;  qu'il  peut  même,  par  le  fluide  reçu  et  néces- 
sairement modifié  suivant  l'état  sain  ou  malade,  apercevoir  l'état  des 
organes  qui  ont  émis  le  fluide. 

Toujours  par  le  même  moyen  et  fondé  sur  cette  loi  que  toutes  les  par- 
ties de  la  création  ont  un  rapport  avec  notre  être,  le  magnétisé  peut  dé- 
couvrir les  remèdes  convenables  aux  organes  malades.  Tous  les  corps 
étant  plongés  dans  le  fluide  éthéré  et  le  modifiant  d'une  certaine  façon, 
on  conçoit  encore  que  des  somnambules  reçoivent  ce  fluide  par  certains 
organes  plus  impressionnables  chez  eux,  et  qu'ils  y  perçoivent  les 
formes  et  les  propriétés  des  corps  divers.  C'est  ce  qui  expliquerait  la 
lecture  par  l'occiput,  par  l'épigastre,  etc.,  etc.,  si  toutefois  ces  faits  sont 
hors  de  tout  doute.  Mais  il  n'y  aurait  pas  pour  cela  transposition  des 


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sens,  ni  encore  moins  la  preuve  de  leur  inutilité;  car  l'état  magnétique 
n'est  pas  l'état  ordinaire.  Et  si  le  fluide  magnétique  qui,  dans  l'état  habi- 
tuel, agit  diversement  sur  nos  divers  organes,  n'agit  pourtant  que  de  la 
même  façon  dans  son  condensateur  le  cerveau  ,  on  conçoit  très-bien 
qu'absorbé  par  une  partie  quelconque  de  l'organisme,  il  soit  transmis 
au  cerveau,  où  il  agit  toujours  de  la  même  manière.  Sans  doute  il  y  a 
dans  tous  ces  faits  quelque  chose  de  profond  qui  nous  échappe;  mais  cela 
prouve  simplement  que  nous  sommes  en  ce  point  dans  une  ignorance 
comparable  à  celle  des  anciens,  par  rapport  aux  nombreuses  découvertes 
scientifiques  des  temps  modernes.  Et  puisque  les  faits,  les  lois  physiques 
bien  connues  et  l'analogie  nous  font  entrevoir  l'explication  naturelle  et 
logique  de  ces  faits,  quelque  extraordinaires  qu'ils  nous  paraissent,  quelles 
raisons  aurions-nous  de  les  rejeter  ou  de  les  attribuer  à  des  causes  qui  ne 
peuvent,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  exercer  une  telle  puissance  sur  l'homme  et 
l'univers  entier? 

Quant  aux  faits  de  prévision  de  l'avenir,  de  vue  lointaine ,  de  péné- 
tration des  secrets,  etc.,  etc.,  ici,  il  nous  semble,  sauf  plus  ample 
information,  que  l'imagination  trompeuse,  le  charlatanisme  et  l'exal- 
tation peuvent  y  réclamer  la  meilleure  part.  Nous  accorderons  cepen- 
dant que  des  faits  donnés  étant  connus,  certains  somnambules  puissent 
en  prévoir  les  suites  avec  plus  de  netteté  peut-être  que  ne  le  font  les 
esprits  supérieurs  par  l'enchaînement  logique  des  causes.  Mais ,  nous 
le  répétons,  il  faut  ici  se  mettre  en  garde  contre  l'exagération,  l'exal- 
tation de  l'imagination  et  le  charlatanisme,  sans  toutefois  s'obstiner  à 
nier  ce  qui  pourrait  devenir  évident.  La  sagesse  commande  de  sus- 
pendre son  jugement  et  d'attendre. 

Enfin,  les  phénomènes  cataleptiques  particuliers  à  certaines  mala- 
dies, et  désormais  hors  de  tout  doute,  sont,  pour  la  plupart,  aussi 
surprenants  que  les  faits  magnétiques  ;  et  nous  ne  voyons  pas  de  rai- 
sons pour  les  attribuer  à  une  autre  cause  qu'à  celle  du  fluide  vital  mo- 
difié par  l'état  morbide  des  organes. 

De  tous  ces  faits  ,  comme  de  leur  analogie  et  des  lois  physiques,  nous 
croyons  pouvoir  conclure  que  la  puissance  magnétique  est  une  faculté 
naturelle,  soumise  aux  lois  physiques,  aux  lois  physiologiques  et  à  la 
moralité  humaine  ,  comme  toutes  les  autres  facultés  de  l'homme.  Par 
conséquent ,  pouvant  éprouver  des  modifications  et  des  variations 
innombrables ,  suivant  l'état  des  individus ,  des  circonstances  et  des 
milieux. 

Si  maintenant  nous  considérons  le  magnétisme  dans  ses  rapports 
avec  la  théologie,  nous  distinguerons  soigneusement  deux  choses  :  l'au- 
torité de  l'Eglise  et  les  opinions  des  théologiens  individuels.  Les  théolo- 
giens sont  des  hommes  qui  peuventse  tromper  comme  tous  les  autres  :  il 
s'en  est  rencontré  qui  ont  jugé  le  magnétisme  comme  une  opération 
superstitieuse,  diabolique  et  immorale;  qui,  sur  le  dire  de  certains 
magnétiseurs ,  y  ont  vu  une  attaque  dirigée  contre  la  mission  surnatu- 


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relie  des  prophètes,  contre  la  vie  spirituelle  de  l'extase,  contre  la  divi- 
nité des  miracles  de  Jésus-Christ. 

Avant  toute  réponse  à  ces  diverses  questions,  il  faut  qu'on  sache  bien 
que  l'Eglise  n'est  nullement  responsable  des  erreurs  que  peuvent  com- 
mettre cert'.ins  théologiens.  Elle  n'est  responsable  que  de  l'enseigne- 
ment qu'elle  proclame  avec  autorité  :  les  opinions  des  particuliers  qui 
lui  appartiennent  sont  à  eux,  et  il  serait  injuste  de  les  lui  imputer.  D'un 
autre  côté,  les  théologiens  doivent  être  d'autant  plus  réservés  à  se  pro- 
noncer sur  de  telles  questions  ,  qu'ils  n'ignorent  pas  que  les  ennemis  de 
l'Eglise  la  rendent  à  tort  solidaire  de  leurs  opinions  particulières.  11  y  a 
donc  pour  eux  une  obligation  de  respect  et  de  modération  de  laquelle 
il  serait  très-dangereux  de  se  départir  ;  loin  de  servir  la  religion  en  sui- 
vant un  zèle  qui  ne  serait  pas  toujours  selon  la  règle,  ils  fourniraient 
des  armes  à  ses  ennemis  nombreux.  S'ils  crient  sans  raison  à  la  supers- 
tition et  à  la  sorcellerie,  on  leur  renverra  les  bûchers  et  l'éteignoir  ,  et 
tant  d'autres  fantasmagories  au  service  de  toute  passion  froissée.  Mais 
ils  ne  seront  pas  le  point  de  mire,  la  balle  ira  frapper  plus  loin  ,  et  ils 
seront  la  cause  imprudente  de  tous  les  ravages  que  ces  hostilités  feront 
dans  les  âmes  faibles.  Qu'ils  se  souviennent  donc  que  l'Eglise  ne  leur  a 
point  confié  son  autorité  pour  décider  dogmatiquement  ;  et  que  si  la  dis- 
cussion est  permise,  elle  doit  demeurer  dans  les  justes  bornes  de  la  pru- 
dence, de  la  modération  et  de  l'étude  approfondie,  sans  passion.  Or,  à 
ces  conditions  ,  nous  avons  la  confiance  que  les  théologiens  qui  voudront 
peser  les  faits  et  les  lois  physiques  et  physiologiques  que  nous  avons  invo- 
qués dans  notre  thèse,  ne  se  hâteront  pas  de  traiter  de  superstitieux  et 
de  diabolique  ce  qui  peut,  en  définitive,  s'expliquer  par  les  analogies  des 
lois  et  des  faits  naturels  connus.  Quand  même  ils  ne  se  rendraient  pas 
compte  de  tout,  ils  se  rappelleront  que  la  toute-puissance  créatrice 
n'était  nullement  obligée  à  révéler  tous  ses  secrets  à  l'intelligence  hu- 
maine. En  partant  de  ces  principes  ,  il  leur  sera  facile  de  conclure  que 
les  faits  magnétiques  étant  de  l'ordre  naturel,  ne  sont  pas  plus  immo- 
raux en  eux-mêmes  que  tous  les  phénomènes  de  ce  monde  créé  par  un 
Dieu  (jui  ne  fait  rien  que  de  bien.  Maintenant,  quand  à  l'usage  ,  il  y  a 
des  abus  dangereux;  mais  n'abuse-l-on  pas  de  tous  les  organes?  u'a- 
buse-t-on  pas  de  la  pensée ,  de  la  parole  ?  en  un  mot  de  quoi  n'abuse- 
t-on  pas?  Nous  avouerons  même  que  le  démon  peut  en  tirer  parti  en 
certains  cas  ,  comme  il  tire  parti  de  tous  les  phénomènes  naturels  ;  mais 
il  n'en  est  ni  la  cause,  ni  l'agent,  et  son  action  ne  peut  y  être  toujours 
mêlée.  Nous  le  répétons,  ce  sont  des  phénomènes  naturels  qui  ne  peu- 
vent être  mauvais  en  eux-mêmes.  Que  le  magnétisme  entraîne  après  lui 
de  plus  graves  dangers  pour  la  morale  humaine  que  la  plupart  des  au- 
tres rapports  naturels  ,  c'est  une  conséquence  facile  à  déduire  de  la  fai- 
blesse de  notre  pauvre  nature ,  de  la  délicatesse  des  phénomènes  et  des 
opérations  magnétiques  ,  de  la  nature  de  ce  fluide  intime  et  de  son 
action  môme  involontaire  dans  les  grandes  réunions  mondaines.  Tous  ces 


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motifs  font  aux  magnétiseurs  une  haute  obligation  de  prudence  et  aux 
directeurs  des  âmes  une  plus  haute  encore,  afin  que  si,  d'un  côté,  ils 
doivent  demeurer  sur  la  réserve,  de  l'autre,  ils  sont  obligés  à  pré- 
munir par  de  sages  avis  les  personnes  qui  voudraient  user  du  magné- 
tisme comme  moyen  curatif. 

Des  magnétiseurs  ont  prétendu  expliquer  la  mission  des  prophètes  et 
les  extases  par  leur  art ,  et  là-dessus  des  théologiens  se  sont  effrayés , 
peut-être  un  peu  trop  tôt.  En  effet ,  quoiqu'il  soit  de  toute  impossibi- 
lité d'expliquer  la  mission  des  prophètes  et  leurs  prédictions  par  le  ma- 
gnétisme naturel,  il  faut  bien  avouer  et  convenir  de  bonne  foi  que  les 
prophètes  étant  des  hommes  ,  étaient  soumis  aux  lois  physiologiques 
comme  tous  les  autres  ,  et  que  le  Dieu  qui  a  créé  le  corps  et  l'àme  hu- 
maine ,  et  qui  les  a  si  intimement  unis,  a  bien  pu,  s'il  a  voulu,  se 
servir  des  lois  établies  par  lui  pour  agir  sur  l'àme  des  prophètes,  et 
leur  révéler  ce  qu'ils  devaient  annoncer  aux  hommes.  Quand  même  donc 
on  admettrait  que  Dieu  a  modifié  le  fluide  vital  de  ces  hommes  extraor- 
dinaires pour  y  montrer  à  leur  àme  ce  qu'il  a  voulu  ,  cela  prouverait 
simplement  qu'ayant  tout  créé  il  peut  tout  modifier ,  tout  gouverner  à 
son  gré  ;  et  une  telle  manière  d'agir  sur  les  prophètes  ,  qui  est  loin 
d'être  prouvée,  n'en  serait  ni  moins  surnaturelle,  ni  moins  divine; 
quand  les  magnétiseurs  auront  produit  des  Isaïe  ,  des  Jérémie,  des  Da- 
niel ,  des  David,  etc.,  les  théologiens  pourront  commencer  à  discuter  ; 
mais  en  attendant  ils  peu\ent  demeurer  en  paix. 

Dans  les  extases  surnaturelles  des  saints,  nul  doute  qu'il  ne  faille  at- 
tribuer une  certaine  part  à  la  physiologie  ;  mais  c'est  toujours  l'action  de 
Dieu  qui  agit  sur  les  êtres  qu'il  a  créés  et  les  lois  qu'il  a  établies  pour 
produire  des  faits  rares,  extraordinaires  ,  et  qui  sortent  des  lois  com- 
munes de  la  nature. 

Il  n'est  pas  plus  difficile  de  répondre  à  ceux  qui  prétendent  que  c'est 
par  le  magnétisme  que  Jésus-Christ  a  fait  ses  miracles;  car  enfin  ils  con- 
viendront au  moins  qu'il  était  infiniment  plus  habile  que  tous  les  grossiers 
magnétiseurs  qui  sont  venus  et  avant  et  après  lui;  et  que  pour  comman- 
der au  fluide  de  vivifier  les  morts ,  de  faire  voir  ceux  qui  n'avaient  ja- 
mais vu ,  et  tant  d'autres  miracles  innombrables  et  publics ,  il  fallait 
qu'il  fût  le  maître  absolu  de  ce  fluide  merveilleux.  Or  Celui  qui  est  la 
lumière  incréée  ,  Celui  qui  a  pu  dire  que  la  lumière  soit  et  la  lumière  fut, 
et  qui  en  elle  a  créé  ce  fluide  universel  qui  préside  aux  mouvements 
des  astres ,  à  la  vie  des  plantes  et  des  animaux  ,  à  la  vie  physique  de 
l'homme ,  pouvait  seul  le  modifier  si  puissamment  dans  la  substance 
humaine  unie  a  sa  divinité  ,  et  lui  commander  de  vivifier  les  morts,  de 
reprendre  son  cours  normal  dans  l'oreille  des  sourds ,  dans  l'œil  des 
aveugles,  etc.  Enfin,  quand  il  a  voulu  se  ressusciter  lui-même,  il  a 
commandé  à  ce  fluide  vital  de  revenir  dans  son  corps  humain.  A  tout 
prendre  donc  ,  la  prétention  des  magnétiseurs  se  tournerait  contre  eux , 
et  prouverait  la  divinité  des  miracles  de  Jésus-Christ  à  sa  manière. 


I 


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Bien  donc  ,  encore  une  fois  ,  qu'il  soit  loin  d'être  prouvé  que  ce  soit  par 
le  magnétisme  que  Jésus  a  opéré  ses  miracles  ,  il  n'y  a  pas  à  s'inquiéter 
de  cette  prétention  ;  car  enfin  on  avouera  au  moins  que  le  Sauveur  ne 
magnétisait  pas  comme  tout  le  monde  :  il  lui  suffisait  de  vouloir  et  tout 
obéissait  ;  il  n'éprouvait  pas  de  résistances  comme  les  magnétiseurs  qui 
ne  peuvent  produire  aucun  phénomène  à  volonté ,  puisqu'il  leur  faut 
certaines  circonstances  favorables  ;  il  commandait  donc  en  maître 
absolu. 

D'aucune  façon  donc  la  religion  n'a  rien  à  craindre  du  magnétisme, 
pas  plus  que  de  toutes  les  connaissances  humaines ,  qui  ne  peuvent  être 
en  définitive  que  ses  auxiliaires  et  ses  appuis. 

Aussi ,  malgré  l'ardeur  intempestive  de  certains  théologiens  pour  ar- 
racher à  l'autorité  de  l'Eglise  une  condamnation  du  magnétisme,  cette 
autorité  a  toujours  opposé  la  sagesse  et  la  prudence  qu'elle  reçoit  de 
l'Esprit-Saint  à  un  zèle  qui  voulait  la  rendre  solidaire  de  ses  opinions.  Il 
a  toujours  été  réponda  par  Rome  dans  ce  sens  unique ,  que  ,  si  ce  que 
disaient  les  consultations  était  vrai ,  le  magnétisme  n'était  pas  permis; 
mais  elle  s'est  bien  gardée  de  se  prononcer  pour  ou  contre  la  vérité  des 
faits  qu'on  lui  exposait.  L'Eglise  ne  marche  point  si  précipitamment;  elle 
n'est  pas  comme  les  individus  d'autant  plus  avides  déjuger  et  de  faire 
triompher  leurs  opinions,  qu'ils  ne  sont  pas  sûrs  du  lendemain;  le 
temps  appartient  à  l'Eglise,  elle  a  reçu  les  promesses  éternelles,  voilà 
pourquoi  elle  ne  viole  jamais  la  liberté  humaine.  Les  consulteurs  donc , 
avant  de  s'autoriser  des  réponses  que  Rome  a  faites  à  leurs  expositions, 
doivent  d'abord  se  bien  assurer  que  ces  expositions  étaient  vraies  dans 
les  faits  comme  dans  la  théorie  ,  dont  l'Eglise  n'a  pas  jugé  et  ne  jugera 
pas  d'ici  longtemps.  Les  théologiens  consultants  doivent  bien  se  garder 
de  rendre  l'Eglise  responsable  de  leur  exposition  ,  ce  serait  manquer  de 
foi  et  de  respect  envers  sa  divine  autorité  ,  en  s'exposant  à  la  rendre 
solidaire  d'opinions  qui  pourraient  bien  n'être  que  des  utopies  et  des 
erreurs,  et  par  suite  soulever  contre  elle  des  hostilités  d'autant  plus 
dangereuses  qu'elles  se  parent  du  vêtement  de  la  science  et  du  progrès. 
En  fait  comme  en  droit ,  la  question  du  magnétisme  demeure  intacte 
vis-à-vis  de  l'autorité  de  l'Eglise  ,  qui  n'a  ni  approuvé  ,  ni  réprouvé , 
ni  autorisé ,  ni  défendu  ,  et  nul  n'a  le  droit  de  rien  exiger  au  delà  : 
car  l'autorité  de  l'Eglise  étant  divine  ne  doit  compte  à  aucun  homme 
de  ses  décisions. 

Enfin  ,  le  magnétisme  a  été  attaqué  et  défendu  dans  sa  valeur  phy- 
siologique et  médicale  ;  il  ne  nous  appartient  pas  de  nous  prononcer 
sur  cette  question.  Cependant ,  s'il  nous  est  permis  d'émettre  notre  sen- 
timent ,  nous  pensons  que  l'on  doit  croire  à  priori  que  l'usage  du  ma- 
gnétisme est  peut-être  plus  nuisible  et  plus  dangereux  qu'utile  à  la 
santé.  En  effet ,  il  agit  d'une  manière  violente  et  anormale  sur  le  prin- 
cipe de  la  vie ,  sur  le  système  nerveux ,  et  par  lui,  sur  tous  les  organes  ; 
il  les  fatigue  et  les  use  par  une  surexcitation  qui  ne  peut  manquer  de 


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produire  dans  un  grand  nombre  de  cas  des  accidents  graves  ,  et  qui  a 
toujours  des  inconvénients;  la  pratique  du  magnétisme  offre  plusieurs 
faits  malheureux ,  et  presque  toujours  des  santés  misérables  dans  les 
sujets  soumis  à  son  action.  Nous  ne  voulons  pas  nier  pour  cela  qu'il  ne 
puisse  être  utile  en  certains  cas. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  nous  croyons  avoir  suffisamment  établi  que  le 
fluide  vital ,  ou  le  principe  hémato-nerveux,  n'est  qu'un  démembrement 
perfectionné  du  fluide  éthéré  universel ,  mis  au  service  de  l'intelligence 
par  le  système  nerveux  ,  siège  de  la  sensibilité. 

L'abbé  Maupied, 

Docteur  es  sciences,  professeur  à  la  Sorbonne. 


ESPÉRANCES  D'UN  CATHOLIOUE, 

ou 

I.E      SMÈCIjB      OEMA.XT     JCJB?      JP.IPE. 


«  Le  Christ  a  fait  son  temps,  le  Christ  des  anciens  âges  : 
«  Salut  à  son  passé!  demain  il  doit  finir! 
«  Mais  un  Christ  nouveau-né  s'élève  sur  nos  plages 
«  Saluons  son  berceau,  que  porte  l'avenir.  » 

Ainsi  dit  la  Raison  de  ce  siècle  malade, 

Qui  fièrement  s'avance,  agitant  ses  flambeaux 

D'un  progrès  chimérique  et  souvent  rétrograde. 

Siècle  de  scepticisme,  assis  sur  des  tombeaux, 
Enfant  dénaturé,  qui  méconnaît  ta  Mère, 
Et  la  dis  expirante,  alors  qu'à  ton  côté 
Plus  jeune  elle  revit  sous  le  drap  mortuaire, 
Ainsi  que  cet  oiseau  par  la  fable  chanté  ! 

Non  le  Christ  ne  meurt  pas Il  mourut,  mais  sa  tombe 

Devint  le  marche-pied  de  son  trône  divin  ! 

Là  le  sceptre  royal  du  prince  qui  succombe 

Se  brise  sans  l'espoir  de  son  réveil  prochain, 

Et  lui  c'est  là  qu'il  règne  en  défiant  l'orage  ! 

Les  siècles  écoulés  ont  fermé  leur  cercueil 

Aux  alentours  du  sien,  victimes  du  naufrage  ! 

Sommes-nous  plus  forts  qu'eux  pour  avoir  plus  d'orgueiH 


—  57  -— 

0  Christ  ressuscité  sous  la  pourpre  romaine 

Pontife  élu  du  ciel, 
Successeur  de  l'Apôtre,  anneau  de  cette  chaîne 
Qui  remonte  au  cénacle,  à  l'antique  Israël, 
Espoir  des  temps  présents,  achève  l'agonie 
De  ces  fils  de  la  mort,  prophètes  sans  mission 
D'un  avenir  trompeur,  avortons  du  génie 
A  leur  suite  égarant  la  génération  1 

Sur  les  rives  du  doute  errant  loin  de  la  vie. 
Qu'ils  reviennent  plutôt  se  ranger  sous  ta  loi  ! 
Que  ta  voix  sainte  et  forte  en  ton  sein  les  convie 
Aux  banquets  de  la  foi? 

C'est  là  que  ces  mortels,  pilotes  sans  boussole, 
Retrouveront  leur  route  et  l'étoile  des  mers. 
Qu'ils  ne  voient  plus  aux  cieux  !  Ta  brillante  auréole 
Comme  un  fanal  se  lève,  éclairant  l'univers  !... 
Les  peuples  détrompés  de  leurs  menteurs  oracles 
Revivront  à  ton  souffle!  Ils  dormaient  dans  leurs  fers, 
Sur  le  bord  des  tombeaux,  funèbres  tabernacles 
De  prophètes  pervers  ! 

Mais  avant  la  victoire , 

La  lutte  et  le  combat  : 

La  scène  du  prétoire. 
Du  Calvaire  et  du  sang,  la  veille  de  la  gloire 
Du  sépulcre  vaincu...  Le  Christ  t'a  fait  soldat! 
Ta  troupe  de  martyrs  s'élance  de  leurs  tombes, 
Si  tu  sonnes  l'assaut,  chef  de  l'Apostolat! 
Leurs  os  ont  tressailli,  quittant  les  catacombes. 

La  lutte  est  commencée,  et  des  plages  du  Nord 
Aux  forêts  du  Liban  l'autel  du  sacrifice 
Est  comme  en  permanence,  et  la  faulx  de  la  mort 
Frappe  au  gré  des  bourreaux^  prêtresse  du  supplice  1 

La  Foi,  la  Liberté, 
Filles  du  Golgotha,  sœurs  à  jamais  unies, 
Qui  dans  leurs  bras  communs  portent  la  Charité, 
Au  nom  faux  du  progrès  aujourd'hui  désunies, 
Chantent  sur  leur  cercueil  par  les  tyrans  creusé  : 
Autour  d'elles  rangés,  avec  leurs  cicatrices, 
Sont  leurs  nombreux  héros,  sur  leur  glaive  brisé 
Atlendant.  saint  Pontife,  ah  !  que  tu  les  bénisses  ! 


—  58  — 

Pologne,  lève-toi 
Sous  ton  linceul  funèbre,  où  repose  ta  cendre, 
Vive  encor  d'espérance  en  l'ange  de  la  foi, 
Dont  la  voix  sur  tes  bords  vient  de  se  faire  entendre! 
Le  prophète  a  paru,  nouvel  Ezéchiel  ! 
0  martyrs  de  Praga,  de  Minsk,  de  Varsovie, 
Sous  son  souffle  venu  des  rivages  du  ciel , 
De  vos  urnes,  sortez  :  la  Foi  vous  rend  la  vie! 
Des  peuples,  retenus  dans  leurs  élans  de  cœur, 
T'oublièrent  alors  qu'on  dressait  ton  calvaire. 
Devant  des  rois  bourreaux  taisant  leur  nom  de  sœur  1 
Mais  ton  secours  viendra  de  l'âme  d'une  Mère, 
Qui  suivit  le  Cédron,  qui  mène  à  ton  gibet! 
Ma  Pologne,  l'Eglise  auprès  de  toi  veillait! 

Meurtriers  des  cités,  fossoyeurs  de  leur  tombe, 
La  couronne  jamais  au  crime  donna  droit. 
Il  est  un  Dieu  vengeur  du  juste  qui  succombe  : 
Il  juge  vos  conseils,  vos  forfaits  il  les  voit  ! 
Les  frères  peuvent  bien  abandonner  leurs  frères, 
Forfaire  à  leur  devoir,  aux  cris  de  leur  amour, 
L'ange  de  la  vengeance,  armé  de  ses  tonnerres 
Ou  de  son  glaive  saint,  aura  bientôt  son  jour  ! 

France  dégénérée , 
Qui  semble  n'avoir  plus  que  de  stériles  pleurs 
A  verser  en  appui  sur  de  nobles  malheurs! 
France  de  saint  Louis,  dans  ta  route  égarée, 
Sur  ton  azur  vois-tu  les  nuages  rouler. 

Nuages  d'égoïsme, 
L'étoile  de  ta  gloire  à  ton  front  se  voiler , 
S'éteindre  et  s'endormir  ton  bouillant  héroïsme! 

Noble  terre  des  Francs,  le  salut  luit  sur  toi  ! 
Reprends  ton  nom  si  beau  d'antique  fille  aînée 
De  l'Eglise  du  Christ,  de  vengeur  de  la  Foi, 
Et  du  ciel  menaçant  la  foudre  est  détournée! 

Oublierais-je  l'Irlande,  alors  que  sous  la  faim 
Son  peuple  décimé  ne  quitte  pas  l'arène. 
Champ  de  mort  des  aïeux,  séculaire  chemin 
D'un  martyre  hérité,  qui  sur  leur  tombe  mène 
De  dignes  descendants?  Leur  lutte  fut  pour  eux  ! 
Catholique  Ilibernie,  ah!  sèche  enfin  tes  larmes  : 
La  liberté  te  vient  :  tes  fils  vont  être  heureux  : 
Ta  patience  fit  plus  que  de  rebelles  armes  ! 


—  59  — 

Monarque  inoffensif,  voici  les  vrais  soldats 

De  ta  paisible  armée  ! 
Etends  vers  eux  ta  main,  consacre  leurs  combats  : 
Leur  conquête  légale  est  demain  consommée  ! 

Et  toi ,  tyran  des  mers,  qui  dans  la  volupté 
D'un  monarque  orgueilleux  te  créas  ton  Eglise, 
Oubliant  la  ferveur,  qui  faisait  ta  beauté. 

Emule  de  Venise, 

De  Carthage  et  de  Tyr, 
Rappelle  ton  passé,  relis-le  dans  Thistoire  : 
Dès  lors  tu  n'en  as  plus  :  le  spectre  d'un  martyr 
Te  retient  à  son  urne,  et  c'est  fait  de  ta  gloire  ! 

Honte  au  persécuteur!...  Mais  l'Irlande  a  prié, 

Comme  pour  ses  bourreaux  l'Homme-Dieu  du  Calvaire  : 

C'est  ainsi  que  le  crime  en  retour  est  payé  : 

Le  juste  meurt  et  prie,  ineffable  mystère  ! 

Sa  prière  est  féconde  :  interrogez  Damas! 

Un  nouveau  jour  se  lève  aux  portes  de  l'aurore  ! 

Vieille  terre  des  saints,  tu  te  débats  encore 

Sous  l'invisible  bras, 
Qui  sut  bien  trouver  Paul,  l'abattre  en  la  poussière! 
A  toi  d'achever  l'œuvre,  ô  successeur  de  Pierre  ! 

Voilà  donc,  ô  Sien,  cette  stérilité, 

Qui  sur  tes  cheveux  blancs  jette  l'ignominie  ! 

Ce  sont  plutôt  les  jours  de  ta  fécondité, 

Qui  renaissent  plus  beaux!  ta  vieillesse  est  bénie  ! 

0  cité  du  Pêcheur,  il  est  temps,  lève-toi  ! 
Cet  arc-en-ciel  divin,  qui  sur  toi  vient  de  luire, 
Que  l'univers  regarde,  et  qui  fait  ton  délire, 
Ne  nous  prédit-il  pas  le  règne  de  la  Foi, 
Et  par  la  Foi  l'amour,  cette  vertu  féconde, 
Au  souffle  inspirateur,  lit  de  la  liberté? 
Du  Tibre  le  salut  se  répand  sur  le  monde, 
Et  le  monde  renaît  et  reprend  sa  beauté! 

Du  vainqueur  de  Lépante, 
De  deux  persécutés,  l'un  mort  en  combattant. 
L'autre  vengé  de  Dieu,  dans  Rome  frémissante, 
Toi  qui  portes  le  nom,  de  ta  gloire  garant, 
Quel  éclat  resplendit  déjà  sur  ta  tiare  ! 
La  verge  d'Aaron  poussait  ainsi  des  fleurs. 
Signes  du  choix  des  cieux  !  Vienne  donc  le  barbare  ! 
Le  Ilun  sera  vaincu  devant  tant  de  splendeurs! 


—  60  — 

Vous  qui  de  la  Raison  faites  l'apothéose, 
Qui  pour  fond  du  tableau  trouvâtes  le  néant, 
Nouveaux  adorateurs  de  cette  idole  éclose 
De  cerveaux  maladifs,  au  vrai  Christ  insultant, 
Contemplez  cet  éclat,  et  dites,  si  mourante 
L'Eglise  a  vu  lever  le  dernier  de  ses  jours  ! 
Arabes  vagabonds,  enlevez  votre  tente, 
Votre  travail  fut  vain...  il  le  sera  toujours!.... 

L'abbé  B. 


LIBERTÉ  D'ENSEIGNEMENT. 


La  liberté  d'enseignement  intéresse  à  un  trop  haut  point  les  pères  de 
famille,  le  clergé  et  tous  les  catholiques  pour  que  nous  ne  traitions  pas, 
dans  notre  Revue,  cette  importante  question,  de  la  solution  de  laquelle 
dépend,  selon  nous,  le  sort  du  catholicisme  en  France.  Elle  nous  a  été 
solennellement  promise,  il  y  a  bientôt  dit-sept  ans,  par  notre  pacte  fon- 
damental. C'est  donc  un  devoir  pour  tous  les  amis  de  la  liberté  civile  et 
religieuse  de  demander  l'accomplissement  de  ces  promesses  solennelles. 
L'épiscopat  l'a  parfiiitement  compris  en  protestant  unanimement  contre 
le  projet  de  loi  qui  tendait  à  nous  la  ravir.  Il  le  comprend  encore  mieux 
aujourd'hui,  en  recommandant  à  tous  les  pères  de  familles  catholiques 
de  recourir  au  moyen  légal,  admis  et  reconnu  par  notre  législation,  le 
pétitionnement  aux  Chambres.  Plusieurs  prélats  ont  adressé  des  circu- 
laires en  ce  sens  au  clergé  de  leur  diocèse.  Nous  remarquons  entre  au- 
tres celle  de  Mgr  l'évêque  de  Saint-Brieuc,  et  nous  croyons  devoir  la 
rapporter  ici  pour  exciter  le  zèle  de  tous  ceux  qui  ont  à  cœur  la  liberté 
de  l'Eglise  et  leur  propre  liberté.  D'après  nos  institutions  actuelles,  la 
souveraineté  ne  réside  pas  précisément  dans  le  roi,  le  ministère  ou  les 
chambres,  mais  dans  la  nation  tout  entière;  c'est  donc  à  elle  de  faire 
connaître,  par  le  moyen  des  pétitions,  quels  sont  ses  vœux  et  ses 
droits. 

Lettre  de  nigr  TÉTéque  de  Saiut-Brienc  an  Clergé 
de  sou  diocèse. 

Saint-Drieuc,  le  iZ  janvier  1847. 

Nos  chers  coopérateurs , 

Un  nouvel  appel  vient  de  nous  être  adressé,  pour  recommencer  l'œu- 
vre des  pétitions  en  faveur  de  la  liberté  d'enseignement.  Nous  nous 


—  61    — 

associons  sans  réserve  aux  vœux  si  légitimes  des  pères  de  famille  catho- 
liques, qui  ont  de  nouveau  recours  à  votre  zèle  si  connu  pour  cette 
grande  cause,  et  qui  invitent  à  s'unir  à  eux,  non-seulement  tous  les  pères 
de  famille  chrétiens,  mais  encore  tous  ceux  qui,  se  refusant  à  accepter 
les  mesures  haineuses  de  proscription,  d'exclusion,  de  monopole  et  de 
privilège,  veulent  avec  un  cœur  sincère  que  la  constitution  qui  nous 
régit  reçoive  enfin  son  accomplissement. 

Le  pétitionnement  est  un  moyen  légal,  admis  et  reconnu  par  notre 
législation,  et  personne  ne  peut  vous  empêcher  d'y  avoir  recours.  Vous 
êtes  prêtres  sans  doute;  mais  aussi  vous  êtes  citoyens  français.  A  ce 
dernier  titre,  vous  êtes  assujettis,  comme  tous  les  autres,  aux  charijes  de 
l'Etat  :  pourquoi  donc  n'auriez-vous  pas  également  le  droit  d'en  récla- 
mer les  bénéfices?  Nous  devons  être,  nous  en  convenons,  prudents 
et  circonspects;  mais  nous  ne  pouvons  l'être  jusqu'à  sacrifier  les  droits 
de  la  vérité  et  de  la  justice. 

Nous  vous  conjurons  donc,  nos  chers  coopéra teurs,  non-seulement  de 
ne  pas  refuser  votre  concours  à  une  œuvre  qui  intéresse  à  un  si  haut 
degré  la  foi  catholique  et  les  mœurs,  mais  à  la  favoriser  et  à  l'étendre 
de  toute  l'activité  de  votre  zèle  et  de  voire  dévouement.  Il  y  a  deux  ans, 
vingt-quatre  mille  signatures  furent  recueillies  dans  notre  diocèse  en 
faveur  de  cette  liberté  si  précieuse  dans  les  temps  où  nous  vivons,  de  ce 
droit  sacré  des  familles.  Certes,  depuis  cette  époque,  quoique  encore 
rapprochée  de  nous,  bien  des  préjugés  sont  tombés,  bien  des  préven- 
tions se  sont  dissipées  ;  les  esprits  se  sont  éclairés  de  plus  en  plus,  et  l'on 
De  peut  disconvenir  que  cette  grave  question  n'ait  grandi  dans  d'éton- 
nantes proportions.  Elle  rencontre  aujourd'hui  dans  les  deux  Chambres 
de  zélés  et  courageux  défenseurs  ;  et  quoi  de  plus  propre  à  soutenir  leur 
ardeur  et  à  doubler  leur  courage  dans  les  luttes  parlementaires  qui  doi- 
vent avoir  lieu  sur  cette  importante  matière,  d'où  dépend  tout  l'avenir 
social  et  religieux  de  la  France,  qu'une  imposante  manifestation  de  nos 
justes  volontés,  consignées  dans  des  milliers  de  pétitions?  Nous  désirons 
donc  bien  vivement  que  le  nombre  des  signatures  qui  vont  partir  du 
milieu  de  nous  soit  décuplé  cette  fois,  s'il  est  possible,  et  que  nos 
voix,  ainsi  réunies,  aillent  apprendre  de  nouveau  aux  Chambres  lé^^is- 
latives  l'ardeur  de  nos  vœux  et  la  ferme  détermination  où  nous  sommes 
de  ne  cesser  nos  réclamations  que  lorsqu'on  nous  aura  rendu  la  justice 
qui  nous  est  due. 

11  ne  faut  pas  se  le  dissimuler,  nos  chers  coopéra  teurs,  le  nombre  des 
défenseurs  de  la  liberté  d'enseignement  s'est  accru,  il  est  vrai,  dans  les 
Chambres,  et  le  pouvoir  lui-même  a  laissé  tomber  du  haut  de  la  tri- 
bune parlementaire,  dans  la  session  de  1846,  cjuclques  paroles  qui 
sembleraient  propres  à  nous  donner  de  l'espérance.  Toutefois,  cette 
question  y  compte  aussi  de  nombreux  et  ardents  adversaires.  D'ailleurs 
les  précédents  du  pouvoir,  les  discussions  qui  ont  eu  lieu,  à  plusieurs 
reprises,  dans  nos  assemblées  législatives,  les  divers  projets  de  loi  qui 


—  62  — 

ont  été  proposés  jusqu'ici  sur  celte  matière,  et  qui  étaient  si  peu  favo- 
rables à  nos  vœux  et  à  nos  droits,  tout  cela,  sans  parler  d'autre  chose, 
est-il  de  nature  à  nous  rassurer  beaucoup?  Ne  devons-nous  pas  plutôt 
être  pleinement  convaincus  que  cette  liberté  si  désirable  ne  sera  accor- 
dée qu'à  nos  réclamations  réitérées  ?  et  encore  faudra-t-il  pour  cela  que 
par  le  nonibre,  la  force  et  l'énergie  de  nos  protestations,  nous  présentions 
quelque  chose  d'imposant  aux  yeux  des  dépositaires  du  pouvoir. 

Aussi  le  pélitionnement  recommence-t-il  partout  en  France,  et  le 
même  cri  de  réprobation  contre  le  monopole  et  l'asservissement  des  in- 
telligences s'éiève  de  nouveau  de  toutes  parts.  Vous  ne  resterez  pas  en 
arrière,  nos  chers  coopérateurs  ;  vous  appellerez  à  vous  tous  les  pères  de 
famille  qui  ne  veulent  pas  être  dépouillés  des  droits  sacrés  de  la  pater- 
nité, et  qui  tiennent  à  conserver  et  à  transmettre  à  leurs  enfants  la  foi  de 
leurs  aïeux,  la  religion  et  les  mœurs.  Vous  appellerez  tous  les  hommes 
de  cœur  qui  veulent  sincèrement  la  liberté,  qui  repoussent  les  mesures 
de  prévention  et  d'exclusion,  qui  enfin  aiment  la  France  :  car  cette  ques- 
tion renferme  tout  son  avenir.  Cette  cause  est  donc  une  cause  commune, 
et  tout  homme  pour  qui  l'arbitraire ,  l'oppression  et  la  servitude  sont 
choses  odieuses,  à  quelque  nuance  d'opinion  politique  qu'il  puisse 
d'ailleurs  appartenir,  ne  peut  ni  ne  doit  y  demeurer  étranger.  Oui, 
certes,  c'est  une  des  questions  les  plus  sérieuses  auxquelles  un  homme 
juste  et  sensé  puisse  jamais  prendre  intérêt. 

Nous  ne  saurions  nous  empêcher,  nos  chers  coopérateurs,  de  vous 
rappeler,  en  finissant,  un  souvenir  qui  nous  est  pénible.  Lorsque,  en 
1844,  notre  diocèse  donna  une  marque  si  éclatante  de  dévouement  et  de 
foi  en  envoyant  un  si  grand  nombre  de  pétitions  aux  représentants 
de  la  nation,  pour  réclamer  contre  les  déplorables  projets  de  loi  qui 
se  produisirent  alors  et  pour  demander  la  liberté  d'enseignement, 
pourrait-on  croire  qu'il  se  rencontra  environ  quatre-vingts  paroisses 
qui  ne  donnèrent  pas  le  moindre  signe  de  vie?  Cependant,  à  notre 
avis,  ces  paroisses  peuvent  être  comptées  au  nombre  des  meilleures 
et  des  plus  catholiques  de  notre  diocèse.  D'oii  a  pu  donc  venir  une  pa- 
reille négligence?  Comment  pouvait-on  s'endormir  ainsi  du  sommeil  de 
l'indifférence,  lorsque,  de  tous  les  points  de  la  France,  les  catholiques 
poussaient  un  cri  unanime,  et  que  l'épiscopat  crut  devoir  réclamer  lui- 
môme  si  universellement? 

Nous  osons  espérer  que  nous  n'aurons  pas  à  nous  affliger  cette  fois 
d'une  apathie  aussi  peu  explicable  dans  une  chose  de  si  haute  impor- 
tance. 

Je  suis  avec  estime  et  affection,  votre  tout  dévoué  serviteur, 

f  J.-J.  Pierre,  ÉvéqiiedeSaint-Brieuc. 

Nota.  On  comprendra  aisément  que  la  présente  circulaire  n'est  pas 
destinée  à  être  lue  en  chaire,  et  que  cette  question  ne  peut  y  être  traitée. 


I 


—   63 


CHRONIQUE. 


Rome.  —  Lc  souverain  Pontife  a  adressé,  le  jeudi  M  février  ,  aux  prédicateurs 
et  aux  curés  de  Rome  le  discours  suivant  que  nous  nous  faisons  un  devoir  de  com- 
muniquer à  nos  lecteurs.  Le  texte  a  été  recueilli  par  un  témoin  auriculaire. 

«  Mes  très-chers  frères , 

«  La  parole  de  Dieu  est  un  bien  si  grand  qu'il  nous  serait  impossible  de  Pexpri- 
mer  si  le  nom  seul  n'en  exprimait  suffisamment  la  louange. 

«  Tout  ce  qu'il  y  a  de  bon  dans  nos  âmes  et  sur  la  terre  est  fruit  de  la  parole  divine, 
dont  la  prédication  change  la  face  du  monde.  Tous  les  trésors  de  la  religion  sont  les 
bienfaits  de  la  parole  divine  ,  et  la  religion  elle-même  n'est  autre  chose  que  la 
parole  de  Dieu  descendue  parmi  nous,  qui  se  communiqua  aux  apôtres,  et  par 
leurs  successeurs  est  venue  jusqu'à  nous  avec  la  même  force  et  la  même  effica- 
cité. De  sorte  que  nous  tous  nous  ne  faisons  qu'une  chaîne  qui  descend  de  Dieu 
et  dont  chaque  anneau  a  toute  la  force  de  la  chaîne  entière  et  de  son  commen- 
cement. 

«  Je  rends  grâce  au  Seigneur  de  ce  bienfait,  et  en  ce  moment  je  prie  pour  vous. 
Que  l'esprit  de  Dieu  descende  sur  vous,  qui  allez  prêcher  la  parole  de  Dieu,  soit 
avec  force ,  soit  avec  douceur  ! 

«  Si  c'est  avec  force  que  vous  allez  prêcher  les  vérités  éternelles,  vous  fortifierez 
les  faibles  contre  les  erreurs  et  les  illusions  du  monde,  vous  arrêterez  les  injustes 
par  la  crainte  du  jugement  de  Dieu. 

«  Si  vous  allez  prêcher  la  miséricorde  du  Seigneur  avec  douceur,  vous  ramènerez 
les  pécheurs ,  vous  briserez  leurs  cœurs  en  les  remplissant  de  l'espoir  et  du  désir 
du  pardon  de  Dieu  ;  vous  ramènerez  au  bercail  les  brebis  égarées ,  vous  guérirez 
leurs  plaies  et  vous  redonnerez  la  vie  à  leurs  âmes. 

«  Elevez-vous  contre  le  péché  avec  une  sainte  sévérité  et  recevez  les  pécheurs 
avec  une  sainte  douceur. 

«  Il  est  du  devoir  de  tout  chrétien,  mais  à  plus  forte  raison  il  est  du  devoir  de 
tout  prêtre  d'imiter  Jésus-Christ  dans  toutes  les  vertus  dont  il  nous  donna  l'exem- 
ple, de  l'imiter  surtout  dans  ce  que  disent  de  lui  ces  deux  paroles  :  Cœpit  facere  et 
docere.  (Act.  I.) 

«  Faire  avant  d'enseigner.  Il  faut  donc  que  vous  fassiez  déjà  ce  que  vous  allez 
enseigner.  Il  faut  que  déjà  vous  soyez  saints.  La  sainteté  triomphe  du  monde. 
Soyez,  comme  nous  l'enseigne  l'Apôtre  :  Excmplum  estote  fidelium,  in  verbo,  in 
conversatione,  in  charitate,  in  fide,  in  casiitate.  (I.  Tim.  lY,  12.) 

«  Voilà  déjà  vingt  ou  vingt  et  un  ans  que  j'exerce  le  ministère.  J'ai  mi  le  monde 
et  ses  malices;  mais  je  n'ai  jamais  entendu  de  la  bouche  des  impies  des  médi- 
sances et  des  murmures  aussi  scandaleux  que  ceux  qui  sortent  de  la  bouche  des 
mauvais  prêtres  ,  semant  la  peste  au  milieu  du  troupeau  du  Seigneur  :  Estote  exem- 
plum  ,  in  verbo  et  in  conversatione. 

«  Et  in  charitate.  Le  caractère  de  la  mission  divine,  c'est  la  charité  envers 


—  64  — 

tous;  et  son  signe  principal,  c'est  d'évangéliser  les  pauvres.  Lorsque  saint  Jean- 
Baptiste ,  voulant  enseigner  ses  disciples  sur  Jésus-Christ ,  les  envoya  auprès  de 
lui  pour  lui  demander  s'il  énit  le  Messie,  Jésus-Christ  leur  donna  pour  dernière 
preuve  de  sa  mission  divine  qu'il  évangclisait  les  pauvres  ,  les  pauvres  de  toutes 
les  conditions.  Car  tous  les  hommes  sont  pauvres  et  sont  obligés  de  mendier  la 
nourriture  spirituelle  auprès  de  la  parole  divine,  en  demandant  la  lumière  de  la  foi, 
la  force  de  l'espérance  et  le  feu  de  la  charité.  Répandez  donc  sur  tous  ,  sans  distinc- 
tion d'état  et  de  condition,  cette  aumône  céleste,  préparant  les  sentiers  du  Sei- 
gneur ,  reprenant  et  consolant  selon  les  besoins  de  chacun ,  pour  porter  secours  à 
toutes  les  misères. 

«  In  castitate.O  vous  tous  qui ,  chaque  jour,  pendant  de  longues  heures  ,  exercez 
le  ministère  de  juges  et  de  médecins  dans  l'administration  du  sacrement  de  péni- 
tence,  pour  délier  les  liens  du  péché  et  pour  guérir  sa  lèpre,  vous  comprenez  par- 
faitement combien  la  vertu  de  la  chasteté  est  nécessaire  au  prêtre. 

«Enfin,  in  fide.  Vous  êtes  les  apôtres  de  la  foi,  soyez  donc  hommes  d'une  foi 
vive ,  modèles  des  croyants  ;  car  il  faut  que  tout  le  monde  voie  combien  toutes  vos 
actions  sont  dictées  par  la  foi. 

«  Vous  avez  à  combattre  principalement  deux  sortes  de  maux  qui  inondent  notre 
siècle,  la  vanité  de  l'esprit  {yanità  del  spirito)  et  l'endurcissement  du  cœur  (e  la 
durezza  del  cuore). 

«  Si  vous  êtes  les  imitateurs  de  Jésus-Christ ,  vos  paroles  pleines  de  Dieu , 
comme  le  souffle  d'un  vent  impétueux,  dissiperont  toutes  les  fumées  de  cette 
Tanité. 

«  Si  vous  êtes  les  imitateurs  de  Jésus-Christ,  vos  paroles,  seront  brûlantes  de 
charité  ;  et  devant  ce  feu ,  les  cœurs  endurcis  s'amolliront ,  semblables  à  la  cire  qui 
se  fond  ,  tanquàni  cera  liquescens.  (Ps.  XXI,  15.) 

fi  C'est  dans  cet  esprit  que  vous  recevez  de  votre  premier  pasteur  la  mission 
divine.  Puissiez-vous  l'accomplir  pour  le  salut  du  peuple  et  pour  votre  sanctifica- 
tion !  » 

P^Ris.  — Toutes  les  âmes  religieuses  en  France  apprendront  avec  douleur  la  mort 
de  M™"  la  vicomtesse  de  Chateaubriand.  Cette  mère  des  bonnes  œuvres  ,  cet  ange 
qui  veilla  si  longtemps  avec  une  piété  et  des  soins  si  touchants  sur  les  vétérans  du 
sacerdoce  recueillis  à  l'infirmerie  de  Marie-Thérèse  ,  la  vertueuse  compagne  de  l'il- 
lustre auteur  du  Génie  du  christianisme ,  est  morte  le  mardi  9  février,  à  Paris. 
Elle  s'était  endormie  après  son  déjeûner,  qu'elle  avait  pris  selon  son  ordinaire  ,  et 
sans  aucun  symptôme  d'indisposition.  Sa  femme  de  chambre,  voyant  que  le  som- 
meil se  prolongeait  trop,  s'en  inquiéta  vivement,  et  fit  appeler  à  la  hâte  le  doc- 
teur Carpentier,  qui  déclara  que  c'était  l'agonie  ;  on  peut  redire  ici  que  cette  ago- 
nie a  clé  douce  comme  la  vie  de  celle  qui  l'a  éprouvée.  L'approche  de  la  mort,  en 
effet,  n'a  pu  surprendre  cette  âme  si  éminemment  chrétienne.  M"'  de  Chateau- 
briand ,  pressentant  peut-être  cette  prompte  fin  ,  venait  de  préparer  toutes  les 
choses  suprêmes  qu'on  règle  à  la  veille  de  quitter  la  vie.  Au  souvenir  de  toutes  ses 
bonnes  œuvres  ,  et  particulièrement  de  l'exquise  et  parfaite  charité  qu'elle  exerça 
envers  les  vieux  prêtres  malades,  infirmes  et  malheureux,  quelle  qu'en  fût  la 
cause ,  tout  le  Clergé  déposera  des  prières  sur  cette  tombe.  Ses  dépouilles  mor- 
telles reposent  à  l'infirmerie  de  Marie-Thérèse. 


Paris.  —  Imprimerie  catholliiue  d'A.  SIROU  et  DESQUEUS,  rue  des  Noyers,  57. 


LÀ  LECTUR 


-€i)B^- 


LES  SCANDALES  DE  PARIS. 


DEUXIÈME    VOLUME. 


II 

La  pièce  dans  laquelle  Moriceau  venait  d'introduire  Soliman  recevait 
la  lumière  par  une  sorte  de  lucarne  percée  dans  la  toiture  ,  et  dont  les 
quatre  carreaux  jaunâtres  ne  permettaient  point  au  regard  d'apercevoir 
le  ciel.  Les  murs  ,  autrefois  blanchis  à  la  chaux,  avaient  considérable- 
ment modifié  leur  couleur  primitive  sous  diverses  couches  de  poussière 
agglomérées  sans  obstacle  depuis  environ  cinquante  ans.  Des  figures  bas- 
sement grotesques  ,  des  dénominations  cyniques^  se  dessinaient  de  toute 
part  au  charbon  sur  les  parois  ,  comme  pour  initier  le  visiteur  aux  ha- 
bitudes éhontées  du  sieur  Moriceau  et  de  ses  compagnons  ordinaires.  Un 
petit  poêle  de  fonte  fumait  dans  un  angle.  Des  planches  brutes,  sup- 
portées par  des  tréteaux,  constituaient  une  longue  table  au  milieu  de 
la  chambre.  De  hideux  chiffons,  mêlés  à  des  papiers  sordides,  couvraient 
presque  entièrement  le  sol. 

—  Comme  vous  le  voyez,  je  suis,  au  besoin  ,  brocanteur,  fit  en  rica- 
nant le  maître  du  lieu,  après  avoir  offert  au  Syrien  un  tabouret  défoncé 
que  celui-ci  s'efforçait  de  mettre  en  équilibre  sur  les  quatre  pieds 
inégaux. 

—  Mais ,  reprit  le  Musulman  fort  inquiet ,  êtes- vous  donc  la  personne 
vers  qui  m'envoie  le  capitaine  ? 

Pour  toute  réponse ,  Moriceau  leva  les  épaules.  Soliman  prit  ce  geste 
pour  un  signe  d'affirmation,  et  ajouta  : 

—  Et  vous  pouvez  na'avancer  immédiatement  la  somme  dont  j'ai 
besoin? 

—  C'est  selon. 

I.  4  5  MARS  1847.  2 


—  66  — 

—  Gela  veut  dire  que  votre  obligeance  sera  soumise  à  la  facilité  avec 
laquelle  j'accepterai  vos  conditions. 

Moriceau  hocha  cette  fois  la  tète  en  manière  de  consentement,  puisse 
leva  ,  alluma  pour  son  usage  une  pipe  courte  et  d'un  volume  considé- 
rable, et  enfin  se  tournant  vers  Soliman  : 

—  Fumez-vous?  demanda-t-il  avec  brusquerie. 

—  Pas  en  cet  instant  du  moins.  Revenons  ,  s'il  vous  plaît ,  à  ma 
question. 

—  Soit. 

—  Combien  exigez-vous  d'intérêt  ? 

—  Rien  qu'un  peu  de  reconnaissance. 

—  Gomment  lentendez-vous  ,  monsieur  ? 

—  Je  prétends  vous  obliger  à  titre  de  revanche. 

—  J'ai  besoin  de  vingt  mille  francs  pour  quinze  jours.  Quant  au  ser- 
vice que  je  puis  vous  rendre  croyez ,  monsieur  ,  que  je  Tignore  pro- 
fondément. 

—  Melchior  ne  vous  a  pas  laissé  soupçonner  qui  je  suis? 

Et  en  disant  ceci  le  regard  de  Moriceau  s'attachait  sur  l'étranger  avec 
une  expression  à  la  fois  cauteleuse  et  cruelle. 

—  Pour  être  franc  ,  j'avouerai  que  le  capitaine  m'avait  fait  craindre 
plus  d'exigeance. 

—  Assez  ,  —  fît  brusquement  Moriceau  ,  —  le  capitaine  n'entend  rien 
aux  affaires.  Au  reste ,  je  ne  le  connais  guère  que  de  réputation  ;  cela 
toutefois  est  suffisant  à  m'inspirer  en  vous  une  confiance  sans  limite. 
Mais,  vous  comprenez  ,  je  suis  pauvre  ,  et  les  loques  se  trouvent  plus 
souvent  au  bout  d'un  crochet  de  chiffonnier  que  les  billets  de  banque. 
Néanmoins,  voici  de  l'encre  ,  une  plume  et  du  papier;  écrivez  l'obliga- 
tion ,  je  vais  chercher  la  somme.  Avez -vous  une  voiture  ? 

—  Mais  vous  ne  prétendez  point,  je  l'espère ,  me  payer  en  gros  sous  ? 

—  Le  cuivre  même  se  fait  rare  ,  monsieur ,  et  vous  me  permettrez 
d'y  joindre  quelque  chose  en  nature.  Ce  sont,  du  reste,  des  articles 
de  première  nécessité  sortant  des  meilleures  fabriques ,  un  placement 
fort  avantageux. 

—  Veuillez  vous  expliquer  davantage,  dit  Soliman ,  qui  commen- 
çait à  trop  comprendre. 

Moriceau  poursuivit  d'un  air  plus  insolent. 

—  11  y  a  sur  le  carreau  de  cette  chambre  pour  dix  mille  francs  au 
moins  de  manuscrits,  d'objets  d'art,  de  curiosité  et  de  toilette.  Je  pré- 
tends vous  en  céder  la  moitié. 

—  C'est  une  plaisanterie  ! 

—  Songez  donc,  —  répliqua  Moriceau,  en  posant  familièrement  sa 
main  rugueuse  sur  l'épaule  du  jeune  homme,  —  que  vous  arrivez  de  la 
Chine,  et  que  vous  ne  pouvez  connaître  sulTisamment  la  divergeance 
de  nos  opinions  politiques,  commerciales  et  littéraires.  C'est  tout  un  sys- 


—  67  — 

tème  à  vous  apprendre;  laissez-moi  vous  initier  aux  merveilleux  secrets 
des  plus  modernes  découvertes. 

—  Si  je  ne  suis  venu  chercher  ici  qu'une  mystification,  prenez  garde! 
il  est  dangereux  de  poursuivre ,  —  s'écria  Soliman  hors  de  lui  ! 

En  cet  instant,  onze  heures  et  demie  sonnaient  à  une  horloge  voisine. 
Le  jeune  homme  frappa  du  pied  à  la  pensée  qu'il  lui  restait  à  peine  le 
temps  de  courir  chez  Mariette  s'il  voulait  arriver  à  midi. 

— Afin  de  conclure,  — poursuivit  Moriceau  de  l'air  le  plus  profondément 
paisible,  —  cinq  mille  francs  en  articles  de  modes,  chose  indispensable 
à  votre  âge  et  dans  votre  position  spéciale,  cinq  en  curiosités,  telles  qu'au- 
tographes, vers  inédits  de  nos  poêles  en  vogue,  reliques  des  plus  grands 
hommes,  tout  cela  est  de  première  nécessité  ;  j'ajoute  cinq  mille  pour 
frais  d'inscription  et  retard,  et  cinq  en  espèces,  ce  qui  complelte  la 
somme,  abstraction  faite  de  tout  intérêt  même  légal. 

Soliman  eut  la  tentation  de  sauter  à  la  gorge  de  Moriceau,  mais  ve- 
nant à  réfléchir  que  l'adversaire  paraissait  de  taille  à  rendre  l'issue  de. 
la  lutte  au  moins  douteuse,  et  que  même,  en  supposant  la  victoire,  l'em- 
barras de  la  situation  n'était  pas  diminué,  il  revint  à  des  idées  plus  pa- 
cifiques et  moins  en  désaccord  avec  les  saines  doctrines  d'un  philoso- 
phisme éclairé. 

—  Monsieur,  —  dit-il  avec  calme,  en  repoussant  du  pied  les  nippes 
éparses  autour  de  lui,  —  je  n'ai  aucunement  besoin  de  paperasses  et  de 
haillons,  mais  bien  de  vingt  mille  francs  comptant.  Prenez  un  intérêt 
de  juif,  et  donnez-moi  de  l'or. 

—  Vraiment,  mon  jeune  lion!  Et  où  voulez-vous,  s'il  vous  plaît,  que 
je  prenne  de  quoi  vous  satisfaire? 

—  Vous  êtes  cependant  Moriceau? 

—  Certes,  je  suis  loin  de  nier  un  nom  dont  j'ai  lieu  d'être  fier; 
mais  tel  que  vous  me  voyez,  on  m'arracherait  l'àme  et  la  bourse  avant 
de  me  réduire  aux  viles  fonctions  d'usurier. 

—  Appeliez  les  choses  comme  bon  vous  semblera  ;  seulement  faites 
vite  ;  indiquez  un  chiffre  et  prenez  mon  billet. 

—  II  nest  point  escomptable. 

—  Elevez  d'autant  plus  l'intérêt. 

—  Je  vous  répète  que  je  suis  honnête  homme. 

—  Voulez-vous  cent  pour  cent? 

—  L'argent  se  fait  rare,  monsieur,  très-rare  ,  et  je  ne  puis  disposer 
que  d'une  bien  faible  somme;  d'ailleurs,  mon  zèle  pour  la  littérature  et 
le  commerce,  mes  principes  de  morale  me  défendent  d'aider  un  jeune 
homme  à  sa  ruine. 

—  Alors  n'en  parlons  plus,  et  veuillez  m'enseigncr  un  coquin. 
Soliman  avait  fait  un  pas  vers  la  porte.  Moriceau  se  prit  à  sourire  et 

le  rappelant  d'un  signe  ironique  et  gracieux  : 

—  A  combien  s'élève  l'envoi  que  vous  attendez? 

—  A  cinquante  mille. 


—  68  — 

—  Sans  déchec  ? 

—  Je  suis  pressé,  monsieur. 

—  Un  seul  mot,  il  est  bien  entendu  que  les  frais  de  port  restent  à 
votre  charge. 

—  C'est  le  moins. 

—  Et  que  pour  m'obliger  vous  prenez  la  collection  des  classiques 
étrangers,  et  de  plus  cent  bouteilles  de  Champagne,  sans  parler  d'un 
quintal  de  fonte,  le  tout  constituant,  prix  réduit,  cinq  mille  francs? 

—  J'offre  cent  pour  cent  d'intérêt;  faites  grâces  de  toute  parole  inu- 
tile, prétention  ridicule,  et  répondez  sans  détour. 

—  Je  liens  essentiellement  à  vous  faire  accepter  les  classiques,  comme 
un  souvenir,  un  cadeau. 

—  Je  les  prends. 

—  Signez  donc  pour  cinquante  mille. 

—  Quarante,  si  je  sais  bien  compter. 

—  Vous  n'estimez  pas  assez  haut  la  valeur  littéraire, 

—  Gardez  vos  livres  et  donnez  vingt  mille  francs. 

—  Souscrivez  pour  cinquante.  Une  dernière  fois  je  vous  fais  observer 
qu'il  y  a  de  votre  part  complète  extravagance.  Je  n'agis,  moi,  que  par 
condescendance,  et  tout  en  condamnant  une  faiblesse  peut-être  impar- 
donnable. 

—  C'est  bien;  comptez  l'argent. 

—  Croyez-vous  donc  que  j'aie  chez  moi  pareille  somme?  Encore  un 
coup,  monsieur,  je  ne  suis  (ju'un  pauvre  ouvrier  philosophe. 

—  Vous  ne  voulez  plus  du  marché  ? 

—  Je  m'y  résigne,  mais  seulement  pour  vous  sauver,  et  je  déplore 

—  Veuillez  ne  pas  recommencer;  le  temps  marche  et  je  suis  attendu. 

—  Songez  que'si  vous  veniez  à  mourir 

—  J'assurerai  ma  dette. 

—  A  Paris ,  les  accidents  sont  nombreux. 

—  J'attends,  monsieur. 

—  Veuillez  me  suivre  et  vous  tenir  à  la  rampe;  l'escalier  est  glissant. 
En  terminant  cette  phrase,  Moriceau,  avait  ouvert  sa  porte.  Il  monta, 

suivi  du  Syrien,  les  degrés  d'une  échelle,  fit  jouer  une  trappe,  passa 
dans  un  grenier,  puis  dans  un  autre,  enfin  dans  un  troisième.  On  dé- 
boucha sur  un  toit. 

—  Je  ne  vois  plus  d'issue,  —  observa  Soliman. 

—  Pardon,  monsieur;  voici  notre  chemin  ;  mais  il  faut  un  peu  d'ha- 
bitude. 

—  Ce  disant,  il  se  prit  à  courir  sur  l'arête  avec  une  agilité  toute 
féline.  Soliman  hésita. 

—  Marchez  sans  crainte,  —  lui  cria  Moriceau ,  —  l'essentiel  est  de 
conserver  l'équilibre,  et  pour  ce  ne  baisser  le  regard  ni  à  droite  ni  à 
gauche.  Aidez-vous  des  deux  mains.  Nous  touchons  le  but. 

Le  digne  musulman  avança  en  rampant  et  réussit  à  atteindre  l'endroit 


—  69  — 

désigné,  le  tout  au  détriment  de  ses  habits  qu'il  mit  en  lambeaux.  Ils 
pénétrèrent  ensuite  dans  un  nouveau  grenier,  à  la  faveur  d'une  lucarne 
et  après  avoir  traversé  un  couloir  obscur,  et  enfin  atteignirent  un  esca- 
lier décent. 

—  3Ies  bureaux  sont  d'un  accès  difficile,  —  reprit  sérieusement  l'u- 
surier ;  —  mais  les  exigences  de  police  sont  si  méticuleuses,  les  temps  si 
durs  que  l'on  ne  saurait  s'imposer  trop  de  sacrilices,  alors  surtout 
qu'on  n'a  comme  moi  que  les  chétives  ressources  du  plus  ingrat  travail 
joint  au  plus  vif  désir  d'obliger  ses  semblables. 

Le  Syrien  songea  à  souffleter  Moriceau ,  mais  se  contenta  de  ne  pas 
répondre  tout  en  lui  lançant  un  terrible  regard. 

—  Encore  un  étage.  C'est  ici ,  à  cette  porte  verte. 

Les  deux  hommes  s'arrêtèrent.  Moriceau  sonna  par  trois  fois.  Un  vieil- 
lard vint  ouvrir  et  les  introduisit  dans  un  petit  salon  fort  élégant. 

—  Pardon  ,  —  ajouta  Moriceau,  —  si  je  vous  fais  encore  attendre. 
Veuillez,  jusqu'à  mon  retour,  parcourir  cette  bibliothèque,  et  s'il  vous 
tombe  sous  la  main  un  ouvrage  à  votre  gré,  soyez  persuadé  que  je  me 
ferai  le  plus  vif  plaisir  de  vous  l'offrir  sans  aucune  arrière-pensée  vénale 
et  par  l'unique  intérêt  que  m'inspire  votre  éducation  littéraire. 

Moriceau  s'esquiva;  Soliman  courut  à  sa  poursuite;  mais  la  porte 
s'était  prestement  refermée  sur  les  talons  de  l'usurier  ,  et  le  Syrien  ne 
put  parvenir  à  faire  tourner  la  clef  dans  la  serrure.  En  cet  instant,  midi 
sonnait  à  la  pendule. 

—  Déjà!  —  s'écria-t-il  en  trépignant  d'impatience.  —  Que  dira  ma- 
dame de  Saint-Charles?  Je  ne  puis  être  chez  elle  avant  une  heure  ,  et 
encore  ne  pourrai-je  m'y  présenter  en  l'état  où  je  suis. 

Il  nettoya  le  mieux  qu'il  put  des  revers  de  la  manche  son  pantalon 
blanchi ,  et  rajusta  tant  bien  que  mal ,  au  moyen  de  trois  épingles,  une 
des  basques  de  son  habit  considérablement  endommagée  dans  le  trajet 
sur  les  toits.  Après  cette  toilette  improvisée ,  il  maugréa  tout  à  son 
aise  contre  l'originalité  du  Juif,  et,  faute  de  mieux  ,  se  résigna  à  l'at- 
tente. Vingt  minutes  se  passèrent  ainsi ,  et  l'impatience  éclata  de  plus 
belle.  Il  voulut  appeler  un  domestique  et  ne  fit  que  se  meurtrir  les 
poings  aux  sculptures  des  portes.  Il  songea  à  crier  par  les  fenêtres,  mais 
ces  dernières  donnaient  sur  le  jardin  d'une  pension  de  jeunes  demoi- 
selles, et  Soliman  craignit  de  se  couvrir  de  ridicule  en  provoquant 
un  scandale  inutile.  Il  se  prit  à  marcher  avec  agitation ,  se  figurant 
que  cet  exercice  diminuerait  en  quelque  sorte  les  ennuis  de  la  cap- 
tivité. 11  se  fatigua  vainement.  La  demie  sonna ,  et  Moriceau  ne  parut 
point.  Soliman,  pâle  de  colère,  se  jeta  lourdeintnt  sur  le  sofa ,  mit  un 
coussin  sous  sa  tête  ,  s'étendit  de  toute  sa  longueur ,  croisa  les  bras  et 
considéra  le  plafond  en  sifflant.  La  rosaœ  et  la  corniche  lui  parurent 
remarquables  de  détails.  Son  regard  descendit  à  la  tenture,  qui  l'étonna 
par  la  finesse  de  l'étoffe  et  l'élégance  des  plis.  Puis  il  avisa  les  meubles 
et  les  trouva  de  bon  goût.  La  bibliothèque  lui  sembla  mériter  une  atten- 


—  70  — 

tion  spéciale.  Il  l'ouvrit  et  fut  charmé  de  la  richesse  des  reliures  et  du 
choix  des  ouvrages.  Il  saisit  un  livre  au  hasard  et  lut  les  lignes  sui- 
vantes : 

«  ....  Il  me  sembla  que  le  ciel  prenait  une  teinte  plus  colorée  ,  que  le 
vent  soufflait  plus  harmonieux  ,  que  les  sons  et  les  objets  se  révélaient 
à  moi  d'une  manière  toute  nouvelle  et  bien  autrement  poétique  qu'il  ne 
m'avait  semblé  jusqu'alors.  Je  ne  cherchai  même  pas  à  pénétrer  la  cause 
de  ce  prodige  ,  cela  me  paraissait  devoir  être  ainsi  et  arriver  le  plus  na- 
turellement du  monde.  Tout  à  coup  une  voix  plus  suave  et  plus  mélo- 
dieuse qu'aucun  instrument  humain  se  mit  à  chanter,  sur  un  air  in- 
connu.  des  paroles  étrangères,  une  ineffable  invocation.  Je  levai  les 
yeux  vers  une  fenêtre  d'où  partait  la  voix;  j'aperçus  derrière  une  ja- 
lousie d'or  et  de  soie  une  femme  telle  que  les  maîtres  de  la  peinture  ita- 
lienne n'en  reproduisirent  jamais  sur  leurs  toiles  incomplètes.  Ses  yeux 
brilliiient  comme  des  étoiles;  sont  front  nageait  dans  un  fluide  lumineux 
et  céleste;  et  cette  auréole  merveilleuse  jaillissait  du  dedans  à  l'exté- 
rieur, comme  le  reflet  d'une  àme  plus  divine  que  les  nôtres.  Je  poussai 
un  cri;  je  tombai  à  genoux  ;  le  chant  cessa  et  la  vision  s'évanouit....  » 

Soliman  s'arrêta  et  poussa  un  profond  soupir  en  songeant  à  M""*  de 
Saint-Charles.  Il  demeura  quelques  instants  rêveur,  puis  continua  le 
morceau.  Au  bout  d'un  petit  nombre  de  pages  ,  il  fut  brusquement  in- 
terrompu par  une  signature  qu'il  ne  connaissait  point ,  et  au-dessous  de 
laquelle  se  lisait  cette  phrase  consacrée  :  La  suite  au  prochain  numéro. 
Alors  seulement  il  découvrit  que  son  livre,  formé  de  divers  articles, 
contenait  plusieurs  livraisons  d'une  revue  mensuelle  ayant  pour  titre 
la  Lecture  et  la  Censure ,  et  que  le  passage  sur  lequel  il  était  tombé 
s'intitulait  V Antéchrist.  11  trouva  plus  loin  de  fort  intéressants  mémoires 
politiques,  de  hautes  considérations  sociales,  une  charmante  pièce  de 
vers,  et  enfin  le  résumé  analytique  de  tous  les  livres  publiés  dans  le 
mois  ,  classés  par  ordre  et  accompagnés  d'un  double  jugement  sur  leur 
mérite  littéraire  et  moral.  Le  tout  lui  plut.  Il  prit  une  note  sur  son 
agenda  et  résolut  de  s'abonner  au  journal. 

—  Car  ,  —  disait-il ,  — j'aperçois  clairement  le  but  de  cette  ?'evue  :  il 
y  a  là  une  idée  forte  et  féconde  que  tant  de  fois  j'ai  vainement  cherchée 
ailleurs.  Comprendre  le  présent ,  révérer  le  passé ,  préparer  l'avenir, 
sont  trois  points  qui ,  chez  les  Français  ,  semblent  mutuellement  s'ex- 
clure. 

Ayant  ainsi  philosophé  ,  il  en  vint  à  se  demander  par  quelle  étrange 
coïncidence  ces  graves  réflexions  lui  venaient  en  pareil  lieu. 

Moriceau  ,  —  se  demanda-t-il ,  —  s'occuperait  aussi  de  semblables 
questions?  Le  hasard  seul  avait-il  fait  tomber  une  revue  de  ce  genre 
entre  les  mains  d'un  homme  si  profondément  convaincu  d'immoralité? 
Etait-ce  hypocrisie  ,  dérision  ,  providence  ou  calcul? 

Le  Syrien  se  perdit  en  conjectures,  et  comme  il  se  trouvait  parfaite- 
ment oisif ,  laissa  errer  librement  sa  pensée  dans  l'infini  domaine  du 


—  71  — 

possible.  A  tout  prendre  ,  Moriceau  pouvait  avoir  des  travers  sans  être 
précisément  dépravé  dans  chaque  partie  de  l'intelligence  du  cœur.  Néan- 
moins ,  Melchior  s'était  exprimé  de  façon  à  laisser  peu  de  prise  aux 
suppositions  favorables.  Et  enfin  qu'importait  ces  choses  à  notre  digne 
musuhiian?  Pour  lui ,  l'essentiel  était  de  recevoir  vingt  mille  francs, 
lesquels  perdaient  considérablement  de  leur  valeur  aux  yeux  du  Syrien, 
à  mesure  que  i'attente  prolongée  rendait  de  plus  en  plus  improbable  le 
rendez-vous  de  Mariette.  A  cette  dernière  idée,  Soliman  bondit  de  rage, 
et  de  nouveau  secoua  les  portes  solides.  Une  heure  sonna.  Ne  se  possé- 
dant plus  et  sentant  la  nécessité  de  commettre  un  méfait  pour  changer  le 
cours  de  ses  impressions  ,  le  jeune  homme  envoya  le  volume  de  la 
Lecture  à  travers  la  chambre  ,  a  tel  dessein  de  briser  la  glace  ou  tout  au 
moins  de  renverser  la  pendule.  Le  livre  ,  mal  dirigé,  glissa  le  long  d'un 
draperie,  et  au  lieu  de  produire  le  son  qui  s'exhale  d'un  objet  compacte 
venant  à  frapper  un  corps  dur,  descendit  mollement  et  sans  bruit  en 
reculant  l'éloOe  de  près  d'un  demi-mètre.  Evidemment,  la  muraille  fai- 
sait défaut  à  cet  endroit. 

-  L'étranger,  fort  surpris  et  soupçonnant  une  issue  ,  courut  soulever  la 
tenture ,  et  se  trouva  dans  un  autre  salon  où  il  aperçut  une  jeune  fille 
assise  rêveuse  auprès  d'une  corbeille  de  fleurs.  A  son  approche  ,  elle  se 
leva  à  demi.  Soliman  rougit  et  salua  ;  et  tout  à  coup  reculant  d'un  pas  : 

—  Vous  ici  !  —  lui  cria-t-il. 

—  Singulière  rencontre  !  —  murmura  avec  un  certain  embarras  fac- 
tice que  dominait  l'ironie  la  jeune  fille,  qui  n'était  autre  que  Mariette. 

—  Mon  inexactitude  trouve  au  moins  une  excuse  ,  balbutia  le  musul- 
man déconcerté. 

—  Mais  de  bien  mauvais  goût,  répliqua  Mariette,  légèrement  piquée 
et  montrant  la  pendule  avec  un  petit  mouvement  de  tête  d'un  adorable 
effet. 

—  Le  rendez-vous  que  vous  avez  bien  voulu  m'accordcr.... — com 
raença  niaisement  le  jeune  homme. 

Mariette  l'interrompit  par  un  éclat  de  rire. 

La  physionomie  du  Syrien  prit  une  teinte  sévère.  D'affreux  soupçons 
lui  traversaient  l'esprit.  Il  examina  des  pieds  à  la  tête  M™^  de  Saint 
Charles ,  avec  une  scrupuleuse  attention.  La  brillante  Mariette  ,  oubliant 
cejour-là  ses  atours,  avait  revêtu  le  simple  costume  d'une  jeune  ou- 
vrière. Ses  cheveux  en  bandeau  sous  un  frais  bonnet  de  tuile  uni  don- 
naient à  son  front  un  aspect  coquettement  virginal.  Sur  une  modeste 
robe  en  mousseline  de  laine  couleur  olivâtre,  tranchait  à  peine  autour  du 
col  et  des  poignets  une  légère  garniture  de  mousseline  plissée.  Elle  portait 
des  souliers  de  peau ,  des  gants  noirs ,  et  se  donnait  des  airs  mutins  sous 
son  pauvre  camail  de  tartan.  Rien  de  tout  cela  ne  trahissait  la  femme  à  la 
mode.  Evidemment,  Mariette  voulait  éviter  les  regards.  Elle  faisait  une 
démarchesuspecte,  et  à  la  présence  inopinée  du  jeune  homme,  elle  n'avait 
pu  dissimuler  aussitôt  le  dépit.  Il  fallait  admettre  une  bonne  œuvre  ou 


une  faute  ;  et  le  musulman  se  trouva  d'abord  invinciblement  porté  vers 
la  seconde  supposition.  Il  s'avouait  toutefois  que  Mariette  portait  dans 
l'ensemble  si  harmonieux  de  toute  sa  personne  un  caractère  de  candeur 
et  de  grâce  ingénue  bien  propre  à  mériter  l'indulgence  pour  peu  qu'elle 
daignât  assigner  un  prétexte.  Jamais  elle  ne  lui  était  apparue  si  séduisante 
que  dans  cette  complète  absence  de  tout  ornement  d'emprunt.  11  dompta 
sa  première  impression ,  sentit  un  parfum  d'innocence  lui  monter  au 
cerveau  _,  rêva  de  l'âge  d'or  et  des  plaisirs  champêtres  ,  et  eut  quelque 
peine  à  réprimer  une  larme.  Mariette  l'observait  à  la  dérobée  a\ec  un 
malin  sourire. 

—  Quand  vous  aurez  suffisamment  constaté  mon  identité,  — lui  dit- 
elle  ,  —  vous  m'apprendrez  sans  doute  à  quel  heureux  hasard  je  dois 
votre  rencontre. 

Le  son  de  cette  voix  pure  ,  joyeuse,  enfantine  ,  porta  jusqu'au  délire 
le  trouble  de  l'étranger. 

—  Je  suis  un  misérable  ,  —  s'écria-t-il  ,  et  je  voudrais  déchirer  le 
cœur  assez  lâche  pour  oser  élever  un  soupçon  contre  vous. 

—  A  quel  propos  cette  lamentable  invective  ? 

—  Vous  n'avez  rien  deviné  dans  mon  regard?  —  continua-t-il  enjoi- 
gnant ses  mains  frémissantes. 

—  Pas  plus  que  dans  l'étrangeté  de  votre  accoutrement.  Venez-vous 
prendre  en  secret  des  leçons  d'escrime  populaire  ?  Moriceau  jouit  à  cet 
égard  d'une  réputation  bien  acquise. 

—  Je  suis  ici  pour  affaire  d'intérêt;  quant  à  cette  déchirure  ,  elle  pro- 
vient de  l'humeur  facétieuse  du  banquier  ,  qui ,  pour  m'introduire  au 
salon  ,  m'a  fait  passer  préalablement  sur  les  toits.  Mais  vous,  madame, 
pardonnez  à  mon  inquiétude,  à  ma  curiosité  ,  comprenez  mes  angoisses 
et  dites  quel  motif  a  pu  vous  amener  en  un  tel  lieu  ? 

—  Vous  devenez  indiscret.  Cependant  je  fais  grâce  à  votre  éducation 
d'Asie,  et  consens  à  voir  même  un  hommage  dans  une  parole  qui  m'eût 
indignée  dans  toute  autre  bouche  que  la  vôtre. 

—  Si  je  suis  injuste  ,  jaloux ,  fyrannique  ,  —  poursuivit  avec  explo- 
sion le  Syrien  ,  —  c'est  que  l'excès  d'amour  conduit  à  la  folie. 

—  Parlez  moins  haut ,  —  ajouta  Mariette  en  rougissant ,  —  et  veuillez 
m'épargner  des  aveux  par  trop  intempestifs. 

Soliman  fléchit  vivement  le  genou  ,  et  s'emparant  de  la  main  de  Ma- 
riette : 

—  A  toute  heure,  en  tout  lieu ,  —  reprit-il  fixant  sur  elle  des  regards 
enflammés,  rien  ne  m'empochera.... 

—  Votre  bracelet  ne  vaut  que  dix  louis  ,  madame  ,  —  interrompit  la 
voix  de  Moriceau. 

Le  nmsulman  se  redressa  confus.  La  jeune  flile  se  cacha  le  visage.  Mo- 
riceau fit  un  profond  salut. 

—  Vous  m'excuserez ,  —  dit-il  avec  une  insidieuse  fatuité  :  — je  ne 
pouvais  savoir.... 


—  73  — 

—  Assez ,  monsieur  !  —  cria  Soliman  da  ton  d'un  grand  seigneur  pris 
en  flagrant  délit  par  un  laquais. 

Et  tout  à  coup  ,  levant  les  yeux  ,  il  resta  frappé  de  stupeur  à  la  vue 
du  prodigieux  changement  qui  venait  de  s'opérer  dans  la  personne  de 
l'usurier. 

J.    DE   "NVlSMEMSKI   (  JulcS   DE    ToURNEFORt)  . 


PARIS    RELIGIEUX 

E§QriSS£S  DE  IVIŒVRS. 


I 

Il  n'y  a  qd'cn  Paris  au  monde!,..  Cette  formule  laudalive,  que  vous 
entendez  à  droite  et  à  gauche,  devant,  derrière  vous,  renferme  mille 
tons,  mille  nuances,  que  vous  ne  comprendrez  jamais  toutes,  que  vous 
n'épuiserez  jamais.  C'est  une  mine  d'une  puissance  inconnue.  Moi  ,  qui 
vais  furetant ,  écoutant ,  observant ,  recueillant  ce  qui  se  passe  ,  ce  qui 
se  dit  en  ce  genre ,  j'ai  peine  à  en  croire  mes  oreilles  et  mes  yeux.  Excu- 
sez-moi donc  si  je  vous  dis  de  ces  choses ,  qui  vous  surprendront , 
qui  vous  trouveront  incrédule  ,  tant  le  vrai  peut  être  souvent  invrai- 
semblable I 

Il  n'y  a  qu'un  Paris  au  monde  devrait  donc  ,  ce  semble,  signifier  pour 
tous  ceux  qui  connaissent  le  monde , —  le  nombre  n'en  est  pas  grand!  — 
que  Paris  ,  entre  toutes  les  autres  villes  de  la  terre  ,  est  celle  qui  ren- 
ferme les  plus  beaux  monuments,  les  plus  beaux  jardins,  les  plus  beaux 
temples,  les  plus  beaux  théâtres,  le  plus  beau  monde,  qui  soient  sous 
le  soleil.  C'est  ainsi,  pour  l'ordinaire,  que  l'honnête  provincial  qui  est 
venu  visiter  Paris  et  s'émerveiller  une  fois  dans  sa  vie  ,  se  comprend 
lorsqu'il  dit  :  Il  n'y  a  qu'un  Paris  au  monde.  Gardons-nous  de  détruire 
cette  belle  illusion  ,  pour  laquelle  ce  grand  enfant  dépense,  avec  tant 
de  largesse,  ces  louis  pimpants,  économisés  sur  l'existence  monotone  de 
la  campagne.  Illusion  pour  illusion,  qu'importe  laquelle,  du  moment 
que  celle-ci  l'amuse  !  Et  puis,  au  retour  !  que  de  beaux  récits,  que  d'es- 
prit, il  aura  emportés  sur  son  calepin!  immense  moisson  mise  en  réserve 
pour  égayer  le  foyer  domestique ,  la  table  du  voisin  ,  le  salon  de  la  mai- 
resse  ,  la  promenade  publique.  Plutôt  que  de  retenir  la  science  sous  le 
boisseau,  il  s'adressera  à  lui,  a  elle,  au  premier  conmie  au  dernier 
venu  ;  il  y  3  tant  de  plaisir  et....  tant  de  gloire  à  pouvoir  dire  :  //  ny  a 
qu'un  Paris  l 

Certainement  vous  avez  rencontré,  ou  vous  rencontrerez  ce  couleur 
agréable  .-je  vous  le  livre  ,  ou  plutôt  je  vous  livre  à  lui  ;  il  vous  énumé- 


—  74  — 

rem  les  mille  et  mille  merveilles  de  Paris.  Pour  moi ,  permettez  seule- 
ment que  je  vous  explique  comment,  à  mon  point  de  vue....  religieux, 
il  n'y  a  qu'un  Patis.  Aussi  bien  nous  sommes  encore  en  carême,  et  cha- 
que chose  a  son  temps. 

Voilà  donc  que,  depuis  bientôt  six  semaines,  Paris  présente  deux 
physionomies  bien  caractérisées.  D'un  côté  il  rit ,  de  l'autre  il  pleure  : 
il  danse,  il  jeûne  ,  il  chante,  il  répand  l'aumône.  La  fa^/non  religieuse 
s'est  faite  casuiste  du  bon  genre.  Comprenez  !  on  va  au  bal ,  non  pas  à 
celui  de  l'Opéra  ,  celui-ci  serait  un  bal  gj^as  ;  mais  à  un  bal  maigre ,  par 
exemple,  de  quelque  bonne  marquise  du  vieux  temps  :  on  y  walse  ,  on 
V  danse  la  polka  ,  oui  !  mais!  on  est  à  jeun....  et  si  l'on  se  permet 
quelques  glaces  ,  ce  sont  des  glaces  aux  fruits,  et  jamais  à  la  crème  , 
celles-ci  étant  généralement  considérées  comme  nourriture  ,  à  cause 
du  lait  qui  est  très-nourrissant. 

Du  jeûne ,  passons  à  l'abstinence.  Nos  excentriques  religieux,  et  sur- 
tout nos  excentriques  religieuses,  viennent  du  salut  de  Saint-Roch  ou  de 
la  Madelaine ,  et  à  peine  remis  de  l'émotion  sainte  qu'ils  ont  éprouvée , 
ils  se  rendent,  frais  et  dispos,  à  l'hôtel  d'un  riche  banquier  de  la  Chaussée- 
d'Antin.  Un  raout  confortable  les  y  attend. —  Mais  nous  sommes  en 
temps  d'abstinence!  —Ne  craignez  rien,  l'amphitryon  connaît  5e^  invités 
et  les  convenances  i^eligieuses  :  ce  n'est  ni  un  philosophe  ,  ni  un  Anglais, 
gens  assez  mal  élevés.  Son  buffet  régence  étincelle  de  vaisselle  plate  sur- 
montée de  dindes  truffées,  de  foie  gras,  etc.;  mais  son  œil  ne  quitte  pas 
la  pendule,  il  n'avancera  pas  d'une  minute  l'heure  prescrite.  Minuit 
sonne!...  Après  minuit,  c'est  dimanche!...  Sablons  le  Champagne  glacé, 
dévalisons  le  buffet....  pour  nous  coucher  ensuite  à  six  heures  du  matin, 
et  aller  entendre  la  messe  d'une  heure  après-midi. 

Enfin ,  parmi  ce  monde  de  collets  montés ,  il  y  a  pour  le  carême 
plaisir  et  plaisir,  défendu  ou  toléré ,  gras  ou  maigre.  Ainsi  il  serait  de 
mauvais  ton....  religieux ,  —  et  je  le  crois  bien  !  —  d'aller  à  l'Opéra  en- 
tendre une  romance  à  la  mode,  roucoulée  par  un  chanteur  également  à 
la  mode;  mais  on  improvise  une  assemblée  de  crèches  ou  de  providence. 
Donc,  au  lieu  de  la  salle  d'Opéra,  c'est  la  salle  de  Hertz,  non  moins 
élincelante  de  lumières  et....  de  parures  ;  au  lieu  de  Levassor....  Ah! 
mais  non  !  je  me  trompe,  c'est  Levassor.  Pourquoi  pas?  D'autres  chan- 
teurs de  théâtre  ne  chantent-ils  pas  au  lutrin?  Ainsi  ce  sont  Levassor, 
le  chanteur  à  la  mode  ,  la  Sijrène  de  Sorente  ,  romance  qui  fait  fureur  , 
la  Couronne  d'épi,  la  walse  infernale  de  Litz  ,  la  mazurka  délirante  de 
Chopin,  et  pour  s'acccompagner,  M.  Lacombe  et  M™'6'a6a//er,  M.  Chopin 
et  M"*^  Dietz  ;  jamais  rien  de  plus  doux  ,  de  plus  suave  ,  de  plus  eni- 
vrant !!!  Et  alors  le  carême  !  —  Mon  Dieu  ,  laissez  faire....  Voyez  cette 
bourse  brillante  présentée  par  une  main  plus  brillante  encore  ,  circuler 
et  se  remplir  d'or.  Comptez  :  huit  cents  francs  !  On  est  si  prodigue  quand 
on  vient  de  rire,  et  les  pauvres  ont  tant  besoin  d'argent  !  Ah  !  ce* penser 
soulage  bien  les  consciences  !  croyez-le. 


—  75  — 

Après  tout ,  si  les  scrupules  de  ces  chrétiens,  qui  assistent  à  des  con- 
certs maigres  par  charité  ,  qui  dansent ,  mais  qui  jeûnent,  qui  ne  fe- 
raient pas  gras  deux  minutes  avant  minuit ,  vous  paraissent,  ô esprits 
forts  !  puérils  et  d'une  interprétation  trop  subtile,  excusez-nous  ,  nous 
ne  partageons  pas  votre  manière  de  voir.  Hélas  !  les  scrupules  en  toutes 
choses  sont  si  rares  aujourd'hui  qu'ils  ont  droit  à  notre  indulgence , 
fussent-ils  encore  plus  puérils  que  ceux  que  nous  signalons.  Lorsque  en 
effet  tant  de  gens  se  montrent  si  francs  coquins  ,  si  hardis  pour  le  mai , 
ne  peut-on  pas  louer,  en  quelque  sorte,  ceux  qui  mettent  tous  leurs  soins 
à  se  dissimuler  l'infraction  de  la  règle  quadragésimale ,  et  à  capituler 
avec  leur  conscience  i*  Cela  prouve  au  moins  qu'on  a  une  conscience!... 
Le  monde  philosophique  s'en  moque,  et  ses  bals  sont  plus  nombreux 
dans  le  carême  que  dans  le  carnaval ,  je  le  sais  ;  mais  je  sais  aussi  que 
Voltaire  lui-même  a  dit  :  «  Il  vaudrait  autant  vivre  parmi  ces  êtres  con- 
«  damnés  à  déchirer  leurs  victimes  que  de  vivre  dans  la  société  de  nos 
«  philosophes.  »  Cette  esquisse  de  Paris  religieux  a  son  charme.  Certes, 
je  ne  confonds  pas  avec  ces  fashionables,  ces  collets-montés ,  ce  grand 
nombre  de  catholiques  ,  ces  dames  respectables  ,  chez  qui  la  vertu  est 
aussi  éclairée  que  solide  ,  et  surtout  exempte  de  toute  vaine  ostentation; 
mais  tout  ce  qui  n'est  pas  rigoureusement  la  vertu  peut  la  provoquer 
et  la  soutenir.  Décidément  j'aime  nos  merveilleuses  qui  jeûnent  et  qui 
dansent ,  qui  se  réjouissent  aux  concerts,  et  qui  vident  la  leurs  bourses 
pour  les  pauvres. 

n 

Deuxième  esquisse.  —  M.  Martin  (du  Nord),  ministre  de  la  justice  et 
des  cultes  est  mort,  succombant  sous  le  faix  du  régime  constitutionnel , 
et  sous  les  traits...  de  la  calomnie.  Bien!  On  lui  fait  de  magnifiques  fu- 
nérailles. Très-bien!  L'église  de  la  Madeleine  s'ouvre  pour  recevoir  sa 
dépouille  mortelle.  Mieux  encore!  Mais  ne  voilà-l-il  pas  que  tout  à  coup, 
au  moment  de  la  cérémonie  religieuse,  alors  que  la  prière  va  monter  au 
ciel,  un  sourd  murmure,  un  bruit  confus  de  voix  et  de  pieds  trouble  et 
suspend  l'oHice  divin.  La  Cour  de  cassation  est  arrivée,  le  pas  ferme  et 
le  front  haut  :  elle  a  trouvé  la  place,  qui  lui  est  due,  occupée  par  le  con- 
seil d'Etat  au  pied  léger.  Elle  réclame  son  droit  de  préséance,  elle  insiste 
fortement,  elle  a  beau  crier,  même  un  peu  fort  pour  le  lieu,  elle  n'est 
point  écoulée.  Là  donc,  sous  les  yeux  de  Dieu,  au  milieu  de  ces  pompes 
funèbres,  près  de  cette  famille  en  pleurs,  en  face  de  ce  cercueil,  on  discute, 
on  parlemente,  on  délibère,  a  qui  aura  l'honneur  d'approcher  de  plus 
près  de  ce  cadavre!!!  Et  quand  on  a  eu  bien  gesticule,  bien  péroré, 
bien  débattu  la  cause,  la  Cour,  croyant  sa  dignité  compromise,  si  elle 
n'est  placée  devant  le  conseil  d'Etat,  se  retire  à  travers  l'assistance  affli- 
gée, scandalisée...,  pour  aller  rédiger  sa  requête  au  successeur  du  dé- 
funt. 0  Paris! 


—  76  — 
III 

Troisième  esquisse  de  genre.  M"^  Mars,  la  première  comédienne  de  son 
siècle,  étant  tombée  gravement  malade,  on  se  préoccupait  vivement  de 
la  funeste  nouvelle.  Se  confessera-t-elle?  L'enterrera-t-on  e7i  terre  sainte? 
Paris,  tout  Paris  qu'on  le  suppose,  a  de  ces  pensées-là.  Il  est  mal  connu. 
En  fait  de  respect  pour  les  morts,  il  surpasse  infiniment  la  province.  Lui, 
qui  ne  se  découvrirait  pas  devant  l'hostie  sainte,  saluera  très-respec- 
tueusement un  cadavre.  Il  n'y  a  pas  d'exception,  tous,  tout  le  monde.  Je 
suis  loin  de  condamner  un  tel  acte,  qui  témoigne  au  besoin  combien  est 
vivace  dans  l'àme  la  croyance  que  la  religion  y  a  gravée  sur  la  destinée 
immortelle  de  nos  corps.  C'est  de  la  bonne  philosophie,  je  la  respecte  du 
fond  de  mon  cœur.  Je  n'en  parle  que  pour  donner  une  idée  des  bruits 
que  la  nouvelle  de  la  maladie  et  de  la  mort  de  M"*  Mai^s  a  dû  faire 
naître. 

La  célèbre  comédienne  s'est  confessée.  C'est  le  vicaire  de  la  Madelaine 
qui  a  eu  cette  consolation.  Hélas!  il  arrive  un  moment,  a  dit  Pline  le 
jeune,  où  l'on  se  souvient  que  l'on  est  homme;  je  dirai  que  dans  ce  mo- 
ment suprême,  on  se  souvient  aussi  qu'on  a  reçu  le  baptême,  et  qu'il  se 
fait  en  nous  une  illumination  inconnue  pendant  la  santé.  M"^  Mars, 
éclairée  par  ce  rayon  qui  part  de  l'éternité,  a  réclamé  elle-même  les 
sacrements  de  l'Eglise.  Qui  oserait  poser  un  terme  à  la  miséricorde  infi- 
nie de  Dieu?  Ce  ne  peut  être  le  clergé  catholique.  Aussi  a-t-il  dit  à  la 
pécheresse,  comme  le  Sauveur  :  «  Femme,  vos  péchés  vous  sont  remis.  » 
Puis,  quand  il  a  eu  remis  l'âme  entre  les  mains  de  Dieu,  il  a  reçu  dans  le 
temple  la  dépouille  terrestre  pour  la  conduire  au  lieu  du  repos,  en  at- 
tendant le  réveil  de  l'ange.  Jusque-là,  Paris  ne  diffère  pas  trop  de  la 
province.  Mais  voici  qui  lui  est  propre. 

Quel  concours  immense  de  citoyens  de  tout  rang,  de  tout  âge,  de  tout 
sexe!  Que  veut  cette  foule  si  triste  et  si  animée  qui  se  presse  autour  de 
ce  cercueil?  Elle  a  applaudi  tant  de  fois  l'artiste  qu'il  renferme,  elle 
vient,  par  reconnaissance,  par  devoir,  lui  rendre  les  derniers  honneurs. 
Hier  elle  honorait  le  ministre,  aujourd'hui  elle  honore  la  grande  comé- 
dienne. VInstitut,  l'Académie  française,  les  Beaux-Arts  ont  ici  leurs  re- 
présentants. 

C'était  surtout  un  coup  d'oeil  piquant,  que  de  voir  là,  dans  le  chœur 
d'un  temple  chrétien,  tous  les  acteurs  du  Théâtre-Français  drapés  de 
noir,  les  actrices  voilées  comme  les  pleureuses  des  funérailles  antiques, 
les  uns  et  les  autres  soutenant  parfaitement  leur  personnage.  Cela  ne  se 
voit  qu'à  Paris.  Ce  n'est  pas  tout.  Voyez,  comme  l'on  se  presse,  comme 
Ton  se  bouscule  pour  être  sur  les  premiers  rangs.  Et  qui  donc  arrivent? 
des  lions,  des  jockey -club.  Place!  place!  —  à  C  francs  la  chaise,  —  à  10, 
—  à  20,  —  ce  n'est  pas  trop  cher  pour  une  première  et  dernière  repré- 
sentation. —  Ha!  ha!  —  nous  y  voilà,  enfin!  Comment  trou\ez-vous  la 
Stalle,  Arthur?  —  J'aimerais  autant  une  loge  aux  Italiens.  —  Georges, 


—  11  — 

passez-moi  votre  binocle.  —  Comme  Samson  est  drôle  !  il  pleurniche  !  -- 
La  Volnys  a-t-elle  ses  beaux  yeux  gonflés!  hil  hi!  —  Rachel  me  fait 
l'effet  d'une  momie.  —  La  Brohan  est  plus  belle,  le  noir  lui  va  à  ravir... 
Maisçà!  voilà  qui  commence  à  devenir  embêtant,  la  toile  ne  se  lève  pas... 
Allons  donc,  l'ouverture.  —  Que  fait  donc  ce  gros  maître  de  chapelle? 
Qu'attend-il  enfin?  —  Mais  !  c'est  chose  de  l'Opéra  ;  lui  ici  !  —  Commen- 
cez donc!  — Qu'on  rende  l'argent.  — Silence!  chut! 

L'orgue  vient  d'entonner  le  Requiem,  les  chantres  répondent  en  faux- 
bourdon.  —  La  conversation  religieuse  des  lions  recommence.  —  Comme 
c'est  triste!  —  C'est  à  mourir  soi-même!  —  Dites,  Charles,  allons  déjeû- 
ner chez  Tortoni?  —  Accepté.  —  Passage!  —  Faites  excuse...  Ils  sont 
partis.  Ces  lions  de  la  belle  société  ne  ressemblent  guère  aux  lions  du 
désert,  qui  invoquent,  en  rugissant,  le  Dieu  qui  les  nourrit!  Il  n'y  a  qu'un 
Paris!...  G*** 


UN  TRAIT  DE  MAGNÉTISME, 

or    LE    1II40]\ÉTIS]VIE    DÉCOVTERT, 


Laharpe,  qui  n'était  pas  un  esprit  faible,  a  dit ,  en  parlant  des  ap- 
paritions des  revenants  :  «  Il  y  a  trop  de  choses  dites  et  attestées  pour 
«  que  l'on  doive  tout  croire ,  ou  tout  rejeter.  Le  plus  sage  est  d'observer 
«  les  faits  et  de  former  soi-même  sa  croyance.  »  Ce  que  Laharpe  a  dit 
des  revenants^  nous  le  disons  du  magnétisme.  Nous  ne  nions  rien  ,  nous 
n'affirmons  rien,  nous  observons....  En  attendant  que  nous  soyons  par- 
faitement édifié  sur  le  pour  et  le  contre,  nous  recueillons,  sur  la  route 
de  nos  recherches,  ce  qui  peut  écarter  le  charlatanisme  ou  la  trop  grande 
simplesse. 

Voici  un  trait  de  ce  genre.  Dans  une  petite  ville  de  province  ,  il  s'est 
rencontré  un  homme  d'esprit ,  de  beaucoup  d'esprit ,  qui  paraît  s'être 
épris  d'une  belle  affection  pour  le  magnétisme.  Notez  pourtant  qu'il  est 
docteur  es  sciences ,  et  que  cette  affection  pourrait  ressembler  à  celle  de 
M.  Josse  pour  ses  diamants.  Voici  en  effet  qui  pourrait  le  faire  croire. 
Le  docteur  ,  après  bien  des  expérimentations  ,  bien  des  merveilles  sans 
doute,  étalées  aux  yeux  de  ses  bénévoles  spectateurs,  ne  s'apercevait 
qu'avec  une  douleur  extrême  que  la  conviction  de  son  àme  ne  passait 
pas  dans  celle  des  témoins  de  tels  prodiges.  Il  résolut  donc  de  frapper 
un  grand  coup...  Au  jour  indiqué,  son  salon  se  remplit  d'une  foule  de 
curieux  plus  ou  moins  croyants.  Le  sujet  est  endormi.  Les  questions 
pleuvent  dans  tous  les  sens.  Les  réponses  ne  satisfont  pas  toujours  plei- 
nement. Il  se  fait  des  chuchotements  inquiétants ,  le  magnétisme  est 
en  péril.  Le  docteur,  qui  avait  prévu  l'orage,  élevant  la  voix,  s'écrie  : 
«  Messieurs  ,  il  y  a  des  yeux  qui  ne  voient  pas  ,  des  oreilles  qui  n'en- 


—  78  — 

«  tendent  pas  :  il  faut  dessiller  les  uns  et  ouvrir  les  autres.  Prêtez-moi 
«  votre  attention ,  et  vous,  6  voyante,  veuillez,  s'il  vous  plaît,  répondre 
«  à  la  question  que  je  vais  vous  faire....  Mon  argenterie  a  disparu  ce 
«  matin;  pourriez-vous  me  mettre  sur  ses  traces?  »  La  voyante  se  re- 
cueille et  souriant,  elle  répond  :  «  Oui  !  »  Puis  elle  désigne  exactement 
le  lieu  et  toutes  les  circonstances  du  lieu  où  a  été  enfouie  l'argenterie. 
Elle  voîY  chaque  pièce  ,  nomme  chaque  objet,  etc.  Très-bien  !  reprit  le 
disciple  de  Mesmer  ,  promettant  un  ex-voto  a  son  digne  maître  :  «  Mes- 
«  sieurs,  dit-il,  pour  ôter  tout  prétextée  l'incrédulité,  choisissez  entre 
«  vous  les  plus  durs  a  croire,  et  qu'ils  aillent  eux-mêmes  toucher  le 
«  miracle  au  doigt.  »  On  part....  pour  revenir  convertis....  0  surprise  ! 
ô  terreur  !  cette  argenterie  que  la  voyante  avait  vue  prése^ite ,  qu'elle 
avait  comptée  pièce  par  pièce  ,  il  y  a  à  peine  six  minutes  ,   a  disparu.  Le 
lieu  visité  est  bien  réellement  l'endroit  où  a  été  déposé  le  vol  ;  mais  pour- 
tant la  terre  desséchée  n'atteste  pas  qu'elle  ait  été  remuée  depuis  six 
minutes.  L'ébahissement  fut  grand  parmi  les  explorateurs  ;  mais  ce  fut 
quelque  chose  déplus  chez  le  docteur.  Ce  n'était  plus  seulement  la  science 
magnétique  qui  courait  des  dangers,  mais  quelque  chose  qui  lui   te- 
nait bien  plus  à  cœur.  11  s'épuise  en  conjectures  ,  en  suppositions ,   en 
interrogations,  en  menaces... 

Mais  voilà  qu'une  bouche  s'ouvre  avec  un  7ictus  de  démon  :  «  Hem  !  la 
«  chose  est  plaisante  ,  monsieur  le  docteur,  je  suis  le  propriétaire  du  sol 
«  où  le  petit  trésor  était  enfoui  ;  c'est  moi  de  plus  qui  l'ai  découvert  ce 
a  matin ,  et  vous  êtes  trop  instruit  pour  ne  pas  savoir  ce  que  dit  l'article 

«  716  du  Code  à  ce  sujet ,  sur  un  trésor  trouvé  enfoui »  C'est  un  vol  ! 

répliqua  vivement  le  moderne  Esculape.  —  C'est  de  plus ,  ajouta  mali- 
cieusement un  homme  d'esprit,  le  magnétisme  des  couverts.  L'assemblée 
partit  par  un  éclat  de  rire  ;  on  salua  le  docteur  et  on  le  laissa  à  toutes 
les  préoccupations  d'un  procès  d'un  genre  nouveau ,  et  de  la  science  ma- 
gnétique singulièrement  compromise.  Ce  sont  là ,  a  dit  La  Fontaine ,  de 
ces  tours  que  dame  Fortune  fait. 

—  Autre  petit  trait  de  magnétisme. 

Une  jeune  personne,  excellent  suiel....  magnétique,  se  glorifiait  d'être 
appelée  fréquemment  en  consultation  chez  des  ducs  ,  des  marquis  ,  des 
comtesses  et  des  baronnes  ,  etc....  et  de  ne  faire  pas  mal  d'argent.  — 
Vous  allez  joliment  vous  enrichir  ,  s'écria  une  commère  d'un  ton  moitié 
jaloux,  moitié  goguenard.  —  Oh  !  oui  !  répliqua  à  l'instant  la  sonmam- 
bule,  avant  que  tout  Paris  soit  dupé!...  A  ce  mot  ingéim  ,  échappé  à 
V  inexpérience  de  la  jeunesse,  un  petit  monsieur,  assez  méchant  naturel, 
se  mord  les  lèvres  pour  ne  pas  éclater  de  malice.  La  consultante  s'en 
aperçoit,  comprend,  et  aurait  bien  voulu  rattraper....  mais  hélas!  il 
a  fui  le  mot  irréparable.  lieu!  (agit  irreparabile  verbwn.  — Elle  bal- 
butie :  Oh  !...  mais  !...  attendez  !  c'est  une  plaisanterie  que  j'ai  faite — 
—  Très-l)ien  1  très-bien  1  madame,  a  riposté  le  petit  monsieur....  Cer- 
tainement! tout  cela  n'est  qu'une  plaisanterie  et  une  bonne! 


79  — 


DOCTRINE  DE  L'ÉGLISE  SUR  LA  LIBERTE  D'ENSEIGNEMENT 

A  propos   du  Recueil  de»  Actes  Épiscopaux 

RELATIFS    AU    PROJET     DE    LOI    SUR    L'INSTRUCTION    SECONDAIRE   (1). 


Quand  lesPasteurs  et  Docteurs  de  l'Eglise  se  réunissaient  en  concile,  et 
qu'avec  l'approbation  du  Pasteur  suprême  ils  promulguaient  des  défini- 
tions de  foi,  des  décisions  de  morale,  des  règles  de  discipline,  tous, 
peuples  et  rois,  étaient  obligés,  en  leur  qualité  de  catholiques,  de  cour- 
ber la  tète  devant  Tautorité  divine  qui  imposait  le  vrai ,  le  saint  et  le 
juste  ;  et  tous ,  en  effet ,  se  soumettaient  avec  une  spontanéité  qui  faisait 
la  gloire  de  l'Eglise  et  le  bonheur  de  la  société. 

Aujourd'hui  que,  parle  malheur  des  temps  et  l'infidélité  des  pouvoirs 
séculiers,  les  Evoques  ne  peuvent  plus  légalement  et  librement  se  réunir, 
c'est  un  ravissant  spectacle  que  ce  concile  {concilium^  unité  d'avis,  réu- 
nion d'autorités'  dispersé,  promulguant,  avec  une  unanimité  inexplicable 
à  tous  moyens  humains ,  les  vraies  doctrines  de  liberté  chrétienne.  Les 
annales  de  l'Eglise,  ce  nous  semble ,  n'ont  rien  de  plus  beau  que  ce  vaste 
et  solennel  concert  des  réclamations  de  l'Episcopat  en  faveur  de  la  liberté 
d'enseignement,  pendant  l'année  1844. 

Certes,  nous  pensons,  et  qui  peut  penser  différemment  sans  se  sépa- 
rer du  sens  de  l'Eglise?  nous  pensons  que  cette  imposante  promulga- 
tion à  laquelle  le  Souverain-Pontife  a  applaudi ,  impose  à  tout  catholique 
la  règle  de  ses  opinions  et  de  sa  conduite  touchant  la  liberté  d'enseigne- 
ment, tout  aussi  obligatoirement  que  si  la  promulgation  venait  d'un 
concile. 

Le  pouvoir  verra  un  jour  que  la  liberté  de  la  presse  brise  le  despo- 
tisme dans  ses  mains  ,  qu'elle  rend  possible  un  concile  dispersé  ;  et  qui 
sait  si  l'Eglise  ne  régularisera  pas  ce  nouveau  mode  d'entente?  Ce  qui  est 
évident ,  c'est  qu'un  jour  les  Actes  épiscopaux  touchant  la  liberté  d'ensei- 
gnement seront  recueillis  par  une  autorité  plus  haute  que  celle  du  Comité 
pour  la  défense  delà  Liberté  religieuse  qui  lésa  publiés. 

Quelle  règle  sur  la  matière  a  donc  proclamé  cette  éminenteet  obliga- 
toire autorité?  Il  faut  le  préciser  nettement ,  afin  qu'il  ne  nous  arrive  ja- 
mais de  nous  en  écarter,  et  que  nous  puissions  y  ramener  ceux  qui  s'en 
éloigneraient.  Tous  les  Evêques  ont  proclamé  unanimement  les  points  sui- 
vants : 

1°  Tous  demandent  unanimement,  comme  continuation  de  leurs  per- 
sévérantes réclamations,  l'abolition  des  ordonnances  du  16  juin  1828 

(1)  Deux  vol.  in-18.  Prix  :  2  fr.  Chez  Sirou  et  Desquels,  rue  des  Noyers,  37. 


—  80  — 

contre  les  petits  séminaires  et  les  congrégations  religieuses.  Si  quelques- 
uns  semblent  disposés  à  supporter  quelque  chose  ,  ce  n'est ,  comme  le 
dit  Mgr  l'Evêque  de  Mende ,  que  parce  qu'ils  savent  souffrir  et  se  rési- 
gner. 

2°  Tous  demandent  que  leurs  petits  séminaires  ne  soient  pas  compris 
dans  la  loi ,  mais  qu'ils  continuent  à  être  considérés  comme  écoles  spé- 
ciales ;  et  si  quelques-uns  paraissent  admettre  quelque  chose  du  joug, 
c'est  pour  emporter  plus  tôt  la  question  générale.  C'est  ce  qu'on  pourrait 
induire  de  certaines  expressions  du  Mémoire  des  Evéques  delà  province 
de  Paris,  et  l'on  se  tromperait,  puisqu'ils  déclarent  a  qu'ils  ne  parle- 
«  ront  même  pas  de  leurs  petits  séminaires,  parce  que  la  question  n'est 
«  pas  là  aujourd'hui.  » 

3°  Tous  reconnaissent  à  l'Etat  le  droit  d'avoir  ses  écoles,  et  de  conser- 
ver l'Université,  si  bon  lui  semble. 

4°  Tous  demandent  unanimement  la  liberté  d'enseignement,  et  la  con- 
sidèrent, en  général,  comme  étant  l'indépendance  qui  laisse  à  son  vouloir 
propre  l'Eglise ,  la  commune  ,  la  famille  et  l'individu  ,  en  matière 
d'enseignement  et  d'écoles. 

5"  Tous  demandent  labolition  du  monopole  dont  ils  ne  veulent  pour 
personne. 

6°  Tous  proclament  que  l'Eglise,  la  commune,  la  famille  et  l'individu 
doivent  être  indépendants,  en  matière  d'enseignement  et  d'écoles,  de 
toute  autorité  universitaire.  Et  plusieurs  se  fondent  non-seulement  sur 
la  Charte,  mais  encore  sur  le  droit  naturel  et  divin. 

7°  Tous  demandent  que  toutes  les  professions  libérales  soient  égale- 
ment ouvertes  à  tous  les  élèves  de  toutes  les  écoles,  à  la  seule  condition 
pour  celles  de  ces  professions  qui  dépendent  de  l'Etat,  de  faire  la  preuve 
qu'ils  ont  la  science  suffisante  devant  un  jury  qui  ne  peut  appartenir  à 
l'Université,  parce  qu'elle  serait  juge  et  partie. 

8°  Tous  reconnaissent  à  l'Etat  un  droit ,  et  même  un  devoir  de  surveil- 
lance et  de  police  extérieure  et  matérielle,  exercée,  sur  l'enseignement 
et  l'éducation,  par  l'application  des  lois  générales  et  par  le  jugement 
des  tribunaux  ordinaires. 

9°  Quelques-uns  admettent,  comme  pis  aller,  un  jury  chargé  de  faire 
subir  les  examens,  de  conférer  les  grades  et  d'exercer  la  surveillance 
sur  les  écoles  libres.  Ce  sont  les  Evoques  des  provinces  de  Cambrai,  de 
Reims,  de  Toulouse,  et  Mgr  de  Rennes  qui,  tout  en  se  résignant,  de- 
mande comme  un  droit,  la  liberté  comme  en  Belgique.  Mais  ils  exigent 
que  ce  jury  soit  entièrement  pris  en  dehors  de  l'Université. 

1 0°  Les  Evéques  de  la  province  de  Paris  et  Mgr  l'Evêque  du  Mans  seuls 
sont  plus  explicites.  Celui-ci  reconnaît  qu'on  doit  «  régler  les  conditions 
de  capacité  ,  et  laisser  à  l'Etat  la  surveillance.  »  Le  Mémoire  de  la  pro- 
vince de  Paris  porte  :  «  Autant  il  faut  que  la  liberté  d'enseignement  soit 
«  sincère  pour  être  quelque  chose,  autant  il  faut  qu'elle  soit  sage  pour 
«  ne  pas  dégénérer  en  licence.  Si  donc  elle  doit  êlie  exemple  de  toute 


—  8<    — 

a  entrave  universitaire  pour  échapper  au  monopole  et  ne  pas  mourir  par 
«  défaut  de  vie  ,  elle  doit  aussi  être  astreinte  à  certaines  conditions  pour 
«  ne  pas  échapper  à  l'ordre  et  mourir  par  excès  de  force. 

«  Ces  conditions  sont  sans  doute  que  les  aspirants  à  la  carrière  de  l'en- 
«  seignement  fourniront  préalablement  de  justes  garanties,  et  que  les 
«  maisons  d'éducation  seront  soumises  à  l'action  d'une  surveillance 
«  éclairée  et  discrète. 

«  Nous  reconnaissons  aussi  qu'à  l'Etat  appartient  cette  autorité,  cette 
o  action  ,  cette  haute  surveillance.  C'est  là  son  droit  ;  c'est  là  également 
«  son  devoir.  » 

11°  Mais  les  provinces  de  Lyon  ,  de  Sens,  de  Bourges,  de  Bordeaux, 
d'Avignon,  de  Reims  et  de  Cambrai,  et  l'immense  majorité  des  Evêques, 
repoussent  ces  conditions  de  garanties  préalables  et  de  surveillance 
mises  dans  la  main  de  l'Etat. 

«  S.  E,  le  Cardinal  Archevêque  de  Lyon  demande  en  substance  que 
«  l'enseignement  soit  affranchi  de  toute  mesure  préventive;  qu'il  soit 
«  libre  à  des  Français  d'enseigner,  comme  il  leur  est  libre  d'écrire; 
«  qu'ils  puissent,  sans  entraves  ,  faire  entendre  leur  parole  à  des  en- 
«  fants,  comme  ils  peuvent  la  faire  entendre  à  des  hommes  faits;  et  que 
«  rien  ne  s'oppose  à  ce  que  des  Français,  de  quelque  communion  qu'ils 
«  soient,  se  réunissent  pour  instruire  la  jeunesse,  comme  des  citoyens 
«  peuvent  se  réunir  pour  publier  leurs  opinions  ;  autrement,  le  droit 
«  imprescriptible  des  pères  de  famille  sur  l'éducation  de  leurs  enfants^ 
«  la  liberté  de  la  presse  qui  n'est  qu'un  autre  enseignement,  la  liberté 
«  des  cultes  que  la  Charte  garantit  à  tous  les  Français,  seraient  incons- 
«  litutionnellement  violés.  » 

Dans  la  proteslaLiou  collective  des  /archevêque  et  Evêques  de  la  pro- 
vince de  Lyon,  il  est  dit ,  en  outre  ,  «  que,  sous  l'empire  de  la  liberté 
"  des  opinions  et  des  cultes  ,  il  est  impossible  à  l'Etat  d'avoir  des  doc- 
«  trines  uniformes,  invariables  et  sûres...  et  qu'en  attribuant  par  une 
«  loi  le  privilège  de  l'enseignement  à  un  corps  essentiellement  dénué  de 
«  croyances,  en  lui  réservant,  etc.,  on  placerait  le  doute  au-dessus 
«  de  la  foi ,  etc.  » 

Mgr  de  Langres  établit,  avec  son  invincible  logique  ,  qu'en  France  le 
droit  d'enseigner  est  un  droit  constitutionnel ,  un  vrai  droit  civique; 
qu'en  matière  d'enseignement,  l'Etat  ne  peut  intervenir  à  titre  de  sou- 
verain ,  mais  simplement  à  titre  de  protecteur  pour  ceux  qui  réclament 
sa  protection:  attendu  qu'une proteclion  ne  s'impose  pas. 

D'après  le  Mémoire  des  provinces  de  Reims  et  de  Cambrai,  toute 
législation  exceptionnelle  sur  la  liberté  d'enseignement ,  viole  non-seu- 
lement la  liberté  de  conscience,  la  liberté  des  cultes,  mais  l'égalité  de 
tous  les  Français  devant  la  loi ,  et  leur  égale  admission  à  tous  les  emplois 
civils. 

D'après  le  Mémoire  de  la  province  de  Bourges,  «  aujourd'hui  l'Etat  ne 
«  saurait  revendiquer  sur  l'éducation  les  droits   qu'il    exerçait  sous 


—  82  — 

«  l'ancien  régime ,  car  alors  il  y  avait  union  entre  l'Eglise  et  l'Etat , 
«  unité  de  croyance,  et  par  conséquent ,  unité  d'impulsion,  etc.  » 

Mgr  l'Evêque  de  Tulle  expose  que  «  dans  un  pays  de  doctrines  et  de 
«  croyances  séparées ,  l'Etat  est  forcé  d'abdiquer  toute  prétention  de 
«  réaliser  au  dehors  une  doctrine  de  préférence  aux  autres;...  qu'in- 
«  compétent  en  matière  de  doctrines  ,  il  ne  sait  l'alphabet  d'au- 
«  cune ,  etc.  » 

D'après  la  dernière  publication  de  Mgr  de  Langres ,  l'Université,  un 
jury,  ou  tout  autre  corps  enseignant  au  nom  de  l'Etat,  est  l'Etat  ensei- 
gnant. Or ,  s'écrie  Mgr  de  Bordeaux ,  «  n'est-il  pas  évident  que  la  direc- 
f<  lion  suprême,  exclusive,  de  l'enseignement,  appartient  au  corps 
«  chargé  par  l'Etat  de  conférer  les  grades,  de  déterminer  la  matière  des 
a  examens ,  de  prononcer  sur  la  capacité  des  candidats  ,  de  les  admettre 
«  et  de  les  rejeter  ,  de  juger  de  la  force  des  études,  de  diriger  l'ensei- 
«  gnement  et  de  le  surveiller  ,  d'encourager  et  de  punir?  N'est-ce  pas, 
«  en  effet,  enseigner  exclusivement,  que  d'avoir  le  droit  exclusif  de 
«  faire  étudier  dans  tel  ou  tel  esprit  telles  ou  telles  matières,  suivant 
«  telles  ou  telles  méthodes  ,  sous  peine  d'encourir  un  jugement  d'incapa- 
a  cité  et  de  voir  son  avenir  compromis?  Avec  de  pareilles  prérogatives 
«  en  faveur  d'une  corporation  ,  y  a-t-il  la  liberté  promise?  Qui  oserait 
«  le  dire  ?  » 

Mais,  dit-on,  la  liberté  absolue  pourrait  dégénérer  en  licence;  elle 
doit  être  astreinte  à  certaines  conditions  pour  ne  pas  échapper  à  l'ordre  ; 
là  sont  les  droits  de  l'Etat.  «  Mais,  s'écrie  Mgr  de  Bordeaux ,  qui  ne  voit 
«  qu'en  raisonnant  de  la  sorte,  on  irait  à  la  destruction  de  toutes  nos 
«  libertés?  car  de  quelle  liberté  ne  pourrait-on  pas  abuser  ^  Cependant, 
«  j'ose  le  dire,  celle  de  l'enseignement  est  la  moins  dangereuse  :  le  pre- 
«  mier  venu  ne  peut  pas  ouvrir  un  collège  ;  il  lui  faut  un  local ,  un 
«  matériel  considérable  ,  un  personnel  nombreux  ;  et  puis,  n'a-t-il  pas 
«  besoin  surtout  de  la  confiance  des  familles?  Et  ne  peut-on  pasappré- 
«  cier  le  discernement  d'un  père ,  et  tenir  compte  de  l'intérêt  qu'il  aura 
«  à  choisir,  pour  élever  ses  enfants,  un  homme  de  science  et  de  vertu? 
ft  Ces  conditions  ,  imposées  par  la  nature  des  choses,  ne  sont-elles  pas, 
«  aux  yeux  de  tout  homme  sensé,  l)eaucoup  plus  rassurantes  que  tous 
«  les  certificats  de  moralité  et  que  tous  les  diplômes?  Enfin,  si,  malgré 
«  toutes  ces  garanties  ,  l'Etat  craint  encore  les  abus  de  la  liberté  d'ensei- 
«  gnement,  n'a-t-il  pas  les  moyens  de  réprimer  ces  abus  ,  et  ne  peut-il 
«  pas  se  les  donner,  s'ils  lui  manquent?  » 

Mgr  de  Bayonne  traite  spécialement  ces  questions  et  ne  laisse  subsister 
aucune  objection.  Il  faudrait  citer  aussi  le  Mémoire  de  la  pro\ince 
d'Avignon  ,  puis  Ngrs  de  Dijon,  de  Perpignan  ,  d'Agen  ,  de  Marseille, 
de  Nancy,  elc.  Mais  on  trouvera  que  c'est  bien  assez  pour  que  nous 
puissions  conclure  que  l'immense  majorité  du  concile  dispersé  a  décrété 
la  liberté  d'enseignement  pleine  ,  sincère,  sans  mesures  préventives  , 
ni  entraves  d'aucune  sorte  ;  que  l'Eglise  veut,  dans  l'état  social  où  nous 


—  83  — 

sommes  ,  qu'on  reconnaisse  légalement  à  tous  les  citoyens  le  droit  d'en- 
seigner librement;  que  l'Etat  ait  le  moyen  de  réprimer  l'abus  qu'on 
pourrait  faire  de  celte  liberté  sous  le  rapport  des  mœurs,  de  l'ordre  pu- 
blic et  de  la  salubrité  des  écoles  ;  qu'il  y  ait  une  juridiction  indé[)en- 
dante  de  toute  autorité  enseignante  pour  conférer  aux  élèves  des  écoles 
libres  les  grades  réclamés  pour  exercer  les  fonctions  libérales  qui  dé- 
pendent de  l'Etat,  afin  que  l'égalité  des  citoyens  devant  la  loi,  et  leur 
égale  admission  à  tous  les  emplois  soient  une  vérité. 

Evidemment,  on  ne  peut  aller  contre  cet  enseignement  de  l'Episeopat 
sans  se  heurter  au  sens  de  l'Eglise,  nous  le  redisons.  Voilà  donc  mainte- 
nant une  règle  sûre  pour  juger  les  prétentions  diverses  et  les  projets 
qui  pourront  se  produire.  Au  reste  ,  puisque  l'avis  et  la  doctrine  de 
l'Eglise  sont  connus  ,  il  faudra  bien  qu'on  y  vienne  tôt  ou  tard,  attendu 
qu'il  n'y  a  pas  de  vie  ailleurs. 

L'abbé  Mathieu. 


LES    GIRONDINS, 

Par  M.  de  Lajiartixe. 


Une  œuvre,  partie  de  la  main  d'un  homme  en  possession  de  l'estime  et 
de  l'admiration  publiques,  se  recommandant  ainsi  par  le  nom  seul  de 
son  auteur,  semblait  devoir  échapper  à  ce  qu'on  appelle  le  piiffde  l'in- 
dustrie. Nous  regrettons  que  le  livre  de  M.  de  Lamartine  ait  subi  la 
honte  des  placards  monstres.  Ces  quatre  mots ,  les  Girondins  ,  par  M.  de 
Lamartine,  occupent  sur  les  murs  de  la  capitale,  et  probablement  ail- 
leurs ,  trois  ou  quatre  mètres  carrés.  Ce  n'est  pas  tout.  Pour  chaufj'er\a. 
vente  ,  l'ouvrage  ne  paraît  que  par  deux  volumes  à  la  fois ,  à  13  jours 
de  distance,  et  les  épisodes,  les  plus  piquants  sans  doute,  sont  livrés 
officieusement  à  la  publicité  anticipée  des  journaux.  Il  y  a  progrès  dans 
l'industrie  bibliographique!  Mais  comme  ce  progrès  pourrait  tendre  à 
tromper  la  crédulité  confiante,  nous  croyons  qu'il  est  de  notre  devoir  de 
le  signaler  au  public.  Nous  pensons  même  nndre  service  aux  auteurs 
qui  ignorent  à  combien  peuvent  s'élever  pour  eux  ces  frais  d'annonces, 
s'ils  n'ont  pas  soin  de  s'en  décharger  sur  le  libraire.  Nous  tenons  de 
source  certaine  qu'un  ouvrage,  qui  a  eu  un  immense  succès,  après  com- 
pensation faite  des  frais  de  publicité,  a  rendu....  non!  a  coûté  trois 
mille  francs  à  son  auteur.  Public  et  auteurs ,  fiez-vous  donc  aux  an- 
nonces I 

Une  critique  bibliographique,  intelligente  et  consciencieuse  comme 
nous  l'entendons,  a  donc  incontestablement  son  prix. 


G"est  à  ce  point  de  vue  que  nous  allons  apprécier  V Histoire  des  Girondim, 
dans  les  quelques  feuilles  détachées  que  le  vent  de  la  publicité  nous  a 
apportées.  S'il  fallait  caractériser  cette  œuvre  en  général ,  nous  dirions 
que  c'est  de  la  philosophie  poétique  sur  la  révolution  française. 

M.  de  Lamartine  est  Vanima  candida  des  anciens,  qui  n'a  pas  de 
terme  équivalent  dans  notre  langue  et  peu  de  types  semblables  parmi 
nous.  Ce  jeune  seigneur,  qui  avait  vu  la  révolution  saisir  au  même 
foyer  où  peut-être  il  a  écrit  ses  Girondins,  son  aïeul,  son  père,  ses  tantes, 
toute  sa  famille,  pour  les  traîner  à  la  guillotine,  a  fini,  dans  le  com- 
merce des  muses ,  par  éteindre  en  lui  tout  regret ,  tout  sentiment  de 
haine  pour  le  passé.  II  s'est  créé  un  présent  et  une  philosophie  propres. 
C'est  ainsi  qu'ayant  rencontré  sur  son  chemin  la  révolution  française, 
il  a  pu  la  considérer  comme  la  théogonie  manichéenne  portant  dans  son 
sein  la  révélation  du  bien  et  du  mal ,  c'est-à-dire  le  bien  dans  l'idée 
qui  a  produit  la  révolution  ,  le  mal  dans  les  crimes  dont  l'idée  s'est 
servie. 

Séduit  par  cette  distinction  philosophique  qui  se  révélait  à  lui ,  tandis 
qu'elle  avait  échappé  aux  royalistes  et  aux  démocrates ,  les  uns  réprou- 
vant le  principe  révolutionnaire  dans  la  réprobation  des  crimes^  les 
autres  amnistiant  les  crimes  par  la  sainteté  du  principe,  il  a  cru  qu'il 
lui  serait  donné  d'opérer  dans  les  esprits  la  conciliation  qui  s'était  faite 
dans  le  sien.  Il  a  cru  que ,  mettant  dun  côté  les  actes  ,  de  l'autre  les 
idées^  il  retirerait  la  révolution' principe  de  cette  mare  de  sang  où  l'avaient 
plongée  ses  fanatiques  sectaires,  pour  l'emporter,  lui,  sur  les  hauteurs 
de  son  àme  ,  et  la  montrer  transfigurée,  resplendissante  aux  yeux  des 
générations  nouvelles. 

II  y  avait  tant  d'avenir  dans  cette  magnifique  conception,  que  le  grand 
seigneur,  le  royaliste,  s'est  fait  révolutionnaire  d'un  type  nouveau. 

Tel  serait  donc  le  cachet  particulier  de  V Histoire  des  Girondins  :  l'au- 
teur, raisonnant  au  point  de  vue  chrétien,  et  prenant  à  partie  l'huma- 
nité tout  entière,  descend  dans  les  âmes,  entre  dans  toutes  les  espé- 
rances, les  douleurs,  les  martyres,  puis  laisse  tomber  dans  le  temps  ce 
qui  appartient  au  temps,  à  l'homme,  à  la  passion,  et  séparant  le  prin- 
cipe des  crimes  qui  se  sont  commis  en  son  nom.  s'efforce  de  rendre  à 
son  immortalité  ce  principe  qui  se  mêle,  mais  qui  doit  survivre  à  l'évé- 
nement. Ainsi,  sous  la  plume  de  M.  de  Lamartine,  le  crime  restera 
crime,  mais  Tidée-iévolution,  ou  si  vous  voulez,  la  démocratie  se  sépa- 
rant avec  énergie  de  ce  qui  ne  fut  pas,  et  n'est  pas  elle,  se  présentera 
avec  toutes  les  séductions  capables  de  la  faire  amnistier  dans  le  passé  et 
de  réunir  autour  d'elle  tout  ce  qui  a  foi,  vie  et  amour. 

Cette  philosophie  est  nouvelle  dans  l'histoire  de  la  révolution  ;  le 
genre  d'écrire  l'est  également.  D'ordinaire  les  historiens  rejettent  à 
droite,  à  gauche,  tout  ce  qui  n'est  qu'affluent,  détail,  vie  privée,  afin  de 
mieux  concentrer  les  faits  généraux  et  de  bien  les  masser.  M.  de  La- 
martine, au  contraire,  voyant  dans  ce  drame  humain,  appelé  révolu- 


—  85  — 

tion,  tant  de  personnages,  tant  d'incidents  entassés  et  précipités  les  uns 
sur  les  autres,  des  péripéties  si  courtes,  si  pressées,  des  biographies  si 
fortement  soudées  à  l'histoire,  a  cru  devoir  délaisser  la  manière  simple, 
directe,  générale  des  anciens,  pour  puiser  dans  la  succession  et  la  diver- 
sité des  tableaux  et  des  épisodes  une  plus  grande  puissance  d'émotion 
nécessaire  au  but  qu'il  s'est  proposé. 

On  conçoit  maintenant  que,  pour  écrire  ce  grand  et  sublime  martyro- 
loge, l'auteur-poëte  des  Girondins  se  soit  servi  d'un  style  peu  ordinaire 
à  l'histoire.  Aussi  se  montre-t-il  le  plus  souvent  exalté  de  l'exaltation 
de  tout  un  peuple,  et  sa  diction  alors  revêt  toute  la  magnificence  des 
Méditations  poétiques. 

Devant  cette  composition  d'un  homme  de  génie,  et  quelque  extraordi- 
naire qu'elle  soit,  ne  reste-t-il  plus  qu'à  s'incliner  d'admiration,  comme 
l'ont  fait  presque  tous  les  journalistes?  Nous  ne  le  pensons  pas,  tout  pe- 
tit que  nous  sommes. 

Certes  il  a  bien  raisonné  le  penseur  qui  s'est  dit  :  nous  avons  vu  tom- 
ber tant  de  victimes,  tant  d'idées,  que  nous  en  gardons  la  tendresse  des 
catastrophes.  La  commisération  est  l'àme  de  notre  temps.  Je  veux  donc 
attendrir  fortement  sur  la  révolution  française,  et  finir,  en  réunissant 
les  esprits  dans  une  même  pensée  chrétienne,  cette  lutte  sociale  où  vain- 
queurs et  vaincus  se  renvoient  après  le  combat  les  mêmes  colères,  les 
mêmes  anathèmes.  Mais  où  il  s'est  trompé,  c'est  en  concevant  l'idée 
chrétienne  comme  la  conçut  90.  On  a  beau  placer  celte  philosophie  sur 
l'autel  chrétien,  l'autel  chrétien  s'en  indigne,  car  ce  n'est  qu'une  pâle 
lueur  de  ce  foyer  brûlant  qui  s'appelle  catholicisme.  Si  vous  voulez  que 
cette  immense  mêlée  d'hommes,  qui  se  heurtent  et  se  brisent  contre  les 
révolutions,  vienne  s'abriter  sous  les  grands  principes  d'égalité  et  de 
fraternité  évangéliqucs,  il  faut  donner  à  ces  principes,   non  point  la 
valeur  d'une  science  humaine,  mais  toute  la  sanction  de  la  science  de 
Dieu.  M.  de  Lamartine,  pour  avoir  visé  trop  bas,  n'atteindra  pas  le  but. 
Pour  le  style,  nous  pensons  que  l'historien-poëte,  soit  par  goût,  soit 
par  le  genre  de  son  talent,  a  imité  l'art  ancien,  qui  consistait  à  exploiter 
une  qualité  isolée.  Sa  muse  historique  flotle  presque  perpétuellement  en 
suaves  et  harmonieuses  ondulations  sur  cette  immense  épopée  révolu- 
tionnaire, et  chaque  fait,  chaque  vie  sont  autant  d'épisodes.  Aussi  vous 
éprouvez  le  plaisir  le  plus  délicieux,  mais  il  y  a  une  lassitude  dans  le 
plaisir  même...  Telle  est  l'impression  que  nous  avons  éprouvée  à  la  lec- 
ture de  ces  pages  que  l'obligeance  de  l'auteur  a  livrées  au  public.  Nous 
aurons  le  temps  de  mieux  asseoir  notre  jugement  :  ce  que  nous  venons 
de  faire  n'a  pour  but  que  d'initier  nos  lecteurs  à  l'appréciation  d'une 
œuvre  d'esprit,  qui  a  la  prétention  d'être  l'histoire  d'une  révolution  qui 
déborde  l'histoire,  qui  se  dérobe  et  s'évanouit  sous  une  forme  jusque-là 
indéterminée.  En  attendant,  tachons  de  justifier  notre  critique. 

(La  suite  à  un  prochain  numéro.) 


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DES    FE3niES    AUTEURS, 

A   propos    d'an   livre   Intitulé  :  POÉSIE  Dr  FOt'JEH, 

Par   Madame   Gdinard    (née  Deuaste)  (1). 

Oui  bien,  mon  cher  Antoni,  c'est  un  féroce  animal  que  l'homme,  et 
qui  spécule  abominablement  sur  sa  musculeuse  encolure  et  sur  ses 
griffes. 

Voyez,  dans  le  partage  des  choses,  le  sort  qu'il  a  fait  à  la  femme,  et 
pesez  ses  motifs. 

Je  ne  parle  pas  de  l'homme  qui  bat  la  femme,  et  des  iniquités  sauvages 
de  l'opinion  publique.  Voici  un  fait  d'où  procèdent  tous  les  faits  de  ce 
genre  et  qui  les  résume. 

L'homme  fabrique  les  lois  à  l'exclusion  de  la  femme,  et  pose  en  prin- 
cipe tout  d'abord  cette  exclusion  brutale,  ou  plutôt,  par  un  étrange  raf- 
finement d'hypocrisie,  l'homme  évite  même  de  la  mentionner,  comme  si 
d'ailleurs  le  bon  sens  universel  en  établissait  suffisamment  l'évidente  né- 
cessité. 

Ainsi  naîtront  certains  articles  du  Code  civil,  où  l'impertinence  le 
c^'spute  à  la  tyrannie.  Art.  213  :  Le  mari  doit  protection  à  sa  femme,  la 
femme,  obéissance  à  son  mari;  214  :  La  femme  est  obligée  de  suivre  le 
mari  partout  ail  il  juge  à  propos  de  résider;  SI  7  :  La  femme  ne  peut  don- 
ner, aliéner,  hypothéquer,  acquérir  à  titre  gratuit  ou  onéreux,  sans  le 
concours  ou  l'autorisation  de  son  mari  ;  et  si  le  mari  est  mineur  ou 
frappé  d'une  condamnation  emportant  peine  afïlictive  ou  infamante,  les 
articles  221  et  224  déclarent  que,  pendant  la  durée  de  la  peine,  la 
femme,  à  défaut  de  l'autorisation  possible  du  mari,  devra  demander 
celle  du  juge.  En  un  mot,  la  femme,  celle  même  qui  avait  atteint  sa  ma- 
jorité avant  le  mariage,  tombe,  par  le  fait  de  son  union  civile  avec  un 
homme,  dans  la  condition  négative  des  mineures. 

Et  ce  n'est  pas  tout.  Je  prouverais  sans  peine  que,  d'un  bout  à  l'au- 
tre, le  volumineux  recueil  de  nos  lois  consacre  l'exploitation  de  la  femme 
au  profit  de  l'homme,  et  qu'en  blâmant  les  fanatiques  Levantins,  dont 
le  mépris  stupide  pour  la  femme  allait  jusqu'à  douter  qu'elle  eut  une 
àme,  les  demeurants  de  la  fine  galanterie  française  ont  plus  que  douté  à 
leur  tour. 

Cependant,  pour  peu  qu'il  daigne  s'expliquer  sur  ce  sujet,  l'homme  a 
dit  :  a  La  femme  doit  vivre  à  l'ombre  du  foyer  domestique,  et  gouverner 
«  la  famille;  telle  est  la  mission  sublime  et  modeste  à  la  fois  qui  con- 
«  vient  à  sa  délicatesse  et  que  lui  assigne  la  nature.  »  Fort  bien;  mais 
la  femme  ne  gouverne  rien,  comme  nous  l'avons  vu,  et  l'homme  nous 

(1)  Chez  René,  rue  de  Seine,  52. 


—  87  — 

présente  tout  simplement  ici,  sous  la  pompeuse  enveloppe  de  ses  phrases 
Lanales,  une  justification  mensongère.  Ce  que  l'homme  pense  en  réalité, 
c'est  que  la  femme  doit,  sous  l'incessante  autocratie  de  l'homme,  ravau- 
der les  bas  de  son  maître,  tenir  le  dîner  prêt,  parlementer  avec  la  blan- 
chisseuse, allaiter  les  enfants  qu'elle  produit,  veiller  à  la  propreté  des 
langes,  subir  seule  toutes  les  conséquences  de  la  malédiction  originelle, 
pleurs,  cris,  jours  sans  soleil,  nuits  angoissées,  et,  lorsque  enfin  viennent 
les  vieux  ans  qui  la  rendent  inhabile  au  service,  servir  encore  les  en- 
fants de  ses  enfants,  puis  faire  parler  d'elle  pour  une  bonne  fois,  comme 
il  suit  :  elle  est  morte. 

Au  reste,  la  question  n'est  pas  de  savoir  si  l'homme  pourrait  alléguer 
de  raisonnables  raisons  en  faveur  de  ce  système  d'ilotisme,  je  note  seu- 
lement que  l'homme  s'abstient  d'en  donner  de  pareilles,  et  je  précise  un 
fait. 

Et  ce  fait,  mon  cher  Antoni,  me  frappe  d'autant  plus  qu'il  procède 
d'une  idée  à  peu  près  générale. 

Des  bonnetiers  du  quartier  Saint-Eustache,  ou  des  jurisconsultes,  sou- 
vent plus  bonnetiers  qu'eux  ,  s'aviseront  de  tenir  à  leurs  femmes  ce  dis- 
cours bien  connu  :  Pour  la  première  part,  elle  doit  être  à  moi , 

Et  la  raison 

C'est  que  je  m'appelle  lion  ; 

A  cela  l'on  n'a  rien  à  dire. 
La  seconde,  par  droit,  me  doit  écheoir  encor  ; 
Ce  droit,  vous  le  savez,  c'est  celui  du  plus  fort. 
Comme  le  plus  vaillant,  je  prétends  la  troisième, 
Si  quelqu'une  de  vous  touche  à  la  quatrième. 

Je  l'étranglerai  tout  d'abord  ; 

de  messieurs  les  bonnetiers,  cela  se  conçoit  immensément. 

Mais  il  y  a  des  hommes  qui  pensent  et  dont  la  matière  n'a  pas  étouffé 
le  cœur.  Ici  est  le  prodige.  Ceux-ci  mêmes  refusent  une  âme  à  la  femme 
et  souscrivent,  sans  vergogne,  aux  arrêts  de  proscription  généralement 
lancés  contre  elle. 

D'une  part,  les  idéologues  et  les  savants  en  us ^  lesquels  supposent, 
devant  M"*^  de  Staël  et  la  reine  de  la  littérature  contemporaine,  que  la 
femme  ensanglanterait  ses  petits  pieds  blancs  de  lis  sur  les  hauteurs  ou 
s'aventurent  leurs  investigations  rocailleuses;  et  je  partage  cet  avis,  sans 
admettre  pourtant  avec  eux  qu'il  vaille  bien  mieux  classer  la  femme 
dans  la  catégorie  des  animaux  privés 

Ici  je  donne  du  pied  contre  mille  sottises  ,  laissez-moi  vous  dire  ,  en 
forme  de  digression  ,  ce  que  voici: 

Le  croirez-vous?  Un  auteur  du  xyi""  siècle  ,  qui  fit  bien  de  garder  l'o- 
nonyme ,  un  protestant,  voulut  prouver  que  les  femmes  ne  sont  pas 
hommes  [sic] ,  que  n'étant  pas  honuiies  elles  ne  sont  pas  des  animaux 


raisonnables ,  qu'elles  ne  seront  point  sauvées  par  conséquent ,  qu'il 
n'y  a  même  pas  d'autre  vie  pour  elles  ;  et  il  tire  ses  preuves  de  l'E- 
criture Sainte  ;  et  je  vous  donne  le  titre  de  sa  dissertation  :  Dissertatio 
perjucwida  qud  anonymus  probare  nititur  mulieres  homines  non  esse  :  et 
le  luthérien  Simon  Gediceus  eut  l'audace  inqualifiable  de  réfuter  très- 
sérieusement  cet  auteur  en  1595.  11  y  a  plus,  une  femme,  une  fille  sa- 
vante ,  Mlle  Schurman  ,  n'a  pas  rougi  de  poser ,  comme  un  problème  , 
cette  vilaine  question  :  Xiim  femime  christianœ  conveniat  studium  litte- 
rarum  ?  Erasme  fait  de  même  dans  une  lettre  qu'il  écrit  à  Budée.  «  La 
«  vraie  science  d'une  femme,  dit  le  P.  Commire,  est  d'être  belle;  l'étude 
«  et  les  livres  ne  servent  qu'à  la  rendre  insupportable.  »  Sauf  l'héré- 
sie, mon  cher  frère,  j'aime  autant  l'excès  des  marcionites  qui  ,  selon 
saint  Epiphane,  permettaient  aux  femmes  de  baptiser,  et  l'enragée 
folie  des  niontanistes,  qui  les  admettaient  à  la  prêtrise  et  à  l'épiscopat , 
selon  le  même  saint  Epiphane.  Sans  doute  ,  Salomon  disait ,  lui  aussi  , 
que  de  mille  hommes  il  en  avait  trouvé  un  bon  _,  et  de  toutes  les  fem- 
mes pas  une;  mais  le  sage  avait  ses  raisons  qui  dépassent  mon  entende- 
ment, et....  il  exceptait  les  femmes  auteurs  ;  passons  bien  vite.  Où  en 
étions-nous  ? 

D'autre  part ,  les  poètes  mâles,  que  diront-ils  ?  Et  remarquons  bien 
d'abord  que  si  la  femme  ose  aborder  les  régions  supérieures  de  l'intel- 
ligence ,  c'est  presque  toujours  qu'elle  s'y  laisse  pousser  par  le  souffle 
divin  de  la  poésie.  Eh  bien  1  l'homme  poète  lui-même  accueillera  la 
femme  avec  un  ricanement  satanique,  et  lorsqu'il  l'aura  sournoisement 
flétrie  du  nom  de  bas-bleu,  il  adjurera  son  fils  de  ne  pas  l'épouser. 

Pourquoi  donc  ne  l'èpouserait-il  pas"?  Serait-ce  qu'on  ne  peut  faire  des 
vers  et  accomplir  exactement  les  devoirs  de  sa  position  sociale  ?  0  homme 
poète  !  mais  vous  avez  une  position  sociale  et  vous  faites  des  vers  ; 
vous  êtes  père  de  famille  ,  député,  pair  de  France,  bureaucrate,  minis- 
tre et  roi .  et  vous  mettez  au  jour  les  Messéniennes ,  les  Méditations ,  les 
Orientales,  les  Contes  d'Espagne ,  etc.,  etc.;  vos  chefs-d'œuvre  condam- 
nent vos  sophisraes;  ou,  s'il  n'y  a  en  tout  ceci  d'incompatibilité  que  pour 
la  femme,  ce  n'est  pas  assez  de  l'afflrmer,  il  faudrait  le  prouver. 

Pourquoi  ne  lèpouserait-il  pas?  Serait-ce  que  la  poésie  dessèche 
l'être  ,  et  qu'elle  se  trouve  étrangère  aux  scènes  d'intérieur,  et  qu'elle 
ait  abdiqué  sa  couronne  toujours  chérie  d'épouse  et  de  mère  ?  N'est-ce 
pas  une  femme ,  la  poésie  ,  telle  que  l'imaginait  la  gracieuse  mythologie , 
et  telle  que  nous  la  représente  le  pinceau  des  artistes  chrétiens?  Je  vous 
défierais  de  concevoir  la  poésie  sans  la  femme.  La  poésie  ,  c'est  la  can- 
deur et  la  beauté,  un  élan  rapide  du  cœur  et  un  doux  caprice  de  l'esprit; 
c'est  l'immolation  sublime  et  la  parole  harmonieuse  ;  c'est  la  sincère 
confession  dune  riche  conscience  :  c'est  la  plénitude  de  l'amour  ;  c'est  la 
physionomie  de  la  vertu.  Or  je  demande  qui,  delà  femme  ou  de  l'homme, 
réunit  excellemment  ces  caractères  merveilleux  ? 

J'entends  bien  qu'on  a  repondu  :  «  A  ces  titres ,  la  femme  aura  l'hom- 


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mage  des  poètes  ;  mais,  pour  la  même  raison  ,  la  femme  ne  doit  pas 
l'être.  Ce  n'est  pas  le  dieu  qui  fait  les  cantiques  de  l'adorateur.  »  On  se 
trompe;  c'est  toujours  au  dieu  ,  c'est  à  la  déesse  {înusa)  que  l'adorateur 
ou  le  poëte  demande  de  lui  dicter  ses  inspirations  ,  et  croire  que  le  dieu 
qui  seul  inspire  les  vers  n'a  pas  le  droit  de  faire  des  vers  ,  voilà  ,  ce  me 
semble  ,  une  hérésie  trop  violente  aussi.  Montaigne  disait  à  sa  manière  : 
La  poésie  est  un  amusement  propre  à  leur  besoing.  Je  vous  laisse  à  juger  , 
mon  cher  Antoni ,  la  sophistique  raison  qu'il  en  donne  :  c'est  un  art 
folâtre  et  subtil ,  desguisé  ,  paiiier,  tout  en  plaisir ,  tout  en  montre ,  comme 
elles.  Preuve  de  plus  que  les  grands  hommes  sont  sujets  à  des  préjugés 
de  bonnetiers. 

Soyez  sincères,  messieurs,  et,  la  main  sur  le  peu  de  conscience  qui  vons 
reste ,  avouez  enfin  que  la  jalousie  n'est  point  étrangère  à  vos  dédains  . 
Vos  dédains  proclament  la  supériorité  de  vos  rivales.  Si  la  femme  fait 
des  vers  ,  que  deviennent  les  vôtres  ?  La  femme  !  où  elle  chante  ,  vous 
criez;  où  elle  soupire,  vous  poussez  des  rugissements  mesurés  à  l'équerre; 
où  ses  lèvres  s'épanouissent  dans  un  sourire  tout  rose  et  tout  céleste  , 
vous  ouvrez  un  rictus  édenté  qui  grimace  en  zig-zag.  La  femme  est  un 
ange  vraiment,  et  vous  jouez  le  rôle  d'ange  comme  d'épais  cabotins.  Si 
parmi  vous  quelques  natures  d'élite  se  rencontrent  qui  ne  soient  pas 
jusqu'à  cet  excès  triviales  et  repoussantes  ,  c'est  qu'elles  se  ressentent 
plus  ou  moins  des  poétiques  entrailles  qui  les  ont  portées. 

Non  ,  rien  autre  chose  ne  les  explique,  ces  dédains  misérables  ;  tout, 
au  contraire  ,  les  condamne.  Depuis  Débora  jusqu'à  la  femme  qui  ,  par 
l'ordre  des  temps,  vient  s'asseoir  la  dernière  au  banquet  des  poètes  ,  je 
cherche  la  médiocrité  que  je  trouve  seulement  chez  vous.  Voici  Sapho , 
Corinne,  et  plus  tard  les  Sybilles,  et,  puisqu'il  faut  abréger,  tout  près 
de  nous ,  Clotilde  de  Surville  et  Marie  de  France  ,  M'"'=  Deshoulieres 
elle-même ,  Anne  Barbier ,  M'"'=  Tastu  ,  M'"'=  Desbordes- Valmore  et 
M™"=  Guinard. —  Mon  Dieu,  oui,  voici  M'""'  Guinard ,  et  je  m'en 
tiens-là. 

Ayant  à  dominer  les  despotiques  préventions  de  l'homme ,  ayant  à 
dominer  surtout  sa  modestie ,  M"*  Guinard  ne  pouvait  se  faire  aussi 
aisément  une  grande  réputation  que  les  titres  légitimes  pour  y  par- 
venir. C'est  pourquoi  M""=  Guinard  ne  porte  pas  encore  un  nom  consacré 
dans  le  monde  des  poêles.  Cette  injustice  ne  la  blesse  pas,  j'en  suis  bien 
sûr,  et  l'accommode.  On  sent,  à  la  lecture  de  son  livre,  qu'elle  n'a  point 
écrit  pour  le  public ,  ce  qui ,  du  reste  ,  lui  donne  un  prix  très-parti- 
culier. Tout  au  plus  avait-elle  comnmniqué  des  pages  délachées  à  quel- 
ques amis  de  famille  heureusement  indiscrets  ;  et  ces  surprises  fameuses 
dont  les  auteurs  sont  de  toute  éternité  victimes  dans  leurs  préfaces , 
M'""'  Guinard  dut  les  subir  réellement  pour  son  compte.  Effective- 
ment, ce  sont  bien  des  feuillets  épars,  dérobés  à  la  hâte,  classés  et  impri- 
més comme  les  enlevait  le  ravisseur.  Ce  que  penseront  et  diront  les  hom- 
mes poètes ,  M'"'=  Guinard  ne  veut  pas  s'en  préoccuper  ;  elle  ne  veut  pas 


—  90  — 

être  lue:  elle  laisse  couler  son  cœur  seulement  dans  le  cœur  de  ses  fils 
et  de  ses  filles  ;  seulement  elle  leur  dit  qu'elle  les  aime  ,  c'est  sa  poésie  , 
et ,  pourvu  qu'ils  le  sachent  bien ,  voila  sa  réputation  de  choix. 

On  a  cité  ,  dans  un  journal ,  le  mot  de  M.  de  Lamartine  :  «  M""'  Gui- 
"  nard ,  dit-il.  est  la  première  femme  poëte  de  ce  temps-ci.  »  M.  de 
Lamartine  pouvait  lui  donner  la  même  place  sans  distinguer  le  sexe.  Eh 
bien,  non!  le  mot  ne  vaut  rien;  c'est  M.  de  Lamartine,  la  première 
femme  poëte  de  ce  temps-ci;  M""^  Gulnard  n'est  que  la  seconde. 

Tel  est  l'inconvénient  des  comptes  rendus  ,  lorsqu'il  s'agit  de  poésie 
surtout  :  la  critique  s'y  propose  un  but  impossible,  à  savoir,  l'analyse.  La 
poésie  analysée,  qu'est-ce  donc?  Faut-il  égrener  atome  par  atome  la 
prodigieuse  toile  de  Murillo,  pour  montrer  la  beauté  dans  la  Vierge  et  le 
génie  dans  la  peinture?  Vais-je  disséquer  vers  par  vers  l'inspiration  du 
poëte  avec  la  loupe  de  Dumarsais  et  le  scalpel  de  Lhomond?  Que 
m'importe  !  Je  lis ,  je  sens  ,  je  suis  ému  ,  ravi  ,  heureux.  Lisez  vous- 
mêmes. 

Mais  le  public  ne  veut  lire  que  sur  recommandations.  Pour  se  tirer 
d'afiiùre  et  contenter  le  public,  la  critique  le  traite  comme  un  enfant , 
et ,  à  propos  d'un  livre ,  lui  parle  de  tout ,  excepté  du  livre.  Ainsi 
se  fout  les  comptes  rendus  ;  ainsi  ai-je  fait  le  mien. 

Lorsqu'il  devient  nécessaire  pourtant  de  laisser  là  Castor  et  Pollux  , 
pour  entreprendre  l'éloge  de  l'athlète  ou  lui  casser  les  jambes ,  la  criti- 
que se  ravise  ;  elle  met  à  la  fin  ce  qu'elle  aurait  dû  mettre  au  commen- 
cement et  partout,  elle  montre  ce  qu'elle  veut  faire  voir,  elle  dit  ce 
(,a'elle  veut  qu'on  entende,  elle  donne  des  citations  ;  ainsi  vais-je 
faire. 

A  910^'  FILS   IINÉ. 

Un  nouvel  an  commence  et  t'amène  un  autre  âge  ; 
L'enfance  blonde  et  rose,  au  contour  vague  et  rond , 
Va  bientôt  délaisser  ton  souriant  visage; 
A  peine  je  m'incline  en  te  baisant  au  front. 

Laisse-moi  contempler  sous  leur  forme  enfantine 
Ces  traits  que  dans  mon  cœur  je  voudrais  retenir; 
Bientôt  ce  front  vermeil ,  cette  voix  argentine , 
^■e  seront  plus  pour  nous  qu'un  tendre  souvenir. 

Ta  joue,  oii  j'aime  à  voir  les  couleurs  de  la  pomme  , 
Va  prendre  un  incarnat  plus  mâle  et  moins  brillant. 
0  Félix,  lu  grandis  ;  mais,  en  devenant  homme, 
Pour  moi ,  comme  aujourd'hui ,  reste  mon  cher  enfant. 


—  91   — 

Conserve-moi  toujours  ta  tendre  confiance , 
Dans  le  cœur  maternel  verse  tous  tes  secrets  ; 

Je  serai  jeune  encor Pour  toi  je  recommence 

L'âge  du  long  espoir  et  des  vastes  projets. 

Ton  âme  dort  encor  son  sommeil  d'innocence  ; 
Trop  tôt ,  hélas  !  viendra  l'heure  de  son  réveil. 
Puisse  ta  mère  alors  conserver  sa  puissance 
Et  demeurer  pour  toi  l'ange  du  bon  conseil  ! 

Bientôt  tu  vas  tenter  une  nouvelle  voie 

Où  je  ne  devrai  plus  marcher  auprès  de  toi  ; 

Les  jours,  les  mois,  les  ans,  sans  que  mon  œil  te  voie  , 

Fuiront  peut-être Alors  songe  toujours  à  moi  î 

Un  jour  ,  loin  du  doux  nid  où  t'attendra  ta  mère  , 
Jeune  oiseau  voyageur,  tu  prendras  ton  essor  ; 
Ballotté  par  les  vents  ,  bercé  sur  l'onde  amère  , 
Tu  voleras....  Mon  fils,  demeure  enfant  encor. 


DOrCEUR    DES    LAmiES. 

Lorsque  le  sein  palpite,  et  que  l'âme  oppressée 
Ne  peut  plus  contenir  une  ardente  pensée. 

Heureux  qui  peut  pleurer! 
Au  pied  du  crucifix  chaque  larme  qui  tombe 
Soulage  d'un  grand  poids  notre  cœur  qui  succombe 

Et  l'aide  à  respirer. 

Les  pleurs  de  la  jeunesse,  ainsi  qu'une  rosée 
Raffraîchissant  dès  l'aube  une  terre  embrasée, 

Apaisent  les  douleurs  ; 
La  brise  matinale  a  de  fraîches  haleines  ; 
Mais  lorsque  vient  midi  l'air  boit  jusqu'aux  fontaines; 

L'âge  tarit  les  pleurs. 

Les  larmes,  désormais  plus  rares  et  plus  lentes, 
Se  sèchent  sans  quitter  les  paupières  brûlantes, 

Sans  dilater  le  sein. 
Ainsi  l'onde  en  été,  tombant  d'un  ciel  aride, 
S'épanche  goutte  à  goutte  et  laisse  plus  avide 

Ce  qu'elle  effleure  en  vain. 


—  92  — 

Flots  abondants  de  pleurs,  sève  de  la  jeunesse, 
Source  qui  fais  germer  la  paix  dans  la  tristesse, 

Pourquoi  sitôt  tarir? 
Quand  vous  desséchez  dans  nos  âmes  fanées. 
La  somme  de  nos  maux  croît  avec  les  années; 

Vivre,  hélas!  c'est  souffrir. 


Quand  toute  heure  à  la  vie  enlève  un  de  ses  charmes. 
Mon  Dieu,  conserve-nous  du  moins  le  don  des  larmes 

Quand  la  jeunesse  fuit. 
Lorsqu'au  fond  de  nos  cœurs  l'orage  dure  encore, 
Souffre  que  la  tempête  en  onde  s'évapore 

Sans  éclat  et  sans  bruit. 

Ne  laisse  pas  les  cœurs  que  la  douleur  assiège 
Durcir  et  se  glacer  comme  les  flots  de  neige 

Qu'on  voit  s'amonceler; 
Laisse  encor  déborder  la  coupe  trop  remplie. 
Un  parfum  reste  encore  à  la  rose  pâlie  : 

Laisse-le  s'exhaler. 

S'il  y  a  dans  toutes  les  productions  des  hommes  poètes  contempo- 
rains ,  quelque  chose  de  plus  suave  et  de  plus  naturel ,  des  pensées  plus 
élevées  et  de  plus  riches  couleurs ,  plus  d'énergie  et  de  pur  amour,  de 
science  du  cœur  et  de  sublime  enthousiasme  ,  plus  de  cette  inspiration 
sainte  qui  est  la  vie  de  la  poésie  et  la  poésie  elle-même ,  je  donne  gain 
de  cause  aux  Levantins  et  aux  bonnetiers  du  quartier  Saiut-Eustache  : 
la  femme  n'a  pas  d'âme  ,  elle  n'est  bonne  qu'à  nettoyer  le  ménage  et  à 
mourir  sous  un  évier  ;  M.  Guinard  doit  adresser  une  pétition  aux 
chambres  pour  provoquer  une  modification  à  l'article  215  du  Code  civil, 
et  on  y  lira  ;  La  femme  ne  peut  ester  en  jugement ,  ni  faire  des  vers , 
sans  l'autorisation  de  son  mari. 

Adieu,  cher  Antoni.  Le  Solitaire. 


Pensées,  Maa^imes,  Réflexions,  morales,  Jagements 
et  Paradoxes , 

RECCEILLIS  DE  LA  COSVERSATIOS   DES  COSTEIIPORAISS   ILLUSTRES, 
Par  un  homme  du  monde. 

Quel  que  soit  le  malheur  qui  nous  a  frappé,  il  vient  toujours  un  mo- 
ment où  nous  nous  demandons  si,  en  conscience,  nous  n'aurions  pas  as- 
»»ez  versé  de  larmes.  (Edouard  Aletz.) 


—  93  — 

La  jalousie  s'épuise  à  deux  rôles  contradictoires  :  elle  exagère  et  dé- 
précie le  mérite  des  autres.  (de  Montlosier.) 

On  trouve  peu  d'hommes  distingués  qui  ne  poussent  à  l'excès  certains 
petits  défauts.  (Berçasse.) 

Les  esprits  faux  sont  les  complices  de  tous  les  crimes  et  de  toutes  les 
erreurs  qui  désolent  la  terre;  ils  font  la  fortune  des  fous  et  des  méchants 
qui,  sans  eux,  seraient  frappés  d'impuissance.  (de  Cgbmenin.) 

Nous  convenons  volontiers  que  nous  sommes  capables  d'avoir  tort 
quelquefois,  à  condition  qu'on  nous  donnera  toujours  raison. 

(DupiN  aîné.) 

Nous  mettons  vite  au  blanchissage  le  mouchoir  avec  lequel  nous 
avons  essuyé  les  larmes  d'autrui.  (M""  de  Staël.) 

Il  y  a  des  phrases  toutes  faites  sur  le  bonheur  de  la  vie,  et  que  se 
passent,  de  père  en  fils,  les  gens  qui  ont  bien  dîné.  C'est  un  recueil 
d'axiomes  optimistes  qui  a  force  de  code,  et  aux  termes  duquel  on 
traite  d'insensés  ceux  qui  pleurent,  et  de  maladroits  ceux  qui  meurent 
de  faim. 

Pour  que  nous  ne  devenions  pas  tout  à  fait  idolâtres  et  esclaves  des 
grands,  Dieu  permet  qu'ils  songent  rarement  à  user  envers  nous  de  tous 
leurs  moyens  de  séduction.  (de  Cheyerus,  Arch.  de  Bordeaux.) 

Celui  qu'on  regarde  comme  un  original,  a  toujours  commencé  par  être 
la  copie  d'un  autre.  (Le  docteur  Alibert.) 

Certaines  gens  ne  conçoivent  pas  qu'on  puisse  être  malheureux,  avant 
le  jour  où  ils  tombent  eux-mêmes  dans  le  malheur  ;  comme  d'autres  ne 
peuvent  se  faire  une  idée  de  la  douleur,  avant  que  la  maladie  soit  venue 
les  atteindre.  (Le  docteur  Alibert.) 

Les  petits  esprits  et  les  petites  gens  ne  savent  rien  faire  sim[ilemcnt. 

(de  Talleyra>"d.) 

L'exagération  est  le  mauvais  goût  de  la  faiblesse  et  de  la  vanité. 

(de  ïalleyrand.) 

Le  malheur,  quand  il  est  sans  relâche,  nous  corrompt  autant  que  la 
fortune.  Pour  nous  instruire,  le  malheur  doit  ménager  ses  leçons. 

(Le  poète  Delille.) 


—   94  — 

De  tous  temps,  pour  vivre  en  paix,  les  hommes  ont  fait  trêve  de  fran- 
chise; si,  rompant  cette  trêve,  ils  s'avisaient  un  jour  de  vouloir  être  sin- 
cères, il  s'ensuivrait  une  guerre  capable  de  bouleverser  le  monde. 

(FlÉVÉE.) 

Le  cœur  de  l'égoïste  est  sourd  et  muet  de  naissance. 

(de  Monthyon.) 

La  douceur  est  à  la  vertu  ce  que  la  maturité  est  à  un  beau  fruit,  et  le 
poli  à  l'or  et  au  diamant  :  la  douceur,  c'est  la  perfection  de  la  bonté  et 
de  la  beauté.  (de  Cheverus.) 

Se  réjouir  du  bonheur  des  autres,  c'est  avoir  un  bon  cœur;  mais  c'est 
avoir  une  àme  excellente  que  de  souffrir  des  peines  d'autrui. 

(M""=  Emile  de  Girardin.) 

Ce  qui  occupe  et  tourmente  le  plus  dans  la  vie,  c'est  le  soin  de  vivre. 

(Bouilli.) 


CHRONIQUE. 


Une  des  plus  magnifiques  apologies  du  catholicisme ,  remarque  la 
Revue  catholique,  c'est  cet  imposant  cortège  d'orateurs  héroïques  et  bien- 
faisants dont  ses  annales  sont  chargées.  L'essence ,  la  vertu  de  la  foi 
catholique,  est  de  porter  au  dévouement  et  aux  inspirations  de  la  plus 
sublime  charité.  Toute  la  France  a  répété  avec  attendrissement  les  noms 
de  ces  pauvres  prêtres  qui,  enveloppés  eux-mêmes  par  le  fléau  de  l'inon- 
dation ,  n'ont  songé  qu'à  se  sacrifier  au  salut  et  au  bien-être  des  vic- 
times. Pauvres,  ruinés,  ils  refusent  leur  part  d'indemnité  et  courent 
la  porter  aux  pauvres.  Tous  les  malheurs  trouvent  secours  et  conso- 
lation près  du  prêtre  catholique.  Les  malheureux  sont  sa  famille.  Ainsi, 
à  mesure  que  les  rigueurs  de  la  saison  et  le  prix  toujours  élevé  des  sub- 
sistances augmentent  la  misère  et  les  privations  des  pauvres,  le  clergé 
redouble  de  zèle  pour  organiser  partout  des  moyens  de  secours  et  porter 
quelque  adoucissement  a  tant  de  souffrances.  Pauvres  eux-mêmes ,  les 
respectebles  curés  de  nos  campagnes  en  particulier,  après  avoir  distri- 
bué le  peu  qu'ils  possèdent ,  s'en  vont  frapper  aux  portes  des  habi- 
tants notables  de  leurs  paroisses,  les  pressent,  les  exhortent,  et  trouvent 
dans  le  sentiment  de  charité  qui  les  inspire^  des  paroles  si  touchantes, 
que  bientôt  des  souscriptions  s'organisent,  des  associations  charitables  se 
forment ,  et  les  pauvres  sont  secourus.  Nous  pourrions  citer  un  grand 


—  95  — 

nombre  de  paroisses,  dans  la  Vendée  surtout,  où  le  zèle  et  le  dévoue- 
ment des  pasteurs  ont  su  procurer  aux  plus  nécessiteux  des  parois- 
siens une  distribution  régulière  de  pain.  11  est  bon  de  publier  de  tels 
exemples.  Ils  réfutent  avec  une  digne  et  noble  éloquence  les  odieuses  ca- 
lomnies que  l'impiété  cherche  à  accumuler  chaque  jour  contre  les  minis- 
tres du  Dieu  de  sacrifice  et  de  charité.  Nous  ne  pouvons  nous  refuser  au 
bonheur  de  citer  quelques-uns  de  ces  touchants  exemples. 

—  M.  l'abbé  Caget ,  curé  de  Saint-Privé-Sainl-Mesmin,  dii^ne  ecclé- 
siastique que  chacun  aime  et  vénère  dans  sa  paroisse,  avait  reçu  du  mi- 
nistère des  cultes,  à  titre  d'indemnité  pour  les  pertes  qu'il  avait  faites 
lors  de  l'inondation,  une  somme  de  375  francs.  A  la  réunion  suivante 
du  bureau  de  bienfaisance  de  Saint-Privé,  M,  l'abbé  Caget  est  venu 
mettre  cet  argent  à  la  disposition  du  bureau  ,  en  disant  que  dans  sa 
paroisse,  où  pas  une  habitation  n'a  été  épargnée  par  le  fléau,  il  y  avait 
beaucoup  de  malheureux  qui  en  avaient  plus  besoin  que  lui. 

—  M.  Adelée,  curé  de  Queltelon,  depuis  que  le  pain  est  devenu  si 
cher,  réunit  autour  de  lui,  les  dimanches  et  les  mercredis,  tous  les  pau- 
vres de  la  paroisse,  au  nombre  de  plus  de  quatre-vingts.  Là  on  leur 
sert  une  excellente  soupe  ,  puis  un  fort  morceau  de  pain  pour  chacun. 
Les  infirmes  qui  ne  peuvent  venir  prendre  part  au  banquet  de  l'infor- 
tune ,  reçoivent  leurs  portions  à  domicile.  Ce  digne  prêtre  n'a  d'au- 
tre fortune  que  sa  cure.  Quel  avantage  pour  les  pauvres  de  nos  campa- 
gnes, si  les  pasteurs  avaient  un  traitement  moins  insuffisant!  Mais 
qu'est-ce  que  800  francs! 

—  Combien  d'autres  faits  non  moins  admirables  sont  dérobés  par  la 
modestie  à  la  connaissance  du  public.  En  voici  un  que  nous  devons  à 
l'indiscrétion  d'un  honorable  orfèvre  d'Orléans,  à  qui  la  lettre  suivante 
a  été  adressée  par  un  pieux  curé  de  ce  diocèse.  On  nous  saura  gré  de 
la  publier,  malgré  la  modestie  de  l'auteur,  qui  aurait  voulu  cacher  sa 
bonne  action.  Nous  ne  craindrons  même  pas  de  blesser  la  modestie  de 
cet  homme  aussi  distingué  par  sa  science  que  par  sa  tendre  charité.  Un 
des  paroissiens  de  M.  l'abbé  Mélhivier,  chanoine  honoraire  et  curé  de 
Bellegarde,  nous  a  souvent  entretenu  des  vertus  de  ce  saint  et  digne 
pasteur  que  tous  les  pauvres  connaissent  et  dont  ils  bénissent  le  nom. 

«  Bellegarde ,  28  février  1 847. 
«  Monsieur, 

«  Les  jours  les  plus  pénibles  pour  les  malheureux  ne  sont  pas  encore 
passés  ;  les  ressources  s'épuisent  et  la  misère  augmente  :  pour  moi ,  je 
ne  puis  plus  subvenir  aux  besoins  de  mes  indigents  qu'en  venJant  mon 
argenterie.  J'ai  la  ferme  confiance  que  ma  soupe  sera  meilleure  dans 
une  cuillère  d'étain,  si  mes  cuillères  d'argent  peuvent  procurer  quelques 
pains  de  plus  à  ceux  qui  ont  faim, 

a  Je  profite  de  l'absence  de  ma  vieille  domestique  ,  qui  jetterait  les 
hauts  cris  si  elle  voyait  sa  cuisine  dépouillée  de  ses  richesses.  Ces 


—  96  — 

coups  doivent  se  faire  à  la  sourdine.  Je  compte  donc  sur  votre  discré- 
tion, en  vous  priant  d'acheter  cette  argenterie  au  prix  que  vous  fixerez 
dans  votre  exquise  délicatesse.  Je  joins  deux  salières,  et  de  plus  deux 
montres,  trottant  un  peu  mieux  que  le  soleil ,  qui  me  semble  fort  en 
retard  cette  année.  L'une  de  ces  montres  est  anglaise  ,  c'est  tout  dire  ; 
l'autre  est  à  répition  et  elle  est  française.  J'avoue  que  je  n'ai  jamais  pu 
les  mettre  d'accord  ;  mais  faut-il  s'étonner  qu'il  n'y  ait  point  d'entente 
entre  deux  machines  combinées  par  le  génie  de  deux  nations  rivales  ?  Au 
reste  ,  ce  désaccord  par  esprit  de  nationalité  prouve  la  régularité  de 
leurs  mouvements.  Vous  les  achèterez  donc  et  les  revendrez  comme 
excellentes.  Puis,  quand  ce  petit  bagage  sera,  par  vos  soins,  converti  en 
pièces  de  cinq  francs,  vous  remettrez  ,  sans  bruit,  la  somme  au  digne 
patachier  qui  vous  présente  cet  envoi.  Alors  nous  aurons  fait  une  bonne 
action  en  deux,  et  vous  aurez  votre  part  auprès  de  Celui  qui  ne  laisse 
pas  sans  récompense  un  verre  d'eau  froide  donné  de  bon  cœur. 

«  Je  vous  témoigne  à  l'avance  ma  reconnaissance  pour  le  service  que 
vous  allez  rendre  à  mes  pauvres  et  à  moi.  Je  prends  la  liberté  de  vous 
recommander  de  nouveau  une  silencieuse  discrétion  touchant  cette  af- 
faire commerciale  ;  si  la  police  le  savait,  elle  me  forcerait  de  prendre 
une  patente  de  marchand  de  bric-à-brac.  Méthivier.  » 

—  Les  beaux  et  touchants  dévouements  qu'on  nous  signale  chaque 
jour  de  la  part  de  notre  admirable  clergé  de  France,  sont  innombrables. 
Nous  enregistrerons  encore,  pour  terminer,  un  fait  digne  du  cœur  chari- 
table et  généreux  du  premier  vicaire  de  la  Madeleine;  un  fait  qui  honore 
et  la  religion,  et  le  clergé  de  la  capitale.  M.  l'abbé  Gallard  fait ,  depuis 
quelque  temps  ,  délivrer  aux  familles  nécessiteuses  d'Arthenay,  sa  ville 
natale,  des  bons  de  pain  au  prix  réduit  de  1  fr.  25  cent,  les  quatre  ki- 
logrammes. 

—  La  Nouvelle  Sion  publie  la  statistique  suivante  de  l'Eglise  catholi- 
que. Cette  notice  ,  qui ,  au  dire  de  la  feuille  allemande  ,  lui  aurait  été 
fournie  par  Mgr  l'Archevêque  de  Thessalonique,  secrétaire  de  la  Propa- 
gande ,  comprend  la  population  catholique  de  toutes  les  parties  du 
monde,  et  se  résume  dans  les  nombres  suivants  :  Europe  ,  125,000,000 
de  catholiques,  108  archevêchés,  469  évêchés.  Asie,  1,200,000  catholi- 
queS;  25  archevêchés  et  34  évêchés.  Amérique,  26,000,000  de  catholi- 
ques, 12  archevêchés  et  67  évêchés.  A  ce  nombre,  il  iiiut  joindre  les 
différents  vicariats  et  préfectures  apostoliques  qui  comprennent  :  en 
Europe,  3,5000.000  catholiques;  en  Asie,  240,000;  en  Amérique, 
4,5000,000  ;  dans  l'Océanie  ,  60,000.  De  ce  calcul ,  sur  l'exactitude  du- 
quel on  croit  pouvoir  compter,  il  résulte  que  le  nombre  des  catholiques 
répandus  sur  le  globe  serait  d'environ  cent-soixante  millions. 


Paris.  —  Imprimerie  cat'iolique  d'A.  SIROU  et  DESQULRS,  rue  des  Noyers,  37. 


LA  LECTURE. 


-€i)B- 


YISITES  AU  SALOA  DE  i8l7. 


De  l'art  en  général.  —  Origines  et  histoire  de  l'institution  du  «  Salon.  »  —  Examen  du 
salon  de  1847  :  sculpture. 

«  Le  Salon....  »  —  Voici  un  de  ces  mots  magiques  qui  ont  reçu  de  nos 
mœurs  modernes  une  signification  et  une  valeur  bien  supérieures ,  et 
même  assez  étrangères  ,  à  leur  sens  propre  et  primitif.  Le  «  salon ,  »  la 
«  chambre  ,  »  la  «  cour,  «  sont  à  cette  heure  des  vocables  d'une  grande 
importance  ,  et  qui  en  disent ,  —  pour  parler  comme  les  bonnes  gens ,  — 
plus  gros  qu'ils  ne  paraissent.  Un  jour,  nous  pourrons  bien  discuter, 
pour  notre  plaisir,  leur  fortune  et  leur  ambition  de  parvenus;  mais  , 
pour  le  moment ,  nous  ne  devons  pas  oublier  que  nous  n'avons  point  à 
faire  un  traité  de  philologie  historique  à  propos  de  peinture. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  à  tort  ou  à  raison  ,  le  «  salon  »  occupe  un  rang 
très-important  dans  la  série  des  événements  annuels  qui  agitent,  in- 
quiètent ou  intéressent  périodiquement  le  monde  parisien  ;  et,  à  ce  titre, 
il  doit  provoquer  chez  le  penseur  de  sévères  et  utiles  observations, 
même  en  dehors  du  point  de  vue  de  Testhétique  ,  sous  lequel  la  plu- 
part de  nos  confrères  des  grands  journaux  affectent  de  le  considérer  ex- 
clusivement. Nous  prétendons  même  que,  pour  l'immense  majorité  du 
public  intelligent  et  réfléchissant ,  l'intérêt  moral  de  cette  exhibition 
surpasse  infiniment  l'intérêt  purement  artistique ,  soit  qu'on  la  juge 
dans  ses  nombreux  détails  ,  ou  qu'on  l'apprécie  seulement  dans  son  en- 
semble. En  droit ,  sinon  en  fait ,  le  «  salon  »  est  la  manifestation  com- 
plète de  l'état  et  des  tendances  actuelles  des  arts  d'imitation  ;  or  qu'est- 
ce  que  l'art  en  général  ?  ou  ,  pour  parler  plus  clairement  et  ne  tomber 
pas  dans  l'abstraction ,  que  sont  les  arts?  Quel  rang  tiennent-ils  dans 
les  attributs  de  l'homme  ?  quelles  destinées  ,  quel  emploi  Dieu  leur 
a-t-il  assignés  dans  la  création  ?  —  La  plus  simple  réflexion  nous  dé- 
montre certainement  que  Dieu  a  donné  à  l'homme  ,  roi  de  la  création  , 
et  a  l'homme  seul  entre  toutes  les  créatures  ,  la  voie  ou  plutôt  le  moyen 
r   15  AVRIL  1847.  4 


—  98  — 

des  arts  divers  comme  une  réserve  d'instruments  perfectionnés,  propres 
par  leur  puissance  à  exprimer  parfaitement ,  à  communiquer  plus  am- 
plement ses  pensées  qu'il  ne  peut  le  faire  avec  la  seule  ressource  de  ses 
dons  corporels.  — Les  arts  sont  comme  les  porte- voix  de  l'àme  ,  et  ainsi 
que  l'exprime  admirablement  le  nom  générique  qu'ils  ont  reçu  des  an- 
ciens {ocptzn ,  vertu,  force),  ils  constituent  un  système  de  forces  es- 
sentiellement soumis  à  notre  puissance  spirituelle  ,  à  une  impulsion 
morale.  Dans  le  langage  vulgaire,  et  particulièrement  de  nos  jours  ,  on 
confond  trop  souvent  l'art  et  l'industrie.  11  nous  paraît  cependant  que 
la  distinction  en  ces  matières  n'est  point  difficile  à  établir ,  et  que  ,  sans 
grands  efforts  de  raisonnement,  on  pourrait  attribuer  à  chaque  chose 
sa  qualification  propre.  Sans  parler  de  Vart  du  coiffeur  et  de  Vart  du 
carossier,  n'est-il  pas  de  la  dernière  évidence  ,  par  exemple  ,  que  Tes- 
crime ,  l'équitation  ,  la  g^'mnastique  ,  la  médecine  ,  la  stratégie ,  n'ont 
rien  de  commun  avec  l'art  proprement  dit  ,  tandis  que  l'éloquence  , 
la  poésie ,  la  musique  ,  la  sculpture ,  la  peinture  ,  et  même  la  mimi- 
que ,  —  en  tant  qu'elles  sont  pratiquées  selon  les  pures  inspirations 
de  la  pensée  ,  —  sont  les  plus  puissants  et  les  plus  fidèles  organes  de 
notre  âme ,  et  en  conséquence  ,  dans  l'ordre  matériel ,  les  seules  ma- 
nifestations possibles  de  l'art?  Nous  choisirons  à  dessein  dans  la  musi- 
que, —  art  d'expression  par  excellence,  —  le  thème  nécessaire  à  l'appui 
de  notre  opinion.  La  musique  procède  de  l'éloquence,  comme  l'élo- 
quence procède  de  la  simple  parole  ;  elle  n'est  et  ne  peut  être  que  la 
parole  humaine ,  les  accents  humains ,  si  l'on  veut ,  dans  toute  leur 
expansion  ;  de  même  que  la  parole  ,  elle  doit  donc  servir  humblement 
l'esprit,  et  se  réduire  d'elle-même  aux  glorieuses  limites  d'une  sorte 
d'incarnation.  Là  reposent  ses  destinées  dans  toute  leur  plénitude;  hors 
de  ces  conditions ,  elle  n'est  plus  qu'un  brcit  inutile  au  moins ,  indiffé- 
rent à  tout  le  monde ,  insupportable  à  l'homme  de  goût.  Or,  la  peinture 
et  la  sculpture ,  arts  d'imitation  plastique ,  expressions  matérielles  et 
durables  de  la  parole  et  du  geste  ,  ne  peuvent  se  soustraire  à  cette  règle 
souveraine  ,  puisque  ,  comme  la  musique  ,  l'éloquence  ou  la  poésie  , 
elles  ne  sont  et  ne  peuvent  être,  en  réalité,  qu'un  exercice  complet  de 
nos  facultés,  une  manifestation  absolue  de  notre  pensée  dans  sa  forme 
et  sa  couleur. — Ceci  ne  s'accorde  guère,  nous  en  convenons,  avec  les  théo- 
ries de  messieurs  les  amateurs  du  beau  idéal,  ni  encore  moins  avec  celles 
un  peu  plus  inintelligibles  des  apôtres  de  rarf/wur/'arf,  cette  célèbre 
doctrine  matérialiste  vide  de  sens  et  prétentieuse  qui ,  pendant  dix 
années ,  a  coûté  à  la  France  des  flots  d'encre.  —  Vart  pour  Fart ,  est 
l'une  de  ces  mille  abstractions  stupides  autant  qu'orgueilleuses,  enfantées 
par  l'ignorance  et  l'irréflexion  de  quelques  bavards  audacieux  de  ce 
temps-ci.  Pratiquer  l'art  pour  l'art,  c'est  parler  pour  ne  rien  dire,  avec 
cet  inconvénient  de  plus ,  que  les  paroles  s'envolent ,  tandis  que  les 
tableaux  insignifiants  et  les  statues  sans  portée  restent,  pour  notre  mal- 
heur, sous  nos  yeux!  Notre  devise  a  toujours  été  :  L'art  pour  la  pensée. 


—  99  — 

la  forme  pour  l'idée  ,  et  c'est  selon  cette  doctrine  rigoureuse  que  nous 
allons  juger  le  «  Salon  de  4847,  »  comme  nous  avons  jugé  ceux  des 
années  précédenles. 

Avant  de  commencer  cette  première  visite  d'introduction,  nous  aurions 
eu  quelque  plaisir  à  examiner  jusqu'à  quel  point,  dans  son  origine,  dans 
son  histoire  et  dans  son  état  présent,  «  l'exposition  »  est  une  institution 
sérieuse ,  utile  et  digne  de  respect  ,  et  s'il  n'y  aurait  point  une  trop 
grande  témérité  à  n'y  voir  au  fond  qu'une  de  ces  solennelles  bouffon- 
neries inventées  par  le  génie  moderne,  et  jouées  gravement  par  d'ho- 
norables personnages  déterminés  à  traiter  avec  recueillement  les  choses 
qu'ils  comprennent  le  moins.  Peut-être  découvririons-nous  ainsi  le 
vice  radical  qui  stérilise  si  fatalement  depuis  longues  années  cette  insti- 
tution ;  mais  le  temps  et  l'espace  nous  manquent  :  nous  nous  bornerons 
donc  à  exposer  très-succinctement  les  pièces  du  procès  ,  et  nous  lais- 
serons à  la  sagacité  du  lecteur  le  soin  d'en  conclure  à  sa  guise. 

—  L'institution  des  expositions  spéciales  de  peinture  est  nouvelle  en 
France.  Inconnues  du  moyen  âge ,  dont  les  idées  droites ,  pratiques 
et  expéditives  s'accommodaient  mal  de  ces  solennités  sans  but  évident 
et  sans  portée  certaine  ,  elles  furent  négligées  par  le  xvi'^  siècle ,  ce 
grand  zélateur  des  exhumations  de  coutumes  antiques.  (  Est-il  bien 
prouvé  que  les  anciens  aient  pratiqué  les  expositions  publiques  d'objets 
d'arts?...  )  En  1673  ,  pour  la  première  fois  ,  dans  l'une  des  cours  in- 
térieures du  Palais-Royal ,  en  1704,  a  dans  la  grande  gallerie  du  bord 
de  reave,  »  au  Louvre,  les  membres  de  l'Académie  royale  de  peinture  et 
sculpture  nouvellement  fondée  par  Golbert ,  firent  deux  expositions 
publiques  de  leurs  ouvrages  ,  «  avec  l'agrément  du  roy.  »  Mais  ce  ne  fut 
qu'en  1740  que  le  roi  Louis  XV,  «  sur  l'avis  de  messire  Philibert  Orry, 
«  controlleur  général  des  finances  de  S.  M. ,  et  directeur  général  des 
<i  bastiments  de  la  courronne  octroya  à  messieurs  les  officiers  et  mem- 
«  bres  de  son  Académie  royalle  de  peinture  et  sculpture  le  privilège 
«  d'exposer  annuellement  dans  le  Sallon  du  Louvre  leurs  ouvrages  com- 
«  posés  dans  le  cours  de  l'année  ,  afin  ,  — disent  les  lettres  patentes, — 
c  iii'exciter  V émulation  parmi  les  artistes.  »  Cette  exposition  fut  ouverte  au 
public  le  25  août ,  et  dura  jusqu'au  1o  septembre  suivant;  elle  compre- 
nait, pour  la  peinture  ,  la  sculpture  et  la  gravure  ,  une  centaine  d'ar- 
ticles. En  1745,  le  roi  ayant  témoigné  son  mécontentement  de  la  j)é- 
nurie  des  expositions  annuelles  ,  il  fut  arrêté  en  conseil  qu'elles  au- 
raient lieu  à  l'avenir  tous  les  deux  ans  ;  le  monopole  en  fut  d'ailleurs 
strictement  maintenu  à  messieurs  de  l'Académie  royale,  et  l'institution 
poursuivit  paisiblement  sa  pâle  existence,  sans  grand  profit  pour  les 
beaux-arts,  jusqu'en  1791.  On  doit  croire  que  la  mesure  de  1745  , 
compliquée  du  mécontentement  royal,  n'avait  pas  grandement  stimulé 
l'émulation  de  messieurs  les  académiciens,  puisque,  trente-six  ans  plus 
tard  ,  en  1781 ,  l'exposition,  dont  nous  avons  en  ce  moment  le  livret 
sous  les  yeux ,  ne  compta  que  310  sujets  peints ,  sculptés  ou  gravés  , 


—  100  — 

et  présentés  par  69  académiciens.  Pendant  deux  années  ,  41  académi- 
ciens étaient  donc  restés  inutiles!...  Ajoutons  que  de  ces  310  sujets,  un 
seul  tableau,  Briséïs  emmenée  de  la  tente  d'Achille,  parVien,  et  une 
seule  statue ,  Voltaire  ,  par  Houdon,  ont  conservé  leur  célébrité  jusqu'à 
nos  jours. 

C'était  en  ce  temps-là  la  bonne  époque  de  la  peinture  allégorique 
pseudo-païenne  si  fort  regrettée  de  messieurs  de  l'académie  des  beaux- 
arts  !  Nous  remarquons  sur  le  livret,  entre  autres  sujets  burlesques,  celui- 
ci  que  nous  aimons  à  signaler  au  lecteur  :  Lamour  des  arts  console  la 
Peinture  des  écrits  ridicules  et  envenimés  de  ses  ennemis  ,  par  M.  de  La 
Grenée  ,  adjoint  à  recteur.  Avis  aux  critiques  fâcheux  qui  s'attaquent  à 
l'Académie  !  —  Pendant  cette  longue  période  de  l'histoire  officielle  du 
a  salon,  w  nous  trouvons  un  seul  fait  digne  de  remarque  ,  et  comme  il 
doit  prouver  une  fois  de  plus  qu'en  fait  d'art  surtout  «  la  liberté  est 
bonne  à  tout ,  »  nous  le  rapporterons  avec  quelque  détail.  A  l'époque  de 
l'institution  de  l'académie  royale,  c'est-à-dire  en  1670  ,  les  peintres, 
sculpteurs,  graveurs  et  enlumineurs,  se  divisaient  en  deux  classes  dis- 
tinctes :  les  uns ,  désignés  sous  le  nom  de  maîtres ,  formaient  depuis 
trois  siècles  la  Confrérie  de  saint  Luc,  corporation  réorganisée,  ou  plutôt 
désorganisée  comme  tant  d'autres,  au  profit  de  la  splendeur  particulière 
du  trône ,  par  Charles  Y  ,  mais  originaire ,  par  ses  premiers  statuts  , 
du  commencement  du  xi^  siècle  ;  d'autres ,  sous  le  nom  de  libirs  ou 
privilégiés ,  prétendaient  exercer  leur  profession  en  dehors  de  la  juri- 
diction de  l'antique  confrérie.  Charles  Le  Brun  ,  alors  jeune  homme 
plein  de  fougue  et  d'ambition ,  se  mit  à  la  tête  de  ces  indépendants,  et, 
par  le  crédit  du  chancelier  Séguier,  son  protecteur,  obtint  du  roi,  pour 
son  association  ,  le  titre  de  Société  Autorisée,  et  la  galerie  du  Collège  de 
France  pour  lieu  de  réunion.  Dès  ce  moment,  les  privilégiés  commen- 
cèrent à  persécuter  de  toutes  façons  les  vieux  maîtres  de  la  confrérie 
de  saint  Luc.  Celle-ci ,  mieux  instruite  par  l'infortune  ,  se  fit  plus  libé- 
rale ;  elle  adoucit  la  rigueur  de  ses  statuts  ,  et  tenta  de  ramener  à  elle, 
par  la  mansuétude  ,  les  jeunes  artistes  impatients  du  joug  de  la  maî- 
trise; mais  déjà  la  Société  Autorisée  était  devenue  l'Académie  royale  de 
peinture  et  sculpture  ,  tous  ses  efforts  furent  impuissants  à  ranimer 
son  existence.  Cependant ,  elle  lutta  encore  avec  courage  et  habileté 
pendant  près  d'un  siècle.  En  170o,  elle  ouvrit  une  école  publique 
et  gratuite  de  dessin  ;  en  1762  ,  à  l'hôtel  d'Ahgre  ,  en  1774,  à 
l'hôtel  Jaback,  elle  fit  deux  expositions  remarquables  parle  nombre 
et  le  mérite  des  articles  exposés  ,  et  protesta  ainsi  contre  l'orgueilleuse 
autocratie  des  peintres  de  la  cour.  Quelques  jeunes  artistes ,  humiliés 
des  dédains  de  l'Académie  ,  tournèrent  alors  leurs  regards  vers  l'antique 
confrérie  des  «  maistres  peintres  ,  »  et  s'efforcèrent  de  lui  infuser  quel- 
ques gouttes  de  leur  sang  actif  et  généreux.  Ce  triomphe  éphémère  pré- 
cipita sa  fin,  la  toute-puissante  académie  n'entendit  point  supporter 
plus  longtemps  une  rivale  qui  pouvait  renaître  de  ses  cendres  :  en  1776, 


—  101   -^ 

par  l'organe  de  son  directeur ,  Marie  Pierre  ,  premier  peintre  du  Roi, 
elle  obtint  un  arrêt  du  conseil  qui  supprimait  la  confrérie  de  saint  Luc. 
—  La  vieille  et  libérale  confrérie  des  ymagiers  du  xu^  siècle  s'était  laissée 
coraplaisamment  disloquer  pendant  trois  siècles  par  l'autorité  rovale  ; 
imprévoyante,  elle  avait  méprisé  sa  propre  indépendance  ;  égoïste,  elle 
exerça  au  profit  de  ses  maîtres  une  autorité  illégitime  et  une  désastreuse 
influence  sur  les  beaux-arts  ;  elle  a  succombé  sous  les  étreintes  bru- 
tales de  la  tyrannie  ,  ce  fut  justice.  —  Cette  historiette  artistique  ne 
renferme-t-elle  point  une  moralité  d'un  usage  universel?... 

—  L'année  1791  fut  une  époque  d'émancipation  radicale  et  précipi- 
tée; le  21  août,  l'Assemblée  constituante,  par  un  décret,  équitable  cette 
fois,  accorda  à /ourles  artistes  français  ou  étrangers  les  avantages  de  l'ex- 
position au  «  salon.  »  Ce  fut  là  un  rude  coup  porté  aux  privilèges  de  l'A- 
cadémie royale;  elle  y  survécut  encore  deux  années,  puis  en  1793,  sur 
la  motion  de  Grégoire,  elle  disparut  ainsi  que  toutes  les  autres  inslitu- 
tions  savantes  de  la  monarchie  dans  la  tourmente  révolutionnaire.  A 
l'avènement  du  directoire,  le  nombre  des  œuvres  d'art  présentées  à  l'ex- 
position devint  si  exorbitant,  que  le  gouvernement  décida  que  le  «  salon  » 
serait  ouvert  tous  les  ans.  L'académie  fut  aussi  rétablie  sous  une  nou- 
velle forme;  réunie  à  l'académie  d'architecture,  à  l'académie  française 
et  à  l'ancienne  société  de  musique,  elle  forma,  sous  le  nom  de  Section  de 
littérature  et  de  beaux-arts ,  la  troisième  classe  de  l'Institut  national. 
Jusqu'aux  premiers  temps  de  l'empire,  le  régime  des  expositions  ne  se 
ressentit  pas  beaucoup  de  l'influence  académique  ;  mais  bientôt  le  maître 
absolu  qui,  en  ce  temps-là ,  gouvernait  toutes  choses  ne  tarda  guère  à  im- 
poser de  nouvelles  entraves  à  l'institution  du  «  Salon.  »  Elle  reprit,  a  peu 
de  choses  près,  son  caractère  primitif,  tout  académique  et  exclusif.  Le 
César  républicain  du  1 8  brumaire  exécrait  la  liberté ,  même  en  peinture, — 
ainsi  qu'on  le  disait  alors  dans  les  ateliers,  et,  la  guerre  aidant,  on  ne 
vit  sous  son  règne  que  quatre  «  salons  »  peu  nombreux,  si  l'on  en  ex- 
cepte celui  de  1810.  Enfin,  en  1816,  lors  de  la  reconstitution  de  l'acadé- 
mie française,  la  section  de  littérature  et  beaux-arts  devint  l'Académie 
royale  des  beaux-arts,  et,  depuis  ce  temps,  malgré  sa  constitution,  libérale 
par  la  forme,  elle  pèse  de  tout  son  esprit  de  secte  sur  les  destinées  des  arts, 
qu'elle  est  censée  représenter.  Rivée  à  son  vice  originel,  elle  intervient 
puissamment  dans  les  expositions  par  un  jury  choisi  dans  son  sein.  Seu- 
lement, en  vertu  de  son  organisation  actuelle,  les  artistes  ont  l'avantage^ 
peu  goûté  généralement,  de  soumettre  leurs  œuvres  à  l'arbitrage  d'une 
commission  composée  le  plus  souvent,  en  majorité,  d'architectes  et  de 
musiciens...  —  En  résumé,  l'institution  des  expositions  officielles,  fon- 
dée pour  exciter  «  l'émulation  des  artistes,  »  compte  en  ce  moment  cent 
sept  années  d'existence;  le  but  des  fondateurs  cst-il  atteint?  C'est  une 
question  qui  ne  nous  semble  rien  moins  que  résolue.  Le  nombre  des  ar- 
tistes et  la  quantité  d'œuvres  produites  .«esont  incontestablement  décu- 
plés; le  faire ,  la  fabrication ,  s'il  nc<;.-:  est  permis  de  nous  exprimer 


—  4  02  — 

ainsi,  se  sont  généralement  améliorés,  nous  en  convenons  sans  peine; 
mais  la  composition  ,  cette  partie  la  plus  importante  de  l'art ,  a-t-elle 
suivi  cette  progression?  Est-elle  même  restée  ce  qu'elle  était  bien  avant 
l'établissement  des  académies  et  les  expositions  ?  Nous  ne  le  croyons  pas. 
Chaque  année,  les  journaux  publient  vingt  colonnes  de  malédictions  con- 
tre le  jury  du  Louvre,  ou  même  contre  les  jurés  et  contre  l'esprit  exclusif 
des  académiciens  ,  etc.,  etc.;  à  notre  sens  ,  on  a  tort  :  là  n'est  point  le 
mal.  Ce  n'est  pas  seulement  la  forme  qui  est  défectueuse,  c'est  surtout  l'in- 
stitution en  elle-même  qui ,  par  sa  propre  nature,  favorise  ce  matéria- 
lisme de  l'art  que  les  adeptes  ont  formulé  par  cette  devise  barbare  : 
L'art  pour  l'art. — Mais  nous  nous  sommes  étendu  déjà  trop  longuement 
sur  ces  préliminaires  indispensables,  et  nous  voulons,  sans  plus  tar- 
der, rechercher  la  confirmation  de  ce  que  nous  venons  d'avancer  dans 
un  rapide  mais  consciencieux  examen  du  «  Salon  »  de  cette  année. 

De  l'avis  général,  aucune  exposition  n'a  été  plus  satisfaisante  sous 
le  rapport  de  l'exécution  matérielle,  et  nulle  n'a  été  moins  significative 
sous  le  rapport  de  l'idée  ;  voyons  : 

—  L'exposition  de  1 847  a  reçu  de  -1 227  artistes,  peintres,  sculpteurs, 
architectes,  graveurs  ou  lithographes,  2321  sujets  ainsi  divisés  : 

2010  sujets  peints  à  l'huile,  en  miniature  ou  à  l'aquarelle; 

168  statues ,  groupes ,  bustes  ou  sujets  gravés  en  pierres  fines  et  mé- 
dailles ; 

20  dessins  d'architecture; 

95  planches  gravées  sur  métal  ou  sur  bois; 

28  sujets  lithographies. 

Devant  une  si  prodigieuse  abondance,  nous  éprouverions  certaine- 
ment quelque  embarras  si  nous  tentions  seulement  de  parler  en  détail 
de  quelques  objets  de  chaque  classe  de  cette  immense  collection  ;  nous 
nous  contenterons  donc  de  choisir  çà  et  là  ,  dans  la  partie  sérieuse  du 
«  Salon  ,  y>  les  œuvres  les  plus  capables  d'intéresser  nos  lecteurs  et  de 
nous  fournir  l'occasion  d'utiles  remarques. 

La  sculpture,  par  laquelle  nous  commencerons  notre  visite,  est  tou- 
jours reléguée  dans  les  sombres  et  humides  caveaux  de  l'aile  orientale 
du  Louvre  ;  c'est  à  travers  un  brouillard  pénétrant,  et  sous  le  coup  d'une 
bise  glaciale,  que  nous  avons  examiné,  avec  une  attention  méritoire,  les 
morceaux  suivants  : 

—  Une  Pietà ,  ou  Mère  de  douleur,  par  M.  Pradier,  nous  a  définitive- 
ment convaincu  que  cet  artiste  ,  absolument  païen  ,  est  positivement 
incapable  de  composer  avec  succès,  ou  seulement  avec  convenance,  les 
sujets  religieux.  La  représentation  sacrée  de  Noire-Seigneur ,  vautré 
indignement  entre  les  jambes  de  la  Sainte-Vierge ,  est  véritablement 
scandaleuse.  Ce  cadavre,  presque  entièrement  nu,  porte  sur  sa  face,  et 
dans  toutes  ses  parties,  une  empreinte  de  vulgarité  et  d'ignominie  qui 
constate,  jusqu'à  la  dernière  évidence,  l'ignorance  barbare  de  M.  Pradier 
ent'.   itce  qui  concerne  l'art  religieux.  Au  premier  abord,  la  statue  cou- 


—  103  — 

chée,  destinée  au  tombeau  de  M.  le  duc  de  Montpensier ,  exécutée  avec 
une  certaine  décence,  nous  avait  prévenu  favorablement  pour  l'exposi- 
tion de  cet  artiste  ;  nous  regrettons  d'avoir  à  déplorer,  encore  celte  an- 
née, qu'un  si  rare  talent  d'exécution  ne  reçoive  pas  l'inspiration  d'une 
pensée  mieux  réglée. 

Nous  n'a\  ons  pas  à  nous  occuper  des  nombreuses  statues  de  reines 
destinées  à  la  décoration  du  jardin  du  Luxembourg  ;  pour  la  plupart , 
ce  sont  là  des  œuvres  assez  insignifiantes  en  elles-mêmes  et  par  leur 
destination.  Cependant  nous  avons  remarqué  avec  plaisir  Amie  de  Bre- 
tagne ,  de  M.  de  Bay,  et  Marguerite  de  Provence  ^  de  M.  Husson  ;  la  phy- 
sionomie de  cette  dernière  est  heureusement  composée  ,  et  nos  éloges 
seraient  sans  restriction  si  le  costume  était  plus  archéologique. 

—  Z'//ite'^riYe  ^  de  M.  Farochon ,  est  une  de  ces  statues  parfaitement 
insignifiantes  et  bellement  exécutées,  devant  lesquelles  le  bourgeois  s'é- 
puise vainement  en  conjectures.  En  considérant  cette  grande  figure 
armée  d'une  règle,  et  que,  pour  cette  raison  sans  doute,  un  de  nos  voi- 
sins s'obstinait  à  qualifier  le  Génie  de  la  maçonnerie ,  —  étrange  idée  ! 
—  nos  souvenirs  se  reportaient  involontairement  vers  les  admirables  sta- 
tues allégorif[ues  qui  se  voient  au  porche  septentrionnal  de  la  cathé- 
drale de  Chartres.  Parmi  ces  quatorze  belles  figures  des  vertus  chrétien- 
nes, aussi  magistralement  exécutées  que  spirituellement  conçues ,  se 
trouve  la  personnification  de  l'honneur  ;  l'honneur  et  l'intégrité  sont 
cousines-germaines  ;  nous  pensons  que  M.  Farochon  aurait  pu  gagner 
beaucoup  à  s'inspirer  un  peu  de  l'œuvre  de  son  barbare  devancier  du 
xin<=  siècle,  et  certainement  le  Palais-de-Justice  de  Châlons-sur-Marue, 
destinataire  de  cette  Intégrité  colossale,  n'y  aurait  point  perdu. 

—  L'Enfant  Jésus  nourrissant  les  oiseaux  ,  bas-relief  en  marbre ,  est 
une  de  ces  mièvretés  hiératiques  inspirées  par  les  plus  mauvaises  com- 
positions du  xvi<^  siècle  ;  nous  ne  parlons  de  cet  objet  que  pour  déplorer, 
à  cette  occasion,  l'intrusion  dans  l'art  religieux  de  ces  compositions  sans 
convenance  et  sans  aucune  valeur.  Nous  mettons  sur  la  même  ligne  le 
Crucifiement,  du  même  auteur.  —  Le  Christ  évangélisant  est  un  prétendu 
Christ  bysantin  exécuté  en  mosaïque  dans  le  goût  des  cartes  à  jouer, 

—  En  général,  c'est  un  grand  bonheur  pour  nous  de  louer  ;  rien  n'é- 
gale la  douce  jouissance  que  nous  éprouvons  à  nous  associer  pleinement 
à  la  pensée  d'un  artiste  et  à  en  suivre  la  trace  dans  l'œuvre  qu'elle  lui 
a  suggérée.  C'est  un  plaisir  que  nous  avons  goûté  sans  altération  de- 
vant le  beau  Christ  au  tombeau  de  M.  Bion.  Cet  excellent  artiste  est  un 
sculpteur  chrétien  aussi  bien  par  le  cœur  que  par  l'esprit.  Ses  statues 
religieuses  sont  véritablement  des  actes  de  foi,  d'amour  et  d'adoration  ; 
et  devant  ces  pierres,  animées  par  le  génie  chrétien,  on  se  sent  ému  d'ad- 
miration et  d'un  pieux  respect.  Le  Christ  au  tombeau,  comme  toutes  les 
excellentes  choses ,  n'est  d'aucun  style  :  il  est  vrai ,  parce  qu'il  est  à  la 
fois  humain  et  divin.  Nous  félicitons  M.  Bion  d'avoir  fait  cette  admira- 
ble figure ,  et  d'avoir  su  vaincre  habilement  toutes  les  difficultés  que 


—  104  — 

présente  un  si  terrible  sujet.  Nous  félicitons  aussi  les  dames  du  Saint- 
Sacrement  d'Arras  de  posséder,  dans  leur  belle  chapelle  ,  cette  magnifi- 
que et  imposante  représentation  de  Notre-Sauveur. 

—  Nous  voudrions  pouvoir  donner  des  éloges  aussi  complets  à  la 
Vierge  et  VEnfant  Jésus  de  M.  Jules  Pommateau,  mais  notre  conscience 
d'ami  nous  fait  un  devoir  rigoureux  de  l'avertir  qu'il  se  fourvoyé,  par 
excès  de  naturalisme,  dans  une  route  dangereuse.  Son  groupe,  pour  ses 
draperies,  pour  l'ajustement,  pour  la  grâce  de  certains  détails,  indique 
certainement  une  étude  sympathique  et  assidue  des  bons  modèles  du 
xiii^  siècle,  lesquels,  dans  l'espèce,  sont  les  seuls  modèles  bons  à  étudier, 
quoi  qu'en  pense  l'Académie  des  beaux-arts  ;  mais  nous  devons  le  lui 
dire,  sa  Vierge  n'est  pas,  par  la  figure  surtout,  une  vierge  chrétienne; 
c'est  une  très-élégante  et  très-jolie  femme  ,  à  la  physionomie  gracieuse 
et  sensuelle  ,  très-peu  hiératique  et  médiocrement  édifiante.  L"Enfant 
Jésus  manque  aussi  de  tradition.  En  résumé ,  telle  qu'elle  est ,  cette 
Vierge  est  incomparablement  meilleure  et  plus  convenable  que  la 
plupart  des  figures  qu'on  entasse  dans  nos  églises  depuis  deux  siècles  ; 
mais  nous  qui  savons  ce  que  peut  M.  Pommateau  livré  à  lui-même  , 
et  suivant  les  inspirations  éminemment  chrétiennes  de  sa  pensée,  nous 
ne  pouvons  nous  contenter  de  cet  à-peu-près,  et  nous  l'attendons  avec 
confiance  à  une  seconde  composition  de  cette  importance  ,  persuadé 
qu'il  réalisera  alors  toutes  les  espérances  que  peut  faire  concevoir  ce 
début  après  tout  fort  remarquable. 

—  Le  buste  du  R.  P.  Lacordaire,  de  l'ordre  des  frères  prêcheurs ,  par 
M.  Bonassieux,  n'est  pas  seulement  un  excellent  portrait  plastique  de 
l'illustre  moine,  c'est  le  Révérend  Père  lui-même,  avec  son  magique  re- 
gard et  l'expression  toute  apostolique  de  son  robuste  visage,  de  cette 
figure  que  l'on  n'oublie  jamais  et  dont  on  porte  tous  les  traits  gravés 
dans  son  cœur  pour  peu  qu'on  l'ail  vue  une  fois.  —  La  statuette  du 
célèbre  prêcheur,  par  M.  Guillaume  Bonnet,  a  aussi  le  grand  mérite 
d'une  parfaite  ressemblance,  mais  il  esta  regretter  que  les  draperies 
en  soient  traitées  avec  une  certaine  négligence. 

—  Quoi  qu'en  disent  les  feuilletonnistes  féroces  et  furieux  de  plusieurs 
journaux  à  la  mode,  nous  persistons  à  faire  très-bon  marché,  quel  que 
soit  d'ailleurs  leur  mérite  matériel,  de  ces  compositions  peintes  ou  tail- 
lées qu'une  femme  honnête  ne  saurait  regarder  une  minute  sans  rou- 
gir. Pour  notre  propre  compte,  ces  sortes  de  roueries  en  marbre  nous 
paraissent  des  insultes  gratuites  à  la  pudeur  publique,  et  de  honteuses 
débauches  d'esprit.  Non-seulement  nous  croyons  que  l'art,  pour  être 
dans  sa  voie  naturelle;  doit  exprimer  une  pensée ,  mais  nous  affirmons 
encore  que  cette  pensée  génératrice  doit  être  ou  utile  ,  ou  agréable  ,  et 
absolument  honnête.  Un  homme  bien  élevé,  quel  que  soit  le  relâchement 
secret  de  ses  mœurs  ,  se  gardera  toujours  de  proférer  des  obscénités  en 
public;  de  même,  un  artiste  qui  se  respecte,  ne  doit  pas  exposer  aux 
yeux  de  tous  un  objet  qui  prul  amener  la  rougeur  de  la  houle  au  front 


—   105  — 

(le  sa  sœar  ou  affliger  le  regard  de  sa  mère.  Ceci  concerne  le  n<*  2047  , 
à  propos  duquel  il  a  été  écrit  dans  la  Presse  une  phrase  ignoble  à  force 
de  cynisme  ,  et  stupide  à  force  de  prétention...  —  L'analyse  des  feuille- 
tons écrits  sur  le  Salon  ne  serait  peut-être  pas  la  partie  la  moins  inté- 
ressante d'un  travail  complet  sur  cette  solennité  annuelle  ;  elle  révé- 
lerait jusqu'à  quel  degré  infime  est  descendue  la  critique  française  en  ce 
temps-ci  !... 

Mais  nous  ne  voyons  plus  guère  autour  de  nous  que  des  bustes  ,  et 
quels  bustes,  mon  Dieu  !  Nous  en  avons  compté  64,  ni  plus  ni  moins, 
f't  à  l'exception  d'une  demi-douzaine  environ,  parmi  lesquels  nous 
rangeons  celui  exposé  sous  le  n°  2110,  par  M.  Jouffroy,  et  un  autre  qui 
porte  le  n<*  2078,  et  le  nom  de  M.  EIschoët,  aucun  ne  saurait  nous  arrêter 
un  instant. 

Hàtons-nous  donc  de  quitter  ces  solitudes  ténébreuses  pour  ne  plus 
y  revenir. 

—  A  notre  prochaine  visite  ,  nous  parcourerons  le  «  Salon  »  propre- 
ment dit,  et  son  immense  annexe,  la  galerie  du  Bord-de-1'Eau.  Si  nous  n'y 
recueillons  point  un  grand  nombre  de  sujets  d'observations  ou  d'étude  , 
au  moins  sommes-nous  assuré  d'y  marcher  à  pied  sec  ,  et  de  pouvoir 
nous  y  récréer  paisiblement  par  l'examen  d'une  foule  de  charmants 
paysages  et  par  la  contemplation  plus  philosophique,  et  non  moins  ré- 
jouissante, d'une  myriade  de  portraits  où  la  dignité  humaine  et  la  grâce 
française  sont,  hélas  !  trop  souvent  bien  maltraitées. 

(^ La  suite  et  fin  au  prochain  numéro.)  Petit  de  Julleyille. 


UNE  CONYEPiSION  AU  MAGNÉTISME  ANIMAL. 


Il  s'agit  du  célèbre  littérateur  Iloffman  (François-Benoît,  de  Nanci), 
qui,  modèle  de  savoir,  d'indépendance  et  d'originalité,  fut  à  la  fois,  dit- 
on,  mondain  et  misantrope,  indulgent  et  sardonique,  brusque  et  affable, 
simple  et  fier,  taciturne  et  brillant  causeur,  sérieux  et  enjoué,  irascible 
et  le  meilleur  des  hommes.  Il  fut  un  des  critiques  les  plus  sj)irituels  et 
les  plus  brillants  de  cette  illustre  pléiade  d'écrivains  qui  firent  la  réputa- 
tion de  l'ancien  Journal  des  Débats,  dans  lequel  il  préluda  par  ses  Lettres 
champenoises.  11  serait  difîicile,  disent  ses  biographes,  d'exprimer  l'effet 
que  produisit  dans  le  monde  littéraire  cette  critiiiuc  étincelante  d'esprit, 
de  grâce  et  de  malice,  dans  laquelle  furent  flagellés  tour  à  tour  le  docteur 
Call.  sur  son  système  des  protubérances;  Mesmer,  sur  les  prétendus  mi- 
racles du  maynétisnie  animal,  et  tant  d'autres  modernes  novateurs  en 


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tous  genres,  qui  trouvaient  réunis  dans  un  seul  homme  le  médecin  le 
plus  instruit,  le  naturaliste  le  plus  riche  en  recherches  et  en  savoir.  If 
poëte  le  mieux  inspiré,  et  le  censeur  le  plus  consciencieux. 

Vainqueur  du  célèbre  Geoffroi,  Hoffman  fut  bientôt  classé  parmi  les 
critiques  les  plus  judicieux,  et  en  même  temps  les  plus  profonds  dont 
s'honore  la  France.  La  vérité  brille  à  un  si  haut  degré  dans  toutes  ses 
critiques,  que  ceux-là  mêmes  qu'elles  frappèrent  furent  forcés  d'en  re- 
connaître la  justesse  et  d'en  faire  leur  profit.  Il  fut,  ajoutent  ses  biogra- 
phes, d'une  probité  d'opinion,  d^une  fidélité  de  principes  qui,  ne  dé- 
viant jamais  du  but  indiqué,  ne  cèdent  pas  plus  à  la  crainte  de  déplaire 
qu'au  désir  de  s'illustrer  et  d'augmenter  le  nombre  de  ses  partisans. 

Voilà  bien  une  des  gloires  littéraires  de  la  France;  nul  ne  le  conteste. 
Je  puis  avouer,  pour  mon  compte,  que  les  articles  dont  il  enrichissait  le 
Journal  des  Débats,  pendant  les  premières  années  de  la  Restauration,  fi- 
rent les  délices  de  ma  jeunesse:  et  quand  je  les  ai  retrouvés  depuis,  il 
m'a  toujours  semblé  qu'il  est  difficile  de  couronner  un  triomphe  de  plus 
de  science,  de  logique  et  d'agréable  moquerie.  Le  nom  d'Hoffman  était 
resté  dans  ma  mémoire,  comme  le  type  des  plus  agréables  vengeurs  de 
la  saine  raison  ;  il  était  pour  moi  comme  le  nom  d'un  autre  Cervantes, 
dont  les  œuvres  devaient  éterniser  la  honte  des  chevaliers  errants  de  la 
magie  mesmérienne  :  j'imaginais  qu'il  avait  à  jamais  désespéré  ces  fai- 
blesses de  l'esprit  humain,  qui  sont  une  ignominie  pour  notre  espèce. 

Telle  était  l'idée  bien  positive  que  je  m'étais  faite  d'Hoffman.  Jugez 
quelle  dût  être  ma  surprise  quand  je  lus,  il  y  a  cinq  ans,  dans  le  Rap- 
port confidentiel  sur  le  magnétisme  animal,  le  passage  que  voici  dans  son 
sens  vrai  :  «  Un  des  rédacteurs  les  plus  estimés  du  Journal  de  l'Empire, 
«  M.  Hoffman,  se  mit  de  la  partie.  Le  critique  célèbre,  aussi  soucieux  de 
«l'unité  de  ses  opinions  que  du  moyen  d'égayer  ses  lecteurs,  avait  dé- 
«  buté  par  se  moquer  du  magnétisme  avec  autant  d'esprit  que  de  raison 
«  apparente.  Cependant  invité,  par  M.  de  Puységur  à  examiner  lui- 
«  même,  au  lieu  de  jurer,  in  verba  magistri,  il  eut  le  courage  de  céder  à 
«  l'évidence,  et  celui,  bien  plus  honorable,  de  s'avouer  vaincu.  Une  fois 
«  entré  dans  les  voies  de  la  vérité,  il  ne  songea  qu'à  rendre  aux  méde- 
«  decins  (anti-mesmériens)  ce  qu'ils  prêtaient  si  libéralement  à  leurs  ad- 
«  versaires,  et  comme  ses  sarcasmes  étaient  trop  piquants  pour  être  en- 
«  dures  de  sang  froid,  etc.  »  (P.  29,  éd.  de  1839.) 

Quoi!  m'écriai-je,  d'ennemi,  et  quel  ennemi!  Hoffman  serait  devenu 
partisan  et  défenseur  du  magnétisme  animal!  Est-ce  bien  vrai!  Oui. 
c'est  vrai,  m'a-t-il  été  affirmé.  Mais  ce  n'est  pas  possible!  pour  l'honneur 
d'Hoffman,  ce  n'est  pas  possible!  — Assurément,  non,  ce  n'est  pas 
possible;  mais  c'est  vrai!... 

J'en  étais  là  sur  le  compte  d'Hoffman,  lorsque  je  lus,  il  y  a  quelque 
temps,  dans  le  sixième  volume  des  Archives  du  magnétisme  animal,  pu- 
bliées par  M.  le  baron  d'IIénin  de  Cuvillers,  une  anecdote  miraculeuse 
dont  voici  l'analyse.  M.  d'Hénin  raconte  que  le  24  juin  1816,  jour  même 


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auquel  parut  le  premier  article  d'Hoffman,  il  en  fit  la  lecture  au  milieu 
d'un  cercle  nombreux,  et  qu'à  la  fin  de  la  lecture  un  enfant  de  deux  ans 
s'agita  d'une  manière  extraordinaire,  et  attira  sur  lui  toute  l'attention 
de  la  société.  Le  baron  voulut  calmer  l'enfant,  mais  il  fut  obligé  de  le 
laisser  épancher  le  torrent  d'idées  dont  il  était  plein.  L'enfant  somnam- 
bule donna  d'abord  une  définition  du  magnétisme  d'une  étendue  et  d'une 
profondeur  scientifique  qu'on  ne  trouve  guère  ailleurs.  L'auditoire,  com- 
posé de  croyants,  de  semi-créants  et  de  mécréants,  fut  stupéfait,  et  il  y 
eut  même  un  peu  de  scandale.  C'est  pourquoi  le  baron  d'Hénin  voulut 
imposer  silence  à  l'enfant  merveilleux,  mais  la  société  s^y  opposa.  Or  le 
somnambule  ayant  déclaré  vouloir  donner  ses  réflexions  sur  les  divers 
passages  de  l'article  critique,  on  lui  donna  le  journal;  et  sans  ouvrir  les 
yeux,  sans  le  lire,  il  se  mit  à  le  réfuter  avec  habileté,  avec  savoir,  et 
souvent  d'une  manière  victorieuse.  J'avoue  que  c'est  un  des  meilleurs 
morceaux  que  j'aie  lus  en  faveur  du  magnétisme  animal.  Cependant  il 
se  faisait  tard,  et  M.  de  Cuvillers  interrompit  l'infatigable  parleur,  lui 
rappelant  que  le  but  du  magnétisme  est  de  faire  du  bien;  il  lui  ordonna- 
de  s'occuper  de  la  guérison  du  redoutable  adversaire  dont  il  était  si 
préoccupé. 

«  Voici  ma  recette,  répondit  l'enfant  somnambule;  dites-lui  d'étu- 
dier, de  réfléchir  et  de  méditer;  dites-lui  d'o65ener  et  àe  pratiquer  ]e 

magnétisme  anmial ,  s'il  veut  le  juger Annoncez-lui  qu'un  grand 

nombre  de  savants  et  de  médecins  reconnaissent  dans  le  magnétisme 
un  agent  réel  et  très-puissant,  etc.  »  Comme  il  n'était  plus  possible  de 
prolonger  la  séance,  M.  d'Hénin  dit  au  somnambule  qu'il  était  temps 
de  finir,  qu'il  n'avait  plus  qu'une  seule  question  à  lui  faire,  savoir  : 
s'il  croyait  à  la  conversion  du  rédacteur  de  l'article  du  Journal  des  Débats 
contre  le  magnétisme?  J'obtins  pour  réponse,  ajoute  M.  d'Hénin,  un 
mouvement  de  têle  qui  ne  fut  pas  équivoque  pour  moi.  «  Je  me  livre 
donc,  monsieur,  dit-il  à  M.  Hoffman  ,  en  lui  envoyant  cette  relation 
avec  tous  ses  détails  ;  je  me  livre  donc  à  l'espoir  flatteur  de  vous  voir, 
dans  peu,  le  coryphée  du  magnétisme  animal,  l'une  de  ses  plus  solides 
colonnes  ;  si  toutefois  vous  ne  craignez  pas  l'exclusion  des  corps  sa- 
vants ,  etc.  »  Cet  espoir  ne  trompa  pas  le  magnétiseur. 

Et  voilà  dévoilé  le  n>ystère  de  la  conversion  d'Hofl'man.  Or,  les  chan- 
gements que  cette  conversion  apporta  dans  le  caractère  du  néophite  ont 
peut-être  l'inconvénient  de  ne  se  pas  bien  prêter  aux  idées  de  M.  l'abbé 
Loubert,  non  plus  (ju'à  celles  des  personnes  qui  ne  voyent  dans  le 
magnétisme  que  supercheries,  ou  superstition,  et  faiblesse  de  cerveau. 
Voici  comment  les  biographes  d'Hoffman  exposent  cette  phase  de  sa  vie  : 
«  Après  avoir  bravé  les  ordres  de  Pétion  et  les  menaces  des  proconsuls 
«  révolutionnaires  pour  rester  fidèle  à  la  cause  sacrée  de  la  légitimité, 
«  Holl'man  fut  le  premier  à  blâmer  les  efforts  de  l'obscurantisme  qui 
«  voulait  couvrir  les  lis  refleurissants  du  manteau  de  la  sottise  et  de 
«  l'hypocrisie.  »  Cela  rappelle  une  certaine  évolution  que  le  Journal  des 


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Débats  fit  à  une  certaine  époque,  et  disculpe  entièrement  notre  converti 
de  tout  reproche  d'obscurantisme,  de  superstition,  ou  de  jésuitisme; 
et  cependant  il  est  question  d'un  somnambule  innocent ,  et  d'un  ma- 
gnétiseur plein  de  charité  I  En  sorte  qu'il  faudrait  admettre  qu'en  matière 
de  magnétisme  animal ,  les  mêmes  causes  peuvent  produire  des  effets 
opposés.  Mais  les  biographes  n'ont  pas  tout  dit.  Michaud  racontait 
que  pendant  cette  dernière  époque  de  la  vie  d'Hoffraan,  il  le  rencontra 
un  jour  dans  les  Champs-Elysées ,  gesticulant  avec  sa  canne^  courant 
sus  à  quelque  chose  et  frappant  les  arbres.  Lui  ayant  demandé  ce 
qu'il  faisait  là  :  «  Vous  ne  voyez  pas,  lui  répondit  Iloffman,  ces  coquins 
«  de  jésuites  qui  me  poursuivent  partout  !  »  Hoffman  était  halluciné  ; 
et  ce  n'est  pas  le  seul  qui  ait  trouvé  la  folie  dans  le  magnétisme  animal. 

Mais  comment  s'entendre  sur  les  qualités  du  magnétisme  ,  lorsqu'on 
ne  sait  pas  môme  encore  quelle  est  la  nature  de  cet  agent  animal 
qui  fait  parler  science  et  haute  philosophie  .  qui  fait  même  prophé- 
tiser un  enfant  de  deux  ans,  et  qui  peut  faire  d'un  frondeur  comme 
Hoffman,  un  coryphée  dévoué ,  puis  un  visionnaire!  Quoi!  ces  mira- 
cles ,  il  faut  les  attribuer  à  un  fluide  animal,  comme  déjà  Aristote  attri- 
buait les  merveilles  de  la  magie  à  une  humeur  mélancolique?  [InProblem., 
sect.  50.) 

Oui,  car  d'après  l'analyse  du  livre  de  M.  l'abbé  Loubert ,  donnée  par 
les  Annales  de  philosophie  chrétienne  (n°  60  de  la  m'  série ,  décembre  \  844.) 
«  Le  magnétisme  animal  est  une  sorte  de  fluide  électro-animal ,  compa- 
rable à  celui  de  la  torpille  et  de  la  gymnote...  L'àme  le  prend  à  son 
foyer,  au  cerveau,  et  le  dirige,  non-seulement  jusqu'aux  extrémités 
des  membres ,  mais  elle  a  aussi  le  pouvoir  de  le  pousser  au  delà  ,  et 
d'étendre  son  atmosphère  magnétique...  »  Je  ne  dis  pas  non,  je  vous 
avertirai  seulement  de  ne  pas  envoyer  ainsi  promener  votre  magné- 
tisme animal  sur  le  passage  de  mon  voisin  ,  M.  lîerbiguier  ,^  parce  qu'il 
pourrait  bien  le  prendre  pour  quelque  farfadet,  et  l'enfermer  dans  ses 
bouteilles  ;  ce  qui  ne  laisserait  pas  que  d'être  désagréable  pour  vous. 

Allons,  pas  de  plaisanterie  sur  un  agent  si  important  dont  tout  le 
monde  peut  facilement  acquérir  la  preuve,  par  une  expérience  de  l'au- 
teur ,  louée  par  l'annaliste,  et  dont  voici  la  recette  :  «  Quand  vous  voyez 
devant  vous  votre  chat  endormi,  dirigez  votre  fluide  animal  sur  lui , 
avec  l'intention  de  lui  donner,  sans  le  réveiller,  tel  ou  tel  mouvement 
spasmodique  que  vous  voudrez.  Vous  le  verrez  bientôt  remuer,  selon 
votre  volonté,  tantôt  une  patte  et  tantôt  l'autre,  agiter  une  oreille  ou 
une  partie  de  la  queue,  raidir  ses  membres,  ou  les  mouvoir,  soit 

simultanément,  soit  successivement ,  comme  vous  le  voudrez »  Que 

si  le  système  de  certains  était  vrai,  assurément  vous  feriez  parler  votre 
chat;  car  ce  n'est  pas  le  fluide  animal  qui  lui  manque;  lanesse  du 
magnétiseur  Balaam  peut  être  citée  en  preuve. 

Mais  vous  vous  récriez  qu'il  n'y  a  que  les  magnétiseurs  pour  faire  de 
tels  miracles  ;  qu'un  fluide  animal  qui  donne  de  l'esprit  et  du  savoir,  est 


-—  109  — 

une  impertinence;  qu'un  fluide  matériel  inteWigexït  et  sui  juris ,  n'est 
pas  une  émission  cérébrale  aux  ordres  de  la  volonté  ;  qu'un  fluide  humain 
qui  rend  lucide  en  éteignant  l'intelligence,  et  dont  le  magnétiseur  n'a 
pas  conscience  lui-même,  ne  se  rapporte  à  rien  de  connu  dans  la  nature  ; 
que.,.,  —  Là!  là!.,  arrêtez-vous  :  et  si  ce  n'est  pas  le  magnétisme  animal 

qui  remue  la  queue  du  chat ,  dites-moi  donc  qui  c'est  ? —  Eh  bien  ! 

c'est  le  chat. 

L'abbé  Mathieu, 
Aumônier  de  Larochefoucauld,  etc. 


PARIS    RELIGIEUX. 

ESOllS»SES  DE  MŒURS (1). 


IV 

Société  mutuelle  de  renommée.  —  Il  existe  à  Paris  une  société  qui  n'a 
son  siège  nuWe  part,  et  qui  se  trouve  partout  :  aux  Tuileries,  aux  Cham- 
bres parlementaires,  à  llnstitut,  à  l'Académie,  dans  le  salon,  dans  le 
presbytère,  dans  la  sacristie  ;  elle  ne  délaisse  que  Vhumble  chaumière. 
Ce  n'est  pas  que  ce  sylphe  insaisissable  redoute  l'œil  de  la  police,  et 
qu'il  se  fasse  invisible  pour  cette  raison.  Pas  le  moins  du  monde.  Pour 
TOUS  le  faire  comprendre  et  pour  peindre  l'esprit  et  le  but  de  ladite 
société,  il  me  suffit  de  vous  citer  cet  article  unique  de  ses  statuts  : 
«  Chaque  membre  de  la  société  parlera  avec  les  plus  grands  éloges,  et 
en  toute  occasion,  de  son  frère  et  ami  »  [sic]. 

Quel  plus  noble  but  peut-on  se  proposer  que  de  se  créer  une  bonne 
renommée?  Est-ce  un  mal  aussi  d'attirer  les  yeux  du  public  sur  un 
mérite  personnel,  qui  resterait  peut-être  à  jamais  caché?  Quand  la  fin 
est  si  louable,  faut-il  être  si  scrupuleux  sur  les  moyens?....  Donc  nos 
associés  pratiquent  leurs  statuts  en  toute  sûreté  de  conscience.  Cela  va 
si  loin  et  si  bien  qu'ils  ont  enrôlé  des  hommes  de  la  plus  grande  timo- 
réité  religieuse;  on  dit  même  des  abbés.  Un  trait  va  vous  faire  con- 
naître cette  nouvelle  propagande.  Uu  soir  qu'entre  la  poire  et  le  fromage, 
les  esprits,  grâce  au  pétillant  Champagne,  étaient  bien  disposés,  un  homme 
très-religieux,  —  on  dit  même  un  abbé,  —  fit  tomber  la  conversation 
sur  un  coassocié,  poète  distingué  et  surtout  excellent  catholique  :  il  ap- 
puya fortement  sur  ce  dernier  mot;  —  on  le  conçoit,  la  religion  étant  assez 
bienvenue  dans  le  grand  monde!  —  Puis,  pour  confirmer  ses  dires,  ce 

(1)  Voir  la  précédente  livraison,  p.  "3. 


—  410  — 

bon  frère  ajouta  avec  toute  l'onction  possible  :  «  il  est  si  bon  catholique 
qu'il  va  épouser  une  protestante  pour  la  convertir.  »  —  Elle  est  riche? 
demanda  tout  bonnement  un  des  convives.  —  Ohl  très-riche.  —  Fort 
bien  !  ce  sera  alors  une  conversion  de  rentes.  On  rit  d'un  rire  inextin- 
guible et  l'on  doute  que  Vinitié  ait  fait  part  à  sa  société  de  sa  petite  mé- 
saventure. 


Les  journaux  religieux.  —  En  parcourant  ce  grand  nombre  de  journaux 
religieux  qui  pullulent  à  Paris,  l'honnête  lecteur,  qui  ne  sait  pas  comme 
tout  se  passe,  ne  peut  se  rendre  compte  des  mille  pensées  qui  l'assaillent. 
Ces  journaux-là.  se  demande-t-il,  sont-ils  vraiment  religieux?  Ceux  qui 
les  écrivent,  sont-ils  religieux  eux-mêmes?  Sont-ils  surtout  des  hommes 
d'église?....  Fichtre!  voilà  quelque  chose,  qui  n'est  guère  catholique, 
apostolique  et  romain,  et  dans  un  journal  qui  se  dit  tout  dévoué  au 
Saint-Siège!....  Et  dans  cette  autre  feuille,  qui,  certainement,  ne  doit 
pas  mentir  à  son  titre  de  Vérité,  cet  abbé  X  me  fait  pourtant  l'effet  d'un 
drôle  d'abbé  ! . .  Enfin,  voici  F  Univei^s  religieux. . .  peste  !  comme  il  se  pose 
en  matamore  vis-à-vis  de  sa  sœur  la  Voix  de  l'Eglise,  qu'il  n'ose  pas  nom- 
mer pourtant  !  Est-ce  qu'il  y  aurait  de  la  jalousie  de  métier  dans  une  âme 
rehgieuse?...  Mon  Dieu!  mon  Dieu!  comment  éclaircir  tous  ces  mystères? 

Je  viens  vous  aider,  cher  lecteur,  écoutez-moi  :  on  s'intitule  journal 
religieux  ;  on  fait  de  la  polémique  religieuse  comme  l'on  fait  des  romans- 
feuilletons,  pour  piper  le  public  et  ses  écus...  et  puis  on  s'en  moque (<). 
Avec  une  pareille  conscience,  on  aurait  bonne  grâce  à  s'inquiéter  si  l'on 
parle  bien  ou  mal  des  choses  qu'on  n'a  jamais  étudiées!  On  s'ingénie  uni- 
quement à  faire  du  bruit,  c'est-à-dire  ce  qu'il  faut  pour  réveiller  l'atten- 
tion et  les  abonnements...  des  dupes.  Enfin,  on  a  garde  de  rougir  en 
usurpant  des  titres  apocryphes  :  car  si  l'on  n'est  pas  prêtre,  on  est  abbé, 
par  cela  seul  qu'on  peut  l'atTicher  impunément,  ou  que  l'on  a  passé  quel- 
ques jours  au  séminaire.  Et  tenez  !  cet  abbé  X  qui  vous  faisait  tout  à 
l'heure  hocher  la  tête,  me  rappelle  ce  quiproquo  d'une  bonne  dame,  la- 
quelle disait  un  jour  à  M.  Labey  de  Pompières,  député  libéral,  sous  la 

restauration  :  «  Mon  vénérable  abbé,  vous  défendez  là  —  Pardon, 

madame,  je  ne  suis  abbé  que  de  cœur,  »  répondit  celui-ci,  quand  il 
aperçut  cette  dame  se  troubler  en  entendant  des  marmots  crier  :  papa  ! 
papa  !..  Eh  bien,  mon  cher,  notre  abbé  X  est  dans  le  même  cas,  et  qui 
sait  combien  d'autres!  Ainsi,  tenez-vous  pour  averti  sur  tous  ces  points. 

Quant  aux  querelles  intestines  entre  journaux  religieux ,  vous  en  pres- 
sentez les  raisons  :  1°  on  est  frère  jusqu'à  la  bourse,  —  ainsi  l'entendent 
certaines  gens;  —  2»  c'est  qu'il  ne  suffît  pas  pour  être  frères  de  se  cou- 
vrir du  même  nom  de  famille,  il  faut  que  le  même  sang  coule  dans  les 
veines.  Ceci  vous  explique  pourquoi,  à  l'occasion,  je  crois,  d'une  péti- 
tion en  faveur  de  l'augmentation  du  traitement  ecclésiastique  adressée 

(1)  Voir  h  ce  sujet  la  lettre  que  M.  l'abbé  Cœur  a  publiée  récemment. 


-_  m  _ 

aux  Chambres  par  la  Voix  de  f Eglise,  l'Univers  religieux,  qui  se  vante 
d'être  d'extraction  laïque,  n'a  pu  fraterniser  avec  sa  sœur,  la  Voix  de 
l'Eglise,  qui  est,  elle,  de  la  race  sacerdotale.  Aussi,  voyez  comme  dans 
sa  i  h  livraison  elle  le  fait  sentir  à  son  frère...  — Fichtre!  on  dirait 
qu'elle  parle  en  maître!  je  ne  m'en  étonne  pas;  cela  doit  être  :  naturel- 
lement des  prêtres,  comme  ses  rédacteurs,  blanchis  dans  le  ministère 
des  paroisses,  comprennent  bien  mieux  les  affaires  ecclésiastiques  que 
nous  autres  laïques.  Ma  foi!  V Univers  religieux,  tout  religieux  qu'il  se 
dise,  ne  doit  pas  en  remontrer  à  son  curé,  et  je...  —  un  moment,  s'il 
A'ous  plaît,  lisez  ce  petit  compliment  de  la  Démocratie  pacifique  à  son  con- 
frère V Univers  : 

«  Trois  prêtres,  MM.  Mathieu,  André  et  Gouchoud  ont  envoyé  à  la 
Chambre  une  pétition  par  laquelle  ils  demandent  que  le  traitement  des 
desservants  soit  porté  de  900  fr.  à  \  ,200. 

«  Dans  une  lettre  a  V  Univers,  ces  Messieurs  présentent  leur  demande 
«  comme  un  grand  acheminement  vers  la  suppression  du  casuel  «  que 
désirent  pour  mille  raisons  tous  les  bons  esprits.  » 

«  Toujours  malveillant  pour  les  réclamations  du  clergé  inférieur  , 
V Univers  déclare  que  la  convenance  de  cette  suppression  est  encore  à 
examiner  pour  lui. 

«  Nous  n'avons  pas  besoin  de  cette  preuve  nouvelle  pour  savoir  com- 
bien le  journal  pharisien  attache  peu  d'importance  à  la  liberté  du  prêtre 
et  à  la  véritable  dignité  de  l'Eglise.  » 

—  Fichtre!  monsieur,  c'est  du  salé,  et,  si  je  ne  me  trompe,  le  Cha- 
rivari ne  manquerait  pas  de  dire  attrape  !  —  Parfaitement,  mon  cher  ! 
vous  voilà  édîBé  sur  les  journaux  religieux.  Au  revoir. 

VI 

Steeple-chase  à  la  croix  de  Berny.  —  Vous  savez,  ou  si  vous  ne  savez 
pas,  —  chose  bien  pardonnable!  —  ce  que  signifient  ces  mots  anglo- 
français  ,  je  vous  dirai,  bienveillant  lecteur,  qu'on  les  traduit  par  ceux- 
ci  :  course  au  clocher  :  lesquels  à  leur  tour  veulent  dire,  que  nos  gen- 
tlemens  riders,  nos  grands  seigneurs,  prenant  pour  but  un  clocher,  ou 
la  croix  de  Berny  par  exemple,  galopent  à  travers  haies,  ruisseaux, 
fossés,  malgré  chutes  et  culbutes,  pour  se  disputer  le  prix  et  les  honneurs 
de  la  course.  Rien  en  cela  qui  pique  l'intérêt  religieux.  Mais  attendez. 
Le  dernier  steeple-chase  s'est  fait  un  dimanche...  or,  les  Puritains  de  la 
Tamise  pardonnent  bien  à  nos  jeunes  seigneurs  de  prendre  leurs  goûts 
aristocratiques,  mais  ils  ne  leur  pardonnent  point  de  ne  pas  respecter, 
comme  eux,  le  dimanche.  Le  Times  va  jusqu'à  appeler  ce  manque  de 
convenance  religieuse,  la  férocité  française.   11  y  voit  de  quoi  briser  le 

dernier  lien  de  l'entente  cordiale,  si  déjà c'est  très-bien  pour  ces 

messieurs  les  protestants;  mais  nous  autres  Français  catholiques,  qui 
avons  l'humeur  toute  diflérente  de  l'humour  de  nos  voisins,  nous  ne 


—    112  — 

concevons  pas,  comme  eux,  la  férocité  qu'il  y  a  à  goûter  un  plaisir 
permis  le  jour  du  repos,  ni  pourquoi  l'ennui  du  désœuvrement  serait 
agréable  à  Dieu.  £n  parlant  ainsi  il  faut  se  hâter  de  dire,  —  ce  que 
malheureusement  bien  des  Français  sous-entendent, — qu'on  a  rempli 
le  devoir  religieux  prescrit  par  l'Eglise.  Ces  considérations  faites,  nous 
demanderions  à  notre  tour  aux  dévots  du  Times  s'ils  n'ont  pas  été  plus 
féroces  que  nous,  eux,  qui  ont  donné  tant  de  bals  dans  la  semaine  sainte, 
tant  de  raouts  plus  que  confortables,  etc..  Nous  avons  été  du  moins 
plus  indulgents  et  plus  charitables  qu'eux.  A  Bermj  nous  avons  fait  une 
quête  abondante  pour  les  pauvres,  et  le  samedi  saint  nous  avions  prié 
pour  eux  publiquement  dans  nos  temples.  G***. 


EXAMEN  CRITIQUE  DE  L'HISTOIRE  DES  GIRONDEVS  ^i'. 

Ji:CiEME:VT  SUR  I>A  «ORT  DE  EOl'IS  X^l. 


((  La  nation  avait-elle  le  droit  de  ju^ev  k'QaIe}nent  Louis  XVI?  Non  : 
car,  pour  être  juge,  il  faut  être  impartial  et  désintéressé ,  et  la  nation 
n'était  ni  l'une,  ni  l'autre.  Dans  ce  combat  terrible,  mais  nécessaire, 
que  se  livraient,  sous  le  nom  de  révolution,  la  royauté  et  la  liberté  pour 
l'émancipation  et  l'asservissement  des  citoyens,  Louis  XVI  personnifiait 
le  trône,  la  nation  personnifiait  la  liberté.  Ce  n'était  pas  leur  faute, 
c'était  leur  nature.  Les  tentatives  de  transactions  étaient  vaines.  Les  na- 
tures se  combattaient  en  dépit  des  volontés.  Entre  ces  deux  ennemis,  le 
roi  et  le  peuple,  dont  l'un  devait  vouloir  retenir  ,  l'autre  arracher  les 
droits  de  la  nation  ,  il  n'y  avait  d'autre  tribunal  que  le  combat,  d'autre 
juge  que  la  victoire.  » 

M.  de  Sèze  n'avait-il  pas  mieux  caractérisé  cette  monstrueuse  illéga- 
lité, quand  il  s'écriait  :  «  Je  cherche  dans  cette  enceinte  des  juges  ,  et 
je  n'y  trouve  que  des  accusateurs  !  »  Cela  du  moins  part  d'une  grande 
àme,  et  va  droit  au  cœur  de  l'humanité. 

]Mais  la  nation  avait-elle  le  droit  déjuger  son  roi  en  politique  et  en 
équité  par  un  procès  d'Etat  ?  M.  de  Lamartine  répond  : 

"  La  nation,  ayant  en  soi  l'inaliénable  souveraineté  qui  repose  dans 
la  raison,  dans  le  droit  et  dans  la  volonté  de  chacun  des  citoyens  dont  la 
collection  fait  le  peuple,  avait,  certes,  la  faculté  de  modifier  la  forme 
extérieure  de  sa  souveraineté,  déniveler  son  aristocratie,  de  déposséder 
son  Eglise ,  d'abaisser  ou  même  de  supprimer  son  trône  pour  régner 
elle-même  par  ses  propres  magistratures.  Or,  du  moment  que  la  nation 

(1)  Voir  la  précédente  livraison,  p.  83. 


—   H  3  — 

avait  le  droit  de  combattre  et  de  s'affranchir,  elle  avait  le  droit  de  sur- 
veiller et  de  consolider  les  résultats  de  sa  victoire. 

«  Si  donc  Louis  XVI,  roi  trop  récemment  dépossédé  de  la  toute-puis- 
sance ,  roi  à  qui  toute  restitution  du  pouvoir  au  peuple  devait  paraître 
déchéance,  roi  mal  satisfait  de  la  part  de  règne  qui  lui  restait,  aspirant 
à  reconquérir  l'autre  part,  tiraillé  d'un  côté  par  une  assemblée  inquiète 
et  usurpatrice,  tiraillé  de  l'autre  par  une  femme  irritée,  par  une  no- 
blesse humiliée,  par  un  clergé  qui  faisait  intervenir  le  ciel  dans  sa 
cause,  par  une  émigration  implacable,  par  ses  frères  courant  en  son 
nom  par  toute  l'Europe  pour  chercher  des  ennemis  à  la  révolution;  si 
Louis  XVI,  roi,  disons-nous,  paraissait  à  la  nation  une  conspiration 
vivante  contre  sa  liberté  ;  si  la  nation  le  soupçonnait ,  avec  raison ,  de 
trop  regretter  dans  son  âme  le  pouvoir  suprême,  de  faire  trébucher  vo- 
lontairement la  nouvelle  constitution  pour  profiter  de  ses  chutes,  de  con- 
duire la  liberté  dans  des  pièges,  de  se  réjouir  de  l'anarchie,  de  désarmer 
la  patrie,  de  lui  souhaiter  secrètement  des  revers,  de  correspondre  avec 
ses  ennemis  ;  la  nation  avait  le  droit  de  citer  Louis  XVI  jusque  sur  son 
trône,  de  l'en  faire  descendre,  de  l'appeler  à  la  barre  et  de  le  juger  en 
criminel  d'Etat.  Si  la  nation  n'avait  pas  eu  ce  droit ,  le  droit  de  trahir 
impunément  les  peuples  eût  donc  été  dans  la  constitution  nouvelle  une 
des  prérogatives  des  rois  ! 

«  Louis  XVI,  dégradé  de  la  royauté,  désarmé  et  prisonnier,  coupable 
peut-être  dans  la  lettre,  était -il  coupable  dans  l'esprit,  si  l'on  considère 
la  contrainte  morale  et  physique  de  sa  déplorable  situation?  Etait-ce  un 
tyran?  Non.  Un  oppresseur  du  peuple?  Non.  Un  fauteur  de  l'aristocra- 
tie? Non.  Un  ennemi  de  la  liberté?  Non.  Tout  son  règne  protestait^  de- 
puis son  avènement  au  trône ,  de  la  tendance  philosophique  de  son 
esprit  et  des  instincts  populaires  de  son  cœur,  à  prémunir  la  royauté 
contre  les  tenlalions  du  despotisme,  à  faire  monter  les  lois  sur  le  trône, 
à  demander  des  conseils  h  la  nation,  à  faire  régner  par  lui  et  en  lui  les 
droits  et  les  intérêts  du  peuple.  Prince  révolutionnaire  ,  il  avait  appelé 
lui-même  la  révolution  à  son  secours.  Il  avait  voulu  lui  donner  beau- 
coup; elle  avait  voulu  arracher  davantage  :  de  là  la  lutte.  » 

M.  de  Lamartine  a  reçu  une  éducation  chrétienne  ;  mais  il  a  trop  vécu, 
lui  aussi ,  au  milieu  de  cette  atmosphère  du  nèo-voltérianisme  qui  en- 
veloppe une  certaine  portion  de  la  société  française.  Il  a  donc  perdu  le 
sens  et  la  raison  catholiques,  il  n'en  a  conservé  que  les  instincts;  ses  in- 
spirations religieuses-poh tiques  sont  plutôt  les  vagues  souvenirs  des  prin- 
cipes chrétiens  que  ces  principes  eux-mêmes.  Voilà  pourquoi  nous  avons 
dit  plus  haut  que  croyant  fonder  la  pensée  de  ses  Girondins  sur  la  pensée 
philosophique  de  l'Evangile,  il  est  allé  se  heurter  contre  les  écueilsdu 
radicalisme.  Nous  l'avons  dit,  et  la  preuve  se  trouve  dans  ces  lignes  que 
nos  lecteurs  ont  déjà  sans  doute  remarquées  :  «  La  nation  ayant  on  soi 
Tinaliénable  souveraineté.  »  Certes,  jamais  principe  plus  opposé  à  la  doc- 
trine chrétienne  et  à  la  saine  raison  ne  fut  professé  avec  plus  de  morgue 


—  114  — 

philosophique.  En  effet,  Dieu,  ordonnateur  suprême  de  la  société, 
puisqu'il  a  créé  l'homme  pour  vivre  en  communauté  ,  l'isolement  le 
tuant  ou  l'abrutissant ,  a  voulu  nécessairement  que  cette  société  fût, 
comme  tout  ce  qui  sort  de  sa  sagesse ,  soumise  à  l'harmonie  générale  , 
à  l'ordre  établi  dans  l'univers»  Mais  l'ordre  ne  peut  régner  dans  la  so- 
ciété sans  une  autorité  indépendante ,  souveraine ,  à  qui  tout  obéit.  Or 
cette  autorité  souveraine  ayant  été  voulue  par  Dieu  vient  donc  de  lui  ; 
elle  est  donc t/^yme.  Le  rfroiY  de  commander,  qui  s'y  attache,  est  donc  djï'm. 
Et  l'Evangile  sanctionne  ce  droit  par  ces  paroles  :  «  Celui  qui  résiste  au 
pouvoir  résiste  à  l'ordre  de  Dieu.  »  Qui potestati  resistit,  Dei  ordinationi 
rssistit  (Saint  Paul).  Mais,  réplique  M.  de  Lamartine,  admettre  le 
droit  divin  ,  «  c'est  établir  le  despotisme  ,  c'est  faire  de  la  liberté  la  ré- 
volte.... »  Nous  en  demandons  pardon  au  poëte-philosophe,  car  ce  droit 
n'est  point  absolu,  illimité,  comme  celui  de  Dieu  ,  qui  est  seul  Très- 
Haut  ,  tu  solus  altissimus  ;  et  si  le  souverain  violait  l'ordre  ,  ou  le  mode 
d'exister  de  la  société ,  cette  société  se  trouverait  dans  le  cas  de  légitime 
défense  (Voir  le  Clergé  catholique  devant  l'Etat ,  page  153).  Mais  c'est 
encore  ici  que  M.  de  Lamartine  ,  comme  tout  philosophe  radical ,  tombe 
dans  les  plus  déplorables  aberrations.  Ainsi ,  quand  éclate  une  crise 
sociale  ,  comme  la  révolution  de  89  ,  où  le  prince  et  le  peuple  s'accusent 
mutuellement  de  violer  leurs  engagements  réciproques ,  il  n'y  a  plus  d'au- 
tre perspective  que  la  tyrannie  d'un  seul  ou  de  plusieurs ,  l'une  et  l'autre 
partie  étant  juge  dans  sa  cause  ,  et  faisant  prévaloir  son  bon  droit  par 
la  force  brutale.  Triste  et  déplorable  morale  qui  a  un  tel  résultat!  C'est 
pourtant  celle  que  l'histoire  des  Girondins  vient  d'inaugurer  par  le  tableau 
des  torts  respectifs  de  Louis  XVI  et  de  son  peuple  !  !  Et  c'est  avec  une 
telle  doctrine  qu'un  écrivain  se  posant  comme  chrétien  donne  au  peuple 
le  droit  «de  niveler  son  aristocratie,  de  déposséder  son  Clergé,»  de 
censurer  ce  Clergé  qui  faisait  intervenir  le  Ciel  dans  la  cause  du  roi  !  etc. 

Que  dire  donc  de  la  portée  d'un  livre  dont  la  philosophie  est  telle  ?... 
Ah!  nous  comprenons  pourquoi  M.  de  Lamartine  ,  sentant  qu'une  telle 
philosophie  ne  satisferait  pas  les  esprits  qui  raisonnent ,  s'est  appliqué  , 
dans  le  jugement  de  Louis  XVI,  à  invoquer  le  pathétique  de  la  nature 
humaine ,  et  les  conséquences  humanitaires  de  ce  sang  royal  versé  inu- 
tilement ,  entendez-le  : 

«  La  nature  humaine  est  pathétique  ;  la  république  l'oublia  ,  elle 
donna  à  la  royauté  quelque  chose  du  martyre,  à  la  liberté  quelque  chose 
de  la  vengeance.  Elle  prépara  ainsi  une  réaction  contre  la  cause  républi- 
caine ,  et  mit  du  côté  de  la  royauté  la  sensibilité,  l'intérêt,  les  larmes 
d'une  partie  des  peuples.  Qui  peut  nier  que  l'attendrissement  sur  le  sort 
de  Louis  XVI  et  de  sa  famille  n'ait  été  pour  beaucoup  dans  la  recrudes- 
cence de  la  royauté  en  France  quelques  années  après?  Les  causes  per- 
dues ont  des  retours,  dont  il  ne  faut  souvent  chercher  les  motifs  que 
dans  le  sang  des  victimes  immolées  par  la  cause  opposée.  Le  sentiment 
public,  une  fois  ému  d'une  iniquité,  ne  se  repose  que  quand  il  s'est  pour 


—  115  — 

ainsi  dire  absous  par  quelque  réparation  éclatante  et  inattendue.  Il  y  eut 
du  sang  de  Louis  XVI  dans  tous  les  traités  que  les  puissances  de  l'Eu- 
rope passèrent  entre  elles  pour  incriminer  et  étouffer  la  république;  il  y 
eut  du  sang  de  Louis  XVI  dans  l'huile  qui  sacra  Napoléon ,  si  peu  de 
temps  après  les  serments  à  la  liberté  ;  il  y  eut  du  sang  de  Louis  XVI  dans 
l'enthousiasme  monarchique  que  raviva  en  France  le  retour  des  Bour- 
bons à  la  restauration  ;  il  y  en  eut  même  en  1830,  dans  la  répulsion  au 
nom  de  république,  qui  jeta  la  nation  indécise  entre  les  bras  d'une  autre 
dynastie.  Ce  sont  les  républicains  qui  doivent  le  plus  déplorer  ce  sang  , 
car  c'est  sur  leur  cause  qu'il  est  retombé  sans  cesse ,  et  c'est  ce  sang  qui 
leur  a  coûté  la  république  !  » 

Ainsi  le  roi  de  France  ne  devait  pas  monter  sur  l'échafaud  seulement, 
«  puisqu'il  était  plutôt  innocent  que  coupable  :  »  (Louis  XVI  coupable  !) 
«  parce  qu'il  était  un  homme  f/e'^arme...  parce  qu'il  était  l'unique  prince 
de  sa  race  à  qui  il  ne  fût  plus  possible  de  songer  à  régner  »  :  «  parce 
que  la  nature  humaine  est  pathétique  et  que  le  sang  cVunroi  versé  après 
la  défaite  devait   créer  des  antipathies  à  la  république ,   et  mettre  du 

côté  de  la  royauté  les  larmes  (ï\ine  partie  des  peuples »  Ni  le 

principe  national  de  la  légitimité ,  ni  le  principe  politique-chrétien,  qui 
devaient  rendre  cette  tête  si  auguste  et  si  inviolable,  ne  pouvaient  l'em- 
pêcher de  tomber  !  ils  ne  comptent  pour  rien  dans  la  balance  philosophico- 
radicale  !  et  l'on  s'est  trompé  en  attribuant  l'horreur  et  l'indignation  qu'a 
causées  l'assassinat  d'un  roi  à  la  conscience  universelle,  à  l'idée  d'un 
grand  crime  !...  C'est  bon  à  savoir. 

«  Quant  aux  juges,  Dieu  lit  seul  dans  la  conscience  des  individus. 
L'histoire  ne  lit  que  dans  la  conscience  des  partis.  L'intention  seule  fait 
le  crime  ou  l'explication  de  pareils  actes.  Les  uns  votèrent  par  une 
puissante  conviction  de  la  nécessité  de  supprimer  le  signe  de  la  royauté, 
en  abolissant  la  royauté  elle-même;  les  autres  par  un  intrépide  défi  aux 
rois  de  l'Europe ,  qui  ne  les  croiraient  pas  assez  républicains  tant  qu'ils 
n'auraient  pas  supplicié  un  roi  ;  ceux-ci  pour  donner  aux  peuples 
asservis  un  signal  et  un  exemple  qui  leur  communiquassent  l'audace  de 
secouer  la  superstition  des  rois  ;  ceux-là  par  une  ferme  persuasion  des 
trahisons  de  Louis  XVI ,  que  la  presse  et  la  tribune  leur  dépeignaient, 
depuis  le  commencement  de  la  révolution  ,  comme  un  conspirateur  ; 
quelques-uns  par  impatience  des  dangers  de  la  patrie  ;  quelques  autres, 
comme  les  Girondins,  à  regret  et  par  rivalité  d'ambition  ,  à  qui  donne- 
rait le  gage  le  plus  irrécusable  à  la  république  ;  d'autres  par  cet  entraî- 
nement qui  emporte  les  faibles  âmes  dans  le  courant  des  assemblées 
publiques  ;  d'autres  par  cette  lâcheté  qui  surprend  tout  à  coup  le  cœur 
et  qui  fait  abandonner  la  vie  d'autrui  comme  on  abandonne  la  sienne  ; 
un  plus  grand  nombre,  enfin,  votèrent  la  mort  avec  réflexion,  par 
un  fanatisme  stoïque  qui  ne  se  faisait  illusion  ni  sur  l'insuflisance  des 
crimes,  ni  sur  l'.irrégularilé  des  formes,  ni  sur  la  cruauté  de  la  peine, 
ni  même  sur  le  compte  qu'en  demanderait  la  postérité  à  leur  mémoire  , 


—  116  — 

mais  qui  crurent  la  liberté  assez  sainte  pour  juslifier  par  sa  fondation 
ce  qui  manquait  à  la  justice  de  leur  vote  ,  et  assez  implacable  pour  leur 
demander  le  sacrifice  de  leur  propre  pitié  !  » 

C'est  donc  ainsi  que  M.  de  Lamartine  croit  innocenter  les  juges  de 
Louis  XVI!  Il  a  beau  faire  et  beau  dire  ,  le  crime  ne  produira  jamais  la 
vertu.  Sans  doute  ,  il  faut  toujours  faire  la  part  du  temps ,  des  cir- 
constances ,  des  passions  humaines,  mais  un  attentat  qui  blessait  si  pro- 
fondément toutes  les  lois  humaines  et  divines,  qui  a  soulevé  d'horreur 
la  conscience  universelle  ,  ne  pouvait  ne  pas  révolter  la  conscience  pri- 
vée des  Girondins  !  Dans  ce  cas  ,  l'intention  ,  quelle  qu'elle  soit,  n'est 
qu'une  perversité  de  plus  ;  aussi  un  sceau  d'ignominie  rougi  dans  le 
sang  d'un  roi  martyr,  a  été  imprimé  ,  d'une  manière  indélébile  ,  sur 
la  mémoire  de  tous  ceux  qui  osèrent  se  constituer  juges  de  Louis  XVI. 
Ainsi  le  grand  tort ,  selon  nous  ,  qu'on  puisse  adresser  à  M.  de  Lamar- 
tine ,  c'est  d'avoir  fait  des  révolutionnaires  tout  autant  de  bergers  de 
Florian  ,  eux  qui  ont  fini  par  se  dévorer  entre  eux,  Girondins  et  Mo7i- 
tagnards ,  comme  des  antropophages.  La  morale  publique  n'a  donc 
rien  à  gagner  à  la  lecture  du  nouvel  ouvrage  mis  en  quelque  sorte  en 
commandite  de  librairie  ,  comme  l'un  de  ces  mille  romans  de  la  maison 
Dimuis  et  Cie. 

Pour  le  style,  ce  que  nous  avons  assez  cité  peut  en  donner  une  idée. 
Ce  sont  des  phrases  poétiques  habillées  en  prose,  qui  par  le  vaporeux, 
l'inattendu  ,  les  idées  singulières  ,  incohérentes  ,  souvent  mêlées  à  des 
pensées  admirables ,  à  des  sr>ntiments  sublimes  ,  vous  saisissent  d'abord 
et  finissent  par  vous  laisser  dans  un  vague  indéfinissable ,  qui  plaît 
d'abord  et  qui  fatigue  à  la  longue.  C'est  plus  qu'une  histoire ,  et  ce  n'est 
pas  un  poëme.  Au  point  de  vue  de  l'art ,  c'est  de  la  magie  littéraire. 

L'abbé  C***. 


DES  DROITS  ET  DES  DEVOIRS  DE  LA  ROYAUTÉ  CONSTITUTIONNELLE 

DAKS  L'ORDRE  DE  LA  RELIGIOIV; 

Par  M.  l'abbé  Bonnetat(I). 

Supposez  un  homme,  un  citoyen,  à  qui  il  ait  été  donné  d'embrasser, 
par  l'effet  d'une  vue  supérieure ,  les  malheurs  présents  de  sa  patrie 
avec  les  causes  qui  les  ont  produits,  de  mesurer  l'abîme  vers  lequel  se 
précipitent  aveuglément  une  foule  innombrable  d'insensés ,  qui  pour- 
tant sont  ses  frères  ;  que  cet  homme  ait  éprouvé  dans  son  cœur  une  im- 
mense pitié  pour  ce  vertige  universel,  pour  cet  affaissement  prodigieux 
du  monde  moral  ;  que  dans  son  intelligence  la  lumière  se  soit  faite  vive 

(11  Va  vol.  in-8*  de  600  pages;  prix  :  G  fr.  Au  bureau  de  la  Lecture. 


—   117  — 

et  pure  sur  la  nature  des  maux  trop  réels  et  sur  refficacité  des  seuls 
remèdes  possibles  ;  qu'il  ait  senti  frémir  sous  ses  doigts  une  plume  puis- 
sante ,  capable  d'égaler  la  grandeur  des  choses  par  !a  force  du  langage 
et  par  l'énergie  des  traits  la  profondeur  des  pensées  :  je  le  demande,  à 
un  tel  homme  est-il  permis  de  se  taire?  à  quelles  autres  conditions  re- 
connaître la  vocation  du  véritable  écrivain?  et  si  cet  homme  était  un 
chrétien  ,  un  catholique  ,  un  prêtre ,  de  quel  nom  faudrait-il  flétrir  le 
silence  qu'il  voudrait  imposer  à  sa  voix?  Ne  serait-ce  pas  tout  à  la  fois, 
de  sa  part,  oublier  un  devoir,  forfaire  à  sa  conscience,  trahir  une 
mission  divine?  M.  l'abbé  Bonnetat  a  été  fidèle  à  la  sienne. 

Déjà  à  peine  une  année  s'est  écoulée  ,  depuis  que,  déchirant  le  voile 
d'une  prospérité  mensongère  et  d'ailleurs  toute  matérielle,  prospérité  à 
laquelle,  au  moment  même  où  nous  écrivons^  la  disette  et  la  faim  don- 
nent un  si  cruel  démenti,  que  dissipant,  disons-nous,  de  brillantes 
apparences,  M.  Bonnetat  nous  a  montré  la  partie  la  plus  nombreuse  de 
notre  société  ,  le  peuple  des  villes  et  des  campagnes,  les  masses,  en  un 
mot ,  en  proie  à  une  effrayante  dissolution  morale  ;  extinction  complète 
du  sentiment  religieux  ;  par  suite ,  oubli  coupable  des  devoirs  sacrés 
d'époux,  de  père,  de  mère,  d'enfant  :  avidité  insatiable  des  biens  de  la 
terre  ;  indifférence  profonde  pour  les  biens  de  l'âme  ,  dont  l'existence 
même  est  mise  en  doute  par  un  matérialisme  pratique  ;  l'Eglise  aban- 
donnée ,  le  prêtre  insulté  ou  impatiemment  toléré  ;  le  saint  jour  du 
dimanche  profané  par  un  travail  impie  ;  les  mœurs  souillées  dans  la 
jeunesse  et  dans  l'âge  mûr  ,  tels  sont  les  malheurs  dont  l'auteur  a  mis  à 
nu  la  triste  mais  incontestable  réalité.  L'énergie,  la  sainte  indignation 
qui  anime  son  style,  la  vérité  poignante  de  ses  peintures  nous  ont  révélé 
un  observateur  attentif ,  un  habile  écrivain ,  improvisé  ,  en  quelque 
sorte ,  par  ce  besoin  irrésistible  d'épancher  les  sentiments  dont  la  vue 
d'un  mal  immense  oppresse  toute  âme  chrétienne  ;  disons  mieux  :  un 
écrivain  mûri  par  la  méditation  dans  le  silence  et  la  solitude  ,  et  qui,  au 
moment  donné,  devait  se  produire  complet,  achevé  ,  armé ,  pour  ainsi 
dire,  de  toutes  pièces  aux  regards  étonnés  de  ses  concitoyens. 

Aujourd'hui,  quittant  ces  régions  inférieures,  où  le  mal  se  produit 
comme  le  déplorable  effet  d'une  malheureuse  et  trop  puissante  impul- 
sion donnée  d'en  haut ,  l'auteur  a  transporté  la  lutte  dans  une  arène 
plus  élevée  :  là  ,  avec  l'arme  d'une  logique,  dont  la  puissance  grandit 
selon  les  besoins  de  la  circonstance  ,  il  prend  corps  à  corps,  en  quelque 
sorte,  les  causes  de  notre  triste  situation,  et  les  force  à  accuser  leurs 
fatales  conséquences.  Puis  ,  de  ce  même  coup  d'œil,  dont  la  ferme  assu- 
rance a  sondé  la  plaie,  il  indique  l'unique  voie  de  salut,  il  enseigne  la 
dernière  manœuvre  qui  puisse  arracher  le  navire  au  gouffre  déjà  béant 
pour  l'engloutir,  et  le  conduire  au  port ,  où,  désormais  à  l'abri  des  tem- 
pêtes, il  pourra  réparer  ses  avaries,  rajeunir  ses  flancs  épuisés,  et  se 
mettre  en  état  d'affronter  avec  honneur,  pendant  bien  des  années 
encore ,  les  coups  épouvantables  des  vents  déchaînés  et  les  fureurs  d'une 
mer  en  courroux. 


—   M  8  — 

Des  droits  et  des  devoirs  de  la  )^oyauté  constitutionnelle  dans  l'ordre 
de  la  religion ,  tel  est  le  titre  du  nouvel  ouvrage  dont  nous  voulons  en- 
tretenir nos  lecteurs.  Un  tel  sujet,  qui  ne  le  voit  tout  de  suite  ?  touche  à 
toutes  les  questions  les  plus  importantes  de  notre  ordre  social.  Cette  asser- 
tion sera  mise  en  évidence  par  un  aperçu  général  que  nous  empruntons 
à  l'auteur  lui-même. 

«  Est-il  des  questions  plus  intéressantes  et  plus  dignes  de  fixer  Tatten- 
«  lion  que  celles  qui  révèlent  la  nature,  la  perversité,  Thypocrisie  des 
«  anarchistes  et  des  impies  ;  que  celles  qui  déjouent  leurs  projets  crimi- 
«  nels  et  insensés  ;  que  celles  qui,  par  la  comparaison  de  deux  doctrines 
«  mortellement  ennemies ,  le  ycdlicanisme  et  la  souveraineté  du  peuple , 
«  que  professent  à  la  fois  ces  hommes  sans  pudeur.,  les  mettent  dans 
«  l'impossibilité  d'abuser  plus  longtemps  de  la  crédulité  des  ignorants  et 
«  des  simples  ;  que  des  questions  enfin  qui  touchent  à  la  base  fondamen- 
>f  taie  des  empires  ;  qui  régularisent  notre  gouvernement  issu  d'une  ré- 
«  volution  ;  qui  mettent  une  couronne  à  la  place  de  ce  bandeau,  souillé 
«  de  boue  et  de  sang,  dont  les  révolutionnaires  voudraient  ceindre  le 
«  front  auguste  de  la  royauté;  qui  déterminent  d'une  manière  précise 
«  les  rapports  entre  l'Eglise  et  l'Etat  ;  qui  détruisent  une  foule  de  pré- 
«  jugés,  de  sophismes  captieux  et  de  mauvais  vouloirs  ;  qui  dégagent 
«  l'action  de  la  royauté  de  toutes  les  entraves  au  moyen  desquelles  les 
«  soi-disant  libéraux  voudraient  la  faire  servir  au  mal  ;  qui  rendent  à 
«  l'Eglise  sa  liberté  et  l'affranchissent  du  joug  illégitime  des  Chambres 
«  qu'elles  dépouillent  du  droit  de  s'immiscer  dans  les  affaires  de  son 
f<  gouvernement  intérieur? 

«  Les  ennemis  de  l'Eglise,  qui  seront  toujours  ceux  de  l'Etat,  nenégli- 
«  gent  rien  pour  renverser  le  trône  et  l'autel.  Semer  la  corruption,  alfai- 
«  blir  l'autorité  ,  déshonorer  la  France,  ruiner  nos  institutions,  voilà  le 
a  but  de  leurs  efforts  et  de  leur  activité.  Leur  opposition  violente  à  la 
«  liberté  de  l'enseignement,  leur  opiniâtreté  à  neutraliser  le  progrès  de 
«  l'élément  religieux  ;  leurs  désolantes  théories  en  politique  et  en  philo- 
«  Sophie,  attestent  hautement  les  forfaits  qu'ils  méditent  et  la  catastrophe 
«  qui  suivrait  le  jour  néfaste  où  la  puissance  leur  serait  donnée. 

«  N'est-il  pas  de  la  dernière  importance  de  les  combattre  et  d'opposer 
«  à  leurs  erreurs  de  salutaires  doctrines?  Ils  repoussent  la  liberté  de 
«  l'enseignement ,  il  faut  donc  leur  apprendre  que  celte  liberté  est  une 
«  conséquence  nécessaire  de  la  liberté  des  cultes,  et  donnera  cette 
«  grande  question  une  solution  en  harmonie  avec  la  nature  et  les  lois  de 
«  notre  société, 

<f  Us  s'opposent  à  ce  que  le  roi  gouverne,  même  en  fait  d'administra- 
«  tien  publique  ;  ils  prétendent  que  toute  action,  que  toute  inOuence  éma- 
«  nani  de  lui  doit  disparaître  de  la  société,  il  faut  donc  leur  dire  ce  que 
«  doit  être  la  royauté  dans  l'ordre  politique  et  civil.  Il  est  bon  qu'ils 
«  sachent,  et  avec  eux  les  hommes  qu'ils  ont  égarés,  que  la  royauté  ne 
«  doit  pas  être  un  fantôme  mais  une  réalité  ;  qu'elle  seule  peut  chez  un 


—  119  — 

«  peuple  procurer  le  bien  général,  et  qu'à  cause  décela  même,  elle  n'est 
ft  point  une  institution  arbitraire  ;  qu'elle  a  reçu  une  mission  divine  qui  ne 
«  saurait  être  déléguée,  et  qu'elle  remplit  des  fonctions  qu'elle  seule  peut 
«  remplir  ;  que  son  action  doit  être  forte ,  énergique,  d'autant  plus  que 
«  son  concours  est  indispensable  au  maintien  de  Tordre,  et  même  à  la 
«  régénération  morale  des  populations  ;  qu'enfin  elle  a  des  droits  absolus 
((  à  exercer  et  des  devoirs  sacrés  à  pratiquer  à  l'égard  des  fonctionnaires 
«  et  même  de  l'armée,  qu'il  est  urgent  de  moraliser  et  de  tirer  de  l'ex- 
«  ception  injurieuse  dans  laquelle  on  l'a  placée ,  quand  on  lui  a  ôté  sa 
«  religion,  son  culte  et  ses  prêtres. 

«  En  présence  d'une  haine  impie  et  de  tant  d'efforts  sacrilèges, 

«  que  pouvions-nous  faire  de  mieux  ,  dans  l'intérêt  de  l'Eglise  et  de  la 
«  civilisation  que  de  montrer  l'extrême  importance  du  catholicisme  pour 
«  la  France?  Nous  l'avons  fait;  nous  avons  prouvé  jusqu'à  l'évidence 
a  que  notre  abaissement,  notre  impuissance  et  les  humiliations  qu'on 
«  nous  a  fait  subir ,  n'ont  point  d'autre  cause  que  notre  indifférence , 
«  notre  éloignement  du  catholicisme ,  qui  lui  seul  peut  nous  relever  aux 
«  yeux  des  nations  étonnées ,  nous  affranchir  du  joug  qui  pèse  sur  nous, 
«  nous  rendre  notre  indépendance  ,  notre  dignité  ,  notre  vertu  ,  notre 
«  gloire;  que  lui  seul  enfin  peut,  dans  les  circonstances  menaçantes  et 
«  terribles  où  nous  nous  trouvons,  nous  sauver  d'une  ruine  certaine, 
«  inévitable.  » 

Entreprendre  d'analyser  un  livre  si  plein  de  choses  que  chaque  mot 
est,  pour  ainsi  dire,  une  idée,  c'est  s'exposer  à  en  amoindrir  la  valeur. 
C'est  pourtant  ce  que,  dans  un  prochain  article,  nous  essaierons  de  faire 
le  moins  mal  qu'il  nous  sera  possible,  heureux  si,  dès  maintenant,  nous 
avons  pu  inspirer  à  nos  lecteurs  le  désir  de  connaître,  par  un  exnmen 
réfléchi  que  rien  ne  saurait  suppléer,  une  œuvre  que  recommande  ce 
double  caractère  d'être  vraie  pour  tous  les  temps,  et  d'intéresser  vive- 
ment par  son  à-propos  et  sa  flagrante  actualité. 


DU  NOUYEAU  PROJET  DE  LOI 

SUR    LA    LIBERTÉ    D'E  NSEI  GNEHIEIVT, 

Présenté  à  la  Chambre  des  députés  par  M.  le  Ministre  de  l'Instruction  publique, 
le  18  avril  1847 , 

Par  M.  l'abbé  Dupanlocp. 

«  Nous  sommes  de  nouveau  à  la  veille  de  grands  débats  :  le  projet  de 
loi  sur  Vimtruction  secondaire^  si  longtemps  réclamé,  est  soumis  enfin , 
en  ce  moment,  aux  délibérations  de  la  Chambre  élective.  La  loi  sur  les 
instituteurs  primaires  faisant  cortège  à  celle-ci,  la  Chambre  des  pairs, 


—   120  — 

saisie  de  son  côté  des  plus  importantes  questions  relatives  à  l'instruction 
supérieure;  l'attention  publique  ranimée  par  tous  ces  graves  prélimi- 
naires de  la  question  générale  de  la  liberté  d'enseignement  :  tout  pro- 
voque la  plus  sérieuse  des  controverses  ,  tout  présage  une  de  ces  luttes 
solennelles,  où  les  défenseurs  de  la  liberté  religieuse  ne  feront  point  défaut 
à  leur  sainte  et  illustre  cause  :  tout  promet  enfin  une  nouvelle  activité  à 
la  chaleur  de  la  polémique.  » 

Ainsi  débute  le  savant  et  habile  publiciste  dans  sa  nouvelle  brochure. 
Puis,  avant  d'aller  plus  loin,  il  s'arrête  de  nouveau  sur  le  caractère 
calme,  pacifique  et  loyal  que  la  polémique  catholique  ne  doit  jamais 
oublier.  L'auteur  aurait  dû  omettre  ce  morceau,  dit  \  Univers,  qui  paraît 
y  voir  la  condamnation  de  sa  propre  méthode  dans  laquelle  il  enlace 
Mgr  de  Langres ,  et  beaucoup  d'autres,  qui  n'ont  que  faire  là.  Quant  à 
nous,  nous  regardons  comme  très-heureuse  l'insistance  de  M.  l'abbé  Du- 
panloup,  sur  le  ton  calme  et  la  loyale  franchise  que  doit  toujours  revêtir  le 
langage  catholique.  Nous  savons  que  la  méthode  de  violence,  introduite 
par  l'école  mennaisienne,  facilite  le  travail,  favorise  l'éloquence;  mais 
nous  savons  aussi  que  cette  éloquence  passionnée  enflamme  plus  qu'elle 
n'éclaire  ,  exalte  plus  qu'elle  ne  convainc  ,  fanatise  plus  qu'elle  ne  satis- 
fait ,  et  quand  elle  n'enflamme  pas  elle  repousse ,  quand  elle  n'exalte 
pas  elle  offense ,  quand  elle  ne  fanatise  pas  elle  irrite.  Elle  est  donc  mau- 
vaise en  elle-même  et  funeste  dans  ses  résultats.  Nous  nous  félicitons 
donc  des  conseils  de  M.  Dupanloup ,  et  nous  sommes  heureux  de  son 
influence.  Si  notre  respectable  confrère  V Univers  daigne  y  réfléchir,  il 
lui  sera  facile  de  s'apercevoir  que  ses  intérêts^  autant  que  ceux  de  la 
sainte  cause  qu'il  défend  si  généreusement,  lui  commandent  la  modéra- 
tion du  langage  et  l'honnêteté  des  procédés. 

Après  un  court  et  sincère  éloge  de  M.  deSalvandy,  l'auteur  entre  en 
matière  en  déclarant  que  sa  tâche  «  se  bornera  à  faire  voir  quel  est 
l'état  nouveau  de  la  question  ;  sur  quelles  choses  il  peut  y  avoir  accord, 
sur  quelles  choses  il  y  a  dissidence  entre  M.  le  ministre  de  l'instruction 
publique  et  nous.  » 

Dans  la  première  partie,  l'auteur  constate  les  points  suivants  :  1°  M.  de 
Salvandy  est  le  premier  qui  ait  donné  à  son  projet  le  nom  qui  convient  à 
la  loi  depuis  si  longtemps  promise  :  Projet  de  loi  sur  la  liberté  d'enseigne- 
ment en  matière  d'instruction  secondaire.  2°  M.  de  Salvandy  a  compris 
l'immense  importance  des  intérêts  religieux  et  politiques  engagés  dans 
le  débat ,  et  il  a  su  donner  à  son  langage  la  gravité  et  l'élévation  con- 
venable à.  la  grandeur  du  sujet.  3°  M.  deSalvandy  rend  d'abord  au 
temps  passé,  à  la  fécondité  puissante  du  principe  chrétien,  un  hom- 
mage élevé,  franc  et  complet.  Dans  la  société  moderne ,  pendant  de  longs 
siècles,  dit  le  ministre,  le  principe  chrétien  a  pourvu  et  a  sufji  à  tout. 
L'Etat  ^■■ENSEIGNAIT  pas.  «  Pourquoi  l'eût-il  fait?  il  voyait  partout  des 
maîtres  et  des  écoles ,  suscités  et  entretenus  par  le  Trésor,  libre  des  lar- 
gesses successives  de  la  foi  et  de  la  charité.  L'instruction  était  presque 


—  121   — 

partout  gratuite,  parce  qu'elle  était  religieuse.  »  L'état  présent,  compa- 
rativement à  cet  état  d'autrefois,  est  un  lamentable  abaissement  inteliec- 
tuel.  4"  M.  de  Salvandy  condamne,  comme  il  convient,  l'effrayant  mono- 
pole de  l'Université.  Un  tel  régime,  A\\r-\\,  n'avait  été  essayé  nulle  part , 
jamais  on  n'avait  vu  cette  main-mise  universelle  de  la  puissance  publique 
sur  les  générations  nouvelles ,  sur  les  méthodes^  sur  les  exercices ,  les  études. 
b°  Les  droits  de  la  famille  proclamés  déjà  par  M.  Guizot,  M.  de  Salvandy 
les  proclame  de  nouveau  avec  force  et  dignité,  a  Dans  l'histoire  du  monde, 
dit-il,  s'offre  à  nous  le  droit  delà  famille  sur  elle-même  consacré  à  toutes 
les  pages  des  annales  et  des  lois  du  peuple  qui  a  soumis  l'ancien  monde 
à  ses  codes  et  qui  en  a  doté  le  monde  moderne.  La  société  chrétienne  ne 
vit  jamais  contester  le  droit  de  la  puissance  paternelle  en  fait  d'éduca- 
tion. »  6°  M.  de  Salvandy  rend  un  hommage  plein  d'impartialité  et  de 
justice,  à  l'Eglise  de  France,  à  l'Episcopat  français,  à  tout  le  Clergé ,  etc. 
7°  M.  de  Salvandy  proclame  les  droits  de  la  liberté  et  les  avantages  de  la 
libre  concurrence  avec  fermeté  et  netteté. 

En  outre,  M.  de  Salvandy  déduit  de  ces  principes  de  justes  conclu- 
sions, il  en  fait  d'équitables  applications  :  1°  il  supprime  le  comité  et  le 
certificat  de  moralité;  2°  il  supprime  le  jury,  l'examen  et  le  certificat  de 
capacité;  3°  il  supprime  également  le  stage  imaginé  par  M.  Thiers; 
4°  il  dispense  du  certificat  d'études  les  sujets  qui  ont  vingt-cinq  ans; 
5°  il  renvoie  en  partie  aux  tribunaux  le  jugement,  les  poursuites,  et 
l'application  des  peines  ;  6°  et  1°  il  ne  donne  pas  de  rétroactivité  à  la 
loi,  et  suppose,  dans  son  article  13,  que  les  institutions  existantes  y  ont 
satisfait;  8°  M.  de  Salvandy  reconnaît  au  père  de  famille  le  droit  de 
présenter  au  baccalauréat  ceux  de  ses  enfants  qu'il  a  fait  élever  dans  les 
écoles  ecclésiastiques  reconnues  par  l'Etat  ;  9''  il  crée  un  grand  conseil  de 
l'instîmction  publique  où  douze  conseillers  libres  nommés  par  le  Roi  se- 
ront en  face  de  trente  membres  du  conseil  de  l'Université.  C'est  l'avor- 
tement  d'une  pensée  généreuse.  M.  l'abbé  Dupanloup  cite  encore  deux 
ou  trois  mesures  dignes  d'un  éloge  assez  modéré,  et  déclare  que  là  s'ar- 
rêtent les  libéralités  du  nouveau  projet,  qu'il  n'a  pu  en  découvrir  d'au- 
tres. 

Il  arrive  donc  à  la  seconde  partie  de  son  travail.  Cette  seconde  partie 
n'est  que  le  développement  de  cinq  propositions  qu'il  formule  d'abord. 

L  «  Le  nouveau  projet  de  loi  est  incomparablement  moins  libéral  que 
le  projet  de  M.  Guizot,  voté  par  la  Chambre  des  députés,  en  1837.  » 

Car  la  loi  de  M.  Guizot  ne  demandait  :  1°ni  l'exclusion  des  associa- 
tions religieuses;  2"  ni  le  certificat  d'études;  3"  ni  les  grades  pour  les 
professeurs;  4°  ni  les  grades  pour  les  surveillants  et  les  maîtres  d'études; 
5°  ni  même  un  seul  licencié  par  établissement  ;  6"  elle  abolit  la  distinction 
entre  les  chefs  d'institution  et  les  maîtres  de  pension  ; 

Tandis  que  le  nouveau  projet  statue  toutes  les  exigences  contraires. 

II.  «  Le  nouveau  projet  de  loi  anéantit  toutes  les  libertés  d'enseigne- 
ment dont  on  jouissait  de  fait  sous  le  régime  du  monopole.  » 


—  122  — 

Il  enlève  la  liberté  d'avoir  des  maîtres,  des  surveillants  et  des  répé- 
titeurs non  bacheliers  ; 

Il  enlève  aux  établissements  de  plein  exercice  la  liberté  de  n'avoir  que 
deux  licenciés ,  ou  un  seul ,  ou  même  point  ; 

11  enlève  la  liberté  de  se  servir  des  livres  élémentaires  et  des  éditions 
qu'on  préférait  ; 

Il  enlève  la  liberté  de  toucher  à  la  distribution  de  l'édifice ,  de  pu- 
blier des  prospectus ,  de  modifier  le  programme  des  études  ,  et  de 
recevoir  ses  parents  ; 

Il  enlève  à  tous  les  sujets  la  liberté  de  changer  de  position  ; 

Il  enlève  aux  communes  la  liberté  de  subventionner  une  maison  par- 
ticulière.... 

III.  Par  contre  ,  «  le  nouveau  projet  conserve  les  restrictions  et  les 
entraves  les  plus  exhorbitantes  de  l'ancien  monopole.  »  Le  certificat 
d'études  exigé  pour  être  admis  à  jouir  des  bienfaits  de  cette  servitude 
est  une  tyrannie  sans  nom. 

IV.  ce  Le  nouveau  projet  prépare  l'anéantissement  des  institutions  de 
plein  exercice  actuellement  existantes ,  et  rend,  pour  l'avenir,  l'exis- 
tence de  tous  les  établissements  libres  à  peu  près  impossible.  »  Car, 

\°  L'on  exige  que  tous  les  professeurs  ,  surveillants  et  répétiteurs  de 
tous  les  établissements  d'instruction  secondaire  soient  au  moins  pourvus 
du  grade  de  bachelier  es  lettres  ;  or  cela  est  matériellement  impossible  ; 

2°  On  exige  que  les  établissements  de  plein  exercice  aient  trois  ou 
quatre  licenciés  es  lettres  ou  es  sciences.  Or,  avec  tous  ses  moyens  , 
l'Université  n'a  pu  faire,  en  un  demi-siècle,  ce  qu'on  exige  des  établis- 
sements libres  en  quelques  années.  Il  y  a  là  une  impossibilité  radicale , 
une  iniquité  criante. 

3"  On  exige  le  double  baccalauréat  es  lettres  et  es  sciences  mathéma- 
tiques ou  physiques  pour  tous  les  chefs  de  simple  institution.  Les  chefs 
d'institution  de  plein  exercice  sont  tenus  de  justifier,  en  outre,  de  la  li- 
cence es  lettres ,  du  baccalauréat  es  sciences.  Or,  1°  par  là  on  demande 
au  chef  d'institution  ce  qu'on  n'a  jamais  demandé  aux  proviseurs  des 
collèges  royaux  ;  2°  la  plupart  des  collèges  seront  fermés  si  l'on  exige  le 
double  diplôme  ;  3°  il  y  a  disproportion  incroyable  entre  les  exigences 
et  les  garanties.  C'est  là  une  énormité. 

4**  Enfin,  la  dépendance  nécessaire  où  l'on  place  les  chefs  d'institutions 
privées,  devant  les  professeurs  et  les  plus  simples  surveillants,  par  la 
condition  rigoureusement  imposée  des  grades  de  licenciés  et  de  bache- 
liers ,  les  énormes  sacrifices  d'argent  auxquels  on  les  assujettit  pour  se 
procurer  et  pour  conserver  ces  auxiliaires  privilégiés  et  indispensables  ; 
les  difficultés  naissant  de  la  forte  position  que  des  hommes  ainsi  placés 
ont  prise  contre  ceux  qui  les  emploient ,  tout  cela  ajoute  aux  chances 
périlleuses  que  courent  ceux  qui  dirigent  les  établissements  particuliers, 
et  que  ne  courent  jamais  les  établissements  de  l'Etat.  Tout  cela  forme 
une  accablante  réunion  d'impossibilités,  sous  lesquelles  doivent  fatale- 


—  123  — 

ment  succomber  les  essais  ,  quels  qu'ils   soient  ,   de  l'enseignement 
libre. 

«  Pour  moi,  je  le  déclare,  je  ne  connais  pas  en  France  un  seul  indi- 
vidu, laïque  ou  ecclésiastique,  quelle  que  soit  sa  fortune,  son  talent,  sa 
vertu,  sa  capacité  pour  l'enseignement,  qui,  seul  et  abandonné  à  son  ac- 
tion personnelle,  puisse  subir  les  exigences  de  la  loi  nouvelle...  w 

V.  «  Le  nouveau  projet  de  loi  blesse  au  cœur  le  principe  même  de  la 
Liberté  d'enseignement,  en  instituant  l'Université  juge  et  arbitre  de  ses 
concurrents.  »  Car, 

\°  L'Université  demeure  en  immense  majorité,  trente  contre  douze, 
dans  le  grand  conseil  ; 

2'^  Les  recteurs  de  l'Université  inter\iennent  perpétuellement  entre 
les  établissements  libres  et  le  ministre; 

3°  Les  inspecteurs  seront  encore  des  agents  universitaires; 

4°  Les  examens  du  baccalauréat  seront  encore  faits  uniquement  par 
les  professeurs  de  l'Université; 

5°  Enfin  le  nouveau  projet  supplée  au  jury,  à  l'examen  et  au  diplôme 
de  capacité,  par  des  grades  élevés,  très-nombreux,  très-difïïciles  à  obte- 
nir ;  et  ces  grades,  il  statue  que  l'Université  seule  les  donnera. 

«  Ainsi  l'Université  continuera  à  régir,  à  inspecter,  à  examiner,  à  ju- 
ger tous  les  instituteurs  libres,  tous  les  professeurs,  tous  les  surveillants, 
tous  les  répétiteurs,  en  un  mot,  tous  les  établissements  privés,  tous  leurs 
maîtres  et  tous  leurs  élèves,  par  ses  recteurs,  par  ses  inspecteurs,  par  ses 
examinateurs.  Tous,  sans  une  seule  exception,  doivent  passer  par  ses 
mains  à  l'entrée  et  à  l'issue  de  la  carrière.  » 

«  Eh  bien!  je  l'affirme,  cette  disposition  sufiit  pour  qu'il  soit  vrai  de 
dire  que  le  nouveau  projet  de  loi  blesse  au  cœur  la  Liberté  d'enseigne- 
ment. >i  etc. 

Telle  est  donc  la  liberté  qu'on  veut  nous  imposer,  et  telle  est  l'expo- 
sition lumineuse  et  écrasante  qu'en  fait  l'honorable  chanoine  de  la  mé- 
tropole de  Paris.  Quand  on  a  vu  cette  savante  servitude  organisée  pour 
tout  assujettir  au  rationalisme  universitaire,  on  oublie  qu'on  voulait 
louer  un  défenseur  habile  et  puissant ,  tout  disposé  qu'on  est  à  se 
raidir  contre  la  tyrannie  qu'il  nous  a  montrée  flagrante. 

Mais  il  faut  voir  dans  l'auteur  même  l'irréfragable  jinissance  des 
preuves  qu'il  emprunte  toutes  aux  rationalistes  universitaires.  Nous  ne 
craignons  pas  de  l'affirmer,  le  projet  Salvandy  est  mort-né.  La  bro- 
chure de  M.  Dupanloup  doit ,  à  elle  seule  ,  le  tuer  dans  tous  les  bons 
esprits.  Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  faille  poser  les  armes.  Ce  n'est  là  qu'une 
tour  élevée  de  la  citadelle  du  monopole  ;  à  ses  pieds,  les  servitudes  pul- 
lulent. 

Dans  le  prochain  numéro  nous  rendrons  compte  de  l'écrit  que  vient 
M.  de  Cormenin  :  De  V éducation  et  de  V enseignement  en  matière  d'instruc- 
tion secondaire. 

L'abbé  Mathieu. 


124  — 


Qi  ma  €ntc. 

Douce  compagne  de  ma  vie, 
Echo  de  mon  exil  et  des  vœux  de  mon  cœur , 
Lyre  qui,  tant  de  fois,  dans  l'asile  où  je  prie, 
Versas  dans  mon  âme  ravie 
L'espoir ,  la  joie  et  le  bonheur  ! 

Délaissée  aux  jours  des  tristesses , 
Comme  une  ileur  d'hiver  que  sèchent  les  frimats, 
Je  n'osais  plus,  ô  lyre,  implorer  tes  caresses, 

Ni  dans  mes  joyeuses  ivresses, 

Evoquer  tes  chastes  appas. 

Lorsqu'à  mon  existence  amère , 
Tu  voulais  dérober  les  regrets  du  passé , 
Dans  un  transport  d'amour  où  chantait  ma  prière 

Ta  voix,  comme  une  voix  de  mère, 

Fortifiait  mon  cœur  lassé! 

Pour  parfumer  mes  jours  moins  sombres , 
0  Lyre,  tu  reviens  comme -un  astre  sauveur, 
Eclairer  de  tes  feux  mes  poétiques  nombres 
Et  verser  encor  sur  mes  ombres 
Le  reflet  d'un  nouveau  bonheur. 

Le  Ciel  qui  parle  à  mon  Génie 
Près  d'un  cercueil  funèbre  où  coulèrent  mes  pleurs, 
A  fait  verdir  encor  sur  la  tige  bénie 

La  fleur  de  pudique  harmonie 

Qui  m'inonda  de  ses  douceurs. 

Il  m'appelle,  et  je  viens  encore, 
Au  seuil  du  même  exil,  jeune  et  timide  enfant. 
Essayer  un  accord  sur  l'instrument  sonore. 

Et  chanter  au  Dieu  que  j'adore 

L'hymne  sublime  et  triomphant! 

Puissé-je  un  jour ,  humble  poëte , 
Dans  la  sainte  patrie  où  s'adressent  mes  vœux , 
Te  voir  bénir,  mon  Dieu,  les  chants  de  ma  retraite, 
Et  tresser  autour  de  ma  tête 
Les  fleurs  qui  germent  dans  tes  cieux! 

J,  M.  Détours. 


—  125  — 


€c  fïotn  bc  iHaric. 


Son  nom  seul  n'est-il  pas  un  chant? 

TCRQUEIY. 

Encore  un  hymne,  ô  ma  muse  chérie  ! 
Encore  un  hymne  à  la  Reine  des  Cieux. 
Tes  humbles  chants  consacrés  à  Marie, 
Seront  plus  doux  et  plus  harmonieux. 

Quel  nom  plus  ravissant  fut  jamais  sur  la  terre! 
Moins  joyeux  est  le  son  de  la  cloche  des  bois, 
Quand,  le  soir,  elle  appelle  au  lieu  de  la  prière 

Des  heureux  villageois. 
Moins  douce  est  du  zéphir  l'haleine  printannière. 
Ou  les  chants  que  ma  lyre  exhale  sous  mes  doigts  : 
Du  rossignol  chantant  sur  la  branche  légère. 

Moins  douce  est  la  voix. 

C'est  le  nom  que  l'enfant  au  berceau  balbutie. 
Que  sa  mère  lui  fait  répéter  tous  les  jours; 
Et  que,  dans  le  danger,  la  pieuse  Ilelvétie  (1) 

Appelle  à  son  secours. 
C'est  en  le  célébrant,  ô  divine  Marie! 
Que  s'élève  en  son  vol  le  noble  troubadour, 
Comme  le  jeune  aiglon  sur  son  aile  hardie 

Monte  à  l'astre  du  jour. 

0  source  d'harmonie!  oui,  du  poète  sage 
Quant  ta  céleste  haleine  inspire  tous  les  chants, 
Certain  de  son  triomphe  il  méprise  l'outrage, 

Et  la  fureur  du  temps. 
Et  quand  sur  lui  la  mort  assouvissant  sa  rage 
Viendra  le  retrancher  du  nombre  des  vivants, 
Son  nom  subsistera  comme  après  le  naufrage 

Les  pavillons  flottants. 

(4)  Lors  des  événements  du  Vallais,  en  iSU,  de  Lucerne,  en  1845,  et  de  Fribourg, 
en  4847.  De  temps  immémorial  la  Sainte-Vierge  est  la  patronne  des  Suisses.  En  4531,  les 
catholiques  durent  la  victoire  du  mont  Cabel  a  Notre-Dame-d'Ensidlen;  leur  mot  d'ordre 
était:  Marie,  Mère  de  Dieu.  A  Fribourg  l'autel  de  Notre-Dame-des-Victoires  fut  érigé 
en  1686,  après  la  bataille  de  Vilniergen.  Les  anciens  étendards  Fribourgeois,  ainsi  que 
quelques-uns  des  drapeaux  actuels,  portent  tous  l'image  de  l'Auxiliatrice  des  chrétiens. 


—  126  — 

Encore  un  hymne,  ô  ma  muse  chérie! 
Encore  un  hymne  à  la  Reine  des  Cieux. 
Tes  humbles  chants  consacrés  à  Marie, 
Seront  plus  doux  et  plus  harmonieux! 

Marie  est  ce  fanal,  au  sein  de  la  tourmente, 
Qui  ranime  Fespoir  dans  le  cœur  du  marin, 
Et  le  conduit  joyeux  à  sa  lueur  brillante 

Jusques  au  port  voisin. 
Elle  est  encore  l'espoir  de  la  veuve  indigente, 
La  consolation  de  ce  pauvre  orphelin 
Qui  conserve  son  âme  à  jamais  innocente 

Sous  son  habit  de  lin. 

Elle  est  ce  lis  d'argent  qui  dans  l'humble  bruyère 
Lève  son  front  plus  blanc  que  la  neige  des  monts, 
Et  grandit  doucement,  modeste  et  solitaire, 

Dans  de  riants  vallons. 
C'est  le  palmier  prêtant  son  ombre  salutaire 
Au  voyageur  errant  dans  les  déserts  profonds; 
Cette  douce  rosée  humectant  de  la  terre 

Des  verdoyants  gazons. 

Mais  Marie  est  aussi  mère  de  la  jeunesse, 

Mère  de  l'humble  enfant  qui  lui  donne  son  cœur, 

Et  met  à  la  servir  son  unique  allégresse. 

Son  unique  bonheur. 
Si  nous  voulons  lui  plaire  et  gagner  sa  tendrese, 
Imitons  ses  vertus,  et  surtout  sa  candeur  : 
Son  propice  regard  de  nos  jours  de  détresse 

Calmera  les  douleurs. 

Encore  un  hymne,  ô  ma  muse  chérie  ! 
Encore  un  hymne  à  la  Reine  des  Cieux  : 
Tes  humbles  chants  consacrés  à  Marie, 
Seront  plus  doux  et  plus  harmonieux. 

Un  Helyétien. 


Le  jeune  poëte  chrétien  qui  nous  envoie  de  Fribourg  (Suisse)  cet 
hymne  à  Marie ,  cache  son  nom  sous  le  voile  de  l'anonyme  ;  car  avant 
de  le  décliner,  il  désire  sonder  le  jugement  du  public  à  son  égard.  Cette 
pièce  nous  fait  espérer  qu'il  lui  sera  favorable. 


—  127  — 


Pensées,  maximes,  Réflexions,  morales,  Jugements 
et  Paradoxes, 

RECl'EIlLIS  DE  LA   COSVERSATIOS   DES   CONIEBPORAIXS   ILIDSTRES, 
Par  un  homme  du  monde  (4). 

Les  plus  grandes  infortunes  et  les  plus  grandes  injures  ne  sont  guère 
mortelles  que  pendant  vingt-quatre  heures.  (Désaugiers.) 

La  vérité  est  un  trésor  qu'on  centuple  en  le  prodiguant. 

(L'abbé  de  Boulogne.) 

Les  faux  coui'ages  ne  sont  que  ridicules;  les  fausses  vertus  sont  odieuses. 

(Général  Lamarque.) 

Le  doute,  état  bien  à  plaindre  d'un  esprit  qui  a  la  vue  basse. 

(L'abbé  Guillon,  évêque  de  Maroc.) 

La  vraie  grandeur  d'âme  consiste  à  avoir  le  coui'age  de  ses  principes,  non 
contre  les  autres,  mais  contre  soi-même.  (De  Bonald .) 

L'histoire  forme  une  masse  d'événements  qui  tous  s'entretiennent  ;  on  ne 
saurait  en  supprimer  ou  en  altérer  un  seul,  sans  bouleverser  l'épopée  du 
monde.  Supposez  qu'Alexandre  ne  fût  point  né  ou  n'eût  reçu  de  la  nature 
qu'une  âme  sans  ambition  et  sans  fougue,  il  n'eût  pas  conquis  l'univers  et, 
de  l'absence  de  ce  fait,  seraient  résultées  et  résulteraient  encore  d'autres 
destinées  universelles.  (Augustin  Thierry.) 

Le  pire  état  social  est  celui  où  l'on  en  est  venu  à  disserter,  sans  passion, 
du  vice  et  de  la  vertu.  (DeLabieixnais.) 

Celui  qui  affecte  un  mépris  superbe  de  la  mort  sait  bien  que,  tôt  ou  tard, 
il  ne  peut  lui  échapper,  et  voilà  précisément  ce  qui  diminue  un  peu  son 
héroïsme.  (Le  maréchal  Jourdan.) 

Ce  ne  sont  ni  les  richesses,  ni  les  honneurs,  ni  même  la  naissance  qui 
classent  les  individus,  ce  sont  les  passions.  (Azaïs.) 

Ce  qui  rend  la  vie  souverainement  ennuyeuse,  c'est  que  les  sots  préten- 
dent la  rendre  agréable  à  leur  façon.  (Marchangy.) 

Chez  beaucoup  de  gens  ,   la  gaieté  continue  suppose  l'absence  com- 
plète du  sens  moral.  (  Madrolle.  ) 
(<)  Voir  la  précédente  lïTraison,  p.  92. 


—  128  — 

La  réflexion  est  un  voyage  nocturne  que  fait  notre  esprit  pour  ren- 
contrer une  vérité ,  et  dont  bien  souvent  il  ne  rapporte  qu'une  erreur  et 
une  courbature.  (Xavier  de  Maistre.  ) 

L'expérience  a  beau  nous  prouver  que  nos  passions  nous  rendent  mi- 
sérables ,   ce  sont  toujours  elles  que  nous  invoquons  pour  être  heureux. 

(  Geoffroy.  ) 

Rarement  nous  disons  les  vraies  raisons  de  nos  amours  et  de  nos  haines; 
nous  ne  poussons  guère  la  franchise  que  jusqu'à  l'aveu  de  celles  qui  ne 
peuvent  pas  compromettre  notre  amour-propre.  (Andrieux.  ) 

Si  nous  voulions  bien  chercher  dans  nos  papiers  ,  nous  y  trouverions 
toujours  écrite  d'avance  ,  de  notre  propre  main  ,  la  formule  des  éloges 
qu'on  nous  donne.  (  Tissot.  ) 

Notre  amour-propre  nous  fait  perpétuellement  assister  à  des  comédies 
chimériques,  où  il  nous  semble  naïvement  que  nous  jouous  le  premier 
rôle.  Souvent ,  précisément  à  l'heure  où  pas  âme  qui  vive  ne  songe  à 
nous  ,  nous  croyons  occuper  toutes  les  pensées  et  toutes  les  bouches. 
Vaine  et  misérable  imagination  que  celle-là ,  et  qui  enfle  et  rend  souve- 
rainement malheureux  le  cœur  même  des  plus  philosophes. 

(Vte  d'Arlincourt.) 

'    On  ne  mène  les  gens  du  peuple  que  l'argent  à  la  main. 

(Casimir  Périer.) 

Beaucoup  de  gens  restent  toute  leur  vie  sans  rien  faire  ,  non  parce 
qu'ils  sont  paresseux  ,  mais  parce  qu'ils  ne  savent  jamais  par  quel  bout 
commencer.  (  Arnault  Bacclard.  ) 

Nous  souffrons  quelquefois  qu'on  loue  nos  travaux  outre  mesure  , 
parce  qu'alors  nous  nous  croyons  en  conscience  dispensés  de  nous  mêler 
de  la  besogne.  (  Andriedx.  ) 

A  ne  la  considéi'er  qu'au  point  de  vue  philosophique,  la  confession  ap- 
paraît encore  comme  une  chose  admirable.  Quelle  plus  belle  loi,  même  hu- 
mainement parlant,  que  celle  qui  impose  à  l'homme  de  se  choisir,  dans  un 
sage  au-dessus  des  passions  vulgaires,  un  père,  un  conseiller,  un  ami!  Il 
faut  s'étonner  que  certaines  gens,  sous  prétexte  de  je  ne  sais  quelle  fatale 
liberté  d'esprit  et  qu'elle  misérable  indépendance  de  sentiments,  soient  as- 
sez ignorants  ou  assez  ennemis  de  la  nature  humaine  pour  fonder  une  pa- 
icille  institution.  —  Dans  la  confession  sont  compris  toute  sagesse  et  tout 
amour  de  la  religion  qui  l'a  révélée  à  l'homme  est  évidemment  divine. 

(DeMarcellus.) 

Paris.  —  Imprimerie  catholique  d'A.  SIROU  et  DESQUERS,  rue  des  Noyers,  37. 


LA  LECTURE. 


~=eB- 


VISITES  AU  SALON  DE  1817'^ 
II 

Peinture.  —  Gravure.  —  Vitraux,  etc.  —  Conclusion. 

Au  moment  où  nous  commençons  ce  bulletin  de  notre  deuxième  visite 
au  Salon  ,  l'exposition  de  1847  est  à  toute  extrémité  ;  lorsque  ces  lignes 
se  trouveront  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs,  le  Salon  de  1847  aura  cessé 
d'exister;  ce  sera  un  peu  plus  qu'un  souvenir,  un  peu  moins  qu'un  fait 
historique  ;  car,  çà  et  là ,  dans  les  ateliers  ou  dans  les  boutiques  des 
marchands  de  tableaux ,  on  en  retrouvera  les  éléments  épars ,  mais  il 
ne  sera  plus  donné  à  personne  d'en  reconstituer  l'ensemble  si  étrange 
si  surprenant ,  —  nous  allions  dire  si  monstrueux. — Le  Salon  ne  doit  donc 
plus  figurer  dans  notre  Revue  comme  une  actualité,  mais  nous  devons 
enregistrer,  avec  la  sincérité  la  plus  impartiale,  le  petit  nombre  d'oeuvres 
qui  nous  ont  paru  dignes  d'occuper  une  place  dans  vos  souvenirs  et 
dans  les  nôtres. 

—  Toute  personne  qui  pénètre  pour  la  première  fois  dans  cette  vaste 
place  qui  s'appelle  le  salon  carré,  ou  qui  parcourt  les  deux  rues, 
longues  d'un  kilomètre,  qui  lui  font  suite,  reste  saisie  d'étonnement 
devant  la  prodigieuse  quantité  de  tableaux  différents  de  couleurs,  de 
forme,  de  disposition  et  d'aspect  qui  masquent  de  toutes  parts  les 
murailles  de  cette  immense  enceinte.  En  effet,  ce  n'est  point  un  spec- 
tacle médiocrement  surprenant  que  celui  que  nous  donne  chaque  année 
la  respectable  corporation  de  MM.  les  peintres  artistes  ou  amateurs. 
Qu'on  se  figure ,  cette  année  par  exemple,  deux  mille  tableaux  repré- 
sentant, plus  ou  moins,  celui-ci  une  sainte,  celui-là  un  cheval, 
cet  autre  un  officier  de  la  garde  nationale,  un  buffle^  un  tigre,  un 
paysage,  une  bourgeoise  en  grande  tenue,  un  ^ne ,  la  mer,  des 
pommes  de  terre  frites,  un  incendie,  des  fleurs,  des  pipes  culottées, 
des  lapins,  un  Turc,  des  pendus,  de  la  charcuterie,  et,  —  Dieu  me  par- 
donne! —  jusqu'à  une  omelette  soufflée;  le  tout  verni  à  outrance,  encadré 
dans  les  bordures  les  plus  éclatantes,  les  plus  disparates ,  les  plus  extra- 
vagantes, variant  pour  la  dimension  de  G  pouces  à  30  pieds,  et  placé  péle- 

(1)  Voir  la  précédente  livraison,  p.  97. 

15  MAI   18i7.  4 


—    130  — 

mêle  ,  sans  ordre,  sans  méthode,  sans  système  aucun.  De  cette  confu- 
sion déplorable,  et  inévitable  dans  l'espèce,  il  résulte  nécessairement, 
pour  le  visiteur  novice,  une  sorte  d'ahurissement  vertigineux  qui  lui 
fait  prendre  bien  vite  en  dégoût  ce  pamlœmonium  de  l'art.  Et  pour  nous- 
mêmes,  pauvres  forçats  de  la  critique,  la  tâche  n'est  pas  toujours  facile 
ni  agréable!  C'est  ainsi  que  nous  louvoyons  bien  souvent  pendant  plu- 
sieurs journées  au  travers  de  la  foule  oisive,  ennuyée  et  indifférente  qui 
assiège,  deux  mois  durant,  l'exposition,  sans  pouvoir  rencontrer  tel 
tableau  de  mérite  que  nous  voudrions  juger  en  connaissance  de  cause  , 
tandis  que  notre  mémoire  est  chargée  et  nos  yeux  fatigués  d'une  mul- 
titude de  méchantes  toiles  qui,  par  leur  mérite  négatif,  fixent  l'atten- 
tion des  curieux.  Aussi  ,  avant  de  commencer  notre  dernière  revue, 
nous  voulons  protester  d'avance  contre  tout  oubli  involontaire,  même 
dans  les  limites  restreintes  où  il  nous  convient  de  nous  renfermer.  Pour 
l'agrément  de  notre  travail ,  nous  ne  tiendrons  aucun  compte  des  clas- 
sifications défectueuses  et  incomplètes  du  livret,  et  nous  y  suppléerons 
par  le  caprice  de  notre  promenade. 

Depuis  longtemps ,  la  peinture  religieuse  n'avait  pas  été  aussi  pauvre 
par  la  quantité  et  en  qualité  que  cette  année;  nous  nous  en  félicitons, 
car  nous  voyons  dans  cette  décadence  un  symptôme  évident  de  retour 
vers  les  saines  traditions  de  la  peinture  sacrée ,  c'est-à-dire  de  la  pein- 
ture murale^  la  seule  vraiment  monumentale  et  qui  puisse  concourir 
dignement  à  la  décoration  de  nos  édifices  religieux.  Les  tableaux  reli- 
gieux, peints  sur  toile  et  accrochés  aux  travées  de  nos  églises,  brisent 
les  lignes  de  l'architecture ,  perdent  presque  tous  leurs    principaux 
effets  par  la  mauvaise  direction  du  jour ,  et  s'accordent  souvent  très- 
mal  avec  les  nécessités  liturgiques  du  service  divin;  leur  mobilité  même 
leur  imprime  un  caractère  mesquin  et  provisoire  inconvenant  dans  la 
maison  de  Dieu;  encore  une  fois,  nous  nous  félicitons  donc  sincèrement 
de  l'agonie  de  la  peinture  hiératique  au  Salon;  puisse-t-elle  Tan  pro- 
chain n'y  figurer  plus  que  pour  mémoire  !  —  Dans  cet  anathème  que  nous 
lançons  de  toutes  nos  forces  contre  les  tableaux-meubles,  nous  ne  com- 
prenons point ,  nous  devons  le  dire  ,  ces  représentations  de  saints  ou 
de  sujets  religieux  évidemment  destinés  par  leurs  dimensions  et  leur 
caractère  à  orner  des  chapelles  particuhères  ou  un  oratoire  privé;  ceux-là 
ont  toujours  existé  et  devront  toujours  exister;  Cimabué ,  Le  Giolto, 
Hemling,  Van-Eick,  etc.,  tous  nos  grands  et  chers  artistes  du  moyen 
âge  ne  dédaignèrent  pas  d'en  peindre  et  des  plus  beaux,  et  des  plus  par- 
fiils.  Malheureusement,  de  nos  jours,  où  le  genre  et  la  mode  impriment 
sur  toutes  choses  leurs  blêmes  stygmatcs ,  cette  classe  de  la  peinture 
sacrée  tombe  à  son  tour  dans  le  domaine  de  la  manière  et  de  l'afleterie. 
Nous  en  citerons  comme  preuve,  une  certaine  Mate?'  dolorosu  ,  exposée 
sous  le  n»  964 ,  par  M"'  Latil.  Il  serait  difficile  de  décider  si  ce  buste 
-<'st  plus  affreux  que  ridicule.  —  L'an  dernier ,  M""  Latil  avait  fait  rece- 
voir au  Louvre  un  sujet  sentimen  ^al  assez  burlesque  par  la  composition, 


—  131   — 

mais  au  moins  l'exécution  en  était  supportable  ;  nous  engageons  M™"^  Latil 
à  ne  plus  s'aventurer  dans  la  peinture  des  sujets  sacrés,  puisqu'elle 
profite  si  peu  des  bons  conseils  qu'elle  est  à  même  de  recevoir  de  M.  La- 
til, artiste  plein  de  savoir,  de  goût  et  de  distinction. 

—  A  cette  «  Mater  dolorosa  «  si  agréablement  caricaturée  dans  les 
Guêpes  au  Salon,  nous  opposerons  avec  grand  plaisir  un  très-remar- 
quable saint  François  d'Assise,  exposé  par  M™'=  Anna  Clément,  sous  le 
n°  348.  Cette  œuvre,  consciencieuse  jusque  dans  ses  plus  petits  détails, 
et  remarquable  dans  presque  toutes  ses  parties,  est  assurément  un  des 
meilleurs  tableaux  religieux  de  l'exposition ,  surtout  par  le  sentiment 
qui  a  présidé  à  sa  composition.  C'est  bien  là  l'illustre  fondateur  des 
Frères-Mineurs,  le  saint  et  humble  patriarche  qui,  entre  tous  les  grands 
hommes  du  xiii'=  siècle,  fut  l'un  des  plus  véritablement  grands.  M™'^  Clé- 
ment a  eu  la  sagesse  de  ne  pas  exagérer  la  maigreur  et  la  macération 
du  visage;  la  barbe,  les  cheveux  et  les  mains  sont  propres  sans  être  lé- 
chés; l'expression  de  la  physionomie  est  tendre  et  doucement  enthou- 
siaste. On  croit  entendre  sortir  des  lèvres  du  saint  moine  cette  maxime 
qui  était  sa  prière  habituelle  :  Deus  meus  est  omnia,  paroles  d'un  sens  su- 
blime et  bien  profond  !  En  résumé,  lorsque  nous  aurons  prié  M"""  Clé- 
ment de  se  garder  des  ciels  verdàtres,  et  de  ne  pas  s'attacher  trop  exclusi- 
vement à  reproduire  son  modèle,— ce  cancer  empoisonné  de  la  peinture 
moderne,  —  il  ne  nous  restera  plus  qu'à  l'engager  à  persévérer  dans  la 
manière  ferme,  sévère  et  élevée  qu'elle  a  si  franchement  adoptée  dès  son 
début,  et  qui  lui  procurera  infailliblement,  dans  un  avenir  rapproché, 
les  plus  légitimes  succès. 

—  La  Judith  de  M.  Ziegler  est  infiniment  préférable,  à  notre  avis,  au 
Songe  de  Jacob,  du  même  auteur;  dans  ce  dernier  ouvrage,  la  Bible  est 
traitée  un  peu  à  la  manière  socialiste,  et,  sans  grands  efforts,  on  pour- 
rait attribuer  la  composition  de  ce  sujet  allégorique  à  M.  Papety,  l'ha- 
bile auteur  du  tableau  le  plus  incompréhensible  du  Musée  (le  passé,  le 
PRÉSENT  et  l'avenir).  Si  M.  Ziegler  avait  lu,  dans  toute  la  simplicité  de 
son  cœur,  les  versets  12,  13,  1 4  et  15  du  chapitre  XXVIII  de  la  Genèse, 
et  qu'il  eût  voulu  asservir  son  rare  talent  aux  exigences  textuelles  de  ce 
sujet  sublime,  il  eût  certainement  produit  un  ouvrage  d'un  grand  inté- 
rêt; le  libre  examen  ou,  pour  mieux  dire,  la  libre  interprétation  l'a 
égaré,  et  nous  ne  retrouvons  plus  dans  son  œuvre  le  «  Songe  de  Jacob,  » 
cette  vision  prophétique  si  largement  réalisée  dans  la  suite  des  siècles, 
mais  une  sorte  d'aspiration  pseudo-phalanstérienne  qui  n'offre  d'autre 
intérêt  que  celui  d'une  brillante  et  gracieuse  exécution  :  pour  M.  Zie- 
gler et  ses  amis ,  ce  n'est  pas  assez.  La  Judith  a  essuyé  beaucoup  de 
critiques  injustes  et  irréfléchies,  à  notre  sens  ;  cette  belle  et  noble  femme 
nous  représente  bien  la  femme  forte  de  l'Ecriture,  la  veuve  do  Béthulie, 
celle  dont  la  Bible  dit  ces  majestueuses  paroles  :  «  Elle  esloit  de  fort  beau 
«  regard,  et  lui  avoit  son  mary  laissé  plusieurs  richesses,  et  grande  fa- 
«  mille  et  des  possessions  pleines  de  vacheries  et  des  troupeaux  de 


—   132  — 

«  brebis...  Et  entre  tous  elle  estoit  fort  bien  renommée  parce  que  gran- 
«  dément  elle  craignoit  le  Seigneur,  et  n'y  avoit  aucun  qui  dist  une  mau- 
«  vaise  parole  d'elle.  »  Le  verset  du  chap.  X  du  même  livre  donne  une 
description  détaillée  de  l'ajustement  de  l'héroïque  veuve;  nous  ne  com- 
prenons pas  que  les  artistes  dans  ce  sujet,  comme  dans  tous  les  autres 
sujets  bibliques,  ne  se  bornent  point  à  reproduire  ces  précieux  rensei- 
gnements iconographiques.  —  Il  y  a  toujours  bon  goût  et  sagesse  à 
s'abstraire  devant  l'autorité  de  l'histoire. 

L'Institution  de  la  Papauté,  par  M.  Claudius  Lavergne,  offre  dans  les 
altitudes  du  Christ  et  du  Prince  des  Apôtres  une  certaine  raideur  qui 
accuse  le  modèle  trop  servilement  copié;  nous  devons  dire  cependant 
que  ce  tableau  est  d'une  bonne  couleur,  d'un  dessin  sévère  et  d'une 
convenance  religieuse  très-satisfaisante.  —  La  Dernière  entrevue  de  saint 
Bernard  et  de  sainte  Scholastique,  et  les  Clarisses  priant  auprès  du  cada- 
vre de  saint  François  d'Assise,  sont  des  ouvrages  estimables  et  que  l'on 
aimerait  à  voir  exécutés  sur  un  bon  fond  de  muraille  convenablement 
préparé.  —  Avant  d'en  finir  avec  cette  partie  de  l'exposition,  nous  vou- 
lons signaler  ici,  comme  une  preuve  frappante  de  l'ignorance  de  certains 
artistes  et  de  l'ineptie  du  jury  d'examen,  le  fait  suivant,  qui  pourra  pa- 
raître incroyable  à  ceux  qui  ne  l'ont  point  vu  de  leurs  yeux  :  à  l'une  des 
plus  belles  places  de  la  grande  galerie,  sous  un  jour  magnifique,  on 
voyait  encore,  ces  temps  derniers,  une  Mère  de  Douleur  au  pied  de  la 
croix,  ainsi  désignée  au  livret  :  592,  la  Vierge  ait  pied  de  la  Croix  après 
son  évanouissement,  avec  cette  épigraphe  :  «  Mon  Dieu  !  je  suis  seule  au 
«  monde!  »  Or  ce  tableau,  inspiré  par  un  texte  inconnu,  est  composé  et 
exécuté  d'une  manière  absolument  nouvelle  aussi;  il  appartient  au  Mi- 
nistère de  l'Intérieur,  et  nous  devons  croire  qu'il  est  destiné  à  encombrer 
quelque  pauvre  église  catholique.  —  Il  nous  semble  qu'on  pourrait  em- 
ployer plus  utilement  les  deniers  de  l'État. 

On  doit  remarquer  que  c'est  toujours  le  même  jury  qui  accepte  ces 
bamboches  soi-disant  sérieuses,  et  qui  refuse  les  tableaux  de  M,  Chas- 
seriau  et  les  statues  de  M.  Maindron,  comme  nous  le  dirons  plus  loin. 

—  La  peinture  d'histoire  n'existe  plus  au  Louvre  ;  comme  sa  sœur 
aînée  la  peinture  religieuse  ,  elle  semble  vouloir  reprendre  ses  anti- 
ques allures  et  dédaigner  de  s'étaler  sur  ces  toiles  immenses  qui  la 
protègent  si  mal  contre  les  outrages  du  temps.  Ne  nous  en  plaignons 
pas.  Chaque  année ,  la  peinture  anecdotique ,  ou  plutôt  la  peinture  de 
genre,  se  substitue  plus  victorieusement  à  la  peinture  d'histoire  ;  nos 
appartements  et  nos  cabinets  y  gagnent  beaucoup  ,  et  nos  monuments 
n'y  perdent  guère,  ainsi  que  nous  l'avons  fait  voir  tout  à  l'heure.  Nous 
aimons  les  situations  nettes,  c'est  pourquoi  nous  nous  réjouissons  fina- 
lement de  voir  disparaître  du  domaine  de  l'art  ces  immenses  tableaux- 
meubles  qui  ,  pour  la  plupart,  n'ont  d'autres  avantages  sur  les  toiles 
de  petites  dimensions,  que  de  coûter  à  l'arlislc  beaucoup  plus  de  temps 
et  une  plus  grosse  somme.  En  dehors  de  la  peinture  murale ,  la  seule 


—   133  — 

qui  soit  vraiment  monumentale  et  digne  de  retracer  l'histoire ,  nous  ne 
connaissons  rien  de  plus  convenable  que  la  dimension  moyenne  ,  c'est- 
à-dire  les  figures  de  deux  à  trois  pieds  de  proportion.  C'est  dans  ce  sys- 
tème que  M.  Claudius  Jacquand  a  peint  cette  année  un  excellent  tableau 
représentant  Henriette  de  France  implorant  vainement  du  parlementaire 
Joyce  une  entrevue  dernière  avec  le  roi  Charles  I",  alors  prisonnier  de 
Cromwel.  Cette  scène  douloureuse  est  rendue  avec  une  dignité  parfaite. 
Ce  n'est  ni  tatouillé  ,  ni  tarabiscoté ,  ni  fricassé ,  ni  tripotté  avec  une 
férocité  furieuse.  (  Ceci  est  emprunté  à  l'aimable  vocabulaire  du  premier 
critique  de  ce  temps-ci....  )  C'est  peint  avec  de  belles,  solides  et  brillantes 
couleurs ,  et  dessiné  avec  une  pureté  irréprochable.  Les  angoisses  de  la 
pieuse  et  noble  reine  devant  l'intraitable  et  brutale  indifférence  de  1  offi- 
cier républicain,  produisent  une  situation  toute  remplie  d'émotion  et  de 
pitié,  et  cependant  l'artiste,  avec  ce  rare  génie  d'analyse  et  de  pénétra- 
tion qui  le  distingue  ,  n'a  pas  donné  à  la  figure  du  geôlier  le  caractère 
platement  cruel  d'un  bandit  ;  il  a  senti  et  parfaitement  exprimé  cette 
nuance  de  barbarie  qui  peut ,  chez  un  fanatique ,  résulter  du  sentiment 
du  devoir  et  de  la  conscience  plus  ou  moins  égarée.  Henriette  de  France 
est  certainement  l'un  des  meilleurs  tableaux  de  l'exposition  de  1847; 
c'est  pourquoi  la  grande  critique  n'en  a  point  parlé,  ou  l'a  assez  mal- 
traité. Le  dernier  bijou ,  du  même  auteur,  est  une  touchante  composi- 
tion finement  exécutée  et  d'une  grande  vérité  d'expression.  Nous  ai- 
mons moins  le  Charles-Quint,  qui  a  l'inconvénient  d'être  une  vieille 
redite  d'un  fait  improbable. 

—  M.  Eugène  Delacroix  a  exposé  cette  année  cinq  tableaux  ,  sur  les- 
quels un  seul  nous  a  paru  susceptible  de  critique  ou  de  discussion  ; 
nous  voulons  parler  du  Christ  en  croix  (  459  ).  Quand  on  dispose,  comme 
M.  Delacroix  ,  d'une  armée  de  journalistes  incessamment  prêts  à  chan- 
ter vos  louanges  sur  tous  les  tons,  et  à  pourfendre  sans  miséricorde  tout 
chétif  qui  n'admire  pas  à  deux  genoux  toutes  vos  œuvres,  on  devrait  au 
moins  se  montrer  bon  prince  et  n'imposer  pas  à  la  multitude  l'image 
de  ses  plus  mauvais  rêves  ,  surtout  quand  il  s'agit  de  la  représen- 
tation sacrée  d'un  sujet  divin.  Que  M.  Delacroix  imagine  une  Algérie , 
des  chevaux,  un  ciel  et  des  cavaliers  algériens  impossibles;  qu'il  nous 
donne  un  tas  de  loques  inexplicable  comme  le  type  d'un  corps  de 
garde  d'Orient ,  qu'il  fasse  voguer  une  barque  fantastique  sur  un  océan 
de  marbre  vert,  nous  passerons  au  plus  vite  et  nous  le  laisserons  faire, 
puisque  telle  est  sa  fantaisie;  mais  qu'il  s'attaque  aux  mystères  les  plus 
sacrés  de  la  religion  pour  les  travestir  de  la  façon  la  plus  indécente  , 
c'est  autre  chose  !  C'est  ainsi  que  devant  le  Christ  que  nous  signalons, 
on  hésite  à  croire  que  M.  Delacroix  ait  voulu  traiter  sérieusement  ce 
sujet  sublime.  L'homme  qu'il  a  attaché  à  la  croix  n'est  pas  seulement  un 
criminel  vulgaire,  pour  trouver  une  pareille  physionomie  et  un  corps 
aussi  dégradé  ,  il  faudrait  certainement  choisir  entre  les  plus  vils  scélé- 
rats de  nos  maisons  de  force  ;  la  figure  est  hideuse  d'abrutissement  et 


—  134  — 

de  férocité,  les  accessoires,  le  paysage,  la  foule,  sont  traités  d'une  façon 
aussi  inconvenante  que  vulgaire;  pour  imaginer  un  pareil  tableau  du 
crucifiement,  il  faut  n'avoir  jamais  lu  l'Evangile  ou  n'être  pas  en  état 
de  le  comprendre.  Est-ce  bien  là  une  œuvre  de  l'illustre  peintre  du 
Dante  aux  enfers  ?... 

—  Pour  nous  reposer  de  cette  abominable  fantasmagorie  ,  nous  avons 
besoin  de  vous  parler  d'un  charmant  sujet  peint  avec  le  plus  grand 
charme  par  M.  Guillemin  :  la  Prière  du  soir.  Rien  n'est  plus  gracieux  , 
plus  aimable  et  plus  religieux  que  cette  belle  composition.  On  éprouve 
l'émotion  la  plus  douce  et  la  plus  profonde  devant  ces  pauvres  pay- 
sannes qui  se  sont  prosternées  dans  la  campagne  aux  sous  de  l'Angelus, 
et  qui  prient  avec  ferveur  en  contemplant  les  derniers  rayons  du  soleil 
couchant  qui  s'éteignent  dans  la  brume  de  l'horizon.  Ce  tableau  est  beau- 
coup plus  religieux  que  le  Christ  de  M.  Delacroix. 

—  M.  Hippolyte  Flandrin  a  envoyé  au  Salon  un  Napoléon  législateur, 
qui  a  justement  excité  la  surprise  de  tout  le  monde.  On  ne  s'explique  pas 
comment  l'habile  auteur  de  la  décoration  de  Saint-Germain-des-Prés  , 
et  de  tant  d'admirables  tableaux,  a  pu  composer,  dessiner  et  peindre  cet 
étrange  bonhomme.  Nous  plaignons  sincèrement  le  conseil  d'Etat  d'être 
obliiré  de  recevoir  ce  fantasque  mannequin  dans  la  grande  salle  de  ses 
séances.  Nous  aimons  de  toutes  nos  forces  le  grand  talent  de  M.  Flandrin, 
et  nous  sommes  heureux  de  trouver  dans  ses  peintures  murales  une 
éloquente  réponse  aux  criailleries  de  ses  ennemis ,  si  légitimement  sus- 
citées par  ce  Napoléon  étrange. 

—  La  mort  de  Jeanne  Seijmour,  de  M.  Deveria,  nous  a  fait  regretter, 
malgré  ses  qualités  évidentes  ,  la  première  manière  de  cet  artiste. 
M.  Deveria  fut  l'un  des  premiers  et  l'un  des  plus  ardents  promoteurs 
de  l'école  archéologique  moderne  ;  ses  nombreuses  études  sur  le  moyen 
aee  contribuèrent  puissamment  à  ramener  l'attention  et  le  goût  public 
sur  l'art  de  cette  grande  époque.  A  cette  heure  ,  M.  Deveria  est  devenu 
mi  peintre  sensualiste  et  mignard ,  avec  lequel  nous  n'avons  plus 
à  compter  ;  nous  lui  accorderons  volontiers  qu'il  est  resté  un  puissant 
et  habile  coloriste  ,  ce  qui  est  peu  de  chose  à  notre  goût.  On  tient  peu 
de  compte  de  son  bel  organe  et  de  sa  rigoureuse  rhétorique  à  un  orateur 
froid  flasque  et  loquace.  Nous  devons  dire  cependant  que  la  mort  de 
.Jeanne  Seymour  ,  en  tant  que  tableau  de  genre,  est  encore  un  morceau 
remarquable  à  plus  d'un  titre  ;  seulement,  à  cause  de  ses  dimensions 
colossales,  il  se  refuse  à  pénétrer  dans  les  maisons  bourgeoises  aux- 
quelles il  convient  par  ses  qualités  et  par  ses  défauts. 

—  Sixte-Quint  bénissant  les  Marais-Pontins,  de  M.  Rodolphe  Lhemann, 
exprime  très-heureusement  cette  scène  mémorable  consignée  dans  toutes 
les  histoires  de  l'illustre  vigneron  de  Montalte.  Sixle-Quint  avait  fait 
dessécher  une  grande  partie  des  Marais-Pontins;  il  se  rendit  dans  les 
montanes  volsqucs,  vers  un  point  où  se  trouve  un  rocher  connu  en- 
core de  nos  jours ,  en  Italie ,  sous  le  nom  de  Hocher  du  Pape ,  et  de  là , 


—  U5  — 

dominant  un  horizon  immense,  il  consacra,  en  présence  de  toute  la  cour 
papale  et  des  nombreuses  populations  du  pays  ,  par  une  bénédiction 
solennelle ,  l'œuvre  impérissable  qu'il  avait  osé  entreprendre  et  qu'il 
venait  d'achever  glorieusement.  Ce  tableau  ,  largement  conçu  et  gran- 
dement exécuté  ,  est  plein  d'intérêt.  On  pourrait  y  désirer  une  couleur 
plus  juste  et  plus  éclatante  ;  mais  tel  qu'il  est ,  nous  souhaitons  de  le 
voir  reproduit  par  la  gravure ,  ou  au  moins  par  une  bonne  lithographie. 

—  M.  Henri  Lehmann.  voué  sans  réserve  à  la  décoration  picturale  de 
la  chapelle  des  Jeunes  Aveugles,  a  envoyé  ,  —  on  peut  le  dire,  —  sii 
carte  au  Musée;  le  portrait  du  célèbre  pianiste  Frantz  Litz  est  certai- 
nement, sous  le  rapport  de  la  finesse  et  de  la  pureté  du  dessin,  le 
meilleur  portrait  du  Salon.  Cependant,  pour  l'intérêt  désintéressé  que 
nous  portons  à  la  santé  de  l'illustre  musicien,  nous  espérons  que  ce  por- 
trait n'est  point  ressemblant De  l'avis  général,  c'est  l'image  parfaite 

de  la  phtysie  pulmonaire  au  troisième  degré,  personnifiée  sous  la  forme 
humaine. 

—  M.  Robert  Fleury,  le  peintre  ordinaire  et  mélodramatique  des  tor- 
tionnaires de  l'inquisition,  nous  a  exhibé  cette  année  un  Galilée  parjure 
et  bancal,  — deux  injures  gratuites  à  la  mémoire  physique  et  morale  de 
l'illustre  astronome.  D'après  M.  Robert  Fleury,  le  savant  Florentin,  après 
avoir  rétracté,  devant  le  tribunal  du  saint  office,  son  opinion  sur  la  rota- 
tion de  la  terre ,  se  serait  écrié  ,  séance  tenante  ,  en  frappant  du  pied  le 
plancher,  comme  un  bambin  en  colère  :  «  Cependant  elle  se  meut  1  »  — • 
Et  pur  si  muove  !  —  Tout  cela  est  passablement  innocent  en  soi-même, 
malgré  la  naïveté  un  peu  forcée  de  l'anecdote,  et  nous  ne  nous  en  serions 
guère  mis  en  peine ,  si  nous  ne  devions,  en  conscience,  rappeler  à  M.  Ro- 
bert Fleury  que  Galilée  lui-même  se  loue  franchement,  dans  sa  corres- 
pondance ,  des  soins  honorables  et  des  témoignages  de  respect  et  d'amitié 
qu'il  reçut ,  pendant  sa  douce  captivité ,  du  Pape  et  des  Cardinaux. 
Bailly.  qui  n'était  pas  tendre  à  l'endroit  du  saint  office  et  de  l'Eglise  en 
général ,   expose  admirablement ,  dans  son  Histoire  de  f  Astronomie  mo- 
derne j  le  fait  de  la  condamnation  de  Galilée.  Tous  les  gens  un  peu  in- 
struits n'ignorent  pas  enfin  que  ce  savant  ne  fut  jamais  traité  en  pri- 
sonnier par  Urbain  VIII  ;  qu'il  eut  pour  prison  préventive  le  palais  de 
l'ambassadeur  de  Toscane;  qu'après  sa  condamnation,  ou  plutôt  après 
la  condamnation  de  ses  doctrines  théologiques  au  sujet  de  la  cosmogra- 
phie, il  habita  librement  le  palais  de  l'archevêque  de  Sienne,  et  ensuite 
la  ville  de  Florence  et  sa  campagne,  qui  lui  furent  attriîuées  pour  pri- 
son. —  Il  y  a  loin ,  —  on  le  voit,  —  de  ces  vérités  a  la  fable  peinte  de 
31.  Fleury,  fable  toute  ornée  de  sbires,  de  geôliers  et  de  sombres  fami- 
liers. M.  Fleury  a  voué  sa  vie  et  son  talent  à  la  propagation  des  chro- 
niques inquisilionnaires  les  plus  drolatiques;  le  public  et  ses  guides,  — 
les  critiques,  —  le  laissent  faire,  sans  mot  dire  ,  ce  cours  d'un  nou\eau 
genre,  et  se  contentent  de  remarquer  que  ses  tableaux  sont  uniformé- 
ment peints  dans  la  gamme  de  tons  qui  s'clcnd  du  soufre  au  marron 


—  136  — 

brûlé;  ce  qui  est  vrai  ,  et  ce  qui  s'explique  ,  sans  doute  ,  par  les  exi- 
gences de  la  couleur  locale.  —  Pour  nous,  nous  ne  saurions  nous  taire 
devant  de  pareilles  énormités.  La  peinture  est  souvent  le  livre  des 
ignorants  ;  il  importe  donc  de  ne  laisser  pas  accréditer  si  bénévolement 
les  plus  gros  mensonges  historiques.  Le  même  artiste ,  mieux  inspiré  , 
quant  au  choix  du  sujet,  dans  Christophe  Colomb  présenté  à  Ferdinand  et 
Isabelle ,  après  son  retour  d'Amérique ,  a  été  plus  heureux  aussi  dans 
l'exécution.  Ce  tableau  est  très-intéressant  sous  plusieurs  rapports  ;  il 
fait  vivement  regretter  que  M.  R.  Fleury  se  soit  consacré  aussi  exclusi- 
vement à  la  falsification  de  l'histoire  qui  l'inspire  si  mal. 

Tout  près  de  oe  malencontreux  tableau  de  Galilée  ,  si  sottement 
commenté  par  la  multitude  ,  les  visiteurs  attentifs  ont  remarqué  un 
très-curieux  tableau  porté  au  livret  sous  ce  titre  :  1349.  Chasse  au 
cerf  dans  Vile  de  Java  ,  par  le  prince  Raden-Salel-Ben-Jagija.  Ce  prince- 
artiste  ,  Indien  de  nation  et  mahométan  de  religion ,  nous  montre ,  sur 
une  vaste  toile,  la  chasse  au  cerf  telle  qu'il  l'a  pratiquée  lui-même  avant 
d'être  venu  s'enfermer  dans  son  hermitage  parisien  de  l'allée  des  Veuves. 
Un  rabatteur  indien,  juché  à  poil  sur  un  buffle  sauvage,  poursuit  la  bète 
à  fond  de  train  ;  sur  le  garrot  de  sa  monstrueuse  monture  ,  il  re- 
tient d'un  bras  vigoureux  le  corps  d'un  cerf  qui  vient  d'être  abattu  , 
et  de  la  main  gauche,  il  lance  sa  zagaie  droit  aux  entrailles  d'un  tigre  de 
grande  espèce  qui  s'est  élancé  à  l'échiné  du  buffle  et  l'a  déchiré  pro- 
fondément. Le  chasseur,  renversé  vigoureusement  sur  ses  reins,  semble 
faire  les  plus  grands  efforts  pour  relever  son  buffle  et  poursuivre  sa 
course ,  si  toutefois  le  rude  joiiteur  aux  dents  afTilées  et  aux  ongles 
d'acier  tranchant  ne  le  renverse  pas  dans  la  jungle ,  sous  l'étreinte 
puissante  de  ses  pattes  énormes  et  souples  comme  des  serpents.  Là  est  la 
cjuestion  !  Le  prince  Raden-Salek-Ben-Jagya ,  en  artiste  consommé  et 
familiarisé  aux  finesses  du  métier,  a  voulu  nous  laisser  sous  le  coup  de 
l'incertitude  et  de  l'anxiété.  C'est  là,  —  pour  le  dire  en  passant ,  —  une 
des  grandes  ressources  de  la  peinture  dramatique  ;  son  tableau  est  si 
réel  dans  toutes  ses  parties  ,  si  chaud  ,  si  emporté  ,  si  solennel ,  qu'il 
s'empare  complètement  du  spectateur.  La  pose  altérée  du  buffle  abattu 
sur  son  large  poitrail,  immobile  et  frémissant  sous  les  morsures  du  tigre, 
la  fixité  terrible  du  chasseur  et  l'effarement  du  tigre  sont  si  bien  rendus 
qu'on  est  tenté  d'attendre  indéfiniment  le  dénouement  de  l'action,  et 
qu'on  ne  le  quitte  point  sans  regret.  Sans  vouloir  prodiguer  légère- 
ment à  cet  artiste-prince,  inconnu  hier  et  célèbre  aujourd'hui,  une 
flatterie  de  mauvais  goût  ,  nous  dirons  que  son  tableau  est  l'un  des 
meilleurs,  sinon  le  meilleur  du  Musée.  Des  critiques  profonds  et  savants 
ont  prétendu  reconnaître  ,  dans  le  léché  de  celte  belle  toile,  les  études 
premières  toutes  hollandaises  du  prince  Raden  ,  cl  l'ont,  à  ces  causes  , 
envoyé  à  l'école  chez  M.  Delacroix  ,  afin  qu'il  y  apprenne  le  secret  tle 
celle  férocité  et  de  cette  sauva<jerie  qui  lui  manquent.  L'illustre  Indien 
doit  éprouver  une  certaine  surprise  de  trouver  si  féroces  cl  si  sauvage 


—   137  — 

ces  pacifiques  critiques  parisiens  ,  qu'il  s'était  sans  doute  figuré  d'hon- 
nêtes écrivains  polis  ,  bien  élevés  et  bienveillants. 

—  A  propos  de  sauvagerie  et  de  férocité,  voici  un  tout  petit  tableau 
historique  fort  singulier  vraiment;  cela  a  une  douzaine  de  pouces  en- 
viron ,  et  figure  au  livret  sous  ce  titre  :  1 193.  Œdipe  détaché  de  Varbre. 
—  Comment  juger  ce  tableau  ,  si  l'on  veut  rester  juste  et  se  faire  com- 
prendre. Autant  vaudrait  critiquer,  au  point  de  vue  esthétique,  un 
paysage  formé  accidentellement  par  les  nuages  ,  les  fantaisies  zoologi- 
ques et  monstrueuses  qui  se  révèlent  à  un  œil  exercé  sur  le  couvercle 
d'une  tabatière  de  buis ,  ou  bien  encore  les  arabesques  tracées  sur  la  vi- 
tre par  les  gelées  de  l'hiver  !  —  Qu'on  se  représente  une  tache  multicolore, 
quelque  chose  comme  une  palette  chargée  sur  laquelle  un  visiteur  dis- 
trait se  serait  assis  une  seconde ,  et  l'on  aura  une  idée  à  peu  près  par- 
faite de  cet  étrange  tableau.  Au  premier  coup  d'oeil,  on  n'y  voit  absolu- 
ment rien,  et  cependant  on  reste  captivé  devant  cette  toile,  par  son  étrau- 
geté  même.  Peu  à  peu  ,  les  groupes  se  forment ,  puis  les  détails 
s'accusent,  et  enfin,  après  dix  minutes  d'investigations,  ou  arrive  à 
reconnaître  la  composition  et  à  se  persuader  que  l'on  a  devant  soi  une 
œuvre  remarquable  et  d'une  rare  puissance;  ce  que,  pour  notre  compte, 
nous  croyons  vrai ,  quoique  cela  ne  soit  point  vraisemblable.  —  Nous 
emprunterons  à  l'un  de  nos  confrères  des  grands  journaux  la  descrip- 
tion textuelle  qu'il  a  donnée  de  ce  tableau  extraordinaire;  lui  seul 
pouvait  écrire  une  description  aussi  juste  d'une  peinture  aussi  étrange. 
«  Cela  est  torché  ,  —  dit-il ,  — avec  une  audace  et  une  furie  incroyables 
«  à  travers  une  pâte  épaisse  comme  du  mortier,  sur  une  toile  râpeuse  et 
«  grenue ,  avec  des  brosses  plus  grosses  que  le  pouce,  et  recouvert  d"ef- 
«  froyables  ombres.  Cependant ,  en  se  penchant  à  droite  et  à  gauche , 
«  en  avançant  et  reculant ,  on  finit  par  trouver  un  jour  à  peu  près  cow- 
«  venable,  et  l'on  démêle  une  espèce  de  grappe  humaine  composée  du 
«  berger  qui  se  courbe  sur  le  tronc  de  l'arbre  pour  détacher  l'enfant 
«  aux  pieds  gonflés,  du  petit  OEdipe  qui  glisse  sur  un  pan  de  linge,  et 
«  de  la  femme  du  berger  qui  tend  les  bras  pour  recevoir  le  marmot.  En 
«  bas,  grouille  dans  l'ombre  quelque  chose  de  noir  que  nous  soupçon- 
«  nons  fort  d'être  un  chien  ,  sans  pourtant  l'affirmer  ;  car  c'est  peut-être 
«  un  rocher  ou  une  racine....  »  Nous  pourrions  prolonger  cette  citation 
et  dire,  avec  notre  ingénieux  confrère,  qu'il  y  a  du  talent  et  un  grand 
talent  sur  ce  truellage  ;  mais  ce  serait  nous  répéter  surabondamment.  Les 
gardiens  de  nuit  du  Louvre  nous  ont  assuré  avoir  surpris  plus  dune  fois, 
en  ces  derniers  temps,  les  ombres  plaintives  et  indignées  des  ci-devants 
peintres  historiques  et  mythologiques ,  au  moment  où  elles  accablaient 
de  leurs  mélancoliques  malédictions  leur  jeune  confrère  posthume  et 
son  œuvre  si  singulière.  Nous  croyons  fermement  à  ces  lugubres  appa- 
ritions ;  un  pareil  tableau  d'histoire  est  capable  de  faire  ressusciter 
d'indignation  toute  l'Académie  royale  de  peinture  depuis  sa  création.  — 
En  résumé  ,  nous  pensons  que  M,  François  Millet ,  avec  sou  talent  in- 


—  138  — 

contestable ,  a  mieux  à  faire  que  d'exercer  la  perspicacité  de  ses  con- 
temporains sur  d'aussi  téméraires  logogriphes. — Heureux  sera  le  pos- 
sesseur ù'OEdipe ,  car  il  aura  un  tableau  unique  au  monde.  — Nous  met- 
tons M.  Millet  au  défi  d'en  exécuter  un  second  pareil  au  premier. 

—  Don  Narcisse  Diaz  de  la  Pena,  quoique  dépassé  cette  année  en  pein- 
ture indéchiffrable  par  M.  Millet  le  nouveau  venu,  mérite  cependant  de 
nous  arrêter  un  instant.  Ce  coloriste  enragé  a  envoyé  au  Salon  dix  toiles 
microscopiques  enduites  des  couleurs  les  plus  fraîches,  les  plus  bril- 
lantes et  les  plus  diverses.  Sur  un  de  ces  tableaux  ,  nous  avons  cru  dis- 
tinguer des  chiens  dans  un  taillis  ;  sur  un  autre  ,  nous  avons  reconnu 
distinctement ,  au  premier  plan ,  des  troncs  de  bouleaux  traités  avec 
une  rare  vérité.  Dans  les  huit  autres,  nous  avons  remarqué  ,  çà  et  là  , 
des  bras  ,  des  jambes ,  des  têtes  et  des  torses  qui  semblaient  quelquefois 
avoir  été  faits  exprès  et  composés  sérieusement;  mais,  tout  à  côté , 
nous  trouvions  des  draperies  et  d'autres  détails  qui  nous  confirmaient, 
par  leur  étrange  tournure,  dans  cette  opinion  où  nous  sommes  depuis 
longtemps  que  M.  Diaz,  par  excès  de  joyeuseté,  s'amuse  à  peindre  les 
tableaux  de  l'Exposition  avec  son  pouce ,  sa  canne ,  son  coude  ou  sa 
cravache.  Nous  supplierons  donc  cet  artiste  de  nous  montrer  au  moins 
une  fois,  dans  un  tableau  fini,  si  véritablement  il  est  peintre  ou  magi- 
cien ,  et  ensuite  nous  pourrons  comprendre  et  peut-être  apprécier  ces 
esquisses  fantastiques  qu'il  offre  annuellement  avec  un  aplomb  inouï  à 
l'admiration  de  cette  partie  du  public  qui  s'extasie  à  tout  propos  devant 
ce  qu'elle  ne  comprend  pas. 

—  M.  Muller,  l'auteur  du  charmant  tableau  exposé  l'an  dernier  sous 
le  nom  de  Pfimavera^  nous  offre  cette  année,  dans  sa  jolie  Ronde  de  7nai  ^ 
un  excellent  sujet  de  comparaison  pour  les  œuvres  si  vantées  de  M.  Diaz. 
Voici  des  gazons,  des  terrains,  des  arbres  et  de  l'eau  qui  sont  pour  tout 
le  monde  ,  et  à  la  première  vue,  des  gazons,  des  terrains,  des  arbres  et 
de  l'eau  ;  voici  des  personnages  revêtus  de  riches  et  brillantes  étoffes 
que  nul  ne  prendra ,  au  premier  abord  ,  pour  des  reptiles  entortillés 
dans  des  défroques  de  théâtre ,  et  cependant ,  tout  cela  est  largement 
dessiné,  largement  peint,  et  nullement  léché,  gratté,  ni  poncé.  Sous  ces 
futaies  l'air  circule,  les  rayons  du  soleil  se  tamisent,  ces  femmes  res- 
pirent, ces  arbres  si  bien  feuilles  frémissent  dans  leurs  plus  minces 
rameaux  sous  l'effort  de  la  brise  tiède  et  parfumée  du  printemps.  Enfin, 
c'est  là  de  la  belle  et  bonne  peinture,  vraie  dans  son  aspect,  expressive 
dans  ses  lignes  et  soignée  jusque  dans  ses  moindres  détails. 

—  Une  cérémonie  dans  l'église  de  Del f  au  xxi"  siècle,  par  Eugène  Isabey, 
est  une  très-curieuse  élude  de  costume,  d'armure  et  d'ameublement 
liturgique  ;  la  Renaissance  est  là  toute  vivante  et  prise  sur  le  fait.  — 
Le  réveil  de  Montaigne,  de  M.  Ilammann,  est  aussi  un  très-curieux 
tableau,  non-seulement  par  le  charmant  sujet  qu'il  représente,  mais 
surtout  à  cause  de  la  science  archéologique  répandue  dans  toute  la  com- 
position. Le  jeune  Michel  de  Montaiene  est  couché  dans  une  vaste  cou- 


—   139  — 

chette  en  chêne  richement  sculptée  et  garnie  de  ses  courtines,  de  ses 
bonnes  grâces  et  de  son  ciel  en  solide  étoffe  de  Lyon.  Les  armes  de  la 
maison  de  Montaigne  sont  incrustées  en  couleur,  selon  l'usage  du  temps, 
au  chevet  supérieur  du  lit  ;  un  prie-dieu  en  chêne  très-refouiilé  et 
quelques  sièges  massifs  complètent  l'ameublement  sévère  de  la  chambre 
du  jeune  seigneur;  les  lambris  nous  offrent  pour  tout  ornement,  pendus 
à  un  clou  ,  un  carquois  ,  un  arc  et  des  flèches,  jouets  innocents  et  mar- 
tials  a  la  fois.  Au  milieu  de  la  chambre,  le  père  de  Montaigne,  accom- 
pagné d'un  musicien,  fait  exécuter  pour  le  réveil  de  son  fils  un  de  ces 
airs  de  plain-chant  qui  résonnent  si  doucement  sur  le  violoncelle  ;  il 
épie  avec  une  certaine  impatience  bénigne  le  réveil  de  l'enfant  ;  celui-ci 
renverse  sa  tête  blonde  en  arrière,  étend  les  bras,  et  semble  encore 
sous  l'empire  de  l'un  de  ces  jolis  rêves  que  l'on  fait  à  dix  ans  —  quand 
on  est  heureux Pour  la  centième  fois,  voici  que  nous  sentons  l'im- 
puissance de  la  description  à  l'endroit  des  objets  d'art  ;  nous  ne  nous 
dissimulons  point  que  nous  ne  vous  donnons  là  qu'une  très-faible  idée 
de  cette  délicieuse  composition. 

—  Les  paysages  de  M.  A.  Leleux,  de  MM.  Corot,  Emile  Lapierre . 
Camille  Roqueplan,  Flandrin  ,  Gaspard  Lacroix,  Watelet,  Blanchard, 
Salzmann  ,  Fiers ,  Jules  André  ,  Hoguet,  Penguilly,  etc.,  nous  arrê- 
teraient longtemps,  si  le  temps  et  l'espace  ne  nous  manquaient  pas  à  la 
fois  ;  mais  nous  devons  nous  hâter  ;  nous  vous  parlerons  donc  seulement 
d^une  fantaisie  singulière  de  M.  Penguilly-Lharidon  ,  que  nous  venons 
de  nommer  en  dernier.  Au  nombre  des  quatre  jolis  ouvrages  exposés 
par  cet  habile  et  laborieux  artiste ^  il  en  est  un  porté  au  livret  sous  ce 
titre  inoffensif  :  «  1 273  :  Paysage  par  un  temps  de  pluie.  »  Voilà  qui  promet 
quelque  chose  comme  une  jolie  vallée  très-agreste  et  toute  inondée  par 
une  de  ces  pluies  abondantes  bénies  du  cultivateur  ,  parce  qu'elles  en- 
graissent la  récolte  sans  ravager  la  terre  et  défoncer  les  chemins  : 
l'herbe  luxuriante  est  rudement  fouettée  par  l'ondée,  le  sable  se  détache 
et  coule  en  flots  écumeux  d'un  pouce  de  hauteur  dans  l'ornière,  les 
grenouilles  sont  en  liesse  ,  des  arbustes  et  des  haies  ruissèlent  d'innom- 
brables perles  de  cristal  ;  enfin,  le  temps  est  pris ,  comme  on  dit  aux 
champs.  —  Mais  point!  détrompez-vous!  M.  Penguilly,  le  capricieux 
artiste  ,  l'ingénieux  peintre  de  la  Bretagne  et  des  Bretons  si  pittoresques, 
ne  voit  pas  la  campagne  d'un  œil  si  pastoral  ;  jugez-en  plutôt  :  \e  paysage 
par  un  temps  de  pluie;  c'est  une  plaine  immense,  boueuse,  toute  sillonnée 
de  fondrières  et  de  petits  monticules  mal  recouverts  d'une  herbe  rare  et 
comme  échevelée  :  un  ciel  bas  et  encombré  de  sombres  nuages  qui  lais- 
sent tomber  de  leurs  déchirures  quelques  rayons  gris  et  blafards,  semble 
écraser  ce  site  lugubre  sous  ses  étreintes  électriques.  Sur  une  bande 
pâle  qui  cercle  l'horizon  ,  se  détachent  une  multitude  de  gibets  suffisam- 
ment garnis  de  pendus  sur  lesquels  des  légions  de  corbeaux  viennent  pico- 
rer tout  en  volant  et  tournoyant  à  tire  d'ailes.  Deux  personnages  à  mine 
sinistre,  regardent  philosophiquement  cette  scène  atroce,  et  sur  leurs 


—  140  — 

figures  livides,  on  peut  lire  une  certaine  sympathie  pour  ces  misérables 
charognes  humaines  qui,  de  leur  vivant,  furent  sans  doute  leurs  compa- 
gnons. Ne  voilà-t-il  pas  un  effet  de  pluie  un  peu  bien  compliqué,  et  ne 
pensez-vous  pas  qu'il  y  a  loin  d'une  pareille  gentillesse  aux  mignonnes 
et  gracieuses  bergeries  inspirées  à  MM.  les  paysagistes  du  siècle  dernier 
par  cette  jolie  pastorale  , 

Il  pleut,  il  pleut,  bergère, 

Presse  tes  blancs  moutons, 


échappée  à  la  plume  de  l'aimable  Fabre  d'Eglantine  de  féroce  mémoire. 
Quoi  qu'il  en  soit,  le  paysage  par  un  temps  de  pluie  —  et  de  pendaison  — 
est  une  œuvre  excellente,  égale,  sinon  supérieure  au  Mendiant  et  au 
Tripot  da  même  auteur,  deux  tableaux  merveilleux  d'expression,  de 
couleur  et  d'exécution. 

—  Le  portrait  du  révérend  Père  Lacordaire  ,  par  M.  Jaumot  de  Lyon, 
est  de  la  plus  grande  ressemblance  ;  l'illustre  dominicain  est  représenté 
assis  sur  un  tertre  agreste  du  Dauphiné,  et  dans  l'attitude  de  la  prière 
contemplative;  un  robuste  rejeton  saillant  du  tronc  d'un  vieux  chènc 
dépouillé  par  les  orages,  s'avance  au-dessus  de  la  tète  du  R.  P.,  et  sym- 
bolyse  parfaitement  l'éloquence,  si  forte,  si  populaire  et  si  providentielle 
de  ce  grand  homme  suscité  de  Dieu  pour  faire  chérir  aux  gens  de  cœur 
le  christianisme  et  la  liberté,  ces  deux  sauvegardes  de  l'humanité. 

—  Depuis  quelques  années,  on  trouve  au  Louvre  un  très-grand  nom- 
bre de  ces  jolis  portraits  en  pied  ,  hauts  de  six  à  douze  pouces,  mis  ;i 
la  mode  par  M.  Duval-le-Camus;  M"'  Anaïs  Chirat  traite  ce  genre  avec 
une  rare  supériorité  ,  et  parmi  les  rivaux  que  lui  créent  ses  succès  dans 
cette  spécialité,  nous  devons  dire  qu'il  n'en  est  qu'un  très-petit  nombre  qui 
aient  approché  de  la  perfection  qu'elle  a  atteint  dans  le  portrait  de  ma- 
dame th....  Ce  petit  portrait  est  un  chef-d'œuvre  de  goût,  et  oti're 
toutes  les  qualités  d'un  charmant  tableau. 

M.  Auguste  Ledoux,  dans  son  Credo,  exécuté  sur  vélin  en  douze  ma- 
gnifiques mignatures,  à  l'imitation  des  meilleurs  manuscrits  du  xnr'  et 
du  xiY^  siècle;  M.  Victor  Petit,  dans  son  beau  dessin  archéologique  du 
château  de  Chàteaudun;  M.  Léon  Gaucherel,  avec  sa  sévère  planche  de 
la  cathédrale  de  Chartres,  si  précieusement  gravée,  ont  bien  mérité, 
non-seulement  de  l'art,  mais  encore  de  la  science.  Nous  espérons,  en 
leaips  et  lieu,  leur  rendre  toute  la  justice  que  méritent  leurs  travaux  si 
importants  et  si  consciencieux. 

Nous  sommes  contraints  de  laisser  sciemment,  pour  mémoire,  un  bon 
nombre  d'œuvres  remarquables  dans  la  peinture,  le  dessin,  la  gravure 
et  l'architeclure.  Dans  celte  dernière  classe  de  l'Exposition,  nous  voulons 
au  moins  nommer  les  beaux  dessins  du  château  de  Pierrefonds  et  de  la 
cathédrale  de  Rouen,  dus  à  l'habile  M.  Aymar  Verdier.  —  En  visitant 
la  sculpture,  nous  avons  commis  un  oubli  impardonnable,  que  nous  ré- 
parerons aujourd'hui,  autant  qu'il  est  en  notre  pouvoir  de  le  faire.  Nous 


—    !41    — 

voulons  parler  de  ce  charmant  groupe  en  marbre  blanc,  exposé  par 
M.  Paul  Rouillard,  sous  ce  titre  :  Enfant,  Chèvre  et  Chevrau.  et  admiré 
de  tous  les  connaisseurs  pendant  le  peu  de  temps  qu'il  est  resté  au  Lou- 
vre. M.  Rouillard  est  un  très-jeune  sculpteur,  laborieux  et  instruit,  qui  ne 
manquerait  pas  d'avoir  à  cette  heure  une  belle  réputation,  s'il  voulait 
battre  la  caisse  autour  de  ses  œuvres  excellentes,  comme  font  la  plupart 
de  ses  confrères.  Mais  c'est  un  artiste  des  anciens  jours,  plus  soucieux 
de  son  art  que  de  ses  succès  dans  le  monde.  Néanmoins,  nous  pouvons 
dire  qu'il  n'échappera  pas  à  la  juste  renommée  qui  l'attend,  et  qui  déjà 
s'est  emparé  de  ses  beaux  groupes  d'animaux.  Dieu  merci,  il  existe  en- 
core, de  nos  jours,  de  véritables  amis  des  arts  qui  ne  craignent  pas  de 
venir  chercher,  dans  le  secret  de  leur  atelier,  les  artistes  habiles,  con- 
sciencieux et  modestes.  L'Enfant,  la  Chèvre  et  le  Chevrau  sont  exécutés 
avec  cette  fermeté  et  cette  hardiesse  soutenue  qui  caractérisent  les  plus 
beaux  groupes  des  meilleurs  jours  de  la  Renaissance. 

—  Nous  regrettons  beaucoup  de  ne  pouvoir  stygmatiser,  comme  ils  le 
méritent,  les  affreux  vitraux  de  la  manufacture  royale  de  Sèvres,  mais 
nous  espérons  bien  y  revenir  dans  l'article  rétrospectif  et  spécial  que 
nous  publierons  prochainement  dans  cetle  Revue,  sur  la  partie  archéo- 
logique de  l'Exposition.  Cette  matière  est  féconde  et  d'un  intérêt  général, 
surtout  pour  ceux  de  nos  lecteurs  qui  ont  charge  de  paroisses,  soit  comme 
pasteur,  soit  comme  fabriciens.  Sans  plus  tarder  nous  allons  nous  occu- 
per de  trois  tableaux  que  nous  avons  gardés  à  dessein  pour  la  fin  de  no- 
tre dernière  visite,  parce  qu'ils  nous  offriront  ensemble  un  utile  moyen 
de  conclusion  générale  sur  l'Exposition  de  1847. 

—  Ces  tableaux  sont  :  Les  Romains  de  la  décadence,  de  M.  Couture.  — 
Les  Moines  caloyers  du  mont  Athos,  de  M.  Papety  ;  et,  pour  finir,  une  Lec- 
ture au  Théâtre-Français  par  Andrieux ,  de  M.  Heim,  académicien  et 
membre  influent  du  jury  de  l'Exposition. 

—  Les  Romains  de  la  décadence  paraissent  avoir  été  inspirés  à  M.  Cou- 
ture par  ce  vers  célèbre  de  Ju vénal  : 

« sœi-ior  armis,  » 

«  Luxiiria  incubuit,  victumque  ulciscitur  orbcm.  » 

Nous  ne  devons  point  nous  permettre  de  décrire  ce  tableau  dans  «  la 
Lecture.  »  C'est  une  orgie  effrénée  où  figurent  une  quarantaine  d'indi- 
vidus, mâles  et  femelles,  les  plus  vils,  les  plus  abjects,  les  plus  abrutis 
par  la  débauche.  Cela  se  passe  sous  un  portique  d'une  magnifique  ar- 
chitecture, où  se  voient  les  statues  des  plus  grands  hommes  de  Rome 
antique.  Ces  prétendus  Romains  offrent,  en  réalité,  aux  amateurs  du 
genre,  les  portraits  admirablement  exécutés  des  modèles  les  plus  connus 
et  les  plus  recherchés  dans  les  ateliers  de  Paris.  Un  d'entre  eux,  jeune 
faubourien,  à  la  mine  narquoise,  à  la  peau  rude  et  crasseuse,  regarde 
d'un  air  hébété,  abasourdi  et  inquiet  la  scène  étrange  qui  se  passe 
sous  ses  yeux.  Ce  jeune  drôle,  assis  fort  témérairement  sur  l'angle  d'une 
corniche  de  marbre,  semble  éprouver  un  vif  plaisir  à  balancer  au  nez 


—   142  — 

des  honnêtes  bourgeois  une  paire  de  jambes  qui  réclament,  depuis  long- 
temps sans  doute,  les  bienfaits  du  bain  à  quatre  sols.  A  l'autre  extrémité 
de  celte  toile,  qui  n'a  pas  moins  de  25  pieds,  au  premier  plan,  on  re- 
marque deux  hommes  à  la  physionomie  vulgaire  et  passablement  fa- 
rouche, drapés  du  manteau  du  philosophe,  et  qui  paraissent  éprouver 
plus  d'étonnement  que  de  douleur  à  la  vue  des  excès  dégoûtants  des  fils 
dégénérés  de  Brutus.  Au  deuxième  plan,  toujours  à  droite,  une  sorte  de 
vaurien  eflQanqué  sest  accroché  à  une  colonne  et  présente,  en  ricanant, 
une  coupe  remplie  de  vin  à  la  statue  de  Caton.  Voilà  les  seuls  épisodes 
de  cette  immense  composition  ;  pour  les  groupes  principaux,  nous  de- 
vons seulement  dire  qu'ils  sont  peints  avec  une  rare  habileté  et  un  cy- 
nisme révoltant...  De  superbes  amphores,  de  somptueuses  draperies,  les 
bronzes  les  plus  beaux  et  les  orfèvreries  les  plus  splendides  sont  prodi- 
guésau  travers  de  cette  multitude  grouillante,  désordonnée  et  pantelante. 
Ces  accessoires,   ainsi  que  la  superbe  architecture  corinthienne,  sont 
merveilleusement  composés  et  dessinés;  à  peine  trouve-t-on,  cà  et  là, 
quelques  minces  hérésies  archéologiques.  11  y  a  telle  guirlande  de  fleui'S 
qui,  à  elle  seule,  formerait  un  délicieux  tableau.  En  résumé,  les  Romaùis 
de  la  décadence^  par  leurs  dimensions  gigantesques  et  par  le  style  qu'on 
s'est  efforcé  d'y  mettre,  prétendent  à  la  qualité  de  sujet  historique.  Se  po- 
sant à  cette  hauteur,  M.  Couture  a  le  droit  d'être  jugé  sérieusement,  sé- 
vèrement même,  et  c'est  pour  le  critique  un  devoir  d'apprécier  son  œu- 
vre en  dehors  de  toutes  considérations  d'école,  ou  de  convenance  dans  le 
choix  du  sujet.  Les  désordres  les  plus  déplorables  d'un  grand  homme 
ou  d'un  grand  peuple,  conservent  toujours  quelque  chose  d'élevé,  et  ne 
sauraient  descendre  jusqu'aux  allures  triviales  de  la  populace  ;  les  Ro- 
mains de  la  décadence,  les  familiers  des  Empereurs  étaient  après  tout  les 
fils  des  plus  illustres  familles  consulaires  ou  sénatoriales.  Vaincus  par 
l'infâme  politique  des  tyrans  qui  régnaient  despotiquement  sur   eux 
comme  sur  la  plèbe,  ces  hommes  que  flétrit  Juvénal,  et  dont  le  christia- 
nisme a  fait  justice,  étaient  les  descendants  des  Scipions  et  des  Paul 
Emile;  avilis  par  la  débauche,  abrutis  par  la  plus  servile  obéissance  aux 
caprices  du  maître,  ils  avaient  au  moins  conservé  cet  indestructible  ca- 
chet de  la  race  qui  peut  s'altérer,  mais  qui  ne  peut  se  perdre.  Les  Ro- 
mains de  la  décadence,  traités  par  David,  eussent  été  évidemment  des  re- 
présentations conventionnelles,  des  types  allégoriques  plutôt  que  des  réa- 
lités; inspirés  par  l'étude  de  modèles  de  choix,  ils  eussent  été  purifiés 
au  creuset  de  la  noble  imagination  du  grand  artiste.  En  les  voyant,  un 
honnête  homme  aurait  pleuré  sur  Rome  dégénérée  et  n'eût  point  dé- 
tourné la  tête  avec  dégoût;  ils  auraient  ennuyé  la  multitude,  nous-même 
peut-être,  blasé  par  les  excès  de  la  peinture  matérialiste,  nous  les  eus- 
sions sans  doute  trouvé  froids  et  par  trop  idéals;  mais,  en  définitive,  ils 
eussent  élevé  l'esprit  du  spectateur  et  ne  seraient  point  un  sujet  de  dé- 
lices pour  cette  foule  libertine  et  niaise  qui  s'extasie  devant  la  forme, 
surtout  si  elle  est  voluptueuse,  et  qui  ne  se  préoccupe  point  de  l'idée, 


—   143  — 

de  l'utilité,  de  la  portée  enseignante.  —  Au  contraire,  les  Romains  de 
M.  Couture  sont,  à  notre  sens,  d'un  réalisme  servile  déplorable  et  dé- 
pourvus de  tout  cachet  historique.  Ce  sont  d'exacts  portraits  de  mo- 
dèles. Dans  tous  ces  êtres  pollués  par  la  débauche,  on  ne  trouve  point 
les  signes  de  cette  décadence  qui  est  comme  la  transition  du  mal  au  bien, 
d'une  vie  vertueuse  à  une  existence  crapuleuse.  Ces  Romains-là  exis- 
taient sous  la  République  comme  sous  les  Empereurs;  à  cette  heure,  ils 
existent  encore  à  Rome,  à  Naples,  à  Paris,  à  Londres,  à  Madrid,  enfin 
dans  toutes  les  plus  odieuses  sentines  de  tous  les  grands  centres  de  civi- 
lisation; moins  ou  plus  le  costume,  ils  infestaient  le  Paris  de  saint  Louis 
comme  celui  de  François  I",  comme  celui  de  Louis  XV.  Ces  hommes-là 
ne  sont  ni  Romains,  ni  Cretois,  ni  Athéniens,  ni  Espagnols,  ni  Alle- 
mands, ce  sont  les  Bohémiens  de  la  plus  sale  luxure,  les  desservants 
cosmopolites  du  sensualisme  le  plus  immonde,  et  voilà  tout.  —  Qu'il 
nous  soit  permis  de  le  répéter,  voilà  où  conduit  infailliblement  l'abus 
déplorable  du  modèle  dans  la  peinture  surtout;  à  un  naturalisme  froi'd 
ou  stupide,  ou  ignoble;  et  souvent  froid,  stupide  et  ignoble  tout  à  la  fois. 
Nourri  des  plus  sévères  études  de  la  nature,  amplement  pourvu  de 
solides  observations  fécondées  par  la  méditation  ,  livré  à  ses  propres 
impressions,  M.  Couture,  avec  son  grand  talent  et  son  esprit  cultivé, 
eût  traité  ce  sujet  scabreux  avec  élévation  et  avec  cette  vérité  conven- 
tionnelle qui  est  la  seule  vérité  possible  dans  les  sujets  concernant  l'anti- 
tiquité  ;  tâtonnant  autour  de  ces  odieux  modèles,  s'imprégnant  malgré  lui 
peut-être  de  leur  esprit  de  machines  vivantes,  il  nous  a  donné  ce  qu'il 
voyait,  ce  qu'il  touchait  :  une  orgie  des  environs  du  Palais-Royal,  moins 
les  costumes  graisseux  et  les  pipes  culottées. 

—  Les  moines  caloijers  dit  mont  Athos  décorant  une  chapelle  du  couvent 
d'Iviron,  viennent  à  propos  appuyer  d'un  exemple  six  fois  séculaire  notre 
opinion,  —  téméraire,  dit-on,  —  sur  les  dangers  du  modèle.  Ce  charmant 
tableau,  fait  d'après  nature,  va  nous  montrer  à  l'œuvre  ces  singuliers 
peintres  grecs  qui,  de  nos  jours,  continuant  les  belles  traditions  du 
moyen  âge,  décorent  d'immenses  fresques  leurs  églises  et  leurs  couvents, 
sans  le  secours  d'aucun  modèle  et  avec  un  outillage  qui  ferait  sourire  de 
pitié  nos  plus  infimes  peintres  d'enseigne.  Pour  de  plus  amples  rensei- 
gnements sur  cette  merveilleuse  école  de  peinture  qui  produit,  chaque 
année,  un  nombre  considérable  de  grands  sujets  sacrés,  nous  renvoyons 
nos  lecteurs  au  Guide  de  la  Peinture,  un  magnifique  livre  pul)lié  l'an 
dernier  par  M.  Didron,  directeur  des  Annales  archéologiques.  Cet  intéres- 
sant traité,  traduit  par  les  soins  d'un  helléniste  distingué  sur  le  manuSr- 
crit  original  qui,  depuis  le  xir  siècle  sert  de  manuel  aux  peintres  de 
l'Athos,  a  été  revu  et  savamment  commenté  par  M.  Didron,  si  bien 
qu'à  cette  heure  il  offre  le  manuel  le  plus  complet  d'iconographie  chré- 
tienne. On  trouve  dans  cet  excellent  livre  les  détails  les  plus  minutieux 
sur  les  procédés  d'exécution  des  peintres  gothiques  et  bysantins  et  l'his- 
toire des  faits  les  plus  intéressants,  concernant  les  arts  d'imitation  en 
général  au  moyen  âge. 


—   144  — 

—  Nous  avons  commencé  ces  bulletins  du  Salon  de  1847  par  un  histo- 
rique des  expositions,  et  nous  sommes  arrivés  à  conclure  des  faits  de  la 
cause  que  Tinstitution  du  Salon  était  en  soi  inutile  aux  progrés  de  l'art 
et  même  souvent  dangereuse  et  hostile  au  maintien  des  plus  indispen- 
sables conditions  de  son  existence  ;  arrivé  à  la  fin  de  notre  tâche,  voici 
que  nous  constatons,  à  la  vue  d'un  seul  tableau,  que  l'exposition,  telle 
qu'elle  est  régie  par  les  règlements  académiques,  est  encore  un  leurre 
tout  plein  de  déboires  et  de  déconvenues  pour  les  artistes  et  pour  le 
public.  Ainsi,  pour  abréger,  nous  remarquerons  seulement  que  parmi 
les  membres  de  ce  jury,  qui  a  repoussé  violemment  à  la  porte  les  œu- 
vres de  Maindron,  de  Chasseriau,  A.  Hesse,  Ottin,  Gayrard  Elschoët  et 
de  vingt  autres  artistes  jugés  et  appréciés  depuis  longtemps,  se  trouve 
un  monsieur  Heim  ,  académicien,  professeur  de  peinture  à  l'Ecole  royale 
des  beaux-arts,  grand-prix  de  1807,  auteur  d'une  multitude  de  tableaux 
justement  ignorés,  tels  que  Ptolémée  Philopator  ;  Thésée  vainqueur  du 
Minotawe,  etc.,  et  en  dernier  lieu  de /a  Lecture  faite  par  Andrieux  dans 
le  foyer  de  la  comédie  française ,  caricature  extra -burlesque  qui  restera 
célèbre,  nous  l'espérons  bien,  dans  les  fastes  du  Salon.  En  vérité,  c'est 
pousser  trop  loin  la  naïveté  que  de  SE  recevoir  de  pareilles  oeuvres, 
quand  on  est  appelé  à  Thonneur  de  juger  souverainement  les  œuvres 
de  ses  confrères  I  Ce  tableau  contient  une  soixantaine  de  figures  qui 
sont  censées  représenter  la  fleur  des  littérateurs  français  de  notre  époque. 
—  Rien  ne  saurait  donner  une  idée  de  la  composition  et  de  l'exécution 
de  cette  charge  indécente!  Nous  défions  M.  Heim  de  nous  montrer,  dans 
les  tableaux  qu'il  a  refusés,  une  seule  toile  aussi  ridicule  qiie  la  sienne, 
ou  seulement  aussi  salement  peinte. 

Il  y  a  soixante  ans,  l'Académie  royale  se  montrait  seule  à  l'exposition 
du  Louvre;  en  fait  et  en  droit  elle  excluait  absolument  du  Salon  tout  objet 
peint,  sculpté  ou  gravé,  qui  n'était  point  l'œuvre  de  l'un  de  ses 
membres  ;  c'était  un  monstrueux  privilège,  mais,  comme  toute  situation 
résultant  d'un  privilège  fixe  officiel  et  consacré,  c'était  une  situation 
nette  et  franche  que  celle  des  artistes  non  admis  à  l'Académie.  —  Au- 
jourd'hui, le  privilège  écrit  et  borné  n'existe  plus  ;  tous  les  artistes  peu- 
vent exposeï-  au  Louvre  ;  seulement  leur  admission  à  cette  faveur,  — 
très-négative,  à  notre  avis,  —  est  subordonnée  au  jugement,  à  l'arbi- 
trage de  bonnes  gens  qui,  avec  le  plus  beau  sang-froid  du  monde,  et 
comme  de  vrais  augures  qu'ils  sont,  jettent  à  la  porte  les  meilleures  œu- 
vres de  leurs  adversaires,  et  accrochent,  sans  rire,  leurs  barbouillages  in- 
formes à  la  place  qu'ils  se  sont  ainsi  réservée  libre. 

Conclusion.  —  En  l'an  de  grâce  1847,  l'institution  du  Salon,  parvenue 
à  la  cent-septième  année  de  son  âge,  excite  Véniulation  des  artistes  en 
excluant  de  ses  domaines,  virtuellement  ou  par  l'aimable  accueil  qu'elle 
leur  ménage,  les  plus  grands  artistes  de  ce  temps-ci,  comme  MM.  Ingres, 
Rudde,  Delaroche,  Gleyre,  Amaury-Duval,   Decamps,   Cabat,  Jules 


Dupré,  etc.,  etc.,  et  en  proposant  comme  modèle  aux  eCforts  des  jeunes 
disciples  de  ces  hommes  éminents,  la  Lecture  au  Théâtre-Français,  de 
M.  Heim,  la  Pieta,  de  M.  Pradier,  l'Eudore  dans  les  catacombes,  de 
M.  Granet,  la  Fille  de  l'auteur,  par  M.  Blonde],  etc.;  toutes  œuvres  sage- 
ment conçues,  et  bellement  mijottées  dans  les  douceurs  des  fauteuils 
que  ces  messieurs  occupent  si  glorieusement  à  TAcadémie  royale  des 
beaux-arts ,  cette  hypocrite  et  détestable  fille  de  la  pédante  Académie 
royale  de  peinture  et  sculpture. 

0  dignes  peintres  du  mont  Athos!  et  vous  tous  grands  artistes 

leurs  devanciers,  qui  avez  bâti,  peint,  sculpté,  ciselé  nos  magnifiques 
et  impérissables  monuments  du  moyen  âge,  de  quelle  pitié  ne  seriez- 
vous  point  saisis  s'il  vous  était  donné  de  parcourir  ce  bazar  du  Louvre, 
et  de  pénétrer  les  secrets  de  tous  ces  faiseurs  qui  l'exploitent  à  leur 
profit? 

Ta  cependant  nous  progressons  !... .  Petit  de  Jllleville. 


PARIS    RELIGIEUX 

ES01J1S§»ES  DE  »<£VR§»[I]. 


YII 

Un  jour  de  grande  fête  religieuse.  —  Le  provincial  catholique,  qui,  pour 
la  première  fois,  verrait  en  un  grand  jour  de  fête  religieuse,  Paris  se 
presser  en  flots  tumultueux  sous  les  portiques  de  nos  temples  se  dirait 
infailliblement  à  lui-même  :  a  La  province  calomnie  la  capitale!  Il  y  a 
«  plus  de  religion  qu'on  ne  le  pense  !  »  Ce  jour  là  î  c'est  vrai.  Car  enfin 
n'y  a-t-il  pas  du  mérite  devant  Dieu,  à  traverser  cette  foule  compacte, 
qui  geint  et  qui  marmotte  des  imprécations  contre  vous  ;  à  se  laisser 
marcher  tant  de  fois  sur  le  pied,  à  recevoir  tant  de  coups  de  coude,  tant 
d'horions  et  tant  de  gourmades?..  C'est  ce  qu'a  dû  mettre  sur  ses 
tablettes  un  de  mes  amis,  habitant  de  Paris  depuis  seulement  quelques 
dimanches;  bon  catholique  du  reste.  Comme  il  est  d'un  embonpoint 
assez  prononcé  ,  lorsqu'il  s'agit  de  fendre  la  foule,  il  est  un  peu  gênant 
pour  les  voisins  et  pour  les  voisines.  Un  jour  donc  de  grande  fête,  que 
pour  arriver  jusqu'à  sa  place  à  l'église,  il  poussait  à  droite  et  à  gauche, 
il  entend  à  ses  côtés  une  vieille  commère  marmotter  entre  ses  dents,  — 
sans  doute  en  forme  de  prière:  —  «  Quand  on  est  si  gros,  on  ferait  mieux 
de  rester  chez  soi,  ou  du  moins  d'arriver  plus  tôt.  »  Mon  ami,  qui  se  trou- 
vait à  la  fin  impatienté  d'entendre  toujours  à  peu  près  le  même  compli- 
ment, répond  néanmoins  de  sa  voix  la  plus  douce  :  «  Pardon,  Madame, 

(1)  Voir  la  livraison  du  15  avril,  p.  109. 


—  146  — 

je  n"ai  pas  l'habitude  de  voir  ici  taiit  de  monde.  y>  —  II  appuya  sur  tant  de 
monde  en  regardant  la  bonne  commère,  —  et  il  ajouta  :  «  Pour  qu'à 
l'avenir  je  vous  dérange  moins,  yjrter  Dieu  que  je  maigrisse.  »  Paris  est 
poli  et  religieux. 

VIII 

Une  ency clique  librario-pastor aie.  —  On  peut  connaître  lepuff,  mais  on 
ignore  jusqu'où  l'industrie  mercantile  peut  se  porter.  La  lettre  d'un  de 
nos  correspondants  pourra  en  donner  l'idée.  La  couleur  de  cette  lettre 
se  marie  d'ailleurs  trop  bien  avec  la  couleur  de  nos  articles  Paris  religieux. 
pour  que  nous  en  privions  nos  lecteurs.  Il  y  a  aussi  un  petit  enseignement 
pour  les  acheteurs  de  livres,  qui  n'est  pas  à  dédaigner.  Et  la  Lecture  a 
promis  de  signaler  tout  ce  qui  serait  de  contrebande  en  librairie. 

«  Je  reçus,  il  y  a  quelques  jours,  —  c'est  le  correspondant  qui  parle, 

—  un  imprimé  de  huit  pages  compactes  grand  in-4°.  J'ai  grande  défiance, 

—  et  pour  cause,  —  de  ces  sortes  d'envois,  mais  celui-ci  portait  en  tête  : 
Toile,  lege.  C'était  du  nouveau,  je  m'y  laissai  prendre.  Je  lus  : 

A  tous  les  membres  du  clergé  catholique. 
«  Oh  !  oh  !  me  dis-je,  ai-je  bien  fait  d'avoir  lu!  Une  espèce  d'ency- 
clique librario-pastorale  1  et  si  je  ne  me  trompe,  en  voici  bien  la  formule 
consacrée  et  le  ton  éminemment  religieux  : 

Vénérables  Pères  et  chers  confrères. 

«  Ce  n^estpas  sans  appréhension  que  nous  venons  vous  demander  le  sacri- 
fice de  quelques  instants,  —  c'est  un  saint  !  —  à  vous  dont  les  heures  doivent 
être  consacrées  à  une  occupation  utile.  —  Il  n'y  a  évidemment  qu'un  saint 
qui  puisse  parler  ainsi.  —  Mais  une  pensée  7ious  soutient^  c'est  qu'à  mesure 
que  vous  avancerez  vous  reconnaîtrez  l'importance  de  notre  œuvi^e.  — 
A  coup  sur  quelque  grande  fondation  de  charité  I  —  et  l'emploi  chrétien 
que  vous  aurez  fait  du  temps.  —  Saint  homme,  très-saint  homme  !  —  // 
s^ agit  ici  d^ autre  chose  que  d'un  prospectus  ordinaire.  —  Je  le  crois  bien  ! 
Veuillez  vous  en  convaincre  enlisant  ces  pages  tout  entières.  Je  ne  pus  aller 
plus  loin,  j'en  avais  comme  le  vertige  :  jamais,  du  grand  jamais  je  n'a- 
vais lu  d^eiicy clique  librario-pastorale,  je  ne  savais  qu'en  penser  et  qu'en 
dire  :  un  libraire  prêtre  au  moins  !  et  qui  parle  ainsi  !  c'est  comme  je  le 

disais  tout  à  l'heure,  un  grand  saint,  ou  un  grand mon  Dieu!  mon 

Dieu!  comment  s'en  éclaircir?..  J'étais  dans  cette  cruelle  perplexité, 
lorsqu'il  me  vint  tout  à  coup  une  idée  lumineuse,  et  qui  me  soulagea 
bien!...  Je  pensai  que  devant  partir  pour  Paris  la  semaine  suivante, 
il  me  serait  donné  d'apprécier  les  scrupules  qui  mordaient  ma  conscience 
de  provincial,  tant  de  fois  exploitée  par  des  publications  analogues,  toute- 
fois infiniment  moins  extraordinaires,  comme  le  disait  mon  très-saint 
homme  de  libraire. 

«  Arrivé  dans  la  capitale,  je  n'eus  rien  de  plus  pressé  que  d'aller 
rendre  mon  humble  visite  au  cher  confrère.  J'arrive  à  son  officine;  tout 
se  présentait  à  merveille  :  on  lisait  sur  les  murs  extérieurs,  et  en  gros 


—  147  — 

caractères  :  Ateliers  catholiqites  d'imprimerie...  Je  commençais  à  glorifier 
Dieu  et  son  servitem\..  Ateliers  catholiques!  ça  promettait  tant  !...  J'entre 
donc  et  je  demande  à  parler  au  vénérable  directeur  de  l'établissement. 
«  C'est  moi,  »  me  répond  la  personne  à  qui  je  m'adressais.  Pardon, 
que  je  fis,  mille  excuses,  mon  cher  confrère,  c'est  aujourd'hui  di- 
manche, je  vous  dérange,  vous  alliez  peut-être  vous  préparer  à  dire  la 
sainte  messe  ?  —  Mais...  je...  je  me  contente  de  l'entendre  et  je  ne  la  dis 
pas.  —  Ouf  I  que  je  fis  en  me  mordant  les  lèvres,  et  en  ajoutant  aussitôt  : 
Vos  ateliers  catholiques  sont  beaux,  mais  il  me  semble  que  je  vois  fonc- 
tionner vos  machines,  et  aujourd'hui  dimanche,  vous  comprenez... — 
J'imprime  un  journal  religieux  et....  —  Je  conçois,  cher  et  vénérable 
confrère.  (Holà  !  holà  !  me  disais-je  en  moi-même),  tout  en  ajoutant  : 
Seriez -vous  assez  bon  pour  me  montrer  le  volume  de  votre  encyclopédie 
théologique,  que  vous  nous  engagez  à  ne  pas  confondre  avec  un  ouvrage 
analogue  annoncé  par  un  recueil  mensuel i\)^...  Il  ne  put  me  satisfaire, 
l'ouvrage  n'ayant  point  encore  paru.  Il  m'en  présenta  d'autres.  Je  re- 
merciai le  cher  confrère  avec  les  mêmes  expressions  de  son  encyclique 
librario-pastorale  :  je  vous  ai  demandé  le  sacrifice  de  quelques  instants,  à 
vous  dont  les  heures  doivent  être  consacrées  à  une  occupation  si  utile,  je  ne 
voudrais  pas  en  abuser;  je  vous  quitte  et  j'aurai  l'avantage  de  venir 
faire  mes  emplettes,  quand  mes  idées  seront  bien  assises.  Votre  très- 
humble  serviteur, 

«  Qu'il  me  tardait  de  sortir  !  j'étouffais  :  ma  tête  était  bouleversée  ,  le 
cher  confrère  me  donnait  de  ces  pensées,  mais  de  ces  pensées  à  tenter 
l'impossible  pour  connaître  la  vérité  tout  entière  et  à  la  démasquer  au 
besoin.  Je  ne  dormis  pas  de  la  nuit.  Le  lendemain,  je  fus  trouver  un  vieil 
ami  du  séminaire,  bon  et  digne  prêtre,  qui  occupe  un  poste  honorable 
dans  Paris.  Je  lui  racontai  mon  histoire ,  toute  mon  histoire.  A  la  fin  il 
m'éclata  au  nez.  Gomment!  s'écria-t-il,  en  contenant  son  rire  fou,  vous 
en  êtes  là  encore?  Vous  êtes  donc  le  seul  à  ne  pas  connaître  l'homme 
et  ses  puffs  industriels?  Attendez...  Il  tira  en  même  temps  de  son  bureau 
une  circulaire,  —  mais  pour  le  coup,  celle-là  était,  bien  et  dûment,  au- 
Ihentico-pastorale,  —  et  j'y  lus  ces  mots  : 

«...  Nous  profitons  de  cette  occasion  pour  vous  prier  de  rendre  aux 
divers  diocèses  avec  lesquels  vous  êtes  en  rapport,  un  utile  service. 

«  Nous  apprenons  qu'au  loin,  des  prêtres  de  bonne  foi  sont  souvent 
trompés  sur  les  auteurs  de  certaines  controverses  fort  intempestives, 

(1)  Notre  correspondant  veut  parler  ici  du  Cours  alphabétique,  théorique  et  pratique 
de  toute  la  législation  religieuse,  par  M.  l'abbé  André,  autour  d'un  Cours  de  droit  canon 
qui  a  eu  un  immense  succès,  et  dont  le  Bulletin  de  censure  a  parlé  avec  beaucoup  d'éloges. 
Le  cher  confrère,  contrarié  de  n'avoir  pu  déterminer  M.  l'abbé  André  à  lui  céder  cet  ou- 
vrage, fruit  d'une  longue  expérience,  l'a  fait  menacer,  par  M.  Prompsault,  de  reproduire  son 
œuvre  en  en  changeant  l'ordre  et  en  en  modiliant  le  titre.  Ce  procédé  est  loyal  et  facilite 
la  concurrence!!!  Nous  ne  savons,  du  reste,  jusciu'ii  quel  point  M.  Prompsault  peut  être 
flatté  de  ce  que  son  libraire  ose  dire  qu'il  est  l'homme  peut-être  le  plus  fort  en  droit 
canon  et  en  législation  religieuse  qui  soit  en  France!!!  M.  Prompsault  est  assez  modeste, 
il  faut  lui  rendre  cette  justice,  pour  donner  tous  les  jours  des  preuves  du  contraire.  Il 
doit  être  grièvement  offensé  du  pit/f  de  son  cher  confrère  I! 


—    148  — 

pour  ne  rien  dire  de  plus.  Parmi  ces  écrivains,  il  en  est  qui  sont  suffi- 
samment connus  par  la  condamnation  solennelle  dont  ils  ont  été  l'objet; 
mais  il  en  est  d'autres  qui  peuvent  séduire  plus  facilement,  parce  qu'ils 
affectent  un  grand  dévouement  au  Saint-Siège,  et  un  grand  zèle  pour  les 
droits  des  curés.  L'intérêt  de  l'Eglise  exige  que  vous  fassiez  connaître, 
dans  l'occasion,  et  le  degré  d'autorité  dont  ils  jouissent,  et  la  con- 
fiance qu'ils  méritent. 

«  Recevez,  etc.  Denis,  Archevêque  de  Paris.  » 

«  A  présent ,  me  dit-il  en  souriant ,  connaissez-vous  le  saint  person- 
nage et  le  cher  confrère?...»  Je  n'en  revenais  pas  ;  c'était  chez  moi 
comme  un  hébétement  mêlé  de  surprise  et  d'indignation.  Allons,  mon 
cher,  poursuivit-il  ,  ne  soyez  pas  si  fâché  contre  vous-même.  J'y  ai 
été  pris  comme  vous....  au  commencement  s'entend!  L'œuvre  que  le 
confrère  avait  annoncée  ,  —  bien  que  je  n'aime  guère  les  prêtres-mar- 
chands, —  m'avait  fait  une  bonne  impression.  Je  voyais  un  certain 
avantage  à  se  former  une  bibliothèque  choisie  et  à  bon  marché  ;  mais 
l'exécution  a  été  loin  de  répondre  aux  promesses.  Le  choix  des  ouvrages 
réimprimés  n'a  pas  été  judicieux.  Le  papier  et  surtout  l'impression  ont 
été  pitoyables.  Les  notes  nouvelles,  qui  devaient,  avec  les  commen- 
taires nouveaux  ,  mettre  la  science  ecclésiastique  en  harmonie  avec 
les  progrès  du  temps,  il  n'y  en  a  pas  plus....  que  sur  ma  main.  Enfin, 
la  société  des  douze  ecclésiastiques ,  tous  curés ,  supérieurs  et  professeurs 
de  séminaires ,  dans  Paris,  voir  même  les  douze  séminaires  de  pr^ovince, 
que  vous  voyez  couchés  tout  au  long  sur  votre  fameuse  encyclique  ,  toile, 
lege  ,  sont....  —  il  éclatait  de  rire,  — deux  ou  trois  paires  de  ciseaux 
qui  taillent ,  coupent  sur  le  vieux  ,  entre  les  doigts  de  je  ne  sais  quels 
travailleurs  au  rabais.  Voilà  les  notes  ,  les  annotations ,  les  commen- 
taires nouveaux  ! 

«  Ciel  !  m'écriai-je  à  mon  tour,  c'est  iniraaginatif ,  c'est  fabuleux  !  Et 
c'est  ainsi  que  l'on  veut  nous  piper  nous  autres  candides  confrères  de 
province  !...  Et  il  n'y  aura  pas  ,  parmi  nos  confrères  de  Paris,  un  seul 
d'assez  ami  pour  nous  avertir?  Il  n'y  aura  pas  dans  cette  capitale  ;,  où 
les  journaux  fourmillent,  une  seule  feuille  religieuse  qui  stygmatise  une 
si  indigne  industrie  ?...  Eh  bien  !  moi  je  le  ferai  . 

«  Voilà  pourquoi  ,  monsieur  le  rédacteur ,  je  me  suis  permis  de  vous 
adresser  cette  réclame ,  avec  l'hommage  de  mes  sentiments  les  plus  dis- 
tingués. «  Vn  curé  de  province.  » 

Voilà  pourquoi ,  moi  aussi ,  je  me  suis  permis  ,  cher  lecteur  ,  de  vous 
communiquer  la  lettre  de  mon  correspondant,  avec  la  prière  de  rendre 
grâces  à  ce  bon  curé  si  vous  n'êtes  pas  trompé  à  votre  tour  !... 

/-■«te» 


—   149 


CRITIQUE   BIBLIOGRAPHÎQUE. 
(Bxamcn  ct:it\<{Xic  bc  Vi^iôioivc  bc  la  ÎXévoluixoUj 

Par  M.  MiCHELET. 

Nous  avons  vu  (I)  M.  de  Lamarline  accepter  l'idée  révolutionnaire  et 
s'efforcer,  mais  en  vain ,  de  la  purifier  au  feu  sacré  de  l'Evangile.  L'his- 
torien philosophe  flétrissait  au  moins  les  crimes  dont  celte  idée  s'était 
servie,  et  il  se  contentait  d'implorer  l'indulgence  pour  les  hommes  qui 
l'ont  portée,  en  remuant  la  fibre  du  cceur  par  les  accents  les  plus  pathé- 
tiques de  la  poésie.  C'était  encore  errer  noblement  !... 

M.  Michelet,  lui  ,  adopte  tout  entière  l'œuvre  de  3/aratet  de  Robes- 
pierre ;  il  se  dévoue  à  l'horreur  des  égorgements  révolutionnaires,  et  en 
assume  ,  après  coup  ,  toute  la  solidarité.  Quel  homme  ! 

Mais  qui  donc  a  rendu  si  féroce  le  professeur  du  Collège  de  France  , 
lui ,  qui  naguère  proclamait  avec  emphase  que  le  caractère  de  notre 
époque  c'est  le  respect  de  la  vie  "^  Hélas  !  il  fut  un  jour  blessé  dans  son 
amour-propre  d'écrivain  ,  et  cet  amour-là ,  quand  il  est  outragé  ,  est  ca- 
pable, comme  celui  dont  parle  Virgile  ,  de  se  porter  à  des  fureurs  in- 
concevables , 

Nescit ,  quid  possit  femina  furens. 

Cette  blessure  profonde  ,  on  ne  l'avoue  pas.  on  la  dissimule  avec  une 
certaine  pudeur ,  on  la  couvre  d'un  beau  voile  ;  or  ce  voile  ,  pour 
M.  Michelet ,  c'est  l'histoire  de  la  Révolution  française  façonnée  à  sa 
vengeance.  C'est  pourquoi  il  la  définit  l'avcnement  de  la  loi ,  la  résur- 
rection du  droit ,  la  réaction  de  la  justice  conti^e  la  religion  de  la  grâce  et 
le  gouvernement  de  la  faveur.  Par  conséquent ,  l'ancien  régime,  c'était  la 
tyrannie  au  nom  de  la  g?'âce;  le  régime  révolutionnaire,  c'est  la  réaction 
de  l'équité,  l'avènement  tardif,  bien  tardif,  de  la  justice  éternelle. 
C'est  épigrammatique  !  c'est  spirituel!  c'est  du  Michelet  tout  pur!  et 
c'est  surtout  un  fier  coup  de  lance  porté  aux  rois  et  aux  prêtres,  ces 
deux  implacables  ennemis  de  l'historien  des  Jésuites ,  du  Prêtre  ,  de  la 
Femme  et  de  la  Famille  ,  etc.  1 

Mais  ,  si  enivrante  que  paraisse  ii  l'auteur  cette  théorie,  si  raisonnable 
et  si  juste  qu'il  trouve  le  rapprochement  qu'il  établit  entre  les  deux 
puissances  fonctionnant  l'une  et  l'autre  sous  l'empire  de  la  grâce  ,  et  se 
correspondant  entre  elles  par  Vinquisition  et  par  la  Bastille  .  il  faut  bien 
troubler  son  orgueilleuse  rêverie ,  et  lui  montrer  ,  sans  beaucoup  de 
peine  ,  que  la  i^eligion  de  la  grâce  n'est  pas  comprise  par  lui ,  et  que  le 
gouvernement  de  la  grâce  n'était  pas  tout  à  fait  ce  qu'il  en  pense. 

(1)  Voir  la  précédente  livraison,  p.  112. 


—    îoO  — 

Qu'il  y  ait  eu  un  livre  rouge ,  des  lettres  de  cachet,  une  Bastille,  cela 
est  certain  et  attesté  par  ceux-là  mêmes  qui  en  profitaient.  Mais  ce 
gouvernement  de  la  grâce  avait  élevé  la  France  au  plus  haut  degré  de 
puissance  et  de  gloire  ,  et  il  avait  mérité  les  éloges  du  professeur  du 
Collège  de  France,  alors  qu'il  conduisait  ses  auditeurs  sous  les  ombrages 

frais  des  verdoyantes  forêts  du  moyen  âge Mais  à  quoi  bon  réfuter 

M,  Michelet  sur  le  droit  divin,  lui  qui  le  confond  avec  la  grâce ,  avec 
les  abus  qui  découlent  de  l'exercice  de  ce  droit?  C'est  par  trop  pitoya- 
ble.... en  philosophie  ! 

Ce  qui  l'est  bien  davantage  dans  la  science  théologique ,  c'est  d'éta- 
blir une  religion  de  la  grâce  partiale  pour  les  élus.  Ce  rêve  creux  n'a  pu 
entrer  que  dans  la  tête  d'un  inspiré  comme  Luther,  ou  comme  son  ad- 
mirateur, M.  Michelet.  Le  concile  de  Trente,  qu'il  cite  victorieusement, 
dit  précisément  le  contraire  de  ce  que  prétend  prouver  le  néo-théolo- 
gien ,  car  si  le  concile  déclare  que  la  grâce  est  gratuite,  il  déclare  en 
même  temps  qu'elle  est  loin  d'être  partiale  ,  puisqu'elle  est  offerte  à  la 
liberté  de  chacun  ,  qui  l'accepte  ou  la  rejette,  et  que  si  Dieu  contribue  à 
sauver  l'homme  par  la  grâce  divine ,  il  ne  le  sauve  pas  sans  la  liberté 
humaine.  Aussi  la  grâce  est  l'auxiliaire  et  non  le  tyran  de  la  liberté.  Le 
révérend  père  Michelet  n'aura  donc  recueilli  de  ses  mémoires  et  de  ses 
études  sur  Luther  ,  que  la  plus  monstrueuse  des  erreurs  de  cet  héréti- 
que. Il  ferait  bien  mieux  d'en  revenir  à  son  catéchisme  ! 

Qu'un  laïque  se  trompe  en  théologie,  même  grossièrement,  on  le  lui 
pardonne;  mais  pardonnerons-nous  également  à  M.  Michelet,  profes- 
seur d'histoire  et  de  morale,  d'avoir  insulté  aussi  sottement  aux  faits  et 
aux  monuments  historiques  ? 

Ainsi ,  il  commence  par  attester ,  —  en  preuve  de  sa  belle  théorie  du 
gouvernement  spirituel  et  temporel  de  la  grâce  ,  —  que  l'élection  et  la 
réprobation  furent  faites,  vaème  dès  ici-bas  ^  et  tellement  enseignées  et 
acceptées ,  que  l'on  vit  le  pauvre  et  l'humble  peuple ,  ces  damnés  , 
ces  réprouvés  de  la  terre  ,  qui  n'auraient  dû  que  haïr,  aimer  pour- 
tant les  élus ,  leurs  tyrans,  avec  douceur,  docilité  et  confiance....  Mais 
dans  quel  livre  sacré ,  sur  quel  monument  catholique ,  M.  Michelet 
a-t-il  vu  cet  enseignement  étrange  ,  que  les  prêtres  ,  les  seigneurs ,  par 
cela  qu'ils  étaient  les  élus  de  la  terre  _,  pouvaient ,  selon  la  théologie ,  se 
croire  tout  permis  ?...  N'a-t-il  donc  jamais  lu  les  canons  de  l'Eglise  qui 
menacent  des  plus  grandes  peines  ,  même  temporelles  ,  tout  oppresseur 
du  peuple'?  Et  s'il  ne  les  a  pas  las,  que  penser  d'un  tel  professeur 
d'histoire?  Au  moins  aura-t-il  porté  ses  regards  sur  les  portiques  de 
nos  temples  ou  sur  l'intérieur  des  murs  de  nos  basiliques  ?  Eh  bien  ! 
parmi  ces  représentations,  par  exemple,  du  jugement  dernier,  qu'il 
aura  vues  peintes  ou  sculptées  par  des  mains  catholiques  ,  qui  aura-t-il 
vu  figurer  parmi  les  l'éprouvés,  les  damnés?  sont-ce  \e  pauvre  et  V  humble 
peuple  ,  ou  bien  les  rois  ,  les  évêques  et  les  moines  ?  Or  ces  manifesta- 
tions publiciues,  parlantes  et  enseignantes ,  toutes  muettes  qu'elles  sont, 


—    loi    — 

n'auraient-elles  pas  dû  donnera  M.  Michelet  une  tout  autre  idée  de  la 
doctrine  catholique  sur  Vélection  des  grands  de  la  terre ,  si  M.  Michelet 
avait  des  yeux  pour  voir? 

Mais  ce  n'est  pas  là  seulement  que  triomphe  l'historien  du  Collège  de 
France  ;  il  est  bien  plus  victorieux  quand  il  vous  peint  cette  mer  de 
sang  où  l'Eglise  s'est  baignée.  L'Eglise  !  bien  plus  cruelle  que  la  Révo- 
lution qui ,  dans  son  moment  féroce ,  adoucit  la  mort  par  l'invention 
d'une  machine  à  tuer  vite,  tandis  que  l'Eglise  du  moyen  âge  trouva  des 
arts  exquis  de  torture  !...  En  résultat  ,  du  côté  de  la  Révolution  ,  douze 
mille  guillotinés  ,  —  pas  un  de  plus  ni  de  moins  !  —  Du  côté  de  l'Eglise, 
des  millions  d'hommes  égorgés  ,  pendus ,  rompus  ,  brûlés  ,  calcinés.  Et 
pourquoi  ces  égorgeries  de  la  part  d'une  religion  la  plus  douce  dans  son 
principe?  Parce  que  ,  a  dit  le  maître  en  histoire,  le  prêtre,  qni  croit 
faire  Dieu  ,  —  cynisme  d'impudence  !  —  doit  détester,  —  et  par  consé- 
quent pendre,  rompre,  rôtir,  — quiconque  cherchera  à  lui  ravir  ce 
haut  privilège  ,  c'est-à-dire  tout  hérétique,  tout  schismatique,  et.  qui 
sait ,  tout  bon  philosophe  comme  M.  Michelet.  Voilà  comme  un  néo- 
voltairien  fait  l'histoire  et  la  logique  de  l'histoire  !  Mais  qu'il  nous  dise 
donc  si  ce  fut  saint  Dominique  ,  ou  les  écorcheurs  protégés  par  le 
comte  de  Toulouse  ,  qui  commencèrent  la  guerre  des  Albigeois  ?  si 
l'Eglise  attaqua  la  première  les  Hussites ,  ou  si  elle  fut  attaquée  par 
ces  féroces  Taborites ,  qui  prétendaient  punir  de  mort  les  péchés  mor- 
tels ?  si  enfin  ce  fut  l'Eglise  qui  commença  les  guerres  du  protestan- 
tisme, ou  bien  si  les  premiers  agresseurs  ne  furent  pas  ceux  qui  sou- 
levèrent les  paysans  anabaptistes  de  l'Allemagne  ,  qui  organisèrent  en 
France  la  conspiration  d'Amboise?  etc.,  etc.  Les  catholiques  attaqués  se 
défendirent  :  M.  Michelet  aurait-il  voulu  qu'ils  se  laissassent  dépouiller, 
outrager,  égorger? 

Enfin  le  professeur  d'histoire  et  de  morale  affirme  qu'il  a  trouvé;  que 
le  Pape  avait  préparé,  travaillé  la  saint  Barthélémy...  pendant  dix  ans'. 
C'est  bien  fort  ;  il  nous  permettra  de  le  sommer  de  nous  faire  part  de  sa 
découverte.  11  va  ensuite  jusqu'à  laisser  entendre  que  les  Jésuites  ont 
livré  à  Louis  XV...  sa  fille,  sa  propre  fille.  Toujours  de  plus  fort  en  plus 
fort!...  Jusqu'à  preuve  contraire,  nous  regarderons  pareille  assertion 
comme  un  souvenir  de  Suétone,  réfléchi  dans  l'àme  de  son  disciple.  Mais 
que  vois-je!  M.  Michelet  s' échauffe,  s'inspire;  il  promet  de  remuer  un 
jour  cette  mer  de  sang  versé  par  l'Eglise  :  «  il  reprendra  ce  sang,  sa  vie 
«  bouillonnante,  il  roulera  en  torrents  pour  noyer  la  fausse  histoire,  les 
«  flatteurs  gagés  du  meurtre,  pour  emplir  leur  bouche  menteuse.  «  Eh 
bien!  que  tardez-vous?  écrasez  l'infâme...  Homme  à  double  langue, 
homo  hilinguis,  vous  dites  que  vous  raconterez  l'histoire  de  celte  grande 
boucherie  ecclésiastique,  et  vous  avez  bien  soin  d'ajouter  aussitôt,  que 
la  meilleure  partie  de  ces  grandes  destructions  ne  peut  être  racontée .  parce 
que  les  catholiques  ont  brûlé  les  livres,  bridé  les  hommes,  rebrîdé  les  os  cal- 
cinés, jeté  la  cendre,  et  ont  été  si  barbares  qu'on  ne  peut  avec  certitude 


—  i:j2  — 

raconter  leurs  barbaries.  Alors  ,  pourquoi  promettre  et  ne  pouvoir  tenir, 
pourquoi  affirmer  et  n'avoir  pas  de  certitude?  Où  est  la  bouche  menteuse  ? 
Basile,  vous  calomniez;  vous  savez  qu'il  en  restera  quelque  chose.  C'est 
tout  ce  que  vous  voulez,  M.  Michelet;  ne  faut-il  pas  vous  venger...  des  Jé- 
suites? Vraiment,  la  rougeur  monte  au  front,  pour  ces  néo-voltairiens, 
qui  s'imaginent  pouvoir  faire,  avec  leur  pointes,  ou  leurs  grosses  injures, 
ou  leur  platles  calomnies,  ce  que  n"a  pu  faire  leur  grand  maître  Voltaire 
avec  toute  la  puissance  du  génie  et  de  la  renommée!.... 

Nous  pourrions  nous  étendre  sur  la  valeur  théologique,  philosophique, 
historique^  —  si  tel  est  le  terme  convenable,  —  de  l'œuvre  de  M.  Miche- 
let ;  mais  ce  que  nous  en  avons  dit  peut  suffire.  D'ailleurs,  c'est  un  genre 
d'attaque  bien  connu,  que  celui  qui  porte  contre  la  puissance  temporelle 
du  Clergé.  Nous  avons  traité  la  matière  ex  professo,  nos  lecteurs  vou- 
dront bien  nous  permettre  de  leur  indiquer  le  livre  II  du  Clergé  catho- 
lique devant  l'Etat  et  la  société,  p.  63. 

Mais  si  M.  Michelet  se  montre  si  faible,  lorsqu'il  s'agit  de  la  logique  de 
l'histoire  passée,  sera-t-il  plus  fort  dans  la  manière  d'envisager  et  de  trai- 
ter l'histoire  même  de  la  Révolution  française?  D'abord  il  s'est  senti  tout 
d'un  coup  emporté  vers  le  peuple  par  une  sympathie,  immense,  irré- 
sistible; il  n'a  plus  respiré  que  de  son  souffle,  plus  vécu  que  de  sa  vie; 
il  s'est  incarné  en  lui.  Dès  lors,  en  peignant  l'histoire  de  la  Révolution,  il 
n'a  vu  que  le  peuple,  il  n'a  mis  en  scène  que  le  peuple  ;  enfin  il  a  tout 
retiré  à  l'individu  pour  donner  tout  à  la  multitude.  Certes,  le  peuple  a 
pesé  de  lui-même  et  puissamment  sur  les  destinées  de  notre  révolution  ; 
il  était  juste  de  lui  restituer  son  importance;  mais  s'il  en  a  été  l'aclion, 
d'autres  en  ont  été  la  pensée,  et  l'oublier,  n'est-ce  pas  traverser  la  vé- 
rité pour  aller  se  jeter  dans  l'erreur  opposée  qui  regarde  le  peuple  comme 
un  magnifique  anonyaie?  Nous  appelons  cet  amour  partial  pour  le 
peuple,  une  adulation  perfide  et  dangereuse  ,  parce  qu'il  confond  le 
peuple  tel  qu'il  a  été,  avec  le  peuple  tel  qu'il  doit  être.  De  là,  en  s'en- 
Ihousiasmant  trop  facilement,  trop  exclusivement  pour  l'héro/sme  de  ce 
peuple,  on  arrive  à  laisser  tomber  son  admiration  sur  des  plies  publiques, 
compatissantes  et  charitables  comme  elles  le  sont  souvent,  quoique  passant 
déjà  leurs  Jarretières  au  cou  de  celle  qui  avait  perlé  la  parole  devant 
Louis  XVI  :  ou  bien  sur  une  autre  femme,  comme  Théroigne  de  Méricourt, 
prise  les  mains  dans  le  sang  sur  un  cadavre.  En  revanche,  les  belles 
dames  seront  attachées  au  pilori  de  l'aniiiiadversion  publique  :  la 
reine,  par  exemple,  sera  traitée  de  femme  de  sang ,  elle  qui  répondait 
à  quelqu'un,  qui  s'étonnait  qu'elle  accordât  une  grâce  sollicitée  par 
M""'  Dubarry  :  mais  je  l'accorderais  quand  ce  serait  Azor  qui  l'aurait 
sollicitée.  L'amie,  la  confidente  de  cette  aimable  princesse,  scvàla  Jules 
de  Polignac  tout  court,  —  langage  du  peu[)le  dont  on  s'est  fait  le  Vishuou. 
—  Les  autres  dames,  qui  assistèrent  au  déjeuner  des  gardes  du  corps,  a 
Versailles,  seront  également  llagellées  des  épithètes  les  plus  odieuses; 
car  on  tient  à  conclure  que  «  le  \"  octobre,  tout  fut  gâté  par  les  dames; 
«  et  le  6,  tout  réparé  par  les  femmes  de  Paris.  » 


—  -loS  — 

Cette  colère,  ce  dédain,  cette  antipathie  —  factice  —  pour  tout  ce  qui 
n'est  pas  peuple  va  si  loin,  que  devant  les  cadavres  de  Foulon  et  de  Fles- 
selles,  M.  Michelet  n'a  de  préoccupation  que  pour  leurs  torts ,  leurs 
fautes  et  leurs  mensonges.  Et  puis,  il  s'indigne  si  les  victimes  des  fureurs 
populaires  excitent  après  leur  mort  violente  quelque  intérêt  c  les  ram- 
c  pires  de  l'ancien  régime,  dont  la  vie  avait  fait  tant  de  mal  à  la  France, 
«  en  firent  encore  plus  par  leur  mort.  Ces  gens  que  Mirabeau  nommait  si 
((  bien  le  rebut  du  mépris  public,  sont  comme  réhabilités  par  le  supplice. 
«  La  potence  est  pour  eux  l'apothéose.  Les  voila  devenus  d'intéressantes 
(c  victimes,  les  martyrs  de  la  monarchie  ;  leur  légende  ira  s'augmcntant 
«  de  fictions  pathétiques.  M.  Burke  va  tout  à  l'heure  les  canoniser  et  prier 
«  sur  leur  tombeau.  » 

Est-ce  donc  un  cœur  cuirassé  de  fer  et  de  bronze  que  M.  Michelet?  nous 
ne  le  pensons  pas  ;  dans  maintes  et  maintes  occasions  nous  l'avons  entendu 
faire  une  large  part  au  sentiment,  à  la  pitié.  Que  s'est-il  donc  passé  dans 
ce  cœur?  Nous  l'avons  dit  :  il  a  été  blessé  à  l'endroit  le  plus  sensible,  à 
l'endroit  de  Tamour-propre  d'écrivain  et  d'auteur.  Il  faudrait  être  bien 
chrétien  pour  pardonner,  et  M.  Michelet  est  loin  de  ces  jours  de  ferveur 
qu'il  a  célébrés  lui-même;  fasse  le  ciel  qu'il  s'en  souvienne!  Mais  encore 
ne  fût-on  pas  chrétien,  on  est  homme.  Eh  bien  !  l'homme  a  beau  maudire 
ces  traîtres  de  royalistes,  ces  tyrans  de  rois;  il  a  beau  appeler  sur  leur 
front  toutes  les  colères  du  ciel  et  de  la  terre,  quand  une  fois,  il  les  aura 
vus  passer  debout  dans  le  fatal  tombereau,  la  tête  nue,  les  mains  liées, 
la  figure  paie  d'une  mort  anticipée,  il  sera  désarmé,  vaincu,  il  ne  sera 
plus  irrité  que  contre  leurs  juges.  Ainsi  le  veut  la  logique  instantanée, 
immédiate,  irrésistible  du  cœur  humain.  On  sera  toujours  en  France  du 
parti  des  guillotinés.  Quelle  est  donc  la  folie  de  cet  auteur,  qui  voudrait, 
nouveau  druide,  consacrer  même  symboliquement  le  sang  répandu  sur 
l'autel  révolutionnaire?  Il  s'en  convaincra  à  sa  honte!  l'histoire  ne  doit 
pas  plus  avoir  d'echafauds  que  la  place  publique,  et  il  n'est  pas  moins  im- 
pie d'abattre  des  auréoles  que  des  têtes.  M.  Burke,  le  panégyriste  des 
aristocrates,  aura  raison  contre  M.  Michelet,  le  courtisan  des  terroristes. 

Après  les  aristocrates ,  ou  plutôt  avant  eux  et  avant  tout  le  monde,  le 
Clergé  devait  être  l'objet  des  dithyrambes  michelésiens.  C'est  surtout 
sous  le  nom  de  jésuites,  —  nom  si  mystérieux  et  si  redouté  des  igno- 
rants et  des  fourbes  ,  —  qu'il  se  plaît  à  le  désigner  comme  s'il  ne  con- 
naissait pas  de  plus  grosse  injure.  Or,  dés  que  le  Clergé  est  jésuite,  tout 
ce  qui  viendra  de  lui  ne  sera  plus  ,  —  sous  la  plume  de  l'historien 
Michelet,  bien  entendu  ,  —  que  mensonge^  hypocrisie,  perfidie.  Aussi, 
à  peine  le  4  août  commence  à  poindre  que  la  face  du  néo-voltairien 
rayonne  de  joie  et  d'espérance.  Ce  n'est  déjà  plus  un  simple  mortel  :  c'est 
un  illuminé  ,  c'est  un  prophète  qui  entonne  le  canticiue  de  la  délivrance. 
('  Sortez,  crie-t-il  aux  prêtres  catholiques,  sortez  du  temple  ;  vous  y  étiez 
a  pour  le  peuple ,  pour  lui  donner  la  lumière.  Sortez,  votre  lampe  est 
«  éteinte.  Ceux  qui  bâtirent  ces  églises  et  vous  les  prêtèrent,  vous  les 


a  redemandent.  Qui  furent-ils  ?  La  France  d'alors  ,  rendez-les  à  la 
«  France  d'aujourd'hui.  »  Car,  encore  un  coup,  ces  prêtres  n'ont  pas 
instruit  le  peuple,  n'ont  pas  répondu  aux  attaques  du  XAiir  siècle,  n'ont 
pas  su  enfin  détacher  l'esprit  des  formes.  A  part  le  ton  d'inspiré ,  tout 
cela  a  été  dit ,  rabâché  ;  M.  Michelet  n'a  su  en  exprimer  que  le  ridi- 
cule. Son  livre  est  jugé  au  point  de  vue  philosophique  et  moral ,  c'est 
une  histoire  pitoyable  et  une  mauvaise  action.  Mais  au  moins ,  sous  le 
rapport  littéraire,  offre-t-il  quelque  intérêt,  quelque  charme  à  le 
lire  ? 

Qu'il  enseigne ,  ou  qu'il  écrive  ,  le  pédagogue  du  Collège  de  France 
est  toujours  sur  le  trépied.  De  là  ces  phrases  brèves  ,  sibyllines  ,  jetées 
sans  être  achevées,  arrachées  péniblement  de  sa  poitrine  et  emportées  eu 
désordre  par  le  souffle  du  Dieu.  De  là  certains  tressaillements  d'éclairs 
intérieurs  ,  certaines  détonations  magnétiques  ,  qui  brillent  et  pétillent 
dans  les  horizons  orageux  de  sa  pensée.  En  l'écoutant,  ou  en  le  lisant, 
vous  vous  sentez  ,  pour  ainsi  dire ,  balotté,  cahoté  ,  par  cette  phraséo- 
logie bouillonnante,  précipitée,  qui  a  quelque  originalité,  mais  qui  est  par 

trop  excentrique ,  trop  capricieuse,  pour  plaire  longtemps Et  pour 

faire  preuve  de  critique ,  nous  avouons  que  les  journées  de  la  Bastille  et 
d'octobre  sont  racontées  avec  cet  art  de  narration  et  de  style  qui  con- 
duit et  distribue  les  événements  d'une  manière  admirable ,  met  la 
confusion  où  est  la  confusion  ,  la  fougue  et  l'impétuosité  là  où  tout  est 
àme  et  feu.  La  phrase  michelésienne ,  courte  ,  haletante,  pressée  ,  aide 
puissamment  à  l'émotion  du  récit.  On  y  sent  le  battement  du  cœur,  on 
y  entend  la  marche  précipitée  des  pas,  et,  si  je  puis  parler  ainsi,  la 
crépitation  de  la  fusillade.  Mais  à  côté  de  ces  rares  citations,  combien  en 
pourrions-nous  faire  d'autres  qui  décèlent  autant  de  bizarreries  de  style 
que  de  bizarreries  d'idées?  Soyons-en  sobres  pourtant,  car  M.  Michelet 
affecte  de  singer  le  grand  Voltaire,  qui ,  on  le  sait ,  n'était  pas  chiche 
de  belles  épithètes.  Nonobstant  notre  réserve,  nous  risquons  fort  d'être 
traité  de  valet  du  Clergé ,  de  viveur  élevé  dans  les  mangeries ,  buveries 
qu'on  appelle  confréries,  d'écrivain  capable  de  lui  donner  le  vomissement, 
de  faux  puritain  qui  n'ose  rien  ramasser  dans  le  petit,  dans  le  bas ,  dans 
le  ruisseau  de  la  rue  ,  etc....  Tout  cela  ,  comme  vous  le  voyez  ,  n'est 
gracieux  pour  personne  ,  et  pourtant  nous  osons  encore  signaler  ces 
gentillesses  :  Un  homme  noir  et  une  femme  blanche  placés  à  côté  du  duc 
d'Orléans  ,  c'est-à-dire  Ghaderlos  et  M'"''  de  Genlis  ;  et  cet  esclave 
passant,  un  œuf  sur  la  tête,  au  milieu  des  bêtes  féroces,  c'est-à-dire 
le  peuple  parmi  les  grands,  et  leur  disant  :  «  Je  suis  si  maigre ,  lions  , 
seigneurs  lio)is ,  le  repas  n'est  pas  digne  de  vous.  »  Et  cette  phrase  si 
profonde,  surtout  avec  ses  développements  :  «  Montesquieu  écrit,  inter- 
prète le  droit ,  Voltaire  pleure  ,  —  ce  brave  Voltaire  !  —  et  crie  pour  le 
droit  et  Rousseau  le  fonde.  »  Et  cette  M""  Legros  s' acharnant  \>om'  arra- 
cher Latude  de  la  Bastille.  Et  les  jeunes  filles  d'Angers  changées  en 
jeunes  hommes,  Hoche,  Marceau,  Joubert ,  etc.  El  cei  héraisme  des 


—   1  55  — 

dames  de  la  halle  ;  car  le  cœur  du  cœur  &est  la  femme....  de  la  halle  !... 
Assez  !  assez  !  pour  prouver,  hélas!  que  le  talent  de  M.  Michelet  6n?,s.sc, 
baisse  considérablement.  Faut-il  s'en  étonner?  son  livre  est  l'inspiration 
de  sa  haine  contre  les  prêtres ,  ou  jésuites  :  la  haine  ne  compte  pas  dans 
le  chœur  des  neuf  muses. 

Autant  l'Histoire  de  la  révolution  française  de  M.  Michelet  est  digne  de 
critique,  autant  au  contraire  celle  que  publie  en  ce  moment  M.  Amédée 
Gabourd  est  digne  d'éloges.  Nous  apprécierons  aussi  à  sa  juste  valeur 
celle  de  M.  Louis  Blanc.  L'abbé  C***. 


LETTRE    DE  M"^  L'ÉVÈQUE  DE   LANGRES 

A  11.  LE  COMTE  DE  SAIYANDY,  MIMSTRE  DE  l'INSTRlCTIOX  PUBLIQUE, 

A  PROPO!»  DU   PROJET  DE  L,OI    Sl'R    I.'I.'VSTRI.'CTIO.li   SECOlfDAIRE. 

Présenté  à  la  Chambre  des  députés  le  12  avril  18i7 , 
ET  DE  QUELQEES  AUTRES  ACTES  ANALOGUES  (4). 

Dans  cette  nouvelle  publication,  le  savant  prélat  parle  comme  Évêque, 
et  démontre  que,  dans  leur  ensemble,  les  divers  projets  de  M.  de  Sal- 
vandy  mettent  en  péril  :  1'^  la  doctrine,  2"  la  morale  chrétienne. 

4°  La  doctrine;  car  ces  projets  donnent  au  gouvernement  le  droit 
légal,  le  privilège  absolu  de  régler,  d'approuver,  de  diriger  tout  ce  qui  a 
rapport  à  l'enseignement,  aussi  bien  dans  les  institutions  particulières 
que  dans  l'instruction  publique;  et  c'est  là  mettre  dans  la  main  du 
gouvernement  le  sort  de  toutes  les  doctrines  enseignées.  Or  ce  gouverne- 
ment dont  M.  le  ministre  dit  :  En  fait  de  droits  discrétionnaires  nous 
n'admettons  que  ceux  du  ministre  du  roi;  ce  gouvernement ,  ce  ministre , 
c'est  un  homme  qui  pourra  être  tout  ce  qu'il  est  possible  de  supposer 
de  mieux  ou  de  pire,  de  plus  croyant  ou  de  plus  impie,  de  plus  ortho- 
doxe ou  de  plus  erroné. 

Surtout  ce  sera  un  ministre,  un  gouvernement  politique,  constitu- 
tionnel, placé  en  dehors  de  toute  religion,  rationaliste  par  sa  nature. 
Par  conséquent  tout  l'enseignement  deviendra  rationaliste.  C'est  là  déjà 
que  la  nature  des  choses  conduit  l'Université.  Mgr  de  Langres  en  donne 
pour  preuve  le  Dictionnaire  de  l'Université,  fait  sur  un  plan  systéma- 
tiquement rationaliste  et  antichrétien.  11  donne  à  l'appui  dix  pages  de 
citations.  La  preuve  est  aussi  effrayante  qu'elle  est  complète. 

2»  La  morale,  à  son  tour,  est  mise  en  péril  par  ces  projets  de  lois;  car 
ils  ont  pour  but  de  soumettre  l'enseignement  et  l'éducation  à  la  poli- 
tique ;  or,  la  politique  telle  qu'elle  est  montée  aujourd'hui,  tend  à  cor- 
rompre la  nation  en  l'asservissant.  En  effet,  elle  a  pour  règle  et  pour 
mobile  l'intérêt,  l'intérêt  privé  auquel  on  sacrifie  systématiquement  et 
bien  public ,  et  devoir,  et  conscience.  Tout  se  réduit  à  ceci  :  Accordez- 

(1)  In-8'  de  70  pages,  chez  Sirou  et  Desquers,  rue  des  Noyers,  37  :  prix;  80  c. 


-—   136  — 

moi  des  faveurs  et  des  nominations  pour  mes  commettants  ;  je  suis  en- 
gagé, dit  le  député;  votez-moi  des  places,  des  droits  et  de  l'argent,  ré- 
pond le  ministre!  et  la  nation  vend  ainsi,  pour  des  faveurs,  tous  ses 
droits,  toutes  ses  libertés,  toutes  ses  vertus.  C'est  la  mise  à  prix  et  la 
vente  publique  des  consciences;  et  ce  système  est  naturalisé  parmi 
nous. 

Le  remède  eût  été  dans  une  éducation  libre  et  chrétienne  ;  mais  il  est 
question  précisément  d'assujettir  l'éducation  et  l'enseignement  à  ce 
même  système.  C'est  le  fortifier  de  toute  la  puissance  du  seul  remède 
qu'on  pouvait  lui  opposer. 

Cette  seconde  partie  du  travail  de  Mgr  de  Langres  est  d'une  vigueur 
et  d'une  vérité  qui  ne  laissent  d'inquiétude  et  de  doute  que  sur  l'aveu- 
slement  de  nos  hommes  d'Etat. 


L'ÉDUCATION  ET  L'ENSEIGNEMENT 

Eu    matière    d'instruction    secondaire^ 

Par  Timon  (1). 

Timon  a  publié  un  pamphlet  à  l'occasion  du  même  projet  de  loi-Sal- 
vandy,  qu'il  appelle  la  loi-chaos.  Ce  pamphlet,  par  sa  gravité  et  la  pro- 
fondeur des  vues  du  brillant  publiciste,  sort  de  la  ligne  ordinaire  de 
ses  publications.  Non  moins  original  dans  ses  idées,  non  moins  piquant 
dans  son  style,  non  moins  démolisseur  dans  sa  critique,  Timon  est  plus 
j^hilosophique  dans  son  système.  Il  y  a  des  choses  que  nul  n'avait  entre- 
vues avant  lui,  et  qui  sont  de  la  plus  haute  vérité.  D'auti-es  sont  opposées 
à  l'enseignement  de  l'Episcopat,  et  particulièrement  à  celui  de  la  bro- 
chure de  Mgr  de  Langres,  que  nous  venons  d'analyser  succinctement. 

Le  grand  mérite  de  Timon  c'est  d'avoir  mis  sa  dure  main  sur  le  cœur 
de  l'Université,  sur  le  centre  vital  du  monopole.  L'Université  est  une 
caisse,  a-t-on  dit;  lui  a  mieux  vu  ;  à  ses  yeux  l'Université  est  une  mar- 
mite, et  d'un  coup  de  pied  il  veut  briser  la  base  de  cette  compagnie 
hollandaise  :  Plus  d'internat;  il  faut  que  renseignement  de  l'Etat  soit 
gratuit,  s'écrie-t-il.  Moab  olla  spei  meœ!..  Nous  ne  recommandons  pas 
Timon,  nous  disons  seulement  :  Timon  a  parlé. 


LE  MOIS  DE  MARIE, 

or 
ilIc4litatious  pratiques  sni*  la  vie  de  la  très-saiiite  Vierge^ 

Avec  (les  prières  et  des  exemples  pour  tous  les  jours  du  mois  de  mai  ; 
Par  M.  l'abbc  D.  Pinaut.  2'  édition  in-18{2). 

Dire  que  ce  petit  livre  est  calqué  sur  le  modèle  du  premier  livre  qui 
ait  été  fait  pour  consacrer  à  Marie  le  mois  de  mai  par  des  pratiques 

(1)  Un  vol.  in-18.  Prix  :  la  cent,  et  1  fr.  par  la  poste. 

(2)  Paris,  clie/.  Périsse  frères,   rue  du  Pelit-Bourloii,  cl  ù  la  société  de  Saiut-Yictor 
pour  la  propagation  des  bons  livres. 


—  137  — 

pieuses  du  culte  d'hyperdulie ,  c'est,  à  notre  avis,  en  faire  le  plus  bel 
éloge;  car,  sauf  le  génie  italien  et  le  choix  des  exemples,  le  livre  de 
Lalomia  est  encore  le  meilleur  qui  ait  été  produit,  et  mérite  bien  de  con- 
server sa  popularité. 

Celui-ci ,  cependant ,  est  en  vrai  progrès.  Les  lectures  pour  chaque 
jour ,  en  forme  de  méditations  sur  les  mystères  de  Marie ,  sont  bien 
écrites,  sans  affectation  ni  enflure,  nourries  d'une  onction  solide  et  d'une 
doctrine  parfaitement  exacte.  Il  faut  en  dire  autant  de  la  paraphrase 
des  litanies  de  la  sainte  Vierge,  en  forme  de  prière,  qui  suit  la  lecture 
ou  méditation.  Tout  cela  est  bon  à  lire  et  fait  du  bien  au  cœur. 

Les  exemples  sont  chrétiennement  et  courageusement  choisis.  L'au- 
teur n'est  pas  rationaliste  ;  il  ne  craint  pas  de  parler  de  l'ordre  surna- 
turel et  de  citer  des  miracles.  Cette  foi  intrépide  nous  plaît ,  car  elle 
désigne  une  âme  généreuse  qui  ne  connaît  pas  les  tempéraments  mon- 
dains. 

Suit  une  oraison  jaculatoire  qui  ne  renferme  qu'une  pensée  simple 
et  sans  prétention  ,  comme  il  la  faut  au  commun  des  chrétiens  qui  ai- 
ment à  servir  Dieu  en  esprit,  mais  non  avec  esprit.  On  voit  par  là  que 
ce  livre  se  distingue  d'une  foule  d'autres  qui  ont  été  faits  avec  l'esprit 
plus  qu'avec  le  cœur. 

Nous  dirons  encore  que  ce  que  l'auteur  appelle  une  offrande  à  Marie, 
est  une  courte  résolution  pratique  pour  la  journée,  qui  renferme  tous  les 
caractères  désirables,  brièveté,  netteté,  simplicité,  facilité.  Tout  ce 
qu'il  a  enseigné,  démontré  ,  recommandé,  se  trouve  ici  appliqué  à  un 
simple  acte  à  faire  dans  le  courant  du  jour. 

Mais  ce  qu'il  appelle  la  pratique  ,  et  dont  nous  avons  omis  de  parler, 
est  une  trop  longue  exhortation  qui  n'a  pas  grand  chose  de  pratique.  Ce 
serait  une  sorte  de  conclusion  de  la  méditation  ,  plutôt  que  ce  que  les 
auteurs  ascétiques  appellent  une  pratique.  D'autres  personnes  peuvent 
penser  autrement  que  nous  ,  mais  il  nous  semble  qu'il  est  difTicile  de 
justifier  ces  sortes  de  pratiques  par  les  principes  qui  régissent  la  matière. 
Du  reste ,  c'est  là  un  bien  léger  défaut,  si  tant  est  que  ce  soit  un  défaut, 
et  il  est  largement  compensé. 

Le  Mois  DE  Marie  àc  rArchiconfrérie ,  ou  Printemps  des  enfants  de 
Marie  ,  approuvé  par  M.  Desgenetles  ,  suit  une  méthode  un  peu  diffé- 
rente ;  je  dirais  presque  qu'il  y  a  plus  d'esprit,  plus  de  vie  et  de  sainte 
gaieté.  Chaque  exercice  commence  par  un  texte  sacré  qu'on  ajiplique  à 
Marie,  puis  viennent  des  préludes  dans  lesquels  on  s'élève  spirituellement 
à  Marie  sur  les  ailes  de  la  louange  et  de  l'amour.  Alors  on  étudie,  dans 
une  lecture  pleine  d'action,  quelqu'une  des  perfections  de  son  immaculé 
cœur,  et,  après  un  exemple  emprunté  aux  annales  de  l'Archiconfrérie  , 
on  termine  par  une  résolution  et  un  bouquet  spirituel  oITert  à  Marie. 

Ce  petit  livre  est  fait  pour  rafraîchir  l'àme  ,  rendre  lu  piété  aimable 
et  consoler  le  cœur.  On  le  trouve  chez  Sagnier  cl  Bray,  libraires  (I). 

(I)  Un  vol.  in-ôS.  Prix  :  75  cent.  —  La  douzaine  :  G  fr. 


—   158  — 

Annnles  de  l'Archiconfrérie  dn  très-saint  et  immaculé 
Cœur  de  jllarie. 

Le  sixième  bulletin  de  rArchiconfrérie  de  Notre-Dame-des-Victoires 
vient  de  paraître  avec  l'approbation  de  Mgr  FArclievèque  de  Paris.  On 
trouve  d'abord  dans  ce  numéro  un  bref  par  lequel  le  Souverain -Pontife 
enrichit  de  nouvelles  grâces  une  association  qui  en  est  déjà  si  riche. 

Après  un  compte  rendu  très-satisfaisant  de  l'état  de  l'Archiconfrérie , 
le  vénérable  directeur  de  l'œuvre  déclare  qu'il  consacrera  ce  bulletin  à 
l'Angleterre.  Il  tient  parole  ,  et  montre  l'influence  de  l'Archiconfrérie 
dans  les  événements  qui  se  sont  accomplis  et  qui  continuent  de  s'accom- 
plir dans  ce  royaume  ,  qui  fut  jadis  si  catholique. 

Cette  influence  de  l'Archiconfrérie  se  montre  à  dater  de  1837,  où,  sai- 
sissant les  éléments  déposés  au  sein  de  la  société  anglaise  par  les  prêtres 
français  émigrés  en  1792,  elle  les  a  fécondés  et  admirablement  multipliés. 
M.  Desgenettes  expose  les  phases  diverses  du  progrès  ,  depuis  la  dé- 
marche du  révérend  Georges  Sponsor,  qui  vint  réclamer  les  prières  des 
Eglises  de  France,  et  en  particulier  de  l'Archiconfrérie,  pour  la  conver- 
sion de  l'Angleterre ,  jusqu'au  retour  à  l'unité  romaine  du  célèbre  New- 
man  et  de  ses  amis. 

Ce  bulletin  est  terminé  par  une  notice  sur  la  statue  de  Notre-Dame- 
des-Yictoires,  qui  nous  a  vivement  intéressé,  et  qui  dévoile,  en  quel- 
que sorte  ,  la  raison  providentielle  des  succès  de  l'Archiconfrérie. 

De  grands  événements  se  rapportent  à  la  fondation  de  cette  église,  de 
cette  statue  et  de  cette  chapelle  de  la  Vierge.  L'église  fut  fondée  par 
Louis  XIII ,  et  consacrée  sous  le  titre  de  Kotre-Dame-des-Victoires  ,  en 
reconnaissance  de  ses  succès  sur  la  révolte  et  l'hérésie.  C'est  là  que  la 
sainte  Vierge  apparut  au  pieux  frère  Fiacre,  pour  lui  annoncer  qu'un 
successeur  serait  donné  au  trône  de  saint  Louis  ,  et  ce  successeur  fut 
Louis  XIV.  Ce  fut  à  cette  occasion  que  Louis  XIII  consacra  sa  couronne 
et  ses  Etats  à  la  sainte  Vierge.  Cette  statue  est  celle  que  le  pieux  frère 
Fiacre  fit  exécuter  sur  le  modèle  de  la  Madone  miraculeuse  de  Savone  , 
modèle  révélé  par  la  sainte  Vierge  elle-même.  Cette  chapelle  est  celle 
que  fît  bâtir  Louis  XIV,  pour  y  placer  la  statue  de  Notre-Dame-de-3Ii- 
séricorde  ,  devant  laquelle  Fiacre  avait  demandé  à  Marie  d'être  là, 
comme  à  Savone  ,  le  refuge  des  pécheurs.  On  sait  quelle  fécondité  puis- 
sante celte  ardente  prière  a  reçu  dans  ces  derniers  temps.  Puisse  la  di- 
vine Marie  être  aussi  favorable  à  nos  publications  que  le  désire  le  véné- 
rable directeur  de  FArchiconfrérie ,  qui  s'y  intéresse  vivement  ,  et  se 
déclarer  elle-même ,  à  défaut  de  son  zélé  serviteur,  à  qui  elle  n'en  laisse 
guère  le  temps  ,  notre  directrice  vigilante  ! 

Ce  sixième  bulletin  termine  le  premier  volume  des  Annales  de  V Archi- 
confrérie  (1). 

(1)  Un  vol.  iu-S*.  Prix  :  4  fr.  50  c;  et  chaque  bulletin  75  cent. 


—   159  — 


i^vtnnc  bu  0oiir. 


Il  est  une  heure  de  silence 
Oii  la  solitude  est  sans  voix, 
Oii  tout  dort,  même  l'espérance, 
Oii  nul  zépliir  ne  se  balance 
Sous  l'ombre  immobile  des  toits. 
A.  de  Lamautine. 


La  nuit  laisse  tomber  ses  mystérieux  voiles, 
Avec  eux  le  bonheur,  avec  eux  le  sommeil  : 
Et  les  perles  du  soir,  les  rêveuses  étoiles 
Montrent  leur  front  vermeil. 

La  nocturne  courrière  avec  amour  se  penche 
En  caressant  les  tours  des  antiques  châteaux, 
Et  fait  glisser  les  flots  de  sa  lumière  blanche 
Sur  le  flanc  des  coteaux. 

L'astre  brillant  du  jour  a  fini  sa  carrière  . 
Roi  sans  gloire,  il  s'enfuit  sur  son  chariot  de  feu, 
Et  jette  encore  au  monde  un  rayon  de  lumière, 
Comme  un  regard  d'adieu. 

Tel  naguère  l'on  vit,  chassé  de  sa  puissance, 
S'éloigner  pour  l'exil  un  puissant  empereur  : 
En  partant,  il  tournait  ses  regards  vers  la  France 
Ivre  de  sa  splendeur. 

Entendez-vous,  là-bas,  dans  la  forêt  obscure 
Lentement  expirer  les  chants  des  villageois! 
Du  chantre  des  bosquets  caché  sous  la  verdure 
Entendez-vous  la  voix  1 

Cependant  ses  rivaux  ont  cessé  leur  ramage, 
Philoraèle  veut  seule  exhaler  ses  chansons  ; 
Et  de  son  dernier  hymne,  au  fond  du  frais  bocage, 
Meurent  les  derniers  sons  ! 


—  160  — 
Dans  le  clocher  noirci  de  la  chapelle  antique. 
Retentit  doucement  le  paisible  Angélus! 

Il  tinte mais  hélas!  sa  voix  mélancolique, 

Je  ne  la  comprends  plus  ! 

A  l'entendre  jadis  je  goûtais  bien  des  charmes, 
Quand  la  cloche  du  soir  me  découvrait  le  front, 
Quand  je  priais  si  bien,  en  mouillant  de  mes  larmes 
Le  vieux  banc  de  gazon. 

Oui  jadis  !...  maintenant  de  mon  heureuse  enfance 
Je  n'ai  plus  conservé  que  des  regrets  cuisants  : 
J'ai  foulé  sous  mes  pieds  ma  robe  d'innocence, 
Je  n'ai  plus  mes  dix  ans  ! 

L'Angelus!  aussitôt  près  de  la  croix  de  pierre, 
La  vierge,  le  vieillard  se  sont  mis  à  genoux, 
Et  font  monter  aux  cieux  leur  modeste  prière, 
Leur  prière  pour  tous. 

C'est  l'heure  où  le  berger  redescend  dans  la  plaine, 
Suspendant  les  concerts  de  son  gai  chalumeau, 
Et  vient  regarder  boire  auprès  de  la  fontaine 
Son  docile  troupeau. 

C'est  l'heure  où  l'exilé  caressant  son  mensonge 
Sous  l'ombre  d'un  tilleul  va  chercher  le  sommeil, 
Revoit  tout  ce  qu'il  aime,  en  son  faux  mais  doux  songe, 
Et  pleure  à  son  réveil. 

C'est  l'heure  où  répétant  les  adieux  de  sa  mère. 
L'orpheline  gémit  dans  le  champ  de  la  mort  ; 
Rentre  moins  malheureuse  en  la  pauvre  chaumière, 
Prie,  espère  et  s'endort  !!! 

Au  pied  du  Moléson  (canton  de  Fribourg). 

Un  Helvétien. 


Taris.  —  IniprinitM-ie  catliolique  d'A.  SlllOU  et  1>ESQUEUS,  rue  des  ÎN'oyers,  " 


LA  LECTURE. 


-<trà<i»- 


DES  LIBERTÉS  DE,  L'ÉGLISE  GALLICANE. 


TROISIÈME  ARTICLE (U. 

<'oiuiiieufuii'e  .sur  les  noteN  manuscrites  de  ill.  l'ubbé  Flenr;),  rap|ior(i>e« 
dans  l'ai-tiele  précédent.  —  Esprit  qui  animait  Bossuet  dans  rafTiiirc 
de  la  tléclaÈ'ation. 


Les  réclamations  d'Innocent  XI,  au  sujet  de  la  Heyak,  furent  le  prin- 
cipal motif  du  mécontentement  de  Louis  XIV.  Il  fit  part  de  ses  disposi- 
tions au  grand  chancelier  Le  Tellier  ,  en  qui  il  avait  une  grande  con- 
fiance. Le  grand  chancelier  communiqua  à  son  fils,  l'Archevêque  d(3 
Reims  ,  l'amertume  qui  oppressait  le  cœur  du  Roi.  Bossuet ,  nommé  a 
l'évêché  de  Meaux,  et  dont  on  connaissait  le  dévouement  pour  Louis  XIY, 
ne  tarda  pas  à  être  mis  dans  la  confidence  ;  mais,  soit  que  l'ouverture 
qu'on  lui  fit  dès  lors  de  certains  projets  ou  déterminations  à  prendre, 
eussent  paru  l'inquiéter  ,  soit  que  d'autres  motifs  le  tinssent  éloigné  des 
conférences  qui  suivirent  cette  première  communication,  on  ne  l'y 
voyait  plus  paraître.  Le  Roi  en  fut  instruit  et  se  plaignit  de  son  absence. 
Il  voulut  que  l'Evéque  de  Meaux  fit  partie  de  toutes  les  réunions  ou  l'on 
délibérerait  sur  les  moyens  à  prendre  pour  forcer  le  Pape  à  se  montrer 
désormais  plus  condescendant  aux  volontés  du  Monarque.  Ces  moyens 
devaient  être  de  proclamer  hautement  sur  l'autorité  du  Souverain- 
Pontife  les  sentiments  suivis  par  un  certain  nombre  de  docteurs  de  Sor- 
bonne,  qui,  depuis  le  concile  de  Constance,  et  principalement  sur  l'au- 
torité de  Gerson,  avaient  restreint,  en  certaines  limites,  les  prérogatives 
du  chef  de  l'Eglise.  Il  fallait  des  personnes  d'une  haute  réputation  de 
science  pour  donner  du  poids  à  une  pareille  mesure,  L'Evéque  de 
Meaux,  dont  les  savants  ouvrages  étaient  si  universellement  célébrés  , 
devait  nécessairement  discuter  une  affaire  aussi  sérieuse.  Personne 
mieux  que  lui  ne  pouvait  établir  les  bases  d'une  déclaration  qui,  sans 
envahir  sur  le  dogme,  tiendrait  le  Pape  en  respect,  et  le  rendrait  désor- 
mais plus  timide  ,  quand  il  serait  question  de  contrarier  les  volontés  et 

(I)  Voir  notre  livraison  de  février,  [>.  33. 

1.    la  JUIN  1847.  iî 


les  arréls  du  Prince.  Bossuet ,  qui  avait  paru  d'aborà  entrer  dans  un 
semblable  projet,  ne  tarda  pfis  à  l'envisager  çpninie  péi'illeux  ;  car  il 
avait  réfléchi  sqr  les  conséquences  que  pouvait  avoir,  à  Rome  et  ail- 
leurs,  une  démonstration  solennelle  de  sentiments  qui  sembleraient 
d'autant  plus  hostiles  qu'ils  seraient  manifestés  à  l'occasion  de  la  Héyale. 
Le  Sainl-Siége  avait  toléré  jusqu'à  ce  jour  qu'une  partie  des  membres 
de  la  Sorbonne  enseignassent  des  opinions  qui  n'étaient  pas  celles  des 
autres  universités  catholiques;  car  il  était  prudent  de  s'abstenir  d'une 
prohibition  qui  aurait  pu  occasionner  trop  de  bruit,  peut-être  même 
du  scandale;  mais  ne  se  croirait-il  pas  autorisé  à  séNir  contre  des  Prélats 
qui,  contre  toutes  les  convenances,  se  permettraient  de  restreindre  ce 
que  les  Souverains-Pontifes  regardaient  comme  leurs  prérogatives  in- 
contestables? Le  Roi,  qui  ne  songeait  qu'à  humilier  le  Pape,  avait  saisi 
avec  avidité  l'expédient  qu'on  lui  avait  soumis.  Tous  les  personnages  qui 
l'entouraient,  ou  qui  pouvaient  taire  pénétrer  jusqu'à  lui  les  préven- 
tions qui  les  animaient  contre  le  Saint-Siège  ,  entretenaient  et  nourris- 
saient les  dispositions  qui  lui  avaient  été  suggérées.  C'était  le  grand  chan- 
celier Le  Tellier,  qui  ne  voyait  rien  de  plus  beau  que  de  se  rendre  agréable 
à  Louis  XIV,  et  de  le  seconder  dans  ses  desseins  ;  c'était  l'Archevêque  de 
Reims ,  qui,  bien  loin  de  se  tenir  en  garde  contre  les  intentions  de  son 
père  ,  les  retrouvait  toutes  dans  son  propre  cœur;  c'était  l'abbé  Faure, 
commensal  de  ce  Prélat ,  qui  lui  avait  donné  toute  sa  confiance  ,  et  qui 
avait  adopté  tous  les  préjugés  de  ce  docteur  contre  le  Souverain-Pontife 
et  la  chaire  apostolique  ;  c'était  le  ministre  Colbert ,  qui  ne  croyait  pas 
pouvoir  mieux  faire  sa  cour  au  Roi  que  de  le  presser  de  suivre  cette  af- 
faire, et  d'insister  auprès  du  Clergé  [)our  qu'il  formulât  une  déclaration 
redoutable  à  ce  chef  de  l'Eglise  ,  qui  avait  osé  se  plaindre  du  parti  que 
Ton  avait  pris  au  sujet  de  la  Régale.  On  fit  connaître  à  Bossuet  la  volonté 
du  Roi,  qui  entendait  qu'il  se  trouvât  aux  conférences  préliminaires  de 
l'assemblée  ;  il  y  vint.  L'Archevêque  de  Reims  s'^iipressa  de  manifestei 
en  sa  présence  le  désir  qu'il  avait  que  l'on  ne  laissât  pas  échapper  l'oc- 
casion où  la  cour  de  France  avait  un  démêlé  sérieux  avec  le  Saint-Siège, 
pour  traiter  la  grande  question  de  Fautorité  du  Pape,  et  la  trancher  net- 
tement ,  d'après  les  principes  d'une  partie  notable  des  docteurs  de  Sor- 
bonne. 11  disait  que  l'on  ne  trouverait  jamais  pour  cela  un  temps  plus 
opportun,  parce  qu'une  pareille  question  ne  pouvait  se  traiter  décem- 
ment et  convenablement  que  dans  un  temps  de  division.  Mais,  répon- 
dait l'Evêque  de  Meaux  ,  dont  la  réflexion  avait  singulièrement  mo- 
difié les  idées ,  c'est  précisément  parce  que  le  Pape  et  le  Roi  ne  sont 
pas  maintenant  en  bonne  intelligence ,  que  le  parti  que  vous  voulez 
prendre  n)e  parait  plus  hors  de  saison.  Il  y  a  ,  en  efTil,  quelque  chose 
de  dur  et  d'outrageant  d'ajouter  au  chagrin  du  Pape  .  qui ,  après  tout, 
a  cru  re  iiplir  un  devoir  dans  la  sentence  qu'il  a  rendue  au  sujit  de  la 
Héga'e.  Il  faut  aller  en  avant,  disait  M.  de  Choiscul-PrasUn  ,  Evèque  de 
Tournai.  Ne  laissons  point  passer  une  aussi  favorable  circonstance  de 


—    163   — 

proclamer,  coiuine  étant  les  nôtres,  les  seutimeuts  de  nos  docleuis. 
C'est  la  France  qui  doit  se  mettre  à  la  tête  de  celte  publication.  Je  ne 
puis,  répliquait  Bt)ssuel ,  adopter  votre  avis.  Ne  prossenlez-vous  pas 
les  orages,  peut-être  même  les  foudres  que  vous  allez  provoquer?  Si  nous 
devions  nous  réunir  en  concile,  ce  que  nous  aurions  prononcé  n'aurait 
de  valeur  que  d'après  la  ratification  du  Pape,  et  oseriez-vous  l'espérer? 
Il  ne  s'agit  pour  nous  que  d'une  simple  assemblée  :  c'est  la  volonté  du 
Roi,  et  vous  voulez  que  cette  assemblée  émette  des  opinions  qui  feraient 
reculer  d'effroi  les  membres  d'un  concile?  Y  pensez-vous?  Mais  il  faut, 
dites-vous,  profiter  de  ce  temps  de  division!  Qu'y  gagnerez-vous ? 
L'Eglise  serait-elle  donc  en  si  grand  péril ,  parce  que  Taulorilé  du  chef 
de  l'Eglise  ne  serait  pas  limitée  dans  les  bornes  plus  étroites  où  vous 
voulez  la  restreindre?  Votre  publication,  dans  le  fond,  ne  sera  d'au- 
cune influence  pour  changer  les  idées  reçues  hors  de  France;  elle  irritera 
et  indignera  les  Evêques  étrangers,  mais  surtout  le  Pape  et  le  sacré 
Collège.  C'est  ainsi  que  vous  augmenterez  la  division,  loin  de  Téleindre. 
Mais  le  Roi  veut  une  satisfaction  ,  et  voilà  un  moyen  de  le  venger  et  de 
nous  venger  nous-mêmes  de  la  manière  sévère  dont  le  Pape  nous  a  traités. 
Messieurs,  voilà  ce  que  nous  n'osons  pas  exprimer,  mais  ce  qui  est  au 
fond  de  nos  cœurs  ;  et  pourtant  il  nous  serait  bien  difficile  de  montrer 
que  nous  avons  plus  de  motifs  de  nous  plaindre  que  lui. 

Convenons-en  ,  Rome  a  pour  nous  des  procédés  plus  délicats  que  nous 
ne  devions  les  attendre;  elle  sait  bien  ce  qui  est  enseigné  dans  notre 
Sorbonne  elle  garde  le  silence,  quoique  ce  ne  soit  pas  son  enseigne- 
nient.  Je  m'étais  borné  à  dire  dans  le  livre  de  V Exposition  publié  il  y  a 
quelques  années  ,  «  qu'on  devait  la  soumission  et  l'obéissance  au  suc- 
"  cesseur  du  Prince  des  Apôtres,  en  vertu  de  sa  primauté,  sans  m'ar- 
X  rêter  aux  questions  discut'^es  dans  les  écoles,  et  dont  j'ai  dit  qu'il 
«  n'était  pas  nécessaire  de  parler  ,  parce  qu'elles  n'étaient  pas  de  foi  ca~ 
«  tholique  [Exp.  ch  xxi).  »  Je  ne  pouvais  assurément  rien  dire  de  moins 
à  l'égard  du  Saint-Siège  ;  et  bien  loin  de  me  reprocher  de  n'en  avoir 
pas  dit  assez  ,  Innocent  XI  m'a  adressé  le  bref  le  plus  flatteur,  que  l'on 
peut  voir  en  tête  de  ce  petit  ouvrage.  Duperron  et  Richelieu  avaient  ob- 
servé la  même  réserve  dans  leurs  traités  de  controverse,  et  ils  n'ont  pas 
obtenu  le  même  honneur,  quoiqu'ils  eussent  si  bien  mérité  de  l'Eglise, 
et  qu'ils  ne  parussent  adopter  les  sentiments  que  suivent  bon  nombre  de 
nos  docteurs  de  Sorbonne.  Puisque  le  Saint-Siège  se  montre  si  bien\eil- 
lant  pour  nous,  ne  montrons  pas  de  l'hostilité  envers  lui.  Laissons 
mûrir  tout  au  moins  ce  projet  encore  trop  prématuré  d'une  déclaration 
irrespectueuse  et  irritante.  On  ne  nous  intente  point  de  procès  pour  l'en- 
seignement de  quelques  opinions  que  Rome  ne  saurait  adopter  :  conten- 
tons-nous de  cette  tolérance ,  et  gardons  notre  possession. 

Bossuet  s'adressant  ensuite  personnellement  à  l'Archevêque  de  Reinis, 
lui  dit  :  Vous  voulez.  Monseigneur,  qu'on  profite  de  la  mésinleili^ence 
qu'a  fait  naître  la  Bégaie  pour  trancher  sur  la  question  de  l'«ulorité  du 


—  164  — 

Pape,  et  en  fixer  les  limites.  Je  vois  avec  peine  cette  disposition.  Quanti, 
par  cette  mesure  extrême,  vous  réussiriez  à  faire  taire  le  Pape,  d'un 
côté  ,  au  moyen  d'une  nouvelle  plaie  que  vous  feriez  à  son  cœur,  auriez- 
vous  pour  cela  plus  raison  de  l'autre?  Vous  aurez  la  gloire  ,  si  c'en  est 
une  ,  d'avoir  terminé  l'affaire  de  la  Régale  :  mais  cette  gloire  sera  pour 
jamais  obscurcie  par  les  propositions  odieuses  que  vous  voulez  procla- 
mer. Le  Roi.  comme  le  plus  fort,  percevra  les  revenus  ecclésiastiques 
que  le  Saint-Siège  n'avait  pas  cru  devoir  lui  céder  ;  vous  applaudirez  à 
cette  victoire  si  facile  qui  sera  votre  ouvrage  ,  et  vous  ne  réfléchissez 
pas  à  l'anatberae  de  la  postérité  qui  dira  un  jour  :  Louis  XIV  a  ouvert  la 
carrière  des  envahissements  sur  les  revenus  ecclésiastiques  de  France  ; 
le  Clergé  de  France  a  applaudi  quand  le  Vicaire  de  Jésus-Christ  lui  or- 
donnait de  résister  à  cette  spoliation.  Innocent  s'est  montré  inflexible  à 
réclamer  contre  la  violation  des  règles  canoniques ,  et  les  Evêques  fran- 
çais ,  qui  s'en  disaient  les  plus  zélés  observateurs  ,  ont  publié ,  à  cette 
occasion  ,  des  articles  outrageants  pour  le  successeur  des  Apôtres. 

Les  hommes  prévenus  ou  passionnés  ne  se  rendent  à  aucunes  raisons, 
quelque  fortes  et  convaincantes  qu'elles  puissent  être.  Les  Prélats  qui ,  à 
cette  époque^  fréquentaient  la  cour  étaient  toujours  plus  disposés  a  flatter 
le  Roi  ,  et  à  lui  donner  raison,  qu'à  lui  opposer  la  moindre  résis- 
tance (1).  M.  de  Harlay,  Archevêque  de  Paris  ,  était  l'homme  le  plus 
docile  au  vouloir  royal.  Le  Roi  lui  fit  connaître  qu'il  entendait  qu'on 
s'occupât  de  traiter  la  question  de  Tautorité  du  Pape.  Le  Prélat  se  garda 
bien  de  le  contredire.  Quand  tous  les  membres  qui  composaient  la  con- 
férence ,  dont  faisait  partie  le  Père  La  Chaise,  furent  réunis,  il  leur 
annonça  les  ordres  de  Sa  Majesté.  On  n'osa  point  s'y  opposer  ;  plusieurs 
même  abondèrent  dans  le  sens  du  Prince  ,  et  lui  donnèrent  doublement 
raison  ,  et  dans  l'aff^aire  de  la  Régale  ,  et  dans  celle  qui  en  devait  faire 
le  pendant.  Le  Pape  .  dit  l'un  deux  ,  nous  a  poussés  à  bout  ;  il  s'en  ?-é- 
pentira.  Bossuet  ,  qui  n'avait  pas  perdu  l'espoir  de  faire  avorter  le 
projet  de  la  Déclaration ,  sentit  vivement  combien  ce  langage  devenait 
nuisible  à  ses  desseins.  Que  faire?  Le  Roi  avait  parlé  ;  tous  les  Evêques, 
ou  avaient  eux-mêmes  fait  naître  dans  l'esprit  du  Monarque  la  pensée 
dont  il  pressait  l'exécution  ,  ou  l'avaient  adoptée  sans  la  moindre  répu- 
gnance. Louis  XIV  ne  devait  pas  reculer,  puisqu'il  avait  l'approbation 
et  l'encouragement  ,.  au  moins  tacite  ,  de  celui-là  même  qui  prononçait 
comme  juge  dans  les  incertitudes  de  sa  conscience.  Bossuet  n'entrevoyait 
plus  qu'un  moyen  de  donner  satisfaction  au  Prince^  sans  se  jeter  encore 
dans  le  mauvais  pas  qu'il  conservait  un  certain  espoir  d'éviter  :  c'était 
de  proposer  et  de  faire  adopter ,  s'il  était  possible  ,  à  ceux  qui  compo- 
saient la  conférence  de  ne  rien  prononcer  ni  décider  avant  d'avoir  pesé 
sur  cette  question  le  pour  et  le  contre,  par  une  étude  sérieuse  de  la  doc- 
trine des  Pères  et  des  conciles.  Que  risquait-on  ;i  prendre  ce  parti  ? 

(I)  N'est-ce  jtas  cette  iiiême  disposition  qui  a  causé  tous  les  uiaux  qui  désolent  l'Eglise 
'l'AUeniagne?  Voycî  les  derniei-s  Mémoires  du  Cardinal  Pacca. 


—  165  — 

Duperron  et  Richelieu,  si  dévoués  à  la  monarchie  ,  n'avaient  pas  même 
Voulu  se  prononcer  sur  le  point  qui  excitait  le  plus  vi\ement  la  suscep- 
tibilité des  princes.  Quel  si  grand  inconvénient  y  avait-il  à  les  imiter, 
même  sur.cet  article?  Quant  à  l'infaillibilité  du  Pape  dans  ses  décisions 
ex  cathedra  ,  elle  a  tant  de  ressemblance  avec  l'indéfectibilité  du  Saint- 
Siège  ,   qu'on  doit  nécessairement  admettre  ,  si  l'on  veut  être  véritable- 
ment catholique,  qu'il  y  avait  ou  puérilité  ou  une  sorte  d'hostilité  envers 
le  Saint-Siège  de  s'y  montrer  contraire.  La  supériorité  du  Pape  sur  les 
conciles  ,   même  généraux,  serait  bien  délicate  à  attaquer  ,  après  tant 
d'autorités  qui  semblaient  la  rendre  irréfragable,  à  part  les  temps  de 
schisme  et  de  débats  entre  plusieurs  Pontifes  ;  circonstance  sur  laquelle 
personne  n?a  envie  de  discuter.  Qu'importe  d'ailleurs  la  question  de  sa- 
voir si   les  jugements  du  Saint-Siège  n'ont  leur   sanction  définitive 
qu'après,  le  consentement  de  l'Eglise  universelle ,  puisque  nous  conve- 
nons tous  qu'il  faut  toujours  commencer  à  y  adhérer,  et  qu'aucun  Evê- 
que ,  en  particulier ,  n'aurait  le  droit  de  refuser  son  assentiment  à  une 
décision  pontificale?  Il  n'y  a  donc  point  de  raison  qui  nous  engage  à 
précipiter  notre  jugement  dans  une  affaire  aussi  épineuse  ,   et  il  y  a 
mille   motifs  de  ne   la  terminer    qu'après  l'examen  le  plus   appro- 
fondi. 

Bossuet ,  en  parlant  ainsi ,  espérait  que  l'expédient  qu'il  proposait  fi- 
nirait par  faire  renoncer  entièrement  à  la  pensée  d'une  Déclaration.  Il 
calculait  la  durée  du  temps  que  toutes  ces  recherches  devaient  occa- 
sionner; il  voyait  naître  des  difficultés  nouvelles  à  chaque  pas  que  fe- 
raient les  examinateurs.  Un  demi-siècle  ne  suffisait  pas  pour  lire  ,  même 
très-rapidement,  les  divers  auteurs  qui  avaient  défendu  les  prérogatives 
du  Saint-Siège  ;  en  faudrait-il  moins  pour  se  munir  d'autorités  con- 
traires ?  Il  entrevoyait  donc  les  Prélats  se  décourageant  presque  dès  le 
début  de  leur  examen,  qu'il  comptait  pouvoir  faire  finir,  un  peu  plus  tôt 
ou  un  peu  plus  tard  ,  quand  l'effervescence  actuelle  des  esprits  serait 
calmée. 

On  fit  part  au  Roi  de  l'expédient  imaginé  par  Bossuet.  La  déférence 
que  ce  Prince  avait  pour  les  sentiments  de  l'Evêque  de  Meaux  les  lui 
eût  probablement  fait  adopter  ;  mais  M.  de  Harlay,  qui  répondait  tou- 
jours aux  faveurs  de  Louis  XIV,  en  flattant  son  absolutisme  ,  lui  repré- 
senta que  la  mesure  proposée  par  Bossuet  entraînerait  des  lenteurs  in- 
terminables ;  cju'il  fallait  en  finir  sur  des  questions  assez  mûrement 
examinées  par  la  Sorbonne,  et  ne  pas  perdre  l'occasion  propice  qui  s'of- 
frait de  s'expliquer  nettement  sur  l'autorité  dun  Pape  si  peu  favorable 
aux  arrêts  de  Sa  Majesté.  De  son  côté ,  le  ministre  Colbert,  qui  n'envi- 
sageait cette  aff'aire  qu'en  politique  et  en  homme  du  siècle  ,  appuya  de 
tout  son  pouvoir  la  réflexion  de  l'Archevêque  ;  le  Roi  devait  faire  sentir 
qu'il  était  roi,  à  Innocent  XI,  ne  fût-ce  que  pour  lui  apprendre  qu'on 
ne  froissait  pas  en  vain  les  volontés  d'un  monarque  de  France. 
Louis  XIV  ne  balança  plus.  Ordre  fut  donné  aux  Prélats  de  l'assem- 


—   166  — 

l)lée  de  conclure  au  plus  tôt  ,  et  de  formuler  une  Declaratiou  sur  lau- 
torité  du  Pape. 

Toul  plia  sous  l'autorité  royale.  Bossuet  lui-même  n'osa  plus  résister. 
Son  coeur,  si  profondément  catholique  et  si  délicat,  crut  devoir  imposer 
silence  aux  alarmes  de  sa  conscience;  mais,  comme  un  autre  Pilate  ,  il 
murmurait  tout  bas  :  Miuidas  ego  swn....  accipite  euinvos  ,  et  secuiidùm 
legjm  vestram  jidicate  eum  (Joan  18,  31  ).  Tous  les  yeux  se  tournèrent 
naturellement  vers  lui  pour  la  rédaction  des  articles;  mais  sa  répugnance 
fut  si  marquée  qu'il  fallut  déférer  ce  soin  à  un  autre.  M.  de  Choiseul- 
Praslin ,  Evêque  de  Tournai,  avait  manifesté  tant  de  zèle  pour  la  con- 
clusion de  cette  affaire  qu'on  le  désigna  pour  rédiger  les  propositions.  Il 
ne  se  fit  pas  prier  ,  il  se  piquait  d'être  théologien,  et  surtout  de  n'être 
pas  ultramontain.  Il  était  fier  de  pouvoir  bientôt  en  donner  la  preuve. 
Mais  sa  suffisance  fut  bientôt  humiliée  ,  car  s'étant  présenté  a  l'assem- 
blée avec  son  travail,  la  lecture  qu'il  en  fit  n'excita  qu'une  désappro- 
bation universelle.  Celait  une  suite  de  ihès^'s  agencées  selon  la  méthode 
scholastique.  Chacune  de  ses  propositions  était  prouvée  par  l'Ecriture, 
la  tradition  et  la  raison.  Outre  ce  défaut  grave  ,  on  remarqua  que  ses 
preuves  étaient  partout  vulnérables,  et  que  sa  logique  était  extrême- 
ment faible.  Tous  les  Prélats  s'accordèrent  à  dire  qu'un  pareil  travail 
ne  pouvait  être  accepté.  Pas  une  voix  ne  fui  favorable  au  pauvre  rédac- 
teur, qui  en  fut  pour  sa  peine,  suivie  d  une  accablante  huudlialion.  Il 
était  naturel  que  l'on  revînt  à  Bossuet  ;  les  suffrages  à  peu  près  uni- 
versels lui  étaieut  assurés  d'avance,  et  tous  les  assistants  semblaient  lui 
dire  :  Cet  affront  n'est  pas  pour  un  homme  environné  jusqu'ici  de  tant 
de  réputation  et  de  tant  de  gloire. 

Ce  choix  était  flatteur  :  malheureusement,  Bossuet  n'y  fut  pas  insen- 
sible. 11  se  regarda  lui-même  comme  un  homme  que  la  nécessité  engage 
dans  un  mauvais  pas ,  et  qui  n'a  plus  qu'a  s'occuper  à  le  franchir  avec 
le  moins  de  désavantage  qu'il  lui  sera  possible.  Le  Roi  avait  n)anifesté 
ses  volontés;  il  n'eût  pas  voulu  lui  déplaire;  il  se  sentait  capable  de 
formuler  des  propositions  qui,  sérieusement  méditées,  diraient  encore 
moins,  et  n'auraient  pas,  à  l'égard  du  Saint-Siège,  une  portée  aussi 
défavorable  que  les  opinions  de  quelques  Sorbonistes.  El  il  faut  bien 
en  convenir ,  il  avait  lui-même  certains  préjugés  puisés  à  leur  école , 
préjugés  que  n'avaient  jamais  eus  les  Duperron  et  les  Richelieu.  Il 
n'était  pas  non  plus  tout  a  fait  insensible  à  la  gloire  qui  pourrait  s'atta- 
cher à  son  nom  ,  en  rédigeant  une  déclaration  qui  attesterait  aux  siècles 
futurs  son  intrépidité  et  sa  hardiesse.  Jamais  rien  de  semblable  ne 
s'était  fait  dans  une  assemblée  ecclésiastique.  Aussi  ce  qu'il  allait  formu- 
ler né  pourrait  jamais  être  envisagé  comme  une  décision  dogmaticjue. 
Heureux  si  cette  funeste  déclaralion  n'eût  été  jamais  destinée  à  devenir 
conmie  une  loi  de  l'Etat,  pour  ouvrir  ainsi  la  porte,  un  siècle  plus 
lard,  a  la  Constitution  civile  du  Clergé (  I  )  !  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  pouvons 

(l)  ^ûUo  mouiieraus  bieutôt,  daus  la  Vou)  de  l  Eglise  ■  cûuimeut  la  Dcciaration  de 
|f.><5  a  amené  la  Constitution  civile  du  Cierge.  Wote  du  Hédacfeur^ 


—    167  — 

Lieu  allester  ,  sans  crainte  de  nous conipiomeltre  ,  que  jamais  le  giaud 
Bossuet  ne  se  lût  montré  complaisant,  dans  cette  circonstance,  sil  eût 
pu  [)révoir  les  maux  inconcevables  que  devaient  traîner  à  leur  suite  des 
propositions  que,  d'avance,  il  avait  lui-même  appelées  odieuses.  Il  aura 
Je  temps,  avant  de  mourir,  de  voir  les  parlements  s'en  servir  contre 
l'Eglise  l'omaine  ,  a  laquelle  il  tenait  par  le  fond  de  ses  entrailles;  les 
novateurs  les  élèveront  jusqu'aux  nues;  et ,  plus  tard  ,  sa  plume  catho- 
lique sera  réduite  à  retracer,  d'après  leurs  écrits ,  en  grande  partie, 
la  défense  de  cette  déclaration  à  jamais  déplorable;  encore  n'osera-t-il 
pas  la  publier  de  son  vivant ,  après  y  avoir  consacré  vingt  ans  de  tra- 
vaux et  de  recherches  dignes  d'une  meilleure  cause. 

Les  articles  furent  bientôt  dressés  (1).  Les  savants  que  les  préven- 
tions et  la  partialité  n'aveuglent  pas^  n'ont  pu  s'empêcher  de  remarquer 
dans  leur  énoncé  le  mal. lise  d'une  àme  honnête  qui  souiTre  d'avoir  à 
parler  hardiment  de  son  supérieur.  Ce  n'est  plus  ce  style  brillant,  lu- 
cide ,  attachant,  qui  donnait  jusque-la  tant  de  charmes  à  la  lecture  des 
œuvres  du  grand  homme.  .Jamais  il  n'a  parlé  avec  tant  de  gêne,  jamais 
il  n'a  été  si  froid ,  si  glaçant.  C'est  encore  Bossuet  ;  mais  c'est  Bossuet 
faisant  un  procès-verbal  a  contre-cœur,  et  semblant  vouloir  se  mettre  à 
couvert  de  la  foudre  qui  gronde  dans  le  lointain  ,  et  le  menace.  La  lec- 
ture des  quatre  articles  dressés  par  Bossuet  fut  faite  à  l'assemblée  le 
n  mars  1682. 

Ce  fut  chez  l'Archevêque  de  Paris  que  l'on  s'assembla  pour  examiner 
et  discuter  ces  articles.  Quelque  soin  qu'eût  pris  Bossuet  de  s'exprimer 
dans  les  termes  les  plus  modérés  et  les  plus  respectueux  envers  le  Saint- 
Siège,  on  comprit  pourtant  combien  le  Souverain-Pontife  allait  être 
blessé  de  ce  qu'une  assemblée  de  Prélats  se  donnait  le  droit  de  fixer  les 
limites  de  la  puissance  apostolique  ;  et  l'on  prévit  le  cas  où  les  proposi- 
tions pourraient  être  flétries  par  un  jugement  solennel.  Dans  cette  pré- 
vision, les  membres  du  conseil  tiélibérèrent  s'il  n'était  pas  à  propos,  au 
moins  pour  retenir  le  Pape ,  d'insérer  dans  la  déclaration  que  le  res- 
pect que  l'on  avait  pour  sa  qualité  de  chef  de  l'Eglise  et  pour  ses  déci^ 
sions,  n'empêchait  pas  que,  pour  des  causes  très-graves,  on  ne  se 
crût  en  droit  d'appeler  de  ses  jugements  au  futur  concile.  Ce  langage,  il 
faut  le  dire,  effraya  Bossuet  qui  savait  mieux  que  personne  que  ces 
appellations  n'avaient  jamais  eu  lieu  que  delà  part  des  hérétiques.  Son 
prt-mier  coup  d'œil  était  toujours  d'une  justesse  admirable;  et,  s'il  ne  se 
fût  jamais  écarté  de  ce  qui  l'avait  frappé  d'abord,  il  semble  qu'il  n'eût 
fait  dans  toute 'sa  vie  aucun  faux  pas.  Ici,  il  montra  de  la  fermeté  jus- 
qu'au bout.  Je  ne  saurais,  dit-il,  consentir  â  l'insertion  de  celle  clause  : 

(1)  Si  on  les  examine  avec  attention,  on  reconnaît  qu'ils  ne  tliffùieut  pas,  pour  le 
fond,  des  six  artides  qu'avait  dressés  en  1665  la  Soi  bonne,  iJ  l'occasion  de  quelques 
thèses  relatives  à  l'aulorité  du  Pape;  seulement,  les  articles  de  la  Sorbonne  sont  rédigés 
avec  moins  de  gène  et  plus  de  clarié.  On  peut  voir  dans  le  Cours  de  droit  canon,  de. 
M.  l'abbé  André,  t.  n,  p  i.38,  les  six  articles  de  cette  déclaration  dp  la  Faculté  «le  théo 
legie,  faite  an  roi  par  ses  députés,  le  16  mai  1665. 


—   168  — 

les  appellations  de  ce  geure  ont  été  nommément  condamnées  par  les 
bulles  de  Pie  II  et  de  Jules  II;  les  Souverains-Pontifes  ne  reviennent 
jamais  sur  les  décisions  de  leurs  prédécesseurs  ;  elles  sont  un  engage- 
ment sacré  pour  ceux  qui  les  suivent  de  marcher  dans  la  même  voie. 
Aveu  frappant,  et  qui,  dans  la  bouthe  de  Bossuet,  équivaut  presque  à 
la  reconnaissance  de  l'infaillibilité  pontificale.  Nous  ne  disconvenons 
pas,  néanmoins,  qu'on  entrevoit  quelque  chose  de  méprisant  dans  cette 
manière  de  s'exprimer,  rapportée  par  Fleury  :  E)igagés  à  Rome  à  les 
condamne?'  ;  ne  recvtknt  jamais.  Mais  outre  que  ce  ne  sont  ici  que  des 
notes  tracées  précipitamment  pour  ne  rien  oublier,  Bossuet  avait  devant 
ses  yeux  l'Evêque  de  Tournai  qu'il  savait  être  extrêmement  hardi 
à  l'égard  du  Saint-Siège;  il  est  probable  que  ce  fut  ce  Prélat  qui  fit 
■mention  des  appellations  au  concile  :  le  ton  de  Bossuet ,  qui  ne  le  bles- 
sait plus  par  cette  tournure  d'expressions,  énonçait  une  vérité  qui  devait 
l'arrêter  tout  court,  en  lui  faisant  entrevoir  que  ce  que  l'on  demandait 
suffisait  pour  faire  condamner  des  propositions  déjà  assez  odieuses. 

Du  reste  ,  si  l'assemblée  crut  devoir  appuyer  l'hétérodoxe  pensée  des 
appellations  du  jugement  du  Pape  au  futur  concile,  elle  dut  bientôt 
s'apercevoir  de  quelle  conséquence  il  pouvait  être  pour  elle  d'exciter 
la  vertueuse  indignation  de  Bossuet.  Il  était  déjà  blessé  de  ce  qu'eu 
venait  de  proposer  ;  et,  si  l'on  montrait  de  la  persistance,  il  pouvait,  en 
retirant  ses  articles  ;  et  en  refusant  sa  coopération  à  un  complot  où  il 
avait  été  entraîné  malgré  lui ,  renverser  tous  les  projets  du  Roi  et  des 
Prélats  courtisans  qui  s'étaient  ofl'erts  pour  servir  son  esprit  de  domi- 
nation. 

Messeigneurs  ,  leur  dit-il ,  vous  voulez  faire  d'une  entreprise  déjà 
trop  fâcheuse,  une  affaire  tout  à  fait  condamnable  ;  et  vous  allez  si  loin 
que  le  Saint-Siège  ne  verra  rien,  dans  toute  la  suite  de  cette  opéra- 
tion,  qui  ne  soit,  par  un  funeste  progrès,  de  plus  en  plus  répré- 
hensible.  Au  fond ,  ne  devions-nous  pas  notre  appui  aux  Evêques  de 
Pamiers  etd'Alet?  Nous  les  avons  abandonnés,  et  trahi  leur  cause  par 
un  excès  de  complaisance  à  la  volonté  royale.  Qui  d'entre  nous  oserait 
nier  que  nous  avons  eu  tort?  L'affaire  du  monastère  de  Charonne  au 
faubourg  de  Saint-Antoine,  à  Paris,  n'est  pas  meilleure.  On  a  traité 
comme  coupables  les  religieuses  de  la  congrégation  de  Notre-Dame,  parce 
([ue,  d'après  la  sentence  d'Innocent  XI,  elles  n'ont  pas  voulu  reconnaître 
la  supérieure  que  le  Roi  leur  a  imposée  de  sa  propre  autorité ,  à  l'insti- 
galion  de  l'Archevêque  de  Paris  ;  et  cela  contre  leurs  règles  qu'on  n'ignore 
])as  avoir  été  approuvées  par  le  Saint-Siège,  et  qui  leur  donnent  le 
droit  de  faire  cette  élection.  La  sainte  discipline  de  l'Eglise  doit-elle  être 
ainsi  méconnue  dans  un  royaume  très-chrèlien  ?  Quel  rôle  jouons- 
nous,  Messeigneurs?  nous  devons  en  rougir.  Nous  nous  mettons  à  la  place 
du  Siège  apostolique;  et  pourquoi?  pour  empêcher  le  bien  qu'il  veut 
lairc,  et  faire  le  mal  (ju'il  veut  empêcher.  Nous,  nous  ne  sommes  pas 
sans  reproche   :   nous  avons  blàmè  la  conduite  lerme  et  canoniciue  des 


.—   169  — 

Evèques  de  Pamiers  et  d'Alet  ;  nous  devions  l'admirer  du  moins,  si.  en 
face  du  Roi ,  nous  n^avons  pas  eu  le  courage  de  la  soutenir.  Après  la 
mort  de  ces  Prélats,  les  grands  Vicaires  capitulaires  ont  suivi  la  même 
ligne,  et  rappelé  à  l'ordre  les  pourvus  en  Régale  ;  ils  n'ont  fait  que  se 
conformer  aux  saints  canons;  et  pour  cela,  on  les  a  déférés  aux  tribu- 
naux; on  les  a  condamnés  d'après  un  procès-verbal  dont  la  fausseté  est 
notoire.  Les  voilà  flétris  comme  criminels  de  lèse-majesté.  Le  P.  Cerle 
n'a  évité  la  mort  qu'en  prenant  la  fuite.  Les  arrêts  du  pai'lement  de  Tou- 
louse, dans  cette  malheureuse  affaire ,  sont  insoutenables  ;  ne  pouvant 
faire  mourir  sa  victime,  il  l'a  fait  exécuter  en  effigie.  L'abbé  Charlas  a 
prudemment  disparu.  Ce  Docteur  est  allé  porter  ailleurs,  comme  le 
P.  Cerle,  ses  rares  talents  et  ses  grandes  vertus.  Deux  autres  Vicaires 
généraux  capitulaires  ,  Fromaget  et  Benjamin,  ont  été  jugés  indigne- 
ment ,  malgré  leur  innocence.  C'est  assez  de  tant  d'iniquités  que  nous 
devons  déplorer.  Qu'il  ne  soit  pas  dit  que  des  Evêques  ont  jeté  le  blâme 
sur  des  hommes  vertueux  que  l'on  a  traités  en  coupables.  S'il  va  quel- 
qu'un à  blâmer  dans  cette  triste  affaire ,  ce  sont  les  Archevêques  de 
Toulouse  et  de  Narbonne  qui  ont  cassé  des  sentences  qu'ils  devaient 
maintenir,  puisqu'elles  étaient  conformes  aux  saintes  prescriptions  de 
l'Eglise. 

.le  pense  que  l'on  me  saura  gré  des  éclaircissements  que  je  viens  de 
donner  sur  les  notes  manuscrites  laissées  par  l'abbé  Fleury.  Les  déve- 
loppements ne  sauraient  m'être  reprochés,  puisqu'ils  sont  puisés  dans 
les  faits  les  plus  authentiques  de  cette  époque.  J'avais  besoin,  au  reste, 
de  redresser  quelques  inexactitudes  qui  sont  échappées  au  savant  Mar- 
chetti.  Archevêque  d'Ancyre,  dans  le  commentaire  qu'il  a  publié  lui- 
même  de  ces  noies  précieuses.  Je  me  contenterai  d'en  relever  ici  quel- 
(jues-unes.  Il  ne  parait  pas  avoir  compris  les  mots,  hors  de  saison^  qu'il 
interprète  d'une  àes. saisons  de  l'année,  et  non  de  la  circonstance  inoppor- 
tune où  l'on  se  trouvait:  et  c'est  à  Fleury  qu'il  fait  dire  que  Bossuet  s'oppo- 
sait à  ce  qu'on  s'occupât  de  la  chidaration,  comme  si  un  temps  trop  chaud 
ou  trop  froid  devenait  incommode  pour  les  réunions.  H  semble  n'avoir 
pas  mieux  entendu  cette  réflexion  :  on  augmentera  la  division  que  l'on  veut 
éteindre;  ni  ces  paroles  :  le  P.  la  Chaise  joint,  ({u'il  a  traduit  :  le  P.  la 
Chaise  ajouta  ;  il  fait  honneur  à  Fénelon  de  n'avoir  pas  fait  partie  de 
cette  assemblée,  et  il  le  suppose  expressément  Evêque  ,  fjuoiqu'il  n'ait 
été  nommé  à  l'archevêché  de  Cambrai  que  treize  ans  plus  tard.  Je  passe 
sous  silence  beaucoup  d'autres  points  qui  n'ont  pas  été  bien  saisis  par 
l'illustre  Archevêque  d'Ancyre  qui,  loin  de  la  Vrance,  ne  pouvait  pas 
parler  avec  la  même  exactitude  qu'un  Français,  sur  celte  époque  de 
notre  histoire,  où  il  n'était  guidé  que  sur  des  notes  la  plupart  inintelli- 
gibles pour  lui ,  quoifiu'il  ail  eu  sous  les  yeux  le  petit  commentaire 
d'ailleurs  si  fidèle  de  M.  l'abbé  Emery,  au  delà  duquel  il  était  si  chan- 
ceux de  hasarder  des  conjectures.  C'est  l'observation  que  me  faisait  un 
jour,  au  sujet  do  Mgr  Marcholti,  feu  M.  Picot,  rédacteur  de  l'Ami  de  lu 


—    170  — 

Rrhgiu/i.  L'explication  dont  j'ai  présenté  lessai  ci-dessus,  paraît  remé- 
dier à  tout  pour  ceux  qui  ont  la  dernière  édition  de  la  critique  de 
Fleury  (1819).  Il  se  trouve,  d'ailleurs,  dans  le  commentaire  du  prélat 
italien,  des  réflexions  fort  sages.  Je  n'en  traduis  ici  que  !a  fin.  «  Bossuet, 
«  dit-il,  engagé  malheureusement  dans  cette  triste  affaire,  ne  songea 
«  plus  qu'a  diminuer  le  mal  qui  devenait  inévitable.  Le  chef-d'œuvre, 
«  pour  lai,  eût  été  de  réussir,  par  tous  les  détours  qu'il  employait  alors, 
«  d'écarter  entièrement,  ou,  du  moins,  d'éluder  la  décision  doctrinale 
«  que  l'on  demandait;  mais  le  torrent  tombait  de  bien  haut,  et  dissipait, 
«  comme  une  fumée  légère,  tous  les  expédients  auxquels  Bossuet  avait 
«  recours.  On  voit  que  ce  grand  homme,  forcé  jusque  dans  ses  derniers 
«  retranchements,  par  d'impérieuses  circonstances,  met  en  œuvre  tout 
'(  ce  qu'il  a  de  ressources  dans  son  génie  pour  se  diriger,  sans  faillir, 
«  au  milieu  de  deux  écueils  qui  l'environnent.  Ici,  il  voudrait  contenter 
«  une  volonté  royale  qui  allait  toujours  en  multipliant  ses  exigences  :  là, 
«  il  sent  que  le  devoir  lui  fait  une  loi  de  ne  pas  avancer,  ou  plutôt,  de 
a  faire  un  pas  en  arrière.  Et  voilà  ce  qui  achève  d'éclaircir  cette  histoire, 
«  et  ce  que  nous  expliquent  les  monuments  recueillis  dernièrement  avec 
«  tant  de  soin  par  Mgr  de  Bausset  dans  la  vie  de  Bossuet  qui  vient  d'être 
a  publiée  à  Paris.  Il  y  est  démontré  que  l'Evêque  de  Meaux  dans  les  quatre 
«  fameux  articles  qu'il  fut  contraint  de  rédiger,  et  spécialement  dans  les 
«  IIP  et  IV%  n'avait  point  pour  but  d'établir  une  doctrine  aussi  diffé- 
«  rente  de  celle  de  Rome  qu'on  l'avait  cru  jusqu'ici,  et  que  ce  n'était  pas 
«  dans  ce  sens  qu'il  fallait  prendre  les  divers  éclaircissements  et  décla- 
«  rations  qu'il  nous  a  laissés  dans  plusieurs  de  ses  écrits.  Dans  ses  pré- 
ce  cieuses  notes,  Fleury  nous  a  mis  a  même  de  découvrir  la  parfaite 
«  cohérence  de  ce  phénomène  qui  nous  était  jusqu'ici  inconnu.  Tout 
«  devient  clair  et  concordant,  dans  cette  procédure  si  longtemps  mysté- 
«  rieuse,  et  qui  consiste  à  employer  des  paroles  qui  semblent  hostiles, 
(c  pour  contenter  ceux  qui  veulent  un  combat  ;  mais  qui  cachent  un  sens 
«  que  Ion  peut  m">ntrer  pacifique,  à  cjuiconque  prendrait  l'alarme  dans 
0  la  suspicion  d'une  attaque.  Disons-le  néanmoins,  le  souvenir  de  cette 
«  marche  oblique  et  de  ces  moyens  termes,  offriront  toujours  une  nou- 
<(  velle  amertume  a  tout  homme  qui  se  passionne  pour  la  réputation 
«  d'un  dos  plus  insignes  défenseurs  qu'ait  eus  l'Eglise,  contre  les  der- 
«  nières  hérésies  du  protestantisme.  N'en  disons  pas  davantage  :  la  chose 
«  est  faite  :  et  c'est  ainsi  qu'elle  s'est  passée.  » 

Les  sentiments  exprimés  ici  par  Mgr  Marchetti  sont  assurément  d'une 
modération  bien  louable.  Je  pourrais  en  dire  autant  du  docte  Muzarelli, 
du  cardinal  Gerdil  et  de  tous  les  vrais  savants  d'Italie,  qui  ont  traité 
l'Episcopat  français  avec  une  délicatesse  et  des  égards  que  la  France 
devrait  rendre  aux  théologiens  d'au  delà  des  monts  avec  plus  de  fidélité 
et  d'équité.  Certes,  ce  n'est  pas  à  nous  qu'il  erniviendrait  de  ternir  la 
gloire  de  nos  grands  hommes,  objet  de  tant  de  vénération  pour  ceux  à 
qui  on  n'eût  pu  faire  un  crimf»  d'en  parler  avec  moins  de  faveur.  Qu'il  me 


-     171    — 

^oil  permis  pourlaut  de  remarquer  que  BossiuH.  dans  lattaiit^  de  la  dé- 
claration, parle  constamment  sur  le  ton  d'un  homme  qui  se  sent  atta- 
quable ;  il  tient  toujours  à  se  justifier;  il  est  perpétuellement  sur  la  dé- 
fensive, comme  celui  a  qui  on  peut  reprocher  d'avoir  mal  fait.  Que  son 
attitude  est  différente  de  celle  qu'il  avait  eti  traitant  la  controverse  pro- 
testante! Alors  il  marchait  d'un  pas  ferme  et  assuré.  Fort  de  la  bonté 
de  la  cause  qu'il  défendait,  son  langage  n'avait  rien  de  timide  et  de  con- 
traint; il  s'avançait  en  triomphateur  qui  affronte  tous  les  traits,  et  voit 
l'univers  prêt  à  applaudir  à  ses  victoires.  Ici  au  contraire,  il  se  croit  tou- 
jours iJans  la  nécessité  de  faire  l'apologie  de  ce  qu'il  a  dit  ou  pensé.  On 
s'aperçoit  qu'il  n'est  pas  sans  perplexité  du  côté  de  la  conscience;  et 
on  le  voit  par  la  précaution  même  qu'il  prend  de  se  dire  tranquille.  On 
ne  saurait  méconnaître  néanmoins  quelque  chose  de  bon  dans  le  motif 
qui  le  faisait  agir.  Ecrivant  confidentiellement  au  cardinal  d'Eslrées  : 
«  Je  me  suis,  dit-il,  proposé  deux  choses  :  l'une,  en  parlant  des  libertés 
«  de  l'Eglise  gallicane,  d'en  parler  sans  aucune  diminution  de  la  gran- 
«  deur  du  Saint-Siège  :  l'autre,  de  les  expliquer  de  la  'manière  qrie  les 
«  entendent  les  Evêques,  et  non  pas  de  la  manière  que  les  entendent  les  ma^^ 
«  gistrats...  Je  n'ai  pas  mis  dans  mon  discours  une  seule  parole  qu'avec 
«  des  raisons  particulières  :  et  toujours,  je  vous  l'assure  devant  Dieu, 
«  avec  une  intention  très-pure,  et  pour  le  Saint-Siège,  et  pour  la  paix, 
«  Les  tendres  oreilles  des  Romains  doivent  être  respectées  :  et  je  l'ai  fait 
«  de  tout  mon  cœur...  Je  n'ai  voulu  ni  trahir  la  cause  de  l'Eglise  galli- 
f<  cane,  ni  offenser  la  Majesté  romaine.  En  un  mot,  j'ai  parlé  net,  car  il  le 
a  faut  partout,  et  surtout  dans  la  chaire;  mais  j'ai  parlé  avec  respect: 
a  et  Dieu  m'est  témoin  que  c'a  été  à  bon  dessein...  J'ai  toujours  eu  dans 
«  l'esprit,  qu'en  expliquant  l'autorité  du  S.iint-Siége,  de  manière  qu'on 
«  en  Ole  ce  qui  la  fait  plus  craindre  que  révérer  à  certains  esprits,  cette 
«  sainte  autorité,  sans  rien  perdre,  se  montrera  aimable  à  tout  le  monde, 
«  même  aux  hérétiques  et  à  tous  ses  ennemis.  »  Bossuet  écrivait  à 
Rome  à  M.  Dirois,  théologien  du  cardinal  d'Estrées,  au  sujet  du  même 
discours  :  «  Je  fis  hier  le  sermon  de  l'assemblée;  et  j'aurais  prêché  dans 
«  Rome  ce  que  j'y  dis,  avec  autant  de  confiance  que  dans  Paris;  car  je 
«  crois  que  la  vérité  se  peut  dire  hautement  partout,  pourvu  que  la  dis- 
a  crétion  tempère  le  discours  et  que  la  charité  l'anime.  » 

Nous  jetterons,  dans  l'article  suivant,  un  coup  d'œil  sur  ce  discours 
si  remarquable  qui  servit  d'ouverture  à  l'assemblée  de  1682  (1). 

L'Abbé  ***,  ancien  Vicaire  général. 


(1)  Dans  l'avtirle  précédent,  ci-dessus  page  40,  ligne  40,  il  s'est  glissé  une  faute  qUi 
paraît  être  un  anachronisme.  Ainsi,  au  lieu  do  lire:  Bossuet  6criTait  le  6  férrier  1642, 
lisez  :  écrivait  le  6  février  1682. 


—  172 


PARIS    RELIGIEUX. 

ESQUISSES  DE  IIIŒVRS(I). 


IX 

Réponse  à  mtre  cher  correspondant.  —  Vous  me  faites  l'honneur  de  me 
dire,  mon  cher  confrère,  que  votre  dernière  lettre  sur  la  fameuse  circu- 
laire librario-pastorale,  a  fait  beaucoup  rire,  mais  aussi  qu'elle  vous  a 
valu  quelques  observations  critiques,  qui  ont  troublé  votre  conscience, 
étonné  votive  esprit  et  puissamment  dégoûté  votre  cœur  du  métier... 

.Te  réponds  :  ils  ont  bien  ri  î  et  ils  n'ont  pas  été  désarmés  !  !  I  Cela  m'é- 
tonne comme  vous...  mais  encore?  Ils  ont  porté  le  trouble  dans  votre 
âme  !  Et  pourquoi  ?  parce  que  les  paroles  de  Mgr  de  Paris,  citées  dans 
votre  lettre,  et  dont  votre  ami  de  la  capitale  avait  fait  l'application  à 
l'auteur  de  la  circulaire,  ne  leur  pa^xiissaient pas  assez  explicatives,  assez 
directes...  —  Ah!  ah!  vos  braves  compatriotes  doutent  de  la  sincérité 
de  votre  ami  parisien  !  Eh  bien  !  adressez-les  à  Monseigneur  lui-même, 
qui  leur  répondra,  comme  il  a  répondu  tout  dernièrement  :  «  Je  m'étonne 
((u'on  ne  voye  pas  une  application  aussi  claire,  aussi  formelle.  »  Il  est 
vrai  que  Sa  Grandeur  parlait  pour  son  diocèse,  où  personne  ne  s'y  est 
mépris  et...  ne  pouvait  s'y  méprendre. 

Ceci  posé,  et  d'ailleurs  tout  éclaircissement  étant  facile  à  obtenir,  je 
conclus,  mon  cher  confrère,  qu'il  y  a  de  quoi  lever  jusqu'à  l'ombre  de 
l'ombre  d'un  scrupule. 

Mais  ces  observations  critiques  vous  ont  étonné.  —  Etonné!.,  de  ce  que 
sans  doute  vos  honnêtes  gens  ne  comprenaient  pas  quel  service  c'était 
rendre  aux  acheteurs  deUvres,  etc.,  que  cette  chasse  à  tous  les  forbans 
industriels,  qui  en  veulent  à  eux  comme  aux  autres?  El  vous  aussi,  mon 
cher  confrère,  vous  vous  perdez  dans  cette  idée!...  Mais  rappelez- vous, 
je  vous  prie,  ce  que  répond  dans  notre  grand  Molière  un  bon  homme, 
iDattu  par  sa  femme,  à  l'officieux  voisin,  qui  s'interposait  entre  les  époux  : 
«  Si  je  veux  être  battu,  que  vous  importe?  »  Il  peut  donc  y  avoir  d'ex- 
cellentes gens  qui  vous  diront  aussi  :  si  je  veux  être  volé,  est-ce  que  cela 
vous  regarde?...  De  bonne  foi!  mon  cher  confrère,  trouvez-vous  dans 
cette  raison  ,  la  raison,  pour  un  journaliste  fidèle  à  sa  mission ,  de 
laisser  piper,  chipper  le  public?  Car  après  tout  ce  bon  public  n'a  pas 
épousé  le  libraire,  ni  tout  autre  chevalier  industriel,  et,  par  conséquent. 
il  n'a  pas  les  mêmes  motifs  qu'un  mari  pour  être  battu,  ou  volé.  Donc! 
l'étonnement  de  votre  voisin  ou  de  votre  voisine,  ne  doit  pas  eu  être  un 
pour  vous,  à  moins  que  vous  ne  vous  étonniez  de  l'étonnement  de  celui- 
ci,  de  celle-là,  comme  disait  Figaro  :  Finissons-en  ! 

(1)  Voir  la  livraison  du  ir>  mai,  p,  l-in. 


—  173  — 

A  vous  croire,  cher  confrère,  rom  seriez  presque  dégoûté  du  métier.... 
délicat  que  vous  êtes  !  Allons  donc,  quand  vous  vous  êtes  enrôlé  sous  les 
drapeaux  de  la  critique,  quelle  devise  avez-vous  prise?  Celle  du  grand 
maître  : 

C'est  un  rude  métier  que  celui  de  médire  (Boileau). 

et,  comme  abbé,  voys  avez  ajouté,  positis  ponendis,  c'es^à-dire,  médire  en 
supposant  les  conditions  voulues  en  bonne  morale.  Or,  n'est-ce  pas  ici  le 
cas  ou  jamais?... 

Tenez,  mon  cher  confrère,  vous  me  faites  l'effet,  pardonnez-moi  l'ex- 
pression, d'un  véritable  conscrit...  de  la  critique  littéraire.  Le  premier 
coup  de  canon  vous  fait  trembler  de  tous  vos  membres.  Attendez, 
attendez  que  votre  moustache  commence  à  grisonner  comme  la  mienne, 
et  vous  sentirez  quel  goût  exquis,  quel  fumet  à  l'odeur  de  la  poudre'. 
Comme  on  s'enivre  de  gloire  !  Comme  le  vieux  loup  marin  est  grand,  beau 
à  voir,  et  heureux  en  lui-même  quand  sa  corvette  passe  triomphante  sur 
le  corps  du  brigantin-piratel  —  Moi  !  dites-vous,  moi!  un  loup  de  mer  I 
—  Ne  vous  effrayez  pas;  ces  loups-là.  quand  ils  touchent  terre,  se  méta- 
morphosent si  vite  et  si  bien!  Tenez,  moi  qui  vous  parle,  je  puis  vous 
en  citer  un  exemple,  qui  vous  fera  reprendre  du  goût  au  métier. 

On  dînait,  et  pour  mieux  digérer,  on  suivait  le  précepte  de  Montaigne  : 
on  caquetait  les  morceaux.  Un  convive  qui  avait  Testomac  paresseux 
usait  ou  abusait  dudit  précepte.  Il  pérorait  surtout  contre  les  aristarques 
de  la  presse,  et  précisément,  en  s'adressant  à  l'un  des  convives  qu'il 
savait  être  dans  la  rédaction  de  la  Lecture  :  «  Vous  avez,  lui  dit-il,  dans 
l'auteur  de  Paîis  religieux  un  collègue,  qui  n'est  pas  sot  (merci  !)  mais 
qui  doit  être,  avouez-le  ,  un  peu  méchant,  et  qui,  franchement,  ne  sau- 
rait aller  à  votre  caractère,  vous,  si  gai!  si  poli!  si  bon!  si  indulgent! 

si »  —  Assez!  assez!  mon  cher  confrère,  vous  allez  vous  commettre; 

ce  collègue  un  peu  méchant,  ce  loup  marin,  alors  qu'il  ne  tient  plus 
la  mer,  alors  surtout  qu'il  est  à  table,  croyez-le.  n'est  plus  le  même 
homme  ;  car...  c'est  moi  1 

On  rit  beaucoup;  on  s'embrassa  cordialement  et  l'on  finit  par  com- 
prendre que  le  métier  de  chasse-corsaires  est  beau  et  utile.  Courage  donc, 
notre  cher  correspondant,  et  tâchez  de  prendre  le  pied  marin. 

X 

Indulgences plénières.  —  Qui  le  croira  ?  Qui  pourra  le  croire?  OU!  que 
de  langues  vont  être  jetées  aux  chiens!  Charmante  et  spirituelle  de  Sévi- 
gné  ,  que  ne  ressuscitez-vous  pour  le  plaisir,  unique  en  ce  genre,  de  tenir 
un  quart  d'heure  au  moins  l'esprit  de  vos  lecteurs  dans  une  délicieuse 
anxiété  !  Moi,  qui  n'ai  ni  vos  grâces,  ni  votre  esprit  j'arrive  tout  naïve- 
ment au  but. 

Donc,  le  directeur  d'un  journal...  religieux,  ayant  épuisé,  je  pense, 
tous  les  tours  de  son  bissac,  je  veux  dire  tous  les  puffs  connus,  eut  l'idée... 
oh  non  I  je  n'ose  dire...  c'est  incroyable  I  On  va  crier...  eh  bien  oui  1  crie 


—    174   — 

qui  vuudca!...  il  eut  l  idée  d'aller  trouver  te  liouce  apostolique,  et,  après 
avoir  constaté  par  a-\-b  rutiilté  religieuse  de  son  journal,  il  eut...  de 
prier  son  Excellence  d'accorder...  des  indulgences  [sic]  aux  lecteurs  (pro- 
noncez abonnés)  de  son  journal.  Délicieux!  délicieux! 

Le  nonce  souriciit  de  ce  sourire  qui  appartient  à  un  homme  d'esprit... 
qu'il  est.  Et  après  avoir  laissé  le  directeur  dire  et  bien  dire  tout  ce  qu'il 
y  avait  de  drolatique  dans  son  puff,  il  lui  a  réponda  avec  une  aménité 
grande  :  «  Oui,  mon  cher  ami,  je  vous  accorde  (le  directeur  étouffait  de 
joie),  je  vous  accorde  des  indulgences,  et  des  indulgences  plénières... 
(ô  Monseigneur!...)  pour  vous,  entendez-bien,  (le  front  se  brunit;  c'est- 
à-dire,  pour  l'idée  et  le  dessein  que  vous  venez  de  m'expliquer  :  vous 
devez  être  content  !  Adieu. 

XI 
Un  quatorzième.  —  Patience  I  ce  mot  énigmatique  s'expliquera  bientôt 
de  lui-même. 

M.  le  comte  de  Maistre.  en  parlant  de  la  superstition,  a  dit  qu'elle 
était  quelque  chose  de  respectable,  de  soi  bien  supérieure  au  philoso- 
phisme, puisque  l'un  est  la  négation  de  toute  idée  religieuse,  et  que 
l'autre  est  au  moins  une  idée",  laquelle  s'évanouit  en  s'élevant  trop  haut. 
Je  suis  assez  du  sentiment  du  célèbre  publiciste-philosophe  :  la  supersti- 
tion, quand  surtout  elle  témoigne  d'un  grand  fond  de  croyance,  qui 
inspire  l'horreur  du  crime,  me  plaît  singulièrement  ;  ce  qui  ne  veut  pas 
dire,  cju'au  besoin  je  ne  tâcherais  pas  de  l'éclairer.  Or  donc,  cette  super- 
stition ayant  son  genre  de  mériie,  j'en  réclame  les  honneurs  pour  mon 
Paris  religieux...  Ne  doit-il  pas  exceller  en  tout  sur  la  province?  Vous 
allez  le  voir. 

Chacun  le  sait,  il  n'est  pas  de  ville,  de  village,  de  hameau,  de  palais 
ou  de  chaumière,  où  le  nombre  treize  appliqué  à  Judas,  —  fort  peu  his- 
toriquement, n'importe!  —  qui  ne  soit  regardé  connue  un  nombre  à 
proscrire,  de  table,  par-dessus  tout.  Vous  comprenez,  cher  lecteur,  vous 
qui  êtes  initié  aux  mille  formes  ingénieuses  de  mon  cher  Paris,  qu'il  faut 
ici  comme  ailleurs  lui  conserver  son  rang  de  prééminence  Ainsi,  dans  ce 
centre  des  lumières,  l'homme  religieux,  et  la  femme  principalement,  ne 
dînerait  pas  du  tout,  ou  dînerait  très-mal  au  festin  le  plus  plantureux,  si, 
comptant  les  convives,  elle  se  trouvait,  elle,  le  treizième.  J'ai  vu  le  cruel, 
oui!  le  cruel  embarras  d'une  grande  maîtresse  de  maison,  causé  par 
l'absence  forcée  d'un  invité.  On  délibère,  — et  pourquoi  pas,  quand  les 
sénateurs  romains  ont  délibéré  sur  la  sauce  d'un  turbot?  —  sur  le  moyen 
à  prendre  pour  remplacer  le  malencontreux  convive.  Les  uns  voulaient, 
qu'on  laissât  la  place  vide  et  le  couvert  dressé;  les  autres  proposaient 
Azor,  gentil  et  propret  caniche,  un  vrai  fashionable  de  chien,  les  délices 
de  la  bonne  grancrmamaii,  laquelle,  par  parenthèse,  à  ce  nom  chéri  es- 
suyait furtivement  une  larme  de  tendresse.  Mais  tous  ces  expéilients  ne 
rassuraient  pas  les...  appétits  !...  Enfin  un  convive  s'écrie  :  que  l'ai- 
mable réunion  veuille  bien  m'accorder  dix  minutes  de  refard  et  je  lui 


.iinèiip...  un  quuturz-iùiiif,  bomme  d'esprit  et.  de  Ij->a  ton,  ij ai  sera  en- 
chanté de  l'invitation,  et  qui  enchantera  tout  Je  monde  :  car,  après  tout, 
pauvreté  n"est  pas  vice.  —  Adopté  à  l'unanimité,  s'écria-t-on  de  toutes 
parts. 

Jamais  on  ne  dîna  mieux,  jamais  on  ne  fut  plus  content  de  soi.  Le  qua- 
torzième fit  ce  miracle.  Aussi  par  reconnaissance  on  le  nomma  n°  1". 
Puis  notre  spirituel  3Iéry,  qui  était  pour  quelque  chose  dans  rinventiOû, 
s'est  hâté  de  prendre  un  brevet  de  perfectionnement,  et  aujourd'hui  il 
vous  donne  les  noms,  prénoms  ,  numéros  de  domicile  de  six  quator- 
zièmes. Ils  sont  à  vos  ordres  à  la  minute,  vous  n'avez  plus  à  vous  in- 
quiéter du  fatal  nombre  de  treize.  Vous  pouvez  dîner  à  votre  aise  et 
laisser  le  quatorzième  égayer,  spirifuah'ser  le  repas.  Paris  religieux 
triomphe.,. 

XII 

Crànene  religieuse.  —  H  me  souvient  qu'un  esprit  fort,  en  adolescence 
encore  ,  se  trouva  un  jour  sur  le  passage  du  saint  Pape  Pie  VII.  Auprès 
de  lui,  tout  le  monde  tombait  à  genoux  pour  recevoir  la  bénédiction  de 
celui  qui  tient  sur  la  terre  la  place  du  Sauveur  des  hommes.  Notre  jeune 
libertin....  d'esprit  se  tenait  seul  et  crânement  Aehoxxl  et  la  tête  couverte. 
«  Jeune  homme,  lui  dit  le  vénérable  Pontife,  la  bénédiction  d'un  vieil- 
lard porte  bonheur.  »  Ces  belles  paroles  allèrent  à  leur  adresse Je  ne 

me  flatte  pas  que  les  miennes  soient  aussi  heureuses.  D'abord,  il  s'agit 
d'un  homme  frisant  l'âge  des  pensées  éternelles ,  d'un  habitant  de  la  ca- 
pitale, d'un  journaliste  religieux,  d'un  chrétien  bien  posé  à  l'église.  Ces 
personnages-là  se  laissent  moins  facilement  impressionner.  Quoi  qu'il  en 
soit ,  cet  exemple  prouvera  du  moins  comme  ils  entendent  et  com- 
prennent la  religion.  Certes  ,  on  conçoit  qu'un  paroissien  puisse  ne  pas 
être  d'une  intelligence  parfaite  avec  son  curé  ;  que  ,  dans  un  moment  de 
mauvaise  humeur,  il  ne  lui  fasse  pas  l'honneur  de  le  saluer  ;  mais  conçoit- 
on  la  crânerie  de  notre  homme?  Ce  jour-là  il  était  à  sa  campagne  (qu'il 
habite  presque  les  douze  mois  de  l'année).  C'était  fête  au  village  :  le 
pasteur  et  ses  ouailles  s'avançaient  processionnellement ,  implorant  les 
bénédictions  du  ciel  sur  les  fruits  de  la  terre  ;  le  recueillement  était 
profond,  et  les  vieillards  et  les  enfants,  et  les  amis  et  les  ennemis  du 
curé  cheminaient  pieusement ,  ou  ,  si  quelqu'un  se  trouvait  sur  le  pas- 
sage, il  s'inclinait  profondément  devant  le  signe  auguste  de  la  rédemp- 
tion ,  par  décence  ou  par  dévotion.  Noire  directeur  du  journal  religieux, 
notre  chrétien  de  profession  publique  ,  lui  seul  ,  reste  crânement  assis 
devant  sa  porte.  Tout  autre  eût  pensé  à  la  cro'x  ,  au  scandale,  à  la 
décence  au  moins;  lui,  il  ne  pense  f|u'au  curé  auquel  il  en  veut — • 
d'avoir  fait  son  devoir  en  telle  circonstance.  — II  l'aura  bien  mortifié  !!! 

Allez  donc,  allez  maintenant,  brave  directeur,  allez  parler  dans 
votre  recueil  religieux  piété,  morale,  respect,  vénération  pour  les 
choses  de  Dieu  ;  parlez  fails  catholirpies  et  n'oubliez  pas  celui-ci. 

Xlll. 
Lecteur  ,  notre  ami  et  notre  juge  ,   vous  souriez  à  nos  esquisses  ,  et 


—   176  — 

parfois  vous  hochez  hi  tèlc  ,  vous  avez  peine  à  croire,  et  tout  au  plus 
si  vous  êtes  édifié  sur....  nos  médisances.  Peut-être  allez-vous  jusqu'à  y 
voir  un  peu  de  jalousie  de  métier?  Je  suis  heureux  pour  le  coup  de  me 
justifier  les  pièces  en  mains. 

Cours  et  tribunaux.  —  L'Encyclopédie  contre  M.  Guérin.  (  Pt'esse  du 
2  juin.  ]  —  M""  J.  Langlais  ,  avocat  de  M.  Guérin  :  «  Parent-Desbarres  , 
«  libraire  à  Paris,  édite  une  grande  publication  (style  d'avocat),  qui 
«  s'appelle  VEncyclopédie  catholique.  Le  titre  seul  de  l'ouvrage  en  indi- 
«  que  assez  et  l'esprit  et  le  but.  Comme  il  s'adresse  particulièrement  au 
«  Clergé  (  vous  y  êtes,  cher  lecteur  !  )  il  faut  (il  faudrait)  que  les  doc- 
«  trines  catholiques  y  soient  (  y  fussent  )  professées  avec  une  rigou- 
H  reuse  fidélité  (par  un  laïque!  ).  M,  Parent-Desbarres  a  bien  compris 
«  qu'une  garantie  à  cet  égard  devait  être  donnée  aux  souscripteurs  : 
«  aussi  tous  ses  prospectus  (ai-je  calomnié  la  circulaire  librario-pasto- 
«  raie  ?  )  débutent  par  cette  formule  pompeuse  :  Encyclopédie  catholique 
«  publiée  sous  la  direction  d'un  COMITÉ  D'ORTHODOXIE.  Les  prospectus 
«  ne  sont  pas  faits  pour  être  pris  à  la  lettre  (  parfait  !)....  Ce  qu'il  y  a 
«  de  certain ,  c'est  que  le  PRÉTENDU  COMITÉ  D'ORTHODOXIE  se 
«  composait  de  M.  Guérin  TOUT  SEUL.  (  Voilà  ce  que  l'on  dit  en  plein 
«  tribunal  ,  et  que  dis-je  autre  chose  ?  )  Voici  ce  qui  lui  valut  cet  hon- 
"  neur.  M.  Guérin  est  un  écrivain  (père  de  famille)  qui  a  publié  des 
ce  travaux  estimés  sur  les  matières  religieuses ,  et  qui  dirige  un  recueil 
«  cher  au  Clergé ,  le  Mémorial  catholique.  M.  Parent-Desbarres  pensa 
«  que  ce  serait  un  coup  de  maître  de  l'attacher  à  VEncyclopédie.  Le 
(.(  Mémorial  deviendrait  natureUement  un  journal  favorable  à  celte  pu- 
ce blication  (M.  Guérin  louerait  M.  Guérin,  naturellement....  Piquant  ! 
«  délicieux  !  )  ce  qui  ne  pourrait  nuire  non  plus  aux  intérêts  de  la  li- 
«  brairie  ,  etc....  »  (  Encore  une  fois  ,  cher  lecteur  ,  mon  ami  et  mon 
juge  ,  ai-je  trop  médit  des  industriels  en  librairie  ,  en  êtes-vous 
fâché?) 

M"  Thuseau ,  avocat  de  M.  Parent-Desbarres  :  «  M.  Guérin  (le  CO- 
«  MITÉ  D'ORTHODOXIE  )  a  été  attaché  à  VEncyclopédie  catholique  pour 
«  y  reviser  les  articles,  sous  le  7'apport  des  doctrines  {habemus  confUen- 
«  tem  reum ,  ce  qui  veut  dire  :  Pa)is  religieux  a  raison  ).  Le  traité  lui 
«  assurait  aussi  le  droit  d'y  publier  des  articles....  »  (Pourquoi  pas  tous, 
comme  l'a  dit  M''  Langlais?  M.  Guérin  est  assez  fécond  pour  suffire  à  lui 
seul  au  Mémorial  catholique  et  à  V Encyclopédie  !  )  «  Mais,  —  fatal  mais  ! — 
«  il  a  composé  divers  articles  qui....  n'ont  pas  convenu  à  l'éditeur  :  de 
«  là,  le  comité  rédacteur  et  de  révision  ,  M.  Guérin  tout  seid  ,  mis  à  la 
«  porte  après  des  années  d'un  travail  cher  au  Clergé  ,  mais  peu  pro- 
h  ductif  pour  la  caisse  de  l'éditeur.  » 

Le  tribunal  déclare  Guérin  mal  fondé  et  le  condamne  aux  dépens.  Et 
vous,  lecteur,  mon  ami  et  mon  juge,  m'absoudrez-vous  maintenant? 
ai-je  bien  mérité  du  public,  ot  n'allez-vous  jwint  me  condamner  à.... 
conlinnor  ?  .le  le  crains.  C***. 


—  177 


CRITIQUE  BIBLIOGRAPHIQUE. 


Examen  critique,  philosophique,  religieux  et  littéraire 

SCR 
L'HISTOIRE  »E  I.A  RÉT0L1:TI0:V  rR%.>'ÇAISE, 

Par  M.  L.  Blanc. 

La  Révolution  française  ,  cette  étonnante  épopée  humanitaire ,  a  dé- 
cidément conquis  les  sympathies  de  nos  modernes  historiens.  Il  y  a  cela 
de  remarquable,  de  très-remarquable  pour  le  critique  religieux,  que 
MM.  de  Lamartine,  Michelet  et  Louis  Blanc  se  soient  crus  obligés,  avant 
d'aborder  leur  sujet  ,  d'en  reprendre  toute  la  genèse  philosophique  re- 
ligieuse. H  se  fait  donc  dans  la  société  un  grand  réveil  qui  annonce  que 
nos  indifférents  religieux  ne  se  sont  pas  endormis  bestialement  et  pour 
toujours.  Au  moins  ces  belles  âmes ,  que  le  rationalisme  ou  le  néo-vol- 
tairianisme  a  presque  séparées  de  la  religion  catholique,  s'agitent-elles,  se 
tourmentent-elles  pour  se  rattacher  au  principe  de  vie,  comme  ce  tron- 
çon de  serpent  dont  parle  le  poète  latin,  qui  se  replie,  qui  se  tord 
dans  tous  les  sens  pour  se  rejoindre  au  corps  qui  l'animait,  ^'ains 
efforts  !  Il  n'y  a  qu'une  main  divine  qui  puisse  opérer  cette  soudure 
miraculeuse  ,  et  ces  âmes  infortunées  la  méconnaissent.  Ne  l'avons- 
nous  pas  constaté  pour  les  Girondines  et  pour  l'histoire  de  M.  Michelet  ? 
Démontrons  ,  hélas  !  que  l'œuvre  de  M.  Louis  Blanc  ne  participe  que 
trop  à  ce  funeste  égarement. 

L'auteur  résume  tout  son  système  en  trois  pages  ,  et  en  met  près  de 
six  cents  à  le  développer.  Selon  lui  ,  «  trois  grands  principes  se  parta- 
«  gent  le  monde  et  l'histoire  :  l'autorité  ,  l'individualisme  ,  la  frater- 
«  nité.  »  Or  chacun  de  ces  principes,  et  non  point  tous  les  trois  collecti- 
vement ,  aurait  été  la  vie  de  l'humanité  à  des  époques  diverses. 

D'abord  ces  classifications,  ces  formules-principes,  appliquées  a  l'his- 
toire du  genre  humain  ,  nous  paraissent  fort  peu  ingénieuses  et  fort  peu 
rationnelles.  En  effet ,  elles  gênent  les  allures  de  l'histoire  ;  elles  lui 
sont  de  véritables  camisoles  de  force.  Elles  ont  de  plus  le  tort  grave  de 
donner  un  démenti  au  sens  moral;  car,  en  aucun  temps,  au  xvui' siècle, 
comme  au  moyen  âge,  l'humanité  n'a  agi  d'une  manière  absolue,  exclu- 
sive ;  elle  a ,  tout  au  contraire,  dilaté  ,  épanché  collectivement  et  simul- 
tanément toutes  ses  forces  :  l'amour,  la  science  et  l'industrie.  C'est  à  ce 
point  que  ,  même  aux  époques  les  plus  tranchées  ,  il  est  impossible  de 
donner  avec  assurance  tel  caractère  à  l'hunjanité  ,  en  vertu  de  tel  prin- 
cipe. Aussi  ,  tandis  que  M.  Louis  Blanc  voit  le  princij)e  d'autorité  dans 
le  moyen  âge,  un  autre  penseur,  son  maître  peut-être,  M.  Guizot,  «  y 


~   178  — 

(<  reooiinail  rindepcudauce  individuelle,  qui  fut  le  caroc/è/v  dtxnmuml 
f<  de  l'époque.  «  [Hist.  delà  civil.,  leçon  il''.)  Dieu,  qui  mène  le  monde, 
met  partout  l'unité  :  c'est  notre  infirmité  qui  divise ,  qui  formule  .  qui 
nomme  d'un  nom  différent  ce  qui  n'est  que  la  même  \ie  à  différents  re- 
lais de  son  passage.  M.  Blanc  n'a  donc  pas  compris  l'action  de  la  Provi- 
dence. Poursuivons  nos  griefs critiques. 

«  Le  principe  d'autorité,  dit-il,  c'est  celui  qui  fait  reposer  la  vie  dés 
a  nations  sur  des  croyances  aveuglément  acceptées  ,  sur  le  respect  su- 
«  perstilieux  de  la  tradition,  sur  l'inégalité,  et  qui ,  pour  moyen  de 
f  gouvernement,  emploie  la  contrainte.  Il  fut  manié  avec  éclat  par 
«  l'Eglise  au  moyen  âge.  »  Que  de  paroles  sujettes  à  contestation  !  Je 
n'ose  dire  que  de  mauvaise  foi  !  Que  d'ignorance  de  la  doctrine  et  de 
l'histoire  religieuses  !  Nous  venons  de  voir  que,  selon  M.  Guizot ,  le  ca- 
ractère dominant  du  moyen  âge  fut  V indépendance  individuelle.  11  fut  un 
temps  court ,  hélas!  trop  court  pour  le  bonheur  des  peuples,  où  l'Eglise, 
qui  représente  le  principe  d'autorité,  —  non  pas  tel  que  l'entend  M.  Loihs 
Blanc,  mais  tel  qu'il  est  dans  l'Evangile,  —  vit  tous  les  pouvoirs 
civils  ,  après  une  lutte  sanglante  ,  forcés  de  reconnaître  qu'elle  était  plus 
forte  qu'eux  Alors  ils  s'inclinèrent  devant  elle  { Cler(]é  catholique  devant 
l'Etat ,  page  77  ]  ;  et  comme  elle  seule  aussi  possédait  la  force  affran- 
chissante et  civilisatrice,  ils  l'appelèrent  un  gouvcrnement(|u'ils étaient 
incapables  d'organiser  dans  les  nouvelles  vues  humanitaires.  [Idem, 
page  79.  )  Mais  bientôt ,  revenus  à  leurs  mauvais  instincts,  c'est-à-diré 
a  cette  cupidité  native  qui  ne  dit  jamais  assez ,  à  ce  sot  orgueil  qui  re- 
pousse le  bienfait  même,  ils  ne  purent  supporter  longtemps  que  cette 
puissance  rivale  assurât  les  droits  de  tous  et  méritât  les  hommages  et  la 
reconnaissance  des  peuples  et  des  souverains  eux-mêmes.  Dès  lors  tous 
ceux  (|ui  tenaient  au  pouvoir  civil  ,  de  loin  ou  de  près  ,  tous  ceux  qui 
aspiraient  à  y  parvenir,  tous  ceux  enfin  qui  voulaient  jeter  quelque 
éclat  sur  la  scène  du  monde,  —  potentats,  princes,  grands  seigneurs, 
etc.,— tous  travaillaient,  sinon  à  éteindre. — ce  qui  eût  été  impossible  et 
dangereux,  —  du  moins  à  entraver,  à  diminuer  la  puissance  temporelle 
de  l'Eglise.  Et  ce  fut  précisément  cette  lutte  hercul^nne  des  individus, 
cette  indépendance  individuelle  ,  qui  était  le  caractère  dominant  du  n)oyen 
âge,  qui  empêcha  l'Eglise  ,  ou  sa  puissance  fondée  sur  le  principe  d'au- 
torité ,  de  faire  grandes  et  belles  les  destinées  des  nations  chi-étiennes. 
Ainsi  iM.  Louis  Blanc,  qui  veut  dans  son  histoire  que  le  principe  d'au- 
toriié  ,  manié  avec  éclat  par  le  Clergé ,  ait  dominé  dans  le  moyen  âge  ,  et 
soit  responsable  des  malheurs  de  cette  époque  ,  est  venu  sottement,  lui 
écrivain  sérieux,  et  jtiscpi'à  un  certain  point,  ami  de  la  religion,  grossir  le 
nombre  de  ces  honunes  qui  haïssent  l'aulorilé  pour  la  haïi',  e'  qui  écri- 
vent sur  la  puissance  temporelle  des  Papes,  sans  l'avoir  jamais  étudiée 
dans  ses  véiitiibles  annales,  les  lois  ecclésiastiques  et  les  aveux  mêmes 
de  ses  plus  ardents  ennemis.  Allons!  c'esl  un  parti  pris!  M.  Louis  Blanc 
en  est  la  victime   Vous  le  voyez  déjà  a  la  manière  qu'il  traite  la  science 


—  K9  — 

lie  l'histoire;  mais  qu'allez-vous  penser  de  lui .  de  ses  études  théologi- 
qiies ,  quand  vous  l'entendrez  dire  :  Le  principe  d'autorité  repose  sur 
(les  croyances  areuglément  acceptées  ?  Y  a-t-il  un  enfant  catholique,  un 
infirme  dans  la  foi ,  qui  ne  sache  que  saint  Paul ,  lun  des  plus  grands 
défenseurs  de  l'aulorilé,  ait  enseigné  «  que  toute  soumission  devait  être 
raisonnable  ,  »  rationabile  obseqiiium  vestrwn  !  Appelez  cela  d'un  nom; 
pour  moi  je  ne  l'ose  par  respect  pour  M.  Blanc  catholique. 

—  Principe  d'individualisme.  «  Inauguré  par  Luther,  il  s'est  développé 
"  avec  une  force  irrésistible,  et  il  a  triomphé  en  France  par  les  puhli- 
«  cistes  de  la  Constituante.  »  Un  abyme  en  appelle  un  autre.  Lapplica- 
tion  de  ce  principe  à  Luther,  à  la  Constituante  ,  est  encore  une  confusion 
d'idées  et  de  faits  qui  témoignent  combien  déraille  facilement  la  locomotive 
philosophique.  Luther,  il  est  vrai,  a  ébranlé  fortement  le  principe  d'au- 
torité ,  en  isolant  les  hommes  dans  l'individualisme  de  V interprétation 
personnelle;  mais,  en  remettant  aux  souverains,  ou  à  des  consistoires  mi- 
ecclésias  iques,  le  dépôt  de  la  foi,  la  direction  des  consciences ,  que 
faisait-il  ,  sinon  de  renforcer  l'autorité  temporelle  de  tout  le  respect 
qu'un  peuple  croyant  porte  au  représentant  de  la  religion  ?  N'est-ce  pas 
là  créer,  au  profil  d'un  despote,  un  instrument  propre  à  plier  les  cons- 
ciences mêmes  ?  Les  souverains  les  plus  jaloux  de  leur  autorité  le  com- 
prirent mieux  que  M.  Louis  Blanc  ,  eux  qui  montrèrent  tant  d'empres- 
sement à  entrer  dans  la  réforme.  Quanta  la  Constituante,  ou  à  ses  pu- 
blicistes ,  je  doute  fort  qu'ils  se  soient  proposé  l'œuvre  étroite ,  exclusive, 
défaire  prévaloir  l'individualisme  ,  c'est-à-dire,  selon  M.  Louis  Blanc, 
d'associer  la  bourgeoisie  à  la  perpétuelle  et  souveraine  direction  de 
l'univers,  avec  un  écu  tournois,  pour  Dieu ,  dans  le  tabernacle  de  la 
commune. 

—  Principe  de  fraternité.  —  «  Il  fut  proclamé  par  les  hussiles  ,  les 
«  anabaptistes,  les  frères  moraves  :  il  illumina  un  instant  la  Montagne 
<i  et  périt  le  9  thermidor;  mais  tous  les  grands  cœurs  l'appellent,  et  déjà 
«  il  occupe  la  plus  haute  sphère  des  intelligences.  »  C'est  donc  la  le  prin- 
cipe de  fraternité  qui  doit  renaître  de  sa  cendre  ,  et  consoler  la  terre 
désolée,  ravagée  par  l'autorité  et  l'individualisme!  Nous  verrons  donc 
renaître  les  ravages  des  taboriles  ,  les  massacres  des  anabaptistes  ,  la 
terreur  organisée  par  la  Montagne.  On  punira  de  mort  les  péchés  mor- 
tels, on  assommera  ,  comme  à  Munster,  l'insolent  qui  osera  manifester 
le  plus  petit  doute  sur  la  mission  divine  du  prophète,  de  M.  Blanc, 
par  exemple  :  on  fera  mourir  plus  vite  ,  comme  dit  M.  Micht'let ,  par 
la  guillotine  ,  quiconque  oppo^^era  la  moindre  résistanc^^  au  parti  domi- 
nant de  l'assemblée,  c'est-à-dire  d'une  aulre  Montagne!  El  alors  fleurira 
celle  doctrine  fraternelle  qui  fonde  la  puissance  sur  la  persuasion  ,  sur 
le  libre  assentiment  des  cœurs  1  0  monsieur  Louis  Blanc  .  comme  vous 
travaillez  l'histoire!  comme  vous  expliquez  le  grand  principe  de  l'Evan- 
gile !  Quel  tort  vous  avez  de  renier  la  tradition  des  Pères  dp  r Eglise  : 
vous  en  seriez  l'ornement  ! 


—  180  — 

C'est  ainsi  que  noire  auteur  a  bâti  sa  Révolution  sur  ces  catégories 
d'idées,  sur  ces  oppositions  de  mots,  sur  ce  système  enfin  philosopho- 
chrétien,  pour  lui  donner  au  moins  une  physionomie  originale.  Il  a 
réussi...  au  dam  de  la  vérité  religieuse,  philosophique  et  historique. 
Pourtant  il  y  a  du  bon  dans  la  philosophie  de  cet  écrit  !  Nous  acceptons 
très-volontiers  la  pensée  ou  théorie  qui  attribue  à  la  prédestination  pro- 
testante l'indifférence  religieuse  et  la  soif  d'exploitation  industrielle,  qui 
est  le  cancer  de  l'Europe  depuis  la  réforme.  En  cela,  l'auteur  est  très- 
logique:  car  l'homme,  à  qui  l'on  avait  enseigné  qu'il  ne  pouvait  rien 
pour  son  salut,  n'avait  rien  de  mieux  à  faire  que  de  laisser  à  Dieu  le 
soin  de  lui  préparer  une  place  dans  le  royaume  des  élus,  et  de  s'occu- 
per, lui,  exclusivement,  du  pénible  labeur  de  sa  fortune  en  ce  monde. 
Nous  dirons  encore  avec  M.  Blanc,  que  Montaigne  apprit  du  protestan- 
tisme à  vivre  pour  soi^  et  que  le  parti  des  politiques  se  servit  habilement 
de  l'indiflerence  religieuse  (voir  le  Clergé  catholique  devant  l'Etat,  p.  169). 
Tous  ces  aveux  ont  une  grande  valeur  pour  qui  sait  comprendre  M.  Louis 
Blanc.  Voilà  pour  \e premier  livre.  Le  second,  qui  traite  de  la  bourgeoisie, 
passe  en  revue  tous  les  événements  qui  ont  accru  l'importance  de  cette 
classe  intéressante,  les  communes,  les  Etats-généraux  de  1356,  Riche- 
lieu, la  Fronde,  l'administration  de  Colbert,  Louis  XIY  et  qui  plus  est 
la  Déclaration  de  1682,  la  Régence  et  le  système  Law,  le  jansénisme  et 
les  quatre  articles  !  «  le  jansénisme!  protestantisme  bâtard,  espèce  de 
«  compromis  entre  le  principe  d'individualisme  et  le  principe  d'autorité, 
«  qui  convient  à  la  bourgeoisie  par  sa  nature  mixte,  surtout  à  cette 
«  haute  bourgeoisie  du  parlement,  qui  placée,  entre  la  royauté  et  le 
«  peuple,  ne  voulait  ni  l'absolutisme  monarchique,  ni  la  légalité  popu- 
«  laire.  »  Que  diront  de  ce  coup  de  boutoir  les  ci-devant  parlemen- 
taires?... Les  quatre  articles!...  «  Ils  ont  délivré  les  rois  du  contrôle  de 
«  la  papauté,  et  ils  ont  appelé  sur  eux  le  contrôle  du  peuple,  etc.  »  Tout 
cela  est  fort  curieux  et  prouve  encore  une  fois  qu'il  y  a  dans  notre 
atmosphère  des  influences  catholiques  qu'on  respire  sans  trop  s'en 
douter!... 

Le  troisième  livre,  ou  le  dix-huitième  siècle,  nous  représente  M.  Louis 
Blanc,  la  balance  en  main,  jugeant  en  dernier  ressort  la  philosophie, 
qui  a  fait  ce  siècle  à  son  image.  Il  commence  par  diviser  les  philosophes 
en  deux  écoles;  Tune  de  l'individualité,  l'autre  de  la  fraternité, — 
toujours  le  même  système ,  n'importe  !  —  Il  dit  ensuite  aux  boucs , 
Voltaire,  Turgot ,  passez  à  ma  gauche  :  aux  brebis,  —  innocents 
agneaux,  —  Rousseau,  Mably,  passez  à  ma  droite...  Mais  pourquoi 
cette  préférence?  Parce  que  Voltaire  ,  bien  qu^il  ait  mené  la  guerre 
contre  l'Eglise,  fut  tour  à  tour  le  flatteur  et  le  précepteur  des  rois, 
un  bourgeois  dédaigneux  pour  le  peuple,  qu'il  appela  maintes  fois 
canaille,  eXc,  — c'est  juste!  — Voltaire  réprouvé!....  Parce  que  Turgot, 
en  proclamant  en  termes  magnifiques  le  droit  de  travailler,  n'alla  pas  jus- 
qu'à reconnaître  le  droit,  au  travail,  et  qu'il  n'imposa  pas  à  l'Etat  l'obli- 


—  181    — 

gation  de  servir  de  tuteur  aux  pauvres,  àe  protecteur  aux  faibles,  etc.  — 
Pardon,  M.  Blanc,  prenez  garde,  ne  vous  condamnez-vous  pas  vous- 
même,  du  moins  vos  principes!  Car  enfin,  vous  n'admettez  pas  d'auto- 
rité, et  sans  elle,  où  trouver  de  la  protection,  de  la  tutelle  pour  les 
pauvres,  pour  les  .faibles  et  les  ignorants?..  Sans  l'autorité,  où  trouver 
une  main  qui  domine  les  résistances  «  à  la  loi,  à  la  justice,  sonsl'empve 
«  desquelles  la  liberté  a  le  pouvoir  d'exercer,  de  développer  ses  facul- 
«  tés?  »  0  juge  des  hommes,  soyez  plus  conséquent  envers  vous-même. 

Pour  vos  philosophes  favoris,  Jean-Jacques  et  Mably,  ne  pourrions- 
nous  pas  également  vous  demander  pourquoi  vous  en  faites  vos  élus? 
Sans  doute  parce  qu'ils  ont  proscrit  le  luxe  et  consacré  régalité.  Mais  alors 
vous  rejetez  le  progrès  de  l'art  en  proscrivant  ses  magnifiques  excrois- 
sances ;  et  vous  brouillez  les  conditions  au  lieu  de  les  élever  l'une  à  l'aide 
de  l'autre...  Vous  avez  beau  rêver  tous  les  systèmes,  l'art  survivra  à 
vos  proscriptions,  et  l'inégalité,  l'action  de  l'homme  sur  l'homme,  de  la 
race  sur  la  race,  ont  été,  sont  encore,  seront  longtemp»  nécessaires.  La 
rédemption  de  toutes  les  misères  humaines  n'est  pas  de  ce  monde...  Et, 
quand  surtout  vous  ne  fonderez  la  fraternité  que  sur  le  moi,  je  vous  ré- 
pondrai toujours  :  cette  doctrine  vient  du  spiritualisme  excessif  de  Kant, 
repris  et  développé  par  Ficht,  lequel  a  fini  en  Allemagne  par  engloutir 
l'univers  dans  l'homme.  Laissez  donc  vos  philosophes  s'évanouir  dans 
leurs  pensées  :  croyez-nous,  l'homme  chrétien,  pour  pratiquer  la  frater- 
nité, pour  aimer  son  frère  et  le  rendre  meilleur  et  plus  heureux,  doit 
s'éclairer  et  s'enflammer  au  foyer  brûlant  de  la  religion  et  non  pas  aux 
pâles  lueurs  d'une  science  humaine.  La  destinée  et,  par  conséquent, 
l'histoire  d'une  nation  catholique,  est  liée  indissolublement  à  sa  croyance, 
et  il  n'y  a  pour  elle  de  véritable  vie  que  dans  l'Evangile,  parce  que  l'Evan- 
gile possède  seul  les  deux  forces  sans  lesquelles  nulle  société  ne  peut  se 
tenir  debout  :  La  charité  en  haut  et  la  résignation  en  bas.  Puissiez- vous  le 
comprendre  !  Car,  nous  le  répétons  avec  plaisir,  vous  n'êtes  pas  un  écri- 
vain médiocre,  M.  Blanc.  Votre  tort,  si  c'en  est  un,  est  d'avoir  l'imagi- 
nation trop  pénétrante  et  trop  compréhensive,  de  ne  vous  préoccuper 
nullement  dans  votre  course  haletante,  ni  du  passé,  ni  du  progrès  des 
idées,  ni  de  celui  des  croyances,  ni  de  celui  des  arts  :  en  un  mot,  votre 
génie  social  est  trop  l'économie,  et  votre  fraternité  ressemble  trop  à  la 
gamelle.  Quel  dommage!  comme  Tmaer/ce  religieuse  gâte  les  plus  belles 
choses!  Nos  jeunes  écrivains  y  songeront-ils  enfin? 

Maintenant  que  nous  avons  combattu  le  système,  nous  nous  sentons 
à  l'aise.  Nous  pouvons  dire  avec  la  même  franchise,  avec  la  même  con- 
science, que  M.  Louis  Blanc  a  répandu  dans  ses  tableaux  le  charme,  la 
grâce,  la  vie,  la  couleur.  Son  talent  est  à  la  fois  d'une  souplesse  et  d'une 
vigueur  incomparables  à  tout  ce  que  nous  avons  des  modernes.  Il  lie, 
il  remue  les  idées  comme  des  gerbes,  à  brassées,  sans  se  fatiguer  lui- 
même,  ni  lasser  son  lecteur.  Quelquefois  pourtant,  il  se  trouve  de  l'en- 
(lure  dans  ce  style  si  haut  monté,  si  tendu.  Ainsi,  à  propos  de  la  Conven- 


—    I8i>  ^ 

lioii.  M.  Louis  Blanc  s'écrie  ;  «  Quelle  est  cette  assemblée  qui  se  toriao 
('.  dans  l'orage?...  Quels  sont  ces  liommes?  Ombres  chéries  ou  condanî- 
«  nées,  tragiques  fantômes,  héros  d'une  époque  incomparable?  »  C'est  du 
Raynal  tout  pur.  Mais  quelle  vis^ueur  de  pinceau  dans  le  portrait  de 
Lulhor!  comme  cette  figure  estraide!  Quelle  luxuriante  élocution  dans 
la  peinture  de  la  robe  à  ramages  de  la  Pompadour  !  Voltaire,  Diderot, 
d'Alembert,  d'Holbach,  Helvétius,  Bufibn,  Boullanger,  FrédericII,  Mon- 
tesquieu, Mirabeau,  etc.,  se  pressent  et  se  succèdent,  comme  ces  longues 
traînées  de  fou  qui  passent  dans  lair  et  éclairent  tous  les  espaces.  Mais 
cetle  lumière  n'est  pas  celle  qui  réchauffe  et  qui  éclaire  des  véritables 
rayons  Merci  à  M.  Blanc  de  nous  avoir  si  bien  fait  connaître  les  ennemis 
du  christianisme!  Merci  à  M.  Blanc  d'avoir  tourné  et  retourné  le  fer 
dans  la  plaie  du  xviii^  siècle,  la  corruption  ;  d'avoir  montré  dans  un 
éclair  la  chute  des  parlements,  et  1  inextricable  confusion  du  gouverne- 
ment et  des  charges  publiques.  Cet  éclair  est  le  prélude  de  la  foudre^ 
Videant  consuies.  .\ 

Cependant,  tout  en  conseillant  la  lecture  de  ce  livre  aux  esprits 
sérieux,  qui  veulent  étudier  et  les  causes  de  la  révolution,  et  le  vide  du 
système  de  fraternité  rêvé  de  nos  jours,  nous  avertissons  nos  lecteurs 
qu'il  lasserait  les  hommes  superficiels,  et  serait  dangereux  pour  des 
chrétiens  faibles  ou  peu  instruits  dans  la  Foi.  L'abbé  **^. 


CLÉMENT  XIV  ET  LES  JÉSUITES, 

Par  M.  Crêtinead-Jol'ï(I). 

C'est  l'histoire  de  la  destruction  de  l'ordre  religieux  des  jésuites;  mais 
ce  n'est  pas  une  histoire  philosophique  qui  arrange  les  événements  au 
gré  d'une  idée  ou  d'un  système.  Non  ,  c'est  siniplement  une  narration 
historique  faitesur  les  documents  authentiques  ,  ou  plutôt  c'est  une  his- 
toire dont  le  texte  même  des  documents  officiels  forme  le  tissu  sur  la 
trame  du  temps  et  de  l'ordre  public  de  l'Europe.  C'est  une  tragédie  san- 
glante dont  les  personnages  apparenls  sont  tous  les  souverains  catho- 
liques de  la  maison  de  Bourbon  ,  imposant  au  chef  de  l'Eglise  le  rôle 
d'exécuteur  de  leurs  vengeances  contre  une  société  chère  à  l'Eglise  et 
dévouée  au  bien  public.  Mais  les  agents  véritables,  ceux  qui ,  dans  leur 
coiiimune  haine  de  l'Eglise  et  de  l'autorité  ,  animèrent  et  dirigèrent  ce 
grand  drame,  ce  sont  les  philosophes,  les  jansénistes  et  les  gallicans. 
Ces  hommes  habiles,  aux  yeux  de  qui  la  fin  justifie  les  moyens,  trou- 
vèrent que  nul  expédient  n'était  plus  elficaci'  pour  ruiner  le  christia- 
nisme que  d'y  employer  la  puissance  de  ceux  qui  en  sont  les  défenseurs 
et  les  protecteurs  nés.  Leur  tactique  fut  de  faire  passer  pour  ennemie  de 
l'Eglise  et  de  l'Etat  l'armée  la  plus  fidèle  et  la  plus  savamment  organisée 

(1)  On  vol.  in-R*.  Prix  :  7  fr.  30,  chez.  Mellier  frères,  place  Saint-André-des-Arts,  11. 


—    I$'3     - 

f{ui  eût  jamais  éié  employée  à  la  défense  du  cluisliouisine  et  de  l'ordre 
public.  Ils  réussirent. 

Pombal ,  ce  philosophe  tartufe  qui  joue  l'homme  reliaieux  pendant 
qu'il  s'occupe  à  vouer  au  schisme  le  Portugal ,  qui  se  fait  l'ami  des  jésuites 
pendant  qu'il  lra\  aille  à  détruire  brutalement  leur  compagnie;  Pombal, 
ce  tyran  ombrageux,  allier  et  féroce,  qui  tint  en  charte  privée  son 
roi  pendant  ving-trois  ans  ,  qui  décima  la  noblesse  portugaise  ;  Pombal 
anime  la  première  scène  de  cet  immense  drame.  Il  implique  les  jésuites 
dans  un  attentat  contre  la  vie  du  roi  ;  il  les  fait  enlever  dans  toutes  les 
possessions  portugaises,  les  jette  dans  les  cachots,  les  livre  à  la  torture, 
les  déporte  par  milliers  dans  les  Etats  du  Papn  ,  pille  leurs  biens  et 
s'efiForce  de  les  déshonorer  dans  d'ignobles  pamphlets  qui  n'ont  trompé 
que  ses  séides, 

La  seconde  scène  est  plus  vaste  ;  elle  est  en  France.  Là  les  parlements 
jansénistes  ,  les  philosophes  incrédules  et  beaux  esprits  ,  les  ecclésias- 
tiques aheurlés  contre  l'autorité  romaine,  et  la  courtisane  Pompadour  , 
s'entendent  pour  marcher  d'un  commun  accord,  sous  le  manteau  de 
Louis  XV  et  au  nom  de  l'Etat,  à  la  destruction  de  la  compagnie  de 
.lésus.  Calomnies  des  jansénistes  ,  pamphlets  des  philosophes,  violences 
et  vexations  des  parlements,  intrigues  et  bassesses  des  courtisans  ,  tout 
n'a  qu'un  but ,  l'expulsion  de  ces  jésuites  ennemis  des  saintes  libertés 
de  l'Eglise  gallicane  et  de  la  vie  des  rois.  Ensuite  toutes  ces  haines, 
toutes  ces  ruses  ,  toutes  ces  violences  viennent  s'incorporer  dans  Choi- 
seul  ,  ministre  de  ce  Louis  XV,  qui  ne  demande  qu'à  s'abrutir  paisible- 
ment dans  les  bras  de  ses  maîtresses. 

En  Espagne,  la  scène  change.  L'inflexible  et  vigoureux  Charles  III 
était  l'ami  des  jésuites.  Il  les  avait  défendus,  et  livré  à  la  honte  l'atroce 
pamphlétaire  Pombal.  Mais  les  enfants  de  Voltaire,  qui  entouraient  le 
roi ,  durent  si  adroitement  mêler  les  jésuites  dans  la  conspiration  des 
chapeaux  et  autres  intrigues  dont  ils  étaient  les  auteurs,  qu'ils  lui  inspi- 
rèrent une  implacable  haine  contre  les  jésuites.  Dés  lors  le  roi  dépassa 
en  haine  et  en  violence  la  haine  et  la  violence  des  plus  mortels  ennemis 
delà  compagnie.  En  un  seul  jour_,  il  les  fit  enlever  violemment  de  tous 
les  points  de  ses  vastes  Etals.  Les  vaisseaux  manquèrent,  aucunes  me- 
sures n'avaient  été  prises,  et  des  milliers  de  prêtres  sont  li\résà  la 
mer  sans  savoir  où  aborder,  sans  subsistances  ,  sans  linge.  Conmie  les 
brigands,  les  tyrans  ne  tuent  que  pour  dépouiller;  mais  les  richesses 
des  jésuites  n'ont  pas  enrichi  l'Espagne. 

Enfin,  la  dernière  scène  a  lieu  à  Rome.  C'est  là  qu'on  suit ,  jour  par 
jour,  les  basses  intrigues  par  lesquelles  les  puissances  montent  à  l'assaut 
de  la  papauté.  L'intrigue,  la  déloyauté,  la  violation  des  serments,  la 
simonie,  enfantent,  des  entrailles  vendues  de  Solis  ,  de  Remis  et  de 
quelques  autres  Cardinaux,  un  Pape  qui  a  acquis  la  tiare  au  prix  de 
l'immolation  des  jésuites. 

Ce  Pape  cependant  avait  des  vertus ,  des  talents .  do  l'habileté.  Les  je- 


—  184  — 

suites  en  ont  seuls  parlé  avec  justice  ;  ils  l'ont  grandement  disculpé,  ils 
en  ont  presque  fait  l'éloge.  Une  chose  nous  a  frappé  plus  que  ses  fai- 
l)lesses ,  plus  que  ses  làcbetés ,  plus  même  que  la  parole  à  jamais  déplo- 
rable et  honteuse  qui  fut  la  condition  de  son  élection.  «Dans  la  biblio- 
«  thèque  privée  de  Laurent  Ganganelli ,  on  a  trouvé  tous  les  ouvrages 
«  qui  attaquaient  la  compagnie  de  Jésus.  Ces  ouvrages,  dont  nous  sommes 
«  les  possesseurs  ,  dit  notre  historien  ,  portent  à  la  première  page  ces 
a  mots  écrits  de  la  main  du  cordelier  qui  sera  Clément  XIV  :  Ex  libris 
«  fratris  Laurentii  Ganganelli  sancti  offîcn  con^ulto)is.  »  (P.  368.)  C'est 
par  la  lecture  de  tels  livres  que  le  frère  Laurent  Ganganelli  se  préparait  à 
la  funeste  mission  de  désoler  l'Eglise  de  Dieu.  C'est  dans  sa  bibliothèque 
qu'on  est  sûr  de  trouver  le  reflet  des  intimes  dispositions  d'un  homme  et 
l'image  de  son  cœur.  C'est  là  sa  seconde  éducation  ,  celle  qu'il  se  fait  lui- 
même  ,  l'écho  de  son  moi  le  plus  intime.  Voilà  donc  la  raison  de  ce  la- 
mentable règne  ,  et  une  immortelle  leçon  donnée  aux  générations  fu- 
tures. 

La  bibliothèque  du  frère  Ganganelli  ne  renferme  qu'une  légère  partie 
des  documents  nouveaux  sur  lesquels  M.  Crétineau-Joly  a  composé  son 
histoire.  «  Pendant  un  voyage  que  je  viens  de  faire  au  nord  et  au  midi 
de  l'Europe  .  dil-il  (p.  o),  la  Providence  m'a  mis  à  même  de  juger  sur 
pièces  inédiles  les  trames  occultes  qui  amenèrent  la  suppression  des  jé- 
suites. Au  milieu  d'une  foule  de  documents  appartenante  tous  les  âges 
et  à  tous  les  pays  ,  documents  que  j'évoquais,  que  je  trouvais  ou  que 
l'on  s'empressait  de  m'offrir  d'ici  et  de  là  pour  d'autres  travaux  ébau- 
chés ,  il  s'en  rencontrait  quelques-uns  ayant  trait  à  la  destruction  de 
l'ordre  de  Jésus.  Comme  historien  de  la  compagnie,  j'étais  intéressé  à 
approfondir  ce  qu'il  y  avait  de  réel  et  de  faux  dans  les  accusations  et 
la  défense.  J'ajournai  les  études  que  je  faisais...;  puis  je  voulus  aller  au 
fond  du  mystère  qui  concernait  les  jésuites. 

«  D'investigation  en  investigation ,  je  glanais  presque  à  la  sueur  de 
mon  front  les  premières  dépêches.  Le  reste  me  vint  à  souhait  et  de  tous 
les  côtés  à  la  fois.  Des  correspondances  cardinalices  ou  diplomatiques , 
des  instructions  royales  ou  ministérielles ,  des  témoignages  écrits ,  des 
lettres  qui  feraient  ouvrir  les  yeux  aux  aveugles  de  naissance,  s'échap- 
pèrent des  chancelleries  ,  des  archives  et  des  portefeuilles  où  tout  cela 
était  enfoui  depuis  un  demi-siècle.  Le  conclave  de  1 769 ,  d'où  le  cordelier 
Laurent  Ganganelli  sortit  Pape ,  s'est  déroulé  devant  moi  avec  toutes 
ses  péripéties.  J'ai  pu  en  compter  les  gloires ,  je]  dois  en  dire  les 
hontes. 

«  Le  cardinal  de  Bernis,  le  marquis  d'Aubeterre  ,  ambassadeur  de 
France  à  Rome;  le  duc  de  Choiseul,  premier  ministre  de  Louis  XV;  don 
Manuel  de  Roda  ,  ministre  de  grâce  et  de  justice  en  Espagne;  le  cardinal 
Orsini ,  ambassadeur  de  Naples  près  le  Saint-Siège  ;  tous  ces  hommes 
s'écrivaient  chaque  jour,  afin  de  se  tenir  au  courant  de  l'intrigue  qu'en 
iiehors  ou  qu'en  dedans  du  conclave  ils  menaient  en  partie  double.  Pas 


—   185  — 

uue  de  ces  pièces  n'a  t'ait  fausse  route  ;  elles  sont  en  ma  possession  de- 
puis la  première  jusqu'à  la  dernière.  La  se  lisent ,  racontées  heure  par 
heure  ,  les  tentations  ,  les  promesses  ,  les  scènes  d'embauchage  cardi- 
nalice, et  enfin  la  transaction  occulte  qui  donna  un  chef  à  l'Eglise  épou- 
vantée de  ces  scandales  inouïs. 

«  J'avais  la  clef  de  l'élection  de  Ganganelli  ;  j'eus  bientôt  le  secret  de 
sou  pontificat.  Le  cardinal  Vincent  Malvezzi  ,  Archevêque  de  Bologne  , 
était  l'agent  le  plus  actif  de  la  destruction  des  jésuites.  Il  dictait  à  Clé- 
ment XIV  ce  qu'il  fallait  faire  pour  arrivera  ce  résultat.  Ses  lettres  au- 
tographes ,  comme  toutes  les  autres  .  ne  laissent  pas  même  à  l'esprit  le 
plus  prévenu  le  droit  d'incertitude.  Autour  de  ces  grands  coupables 
viennent  se  grouper  ceux  qui  ne  purent  que  les  seconder  dans  leur  œu- 
vre. Ici,  le  cardinal  André  Corsini;  là,  Campomanès,  le  confident  du 
comte  d'Aranda  ;  plus  loin  apparaissent  Aspuru  ,  Almada  ,  le  chevalier 
d'Azara  ,  Monino  ,  comte  de  Florida  Blanca  ;  Joachirj  d'Osma  ,  confes- 
seur de  Charles  III  d'Espagne  ;  Dufour  ,  un  intrigant  français  aux  gages 
du  jansénisme,  et  Nicolas  Pagliarini,  ce  libraire  qui,  après  avoir  été 
condamné  aux  galères  à  Rome,  est  admis  en  Portugal  au  rang  des  di- 
plomates. 

«  En  étudiant  avec  l'attention  la  plus  scrupuleuse  tous  les  documents 
que  ces  hommes  s'adressèrent ,  je  suis  arrivé  à  la  connaissance  des  faits. 
J'avais ,  j'ai  encore  sous  les  yeux  leurs  lettres  originales.  Elles  ont  servi 
de  base  à  ce  récit  ;  elles  le  constituent.  Il  n'en  est,  à  proprement  parler, 
que  l'expression  affaiblie;  car  plus  d'une  fois  j'ai  dû,  en  rougissant,  re- 
noncer à  les  suivre  dans  les  épanchements  bouffons  ou  haineux  ,  impies 
ou  immoraux  de  leur  intrigue.  » 

On  le  voit ,  c'est  ici  une  minutieuse  révélation  qui  rend  à  jamais  inu- 
tiles toutes  les  hypothèses  et  tous  les  systèmes  historiques  qui  ont  été 
imaginés  pour  expliquer  ce  grand  drame.  La  publication  de  M.  Créti- 
neau-Joly  est  quelque  chose  comme  la  découverte  d'Herculanum ,  qui 
mit  sous  nos  yeux  la  pétrification  vivante  de  la  civilisation  payenne.  Il 
met  sous  nos  yeux,  lui ,  la  civilisation  vivante  et  réelle  de  ce  dix-hui- 
lieme  siècle  qu'on  s'efforce  de  continuer  encore  de  nos  jours.  L'on  voit 
quelle  civilisation  de  ruse,  d'intrigue,  de  perfidie,  de  bassesse,  d'im- 
moralité et  de  duplicité  ,  le  philosophisme  a  substitué  à  la  civilisation 
loyale  et  franche  du  christianisme.  Il  y  a  ici  des  enseignements  de  plus 
d'une  sorte.  Si  les  Papes  et  les  Rois  peuvent  y  puiser  des  leçons  salu- 
taires, les  publicistes  y  trouveront  des  données  sûres  pour  juger  les 
questions  sociales,  et  les  ennemis  de  l'Eglise  ,  des  hontes  que  l'histoire 
ajoutera  à  tant  d'autres  hontes  qui  leur  appartiennent. 

Nous  croyons  que  ce  livre  n'est  pas  complet;  il  nous  semble  que  la 
grande  découverte  de  notre  historien  doit  jetter  de  la  lumière  sur  bien 
d'autres  mystères  que  ceux  de  la  destruction  des  jésuites:  mais  il  pré- 
pare d'autres  travaux  historiques,  laissons  le  faire,  car  l'heure  répara- 
trice s'avance.  Eu  attendant,  nul   ue  peut  être  admis  à  parler  de  la 


—  ^86  — 

question  des  jésuites,  sans  avoir  étudié  ce  livre  qui  lève  tous  les  doutes, 
et  résout  toutes  les  diCficuilés,  par  l'allégalion  des  documents  authen- 
tiques qui  t'ont  revivre  les  faits. 

Et  maintenant  que  voulez-vous  que  nous  disions  du  style  si  noble,  si 
plein;  si  soutenu,  si  simple  et  si  modeste  du  savant  auteur?  La  quesiion 
littéraire  s'efface  devant  la  vitalité  saisissante  de  la  quesiion  historique. 
Nous  nous  contenterons  de  dire  que.  sous  ce  rapport,  l'esprit  du  lecteur 
n'est  jamais  arrêté  par  rien  qui  le  choque  ou  l'embarrasse,  et  qu'il  reste 
pleinement  libre  de  donner  toute  son  attention  aux  faits  qui  se  déroulent 
sous  ses  yeux. 

Nous  croyons  que  ce  livre  est  fait  pour  produire  une  modification  pro- 
fonde dans  l'opinion.  Les  adversaires  de  l'Eglise  sont  obligés  de  le  lire 
sous  peine  d'ignorance  des  faits  qui  les  accusent  ;  ses  amis  doivent  lire, 
parce  qu'il  leur  fournit  des  armes  invincibles  pour  la  lutte;  et,  dans 
l'esprit  de  tous,  il  doit  produire  les  inévitables  conséquences  du  fait 
fatal. 

Ce  livre  est  un  événement. 


HISTOIRE  DE  HE^'RI  VIII, 

Par  M.  AuDiN. 

M.  Audin  fut  notre  ami  et  notre  émule  au  collège.  Ces  rapports, 
formés  sous  le  toit  classique,  sont  devenus  plus  intimes  dans  le  monde. 
Lors  donc  que  son  livre  est  venu  dans  nos  mains,  nous  l'avons  lu  et 
relu  avec  un  plaisir...  fraternel.  Nous  allions  épancher  nos  délicieux 
sentiments  ,  un  scrupule  nous  a  mordu  à  l'endroit  de  notre  conscience  de 
critique  ;  nous  avons  craint  que  le  critique  ne  fut  la  dupe  du  condisciple. 
Il  nous  a  paru  plus  conN  enable  d'attendre  et  de  céder  la  place  à  une  plus 
grande  autorité,  pour  abriter  plus  tard  sous  le  nom  vénérable  d'un 
Evêque  le  nom  modeste  d'un  ami.  L'abbé  Couchoud, 

Chan.,  anc.  prof,  d'éloq.  sacrée,  a  Lyon. 

La  cjmse  de  l'Eglise  est  gagnée  au  tribunal  de  l'opinioji  publique,  lors- 
que, pour  la  justifier,  il  suffît  de  raconter  les  faits  de  son  histoire.  Vous 
avez.  Monsieur,  rempli  celle  tâche  avec  une  supériorité  que  vous  tenez 
sans  doute  de  votre  mérite  d'historien,  mais  que  vous  tenez  aussi  de 
vos  patientes  recherches  et  de  votre  profonde  érudition.  Les  événements, 
il  faut  le  dire,  ont  singulièreioent  servi  la  cause  que  vous  aviez  entre- 
pris de  défendre;  ils  se  sont  offerts  sous  votre  main  comme  des  armes 
terribles  pour  combattre  celle  odieuse  et  impure  usurpation  par  une 
puissance  terrestre  de  la  puissance  qui  n'est  pas  de  ce  monde.  Mais  vous 
avez  acquis  des  droits  légitimes  à  l'admiration  et  à  la  reconnaissance 
pul)li(|ues  pour  le  lalont  avec  lequel  nous  avez  groupé  et  ordonné  ces 
«•\enemeiils.  Ils  jwrlent  eux  seuls  dans  votre  histoire  avec  une  force  et 
im  accent  qui    renuient  profondément  l'àme  et  la  transportent  sur  le 


—   187  — 

théâtre  de  tdul  de  scènes  de,  perfidie,  de  debaqche  et  de  sang.  Ua  ue 
sent  pas,  on  ne  voit  pas  l'historien,  et  l'on  dirait  qu'il  s'est  caché  der- 
rière cette  formidable  représentation  historique  pour  laisser  le  lecteur 
s'impressionner  comme  de  lui-même  du  spectacle  qu'il  offre  à  ses  re- 
gards. Il  y  a  sans  doute  de  l'art  dans  la  distribution  des  scènes  et  dans 
la  manière  dont  le  caractère  des  personnages  est  mis  en  relief;  mais  cet 
art,  pris  dans  la  nature,  est  si  parfait  qu'il  semble  ne  pas  appartenir  i\ 
celui  qui  en  a  pourtant  toute  la  i;loire. 

Enfin,  Monsieur,  je  doute  qu'il  existe  une  histoire  d'un  plus  haut  et 
d'un  plui  piquant  intérêt.  Henri  VIll  s'y  montre  dans  toute  la  Nérité  de 
sa  nature  féroce,  sensuelle  et  astucieuse.  Aucun  auteur  n'avait,  jusqu'à 
présent,  jeté  autant  de  jour  sur  l'affaire  du  divorce  avec  Catherine,  ce 
divorce  qui  ne  fut  fju'un  prétexte  pour  rompre  a\ec  lîome  et  pionnier 
l'Angleterre  dans  un  chaos  religieux  où  elle  s'agite  et  se  débat  si  péni- 
blement depuis  cette  époque.  Les  chapitres  sur  l'illustre  Thomas  More, 
sur  la  destruction  des  couvents,  sur  le  supplice  d'Anne  Boleyn,  sont  des 
drames  qui  ne  vous  laissent  pas  respirer  :  impossible  de  rien  trouver  ni 
de  plus  saisissant  ni  de  plus  instructif.  Non-seulement  vous  redressez 
les  erreurs,  les  inexactitudes  plus  ou  moins  volontaires  des  historiens 
protestants,  mais  vous  apprenez  encore  aux  historiens  orthodoxes  une 
foule  de  choses  qui  leur  étaient  demeurées  inconnues.  Il  est  vn'i,  Mon- 
sieur, que  vous  n'avez  reculé  devant  aucun  sacrifice,  devant  aucune 
fatigue  de  voyage  ou  de  recherche  pour  consulter  tous  les  documents  qui 
pouvaient  éclairer  votre  sujet.  Aussi  ce  livre,  fruit  de  consciencieuses 
et  persévérantes  études,  renferme-l-il  les  découvertes  les  plus  précieuses. 
Certainement  il  mérite  de  faire  époque. 

7  M.-D.  Auguste  SiiiOUR,  Evéque  de  Digne. 

Notre  savant  ami  vient  de  recevoir  d'un  autre  prélat  une  nouvelle 
lettre  non  moins  flatteuse  que  celle-ci.  Nous  la  mettrons  un  jour  soqs  les 
veux  de  nos  lecteurs. 


LETTRE  DE  M-'  L'ÉVÉQUE  DE  LANGRES 

A  M.  I.E  COMTE  DE  MO:%T.%t.EUBEKT. 

A  l'occasion  du  projet  de  loi  relatif  à  rioslilolioD  caDonique  du  chapitre  de  Saiol-Deois  ^1'. 

Dans  celte  lettre  si  substantielle  le  savant  publicisle  examine  : 

I.  Quel  est,- dans  cette  affaire  le  but  du  Saint-Siège;  II.  Quelles  sont 
les  intentions  du  gouvernement;  III.  Quelle  doit  être  l'altitude  des  ca- 
tholiques. Or. 

\°  Le  Pape  devait-il  détruire  le  chapitre  de  Saint-Denis?  —  Non. 

2°  Devait-il  le  laisser  dans  sa  situation  irrégulière,  pouvant  l'en  tirei'' 
—  Non. 

(1)  Chez  Siioii  >i\  Desquers,  me  des  pioyers,  TtTi  ;  prix.  b(.>  i. 


—  188  — 

3°  N'en  aurait-il  pas  pu  confier  l'organisation  à  l'Archevêque  de 
Paris?  —  Non.  C'eût  été  insolite  et  dangereux. 

4°  Donc  Rome  a  dû,  le  pouvant,  faire  ce  qu'elle  a  fait. 

II.  Mais  quelles  sont  les  intentions  du  gouvernement? 
Former  un  Clergé  de  cour?  —  Peut-être. 

Soumettre  successivement  à  la  juridiction  du  primicier  les  habitations 
royales,  les  institutions  royales  ;,  les  armées,  les  collèges  et  hospices  mili- 
taires, etc.?  —  Peut-être  encore. 

Mais  qu'importe  !  Il  y  a  là  des  projets  qui  ne  peuvent  s'accomplir  sans 
le  concours  du  Saint-Siège.  • 

Quant  aux  autres,  la  bulle  ne  fait  qu'en  rendre  l'accomplissement 
plus  difficile  en  mettant  les  projets  en  évidence  et  en  donnant  l'éveil. 

III.  Quelle  conduite  les  catholiques  .doivent-ils  tenir?  Celle  qu'a  tenue 
M.  le  comte  de  Montalembert  ; 

i°  Signaler  les  abus  ; 

2°  Demander  hautement  l'exécution  sincère  de  la  bulle. 

Tel  est  le  canevas  de  ce  puissant  écrit,  qui  semble,  nos  lecteurs  le 
savent,  avoir  servi  de  guide  sur  la  matière,  à  la  Voix  de  l'Eglise,  qui  dès 
le  mois  de  mars  parlait  dans  le  même  sens  (p.  322).  Il  est  important  d'en 
lire  le  texte  même;  car  les  commentaires  de  certains  journaux  l'ont  sin- 
lîulièrement  défisuré. 


Mlédlitatioits»  sur  la  fin  du  monde  et  sur  réternitc 

de  Dieu, 

Par  M.  Charles-Stanislas  Del\haye(1). 

Il  ne  manque  à  ce  petit  livre  que  d'être  écrit  en  vers,  car  il  est  tout 
poétique.  Mais  alors  il  faudrait  changer  le  titre,  et  l'appeler  Elévations, 
ou  chants  lyriques  sur  la  conduite  du  monde  et  la  pérennité  de  Dieu  seul. 
Car  voilà  bien  sa  nature. 

Si  donc  il  y  a  par  là  quelque  poète  lyrique  qui  manque  de  sujets 
dignes  de  sa  muse^  nous  lui  indiquons  ce  petit  livre  comme  un  beau 
sujet  d'études.  Chaque  méditation  est  vraiment  une  ode  souvent  sublime. 
La  caducité  du  monde  est  étudiée  depuis  le  jour  qui  vit  naftre  les  jours 
jusqu'au  jour  qui  clora  le  cycle  des  temps.  Ensuite  on  s'enfonce  dans 
l'éternité  de  Dieu  pour  s'y  livrer  à  l'enthousiasme  de  la  contemplation  et 
au  bonheur  de  l'espérance. 

Nous  dirons,  cependant,  que  ce  ton  poétique  donne  au  style  de  l'auteur 
un  air  tendu  qui  éloignera  son  livre  de  la  bibliothèque  des  simples  fidèles. 
Bossuet  a  étudié  quelques-uns  des  mêmes  sujets,  et,  sans  être  moins  poé- 
tique ,  son  style  ne  manque  jamais  à  la  simplicité.  L'auteur  de  l'opus- 
cule cjue  nous  annonçons  est  digne  d'encouragement,  et  son  talent  vaut 
assurément  la  peine  d'être  cultivé.  C'est  pourquoi  nous  lui  indiquons 
sous  (juel  rapport  il  nous  semble  en  défaut. 
(1)  Lu  vol.  iu-lS,  chez  Périsse  frères,  rue  du  Pclit-Bourbou,  18.  Prix  :  1  fr. 


—   189  — 

Leçons  de  physiqnc  et  de  chimie,  de  zoologie 
et  de  botanique, 

FAITES  A   L'ÉCOLE   SORÏAIB  DD  DÉPARTEMENT   DE   LA   HAR^E, 
Par  L.  Salle,  docteur  en  médecine,  etc.  (1). 

Ces  deux  volumes  ne  sont  autre  chose  que  les  cahiers  qui  servaient 
de  texte  au  professeur  et  aux  élèves.  Ces  cahiers  qui,  par  l'usage  qu'on 
en  faisait  depuis  dix  ans,  étaient  devenus  inintelligibles  sur  plusieurs 
points,  nécessitaient  un  grand  travail  de  copiste.  Ce  travail  a  élé  évité 
par  l'impression  qui  a,  d'ailleurs,  fourni  à  l'auteur  l'occasion  d'améliorer 
son  œuvre. 

Voulant  donner  des  notions  claires  et  positives  sur  les  faits  de  la 
soience  dont  on  peut  tirer  des  applications  utiles,  le  savant  professeur 
a  cru  qu'il  faciliterait  le  travail  en  suivant  un  ordre  qu'il  appelle  mé- 
thodique, et  qui  est  plutôt  analytique.  Ainsi  il  fait  l'histoire  de  l'oxygeue 
et  de  l'hydrogène  comme  corps  simples ,  au  lieu  de  les  rapporter  à 
l'eau,  etc. 

Il  fait  entrer  dans  la  physique  des  notions  pratiques  sur  la  mécanique  ; 
il  fait  précéder  la  chimie  de  quelques  notions  de  géologie,  qui  le  con- 
duisent à  parler  de  l'agriculture.  Il  a  fait  précéder  de  même  la  zoologie 
de  quelques  détails  de  physiologie  animale,  et  la  botanique  de  l'exposé 
succinct  des  principes  de  la  physiologie  végétale.  En  sorte  qu'il  embrasse 
réellement  toutes  les  sciences  véritablement  pratiques  pour  en  faire  en- 
trer les  éléments  dans  les  connaissances  populaires  par  renseignement 
primaire. 

C'est  là  le  but  de  l'auteur,  et  c'est  pourquoi,  gUssant  dans  chaque 
partie  sur  ce  qui  n'est  que  théorique,  il  s'arrête  avec  détail  sur  ce  qui 
est  pratique ,  et  décrit  avec  complaisance  l'usage  perfectionné  qu'on 
peut  faire  des  choses.  Ainsi  il  ne  nomme  même  pas  une  foule  de  plantes 
qui  embellissent  nos  parterres,  mais  il  s'étend  sur  le  blé,  sur  la  pomme 
de  terre,  leur  culture  et  les  transformations  qu'on  leur  fait  subir  pour  en 
faire  l'aliment  de  l'homme.  Il  classe  à  peine  quelques  papillons,  mais  il 
fait  l'histoire  de  l'abeille  et  celle  du  ver  à  soie. 

Du  reste,  tout  se  réduit  à  peu  près  à  une  classification  et  à  des  no- 
menclatures tres-uliles  pour  suivre  un  cours,  mais  hors  de  là  ce  livre  ne 
peut  fournir  ni  une  lecture  ni  une  étude. 

A  en  juger  par  la  librairie  qui  publie  ces  deux  ouvrages,  l'honorable 
maison  Périsse,  l'auteur  doit  être  chrétien,  du  moins  nous  le  supposons, 
car  touty  est  tellement  élémentaire,  sec  et  matériel,  le  monde  des  causes 
tellement  négligé,  qu'on  trouve  à  peine  de  quoi  asseoir  un  soupçon;  et 
c'est  déjà  là  un  tort. 

Mais  nous  indiquerons  deux  mots,  sans  prétention,  échappés  eu  pas- 
saut,  et  qui  en  disent  assez  sur  la  valeur  intrinsèque  des  meilleurs  au- 

(I)  Che/.  Périsse,  frères,  a  Paris  et  a  Lyon.  2  vol.  in-l:2.  Prix  :  2  fr.  oU  le  volume.  — 
Chaque  volume  se  vend  séparéancnt. 


—   191)  — 

leurs  universitaires.  Celui-ci  admet  la  suciabilité  humaine  comme  un 
instinct  dépendant  de  l'organisation  et  un  résultat  de  la  nécessité  de  se  réunir 
pour  exploiter  plm  utilement  la  nature,  etc.  (1,  C'est  tout  bonnement  le 
malérialisme  fataliste  uni  au  sensualisme  de  Condillac.  Quand  on  abaisse 
ainsi  l'homme,  il  est  assez  naturel  d'élever  lanimai.  Aussi  l'auteur 
trouve-t-il  que  les  quadrumanes  ont  une  intelligence  assez  développée^ 
quoicpi'elle  ne  puisse  pas  être  -comparée  à  la  nôtre  ;  ils  sont  privés  du  don  de  la 
parole,  et  ne  peuvent  jamais  être  regardés  que  comme  des  hommes  dégê- 

NÉRÉS(2). 

Règle  générale.  Tenez  pour  suspect  tout  livre  qui  vient  des  hommes 
de  rUniversiié,  lors  même  qu'ils  seraient  édiles  par  un  libraire  catho- 
lique. Il  est  fâcheux  qu'on  soit  obligé  d'énoncer  une  telle  règle;  mais 
elle  est  fondée.  Nous  ne  disons  pas  qu'il  n'y  ait  pas  d  honorables  excep- 
tions, mais  les  exceptions  confirment  la  règle. 


LE  DERNIER  BARON  CHRETIEN. 
I 

Après  la  bataille  de  Glascow.  Murray,  Lindesay,  et  les  autres  chefs 
du  gouvernement  nouveau,  jaloux  de  parfaire  en  Ecosse  l'œuvre  de  la 
réforme,  avaient  parcouru  en  tous  sens  le  territoire,  ruiné  les  abbayes, 
dévasté  les  châteaux,  massacré  les  derniers  fidèles  à  la  religion  des  an- 
cêtres et  à  la  royauté  légitime.  Lindesay  se  montra  le  plus  impitoyable  ; 
sous  ses  ordres  une  troupe  fanatique  ravagea  le  nord  du  Galloway,  et 
Délaissa  sur  son  passage  qu'une  longue  trace  sanglante  et  des  débris  in- 
cendiés. Devant  lui  fuyaient  s'enfonçant  dans  les  montagnes,  des  bandes 
de  catholiques  désarmés.  Ce  n'était  partout  que  pleurs,  désolation,  ver- 
tige. Le  noble  lord  s'était  attendu  à  trouver  quelque  résistance  au  ma- 
noir d'Elfin  ;  niais  le  baron  ayanl  été  frappé  dans  un  combat  récent,  rien 
Xïe  lui  disputa  le  passage.  Les  portes  s'ouvrirent  d'elles-mêmes,  et  le 
vainqueur  put  librement  s'introduire  dans  le  château  démantelé  elsoli- 
taiie.  Lind(Siiy  commanda  aux  siens  de  brûler  les  restes  du  castel,  et. 
sans  plus  s'inquiéter,  poursuivit  sa  route  et  continua  ses  vengeances. 
Mais,  soit  que  les  pierres  durcies  par  les  siècles  se  fussent  refusées  à 
l'action  des  flammes,  soit  que  les  soldats,  fatigués  de  détruire,  eussent 
apporté  quelque  négligence,  Elfin  resta  debout,  et  l'iniposant  donjon 
continua  de  dominer  la  contrée.  Les  dévastaleurs  trou\èrent  sur  leur 
chemin  l'antique  monastère  deSainl-André-de-Strathern.  Là,  cinquante 
religieux  furent  massacres  ;  on  réduisit  en  cendre  le  couvent  et  l'on  s'en 
alla  donner  ailleurs  quelqu'autie  témoignage  de  dévouement  à  ce  que 
les  reformés  appelaient  la  cause  nationale  et  la  vraie  lumière  de  l'Evan- 

(1)  ?ooIggi€,  p.  (i'(. 
f*l  fhid  .  p.  10. 


—    191    — 

f/ile.  La  tâche  de  /'e^e/icm^w/i  s'arrêta  enfin,  faute  de  \ictitiies:  l'Ecosse 
fut  libre  de  calculer  ses  pertes,  de  compter  ses  morts,  et  l'étendard  de 
la  révolte,  solennellement  arboré  sous  la  tutelle  anglaise,  llolla  sans 
obstacle  de  la  montagne  à  la  plaine. 

Par  une  froide  soirée  de  décembre,  un  cavalier  enveloppé  d'un  man- 
teau noir,  suivait  au  galop  l'étroite  chaussée  conduisant  jadis  au  portail 
de  l'abbaye  de  Saint-André.  Cet  homme  était  un  étranger  Sruis  doute, 
car  il  semblait  se  guider  au  hasard  à  travers  la  contrée  désolée;  ses  re- 
gards se  portaient  alternativement,  et  avec  une  expression  de  doute, 
tantôt  sur  un  lac  situé  à  sa  droite,  tantôt  à  gauche  sur  un  bois  de  sapins. 
Il  arrêta  brusquement  sa  monture,  et,  cherchant  à  pénétrer  l'obscurité, 
s'efforça  de  découvrir  un  point  de  Thorizon  en  ligne  droite. 

—  Voilà  pourtant,  murmurait-il,  —  l'étang  et  la  forêt.  Entre  les  ar- 
bres j'aperçois  le  Mont  Strathern,  et  au  delà,  des  lacs  et  les  prairies 
d'Elfin;  mais  pas  une  tour,  pas  un  clocher!  Par  Notre-Dame!  il  y  a  ici 
folie  ou  sortiiége. 

Puis  il  enfonça  de  dépit  ses  éperons  dans  le  ventre  de  son  cheval,  qui 
poussa  un  hennissement  de  douleur  et  partit  avec  la  rapidité  du  cha- 
mois. Bientôt  se  présenta  la  plaine,  vaste,  unie  comme  la  mer  calme,  et 
de  nouveau  le  voyageur  s'arrêta.  Saisi  d'épouvante,  il  jeta  les  yeux  au- 
tour de  lui,  et,  à  la  faveur  d'un  rayon  de  lune  qui  vint  à  traverser  le 
nuage,  il  découvrit  à  peu  de  distance  les  vestiges  d'un  cloître  dont 
quelques  ogi\es  vides  se  dessinaient  sur  le  ciel  momentanément  éclairé. 
Le  cavalier  baissa  la  tête,  resta  comme  anéanti,  puis  se  réveillant,  poussa 
avec  une  sorte  de  rage  son  cheval  au  milieu  des  décombres.  Le  pauvre 
animal,  trébuchant  à  chaque  pas,  faillit  s'abattre,  et  l'inconnu  jugea  pru- 
dent de  mettre  pied  à  terre-  Il  alla  s'asseoir  triste  et  [)ensif  sur  un  frag- 
ment de  colonne,  et,  laissant  sa  monture  souffler  et  frapper  du  pied,  il 
tomba  peu  à  peu  dans  une  méditation  profonde.  Cependant  les  nuages 
s'amassaient  plus  lourds  et  plus  noirs,  et  le  vent  sifflait  furieux  par  les 
arceaux  dévastés.  Une  faible  lueur  s'éleva  d'entre  les  ruines;  on  distin- 
gua le  bruit  discret  d'un  pas  furtif.  Une  ombre  blanche  s'éle%a  derrière 
le  cavalier,  et  une  main  se  posa  sur  son  épaule.  Il  tressaillit,  se  leva,  et, 
entr'ouvrant  un  manteau,  saisit  à  sa  ceinture  un  long  pistolet  qu'il  diri- 
gea vers  le  fantôme. 

—  Ne  me  reconnaissez-vous  plus,  Mylord?  —  fit  doucement  celui-ci. 

—  Sur  mon  àme,  — répondit  le  cavalier,  —  je  ne  m'attendais  pas, 
révérend  père,  à  trouver  un  vivant  sur  celte  tombe. 

—  Et  vous  ne  vous  trompiez  qu'à  demi?  L'abbé  de  Saint-André  est 
mort  aux  yeux  de  tous. 

—  Et  qu'est-il  resté  du  couvent? 

—  Vous  le  voyez,  iMylord. 

—  Que  sont  devenus  les  moines? 

—  Ils  dorment  sous  vos  pieds. 

Le  voyageur  poussa  un  génjisscment,  hI  reprit  d'iine  \'ii.\  Irniuiil  int«: . 


—  192  — 

—  Inutile  de  vous  demander,  mon  Père,  si  Linilesuy  a  respecte  mon 
domaine. 

—  Elfin  s'est  relevé,  Slylord.  Votre  noble  épouse  et  voire  enlïint  ont 
trouvé  grâce  aux  yeux  de  Murray. 

—  Dieu  soit  béni  !  Il  y  a  là  miracle. 
Mais  son  front  devint  soucieux. 

—  Peut-être,  — ajoula-t-il,  —  ils  ont  oublié... 

—  Rien,  Mylord,  —  interrompit  l'abbé,  qui  devina  le  soupçon  du 
baron;  —  Lady  Elfin  est  restée  catholique. 

—  Alors  je  n'ai  plus  qu'à  m'éloigner,  mon  Père. 

—  Et  où  allez-vous,  Mylord  ?  —  demanda  le  prêtre  avec  inquiétude. 

—  A  Edimbourg. 

—  C'est  vous  livrer,  songez  qu'on  vous  croit  mort  et  qu'à  cette  seule 
condition... 

—  Je  vous  comprends,  sire  abbé  ;  mais  j'ai  juré  de  ne  point  quitter 
l'Ecosse,  et  les  montagnes  n'ont  plus  d'asile  à  m'offrir. 

—  En  venant  ici  quel  était  votre  dessein,  Mylord? 

—  Le  sais-je?  revoir  Elfin,  pleurer  au  tombeau  de  ceux  que  je  croyais 
ne  plus  exister,  et  les  rejoindre.  Mais  s'ils  vivent,  s'ils  sont  heureux, 
pourquoi  les  troubler,  leur  ravir  la  paix  et  la  sécurité?  Et  néanmoins, 
je  vous  le  dis,  mon  Père,  j'eusse  préféré  soulever  mes  vasseaux,  et  mou- 
rir sur  un  champ  de  bataille  au  cri  de  Notre-Dame  et  l'Ecosse. 

—  Mylord,  —  ajouta  fermement  l'abbé,  —je  n'ai,  moi  non  plus,  con- 
servé l'existence  que  dans  l'espoir  de  prolonger  la  lutte  et  de  réveiller 
un  jour  les  derniers  combattants  du  ciel  et  de  la  reine.  Aux  proscriptions 
a  succédé  le  calme;  l'Ecosse  respire,  mais  avilie  devant  Dieu  et  les 
hommes.  Il  est  encore  des  catholiques  fervents  et  des  sujets  fidèles.  J'ai 
longtemps  travaillé  dans  l'ombre;  l'heure  est  venue  de  tirer  les  clay- 
mores  au  soleil. 

—  De  combien  d'hommes  disposez-vous? 

—  De  plus  de  six  mille. 

—  Cela  suffirait  à  déterminer  les  clans  des  montagnes. 

—  Demain,  Mylord,  nous  nous  reverrons  à  Elfin,  et  avant  le  soir 
NOUS  aurez  une  armée  sous  vos  ordres. 

—  Que  Dieu  vous  entende,  mon  noble  et  saint  ami  !  et,  aussi  vrai  que 
le  sang  des  martyrs  a  coulé  sur  la  terre,  avant  huit  jours  j'aurai  châtié 
les  rebelles  et  vengé  la  reine. 

Les  deux  hommes  se  serrèrent  fortement  la  main  et,  sans  ajouter  une 
parole,  le  moine  rentra  dans  les  ruines,  tandis  que  le  baron,  sautant  eu 
selle,  s'élançait  sur  la  route  d'Elfin. 

[La  suite  au  prochain  numéro.)  Jules  de  Tournefort. 


SUPPLEMENT. 


—    103   — 

^UPPIjÉlfIEJ¥T  A  E.A  IjEt^TrUE. 


RÉPONSE  A  M.  EIGENE  BLANC. 


M.  Eugène  Blanc,  Tun  des  rédacleurs  rulministraleurs  de  la  Lecture, 
vient  de  publier,  en  son  nom  seul,  deux  nuir.éros  arriérés  de  la  Lecture. 
Dans  cet  écrit  il  consacre  dix-huit  pages  à  notre  blànie,  nous  dirions 
plutôt  à  notre  louange,  comme  on  le  verra  par  notre  réponse.  ]\r.  lîlanc 
affirme  que  ces  dix-huit  pages  ont  été  conçues  et  écrites  ab  iniin.  il  y 
paraît  vraiment.  Cependant  l'aveu  est  précieux,  la  colère  étant  une 
mauvaise  conseillère...  Mais  d'abord  pourquoi  cet  ab  irato  conçu  et 
fomenté  pendant  près  de  six  mois?  C'est  donc  une  bien  terrible  colère 
que  celle  de  M.  Blanc?  et  de  beaucoup  supérieure  à  celle  d'Achille,  et 
M.  Blanc  n'est  pas  un  Achille! 

Pourquoi  ensuite  est-il  le  seul  des  anciens  administrateurs  qui  soit 
venu  si  brusquement,  après  que  cinq  de  nos  numéros  ont  paru,  rétrac- 
ter les  témoignages  de  haute  estime  et  de  bienveillante  sympathie,  que 
ces  messieurs  nous  ont  donnés,  et  que  l'un  d'eux,  M.  le  comte  Le  Pele- 
tier  d'Aunay  se  fait  un  plaisir  de  nous  continuer?  Pourquoi  ?...  Pour  1(> 
dire,  nous  avons  besoin  de  faire  violence  à  nos  sentiments,  à  nos  habi- 
tudes, à  notre  caractère.  Mais  M.  Blanc,  inspiré  par  son  ab  irato,  ayant 
eu  l'imprudence  d'en  appeler  à  la  publicité  et  à  notre  loyauté  bien  con- 
nue, nous  sommes  consciencieusement  obligés  de  nous  expliquer.  Nous 
le  ferons  avec  franchise,  en  ayant  soin  d'éviter  le  pathos  de  M.  Blanc. 
Lorsque  nous  devînmes  les  acquéreurs  de  la  Lecture,  nous  ignorions 
complètement  la  situation  grave  et  presque  désespérée  de  ce  journal  ; 
nous  savions  seulement  qu'il  y  avait  six  numéros  d'arriérés,  et  nous  pen- 
sâmes que  c'était  le  fait  de  la  captivité  du  principal  administrateur.  Co 
n'est  que  depuis,  et  de  jour  en  jour,  que  nous  avons  appris,  par  nos 
rapports  de  conversation  ou  par  noire  correspondance,  que  les  réabon- 
nements étaient  à  peu  près  efTectués,  et  le  produit  dépensé,  et  que  les 
réclamations  des  intéressés,  surtout  des  actionnaires,  devenaient  pres- 
santes. 

Dans  cet  état  de  choses,  M.  Blanc  crut  sans  doute  justifier  sa  réputa- 
tion d'habile  en  affaires,  en  traitantavec  nous  de  Tacquisilion  de/o  Lec- 
ture. Il  ne  se  trompa  pas,  l'affaire  était  bonne...  pour  lui.  En  effet,  il 
«  fut  convenu  que  la  nouvelle  société  servirait  la  Lecture  à  tous  les  réa- 
«  bonnes  pendant  une  année,  à  dater  du  1"  janvier  ISi?  ;  que  le  prix 
"  de  l'abonnement  resterait  fixé  à  12  francs,  sur  Icsfjuels  l'ancienne  so- 
K  ciété  en  aurait...  huitl  «  Ce  sont  \h  les  termes  du  traité.  M  Blanc,  qui 
se  dit  aujourd'hui  sacrifié,  triomphait  alors  ;  sa  position  élail  sauvée  !  Le 
1  ■>  Jii.N   1847.  7 


—   194  — 

produit  des  réabonnements  perçu  et  dépensé  n'était  plus  un  embarras; 
les  numéros  qui  allaient  paraître  feraient  prendre  patience  pour  les  arrié- 
rés ;  lés  actionnaires ,  les  créanciers  pourraient  croire  leurs  intérêts  à 

couvert  par  les  arrangements  avec  la  nouvelle  société L'habileté  du 

vendeur  avait  fait  tous  ces  calculs.  Elle  avait  été  plus  loin  encore.  En 
nous  pressant  si  vivement  de  réunir  nos  bureaux  aux  siens,  M.  Blanc 
couronnait  son  plan,  en  nous  montrant  en  quelque  sorte  comme  soli- 
daires de  l'ancienne  administration.  Nous  pressentîmes  le  piège,  et,  pen- 
dant quelque  temps,  et  uniquement  par  politesse,  nous  déclinâmes,  soit 
de  vive  voix,  soit  par  nos  lettres,  Toffre  réitérée  et  même  à  la  lin  gratuite 
de  la  communauté  de  bureaux,  et  nous  gardâmes  sur  les  avertissements 
qui  nous  arrivaient  de  toutes  parts  un  silence  discret,  qui  inquiétait 
cruellement  M.  Blanc,  ainsi  que  l'atteste  sa  curieuse  correspondance. 
Mais  lorsque  nous  fûmes  parfaitement  éclairés  sur  les  desseins  de 
M.  Blanc  ,  que  le  commis  de  ses  bureaux,  que  nous  avions  chargé,  pro- 
visoirement,  de  recevoir  les  réabonnements,  pris  en  flagrant  délit  de 
nous  cacher  ces  réabonnements  et  d'en  garder  le  prix,  eut  avoué  qu'il 
agissait  ainsi  par  les  ordres  de  son  chef;  que  les  actionnaires,  dont  l'un 
d'entre  eux  réclamait  2,500  fr.,  outre  les  intérêts  et  la  prime,  nous 
curent  témoigné  leurs  espérances  en  nous;  que  les  créanciers  eurent 
opéré  double  saisie  entre  nos  mains;  oh  alors!  au  milieu  de  toutes  ces 
révélations  si  peu  attendues,  nous  prîmes  le  seul  parti  décisif  que  nous 
commandaient  la  probité  et  la  loyauté  de  notre  caractère.  Garder  plus 
longtemps  le  silence  vis-à-vis  d'un  public  qui  s'abusait  sur  nos  engage- 
ments, le  tromper  par  la  communauté  de  nos  bureaux,  eût  été,  pour 
nous,  encourir  une  responsabilité,  au  moins  morale,  à  laquelle  d'hon- 
nêtes gens  ne  se  prêtent  pas. 

En  conséquence,  i"  notre  deuxième  numéro  porte  sur  sa  couverture  : 
«  Nous  rappelons  à  nos  lecteurs  l'observation  que  nous  leur  avons  déjà 
«  faite,  que  les  livraisons  arriérées  de  Tannée  1846  doivent  être  en- 
ce  voyées  par  l'ancienne  administration,  qui  en  a  pris  l'engagement  for- 
«  mel...  Nous  observons  également  que  nous  ne  sommes  nullement  soli- 
«  daircs  des  engagements  des  anciens  directeurs. 

«  2"  [Avis  important.)  Il  esta  remarquer  que  les  bureaux  de /a  Lecture 
«  sont  transférés  rue  des  Noyers,  37;  qu'à  dater  du  15  avril,  ceux  qui 
«  payeraient  leur  abonnement  dans  les  anciens  bureaux,  s'exposeraient 
«  à  ne  pas  recevoir  le  journal  ou  à  ]  ayer  deux  fois.  Tous  les  mandats  à 
«  vue  qui  ne  seraient  pas  signés  par  Tun  des  trois  directeurs  ci-dessus 
«  doivent  être  regardés  comme  nuls  et  non  avenus.  » 

A  une  déclaration  si  franche,  si  nette,  si  explicite,  on  conçoit  le  désap- 
pointement et  Vab  irato  de  M.  Blanc:  son  habileté  échouait;  car  nous 
repoussions  toute  solidarité,  même  apparente;  les  actionnaires  et  les 
créanciers  voyaient  clair  dans  leur  position;  le  détournement  des  abon- 
nements était  impossible...  Dès  lors,  bien  naturellement  M.  Blanc  a  dii 
nous  retirer  sa  première  estime,  et  chercher  à  parer,  si  possible  était, 


—    19o  — 

le  coup  que  lui-uiénie  sélail  préparé,  en  manquant  de  fiauchise  et  de 
délicatesse  à  notre  égard  et  envers  les  intéressés  à  son  administration. 
Il  aura  encore  plus  mal  réussi  dans  la  querelle  qu'il  nous  a  suscitée. 
L'explication  que  nous  venons  de  donner  en  est  une  preuve  convain- 
cante; M.  Blanc  pourrait  se  tenir  pour  satisfait  personnellement!  Mais  le 
public  et  nos  abonnés  ont  droit  d'exiger  d'avantage.  M,  Blanc  a  tenté 
d'ébranler  la  confiance  qu'ils  nous  témoignent  ;  il  est  bon  de  les  rassurer 
pleinement.  D'ailleurs,  la  nouvelle  administration  n'a  pas  de  raisons,  elle, 
de  s'appuyer  sur  l'ancienne  ;  elle  tient  à  être  connue  pour  ce  qu'elle  est, 
pour  ce  qu'elle  veut  être,  n'en  déplaise  à  M.  Eugène  Blanc!  Franche- 
ment, ce  que  nous  entendons  dire  à  nos  côtés ,  les  lettres  nombreuses 
de  félicitation  qui  nous  arrivent,  tout  nous  confirn:e  dans  la  résolution 
que  nous  avions  prise  et  déclarée,  d'être  nous  et  de  ne  répondre  que  de 
nous. 

C'est  donc  en  toute  sécurité  et  avec  une  grande  franchise,  que  nous 
abordons  les  griefs  (dites  les  éloges),  articulés  contre  nous  par  M.  Eugène 
Blanc  ;  nous  prions  seulement  nos  lecteurs  de  ne  point  perdre  de  vue 
l'historique  ([ui  précède,  et  qui  jette  un  jour  si  clair  sur  cette  étrange 
querelle. 

1"  L'ancien  administrateur  «  se  plaint  de  ce  que  nous  ayons  pris  des 
bureaux  particuliers,  et  que  nous  les  ayons  transportés,  comme  il  le  dit 
si  spi7itiiellement  el  surloul  si  véridiquement  a  une  lieue  de  Paris,  nuisant 
ainsi  à  nos  intérêts  communs.  »  On  sait,  par  ce  qui  précède,  à  quels 
intérêts  nous  nuisions  lorsque,  par  le  transfert  de  nos  bureaux  (  non  pas 
à  une  lieue  de  Paris,  mais  rue  des  Noyers  ,  37,  au  centre  de  la  capitale, 
au  centre  surtout  du  commerce  de  la  librairie),  nous  rendions  impos- 
sible tout  détournement  d'abonnement ,  et  montrions  ainsi  que  nulle 
solidarité,  même  apparente  ,  n'existait  entre  les  deux  sociétés.  M.  Blanc 
appelle  cela  une  enieuie  peu  intelligente  de  notre  part.  Qu'est-ce  donc 
que  l'intelligence  pour  lui? 

2°  «  La  justification  de  nos  numéros  ,  c'est-à-dire  l'étendue  et  la  grâce 
de  l'impression  de  la  page  ,  n'est  pas  la  même  que  celle  des  anciens 
numéros.  » 

.11  ne  faut  que  comparer  une  page  de  nos  livraisons  avec  une  page  de 
l'ancienne  Lectio^e ,  pour  se  convaincre  que  notre  justification  a  cinq 
lignes  de  plus,  et  qu'elle  est  plus  gracieuse  en  présentant  une  marge  plus 
grande.  Décidément  ,  des  yeux  obscurcis  par  la  passion  n'y  voient  pas 
clair  ! 

3°  M.  Blanc  nous  reproche  «  de  faire  payer  trop  cher  notre  nouvelle 
série,  et  de  ne  donner  que  deux  feuilles  au  lieu  de  quatre.  »  Ceci  es/ 
plus  sérieux  ,  mais  non  moins  surprenant  de  sa  part.  N'est-ce  pas  lui^ 
M.  Blanc  ,  qui  a  exigé  absolument  que  le  prix  de  12  fr.  restât  au  lieu 
de  10  que  nous  proposions?  Mais  il  aurait  fallu  se  contenter  d'une 
plus  faible  remise  ,  et  il  tenait  fortement  à  ses  8  fr.  par  abonnement.... 
Est-ce  bien  sur  nous  (juc  doit  peser  un  tel  reproche  ,  sur  nous  qui 


—   196  — 

n'avons  accepté  des  engagements  si  onéreux  que  pour  venir  en  aide  a 
un  administrateur  en  captivité  ,  sur  nous  qui  recevons  4  fr.  par  réa- 
bonné pour  faire  face  à  toutes  les  dépenses?  Certes,  si  quelqu'un  avait 
à  se  plaindre  ,  ce  n'est  pas  M.  Blanc.  Au  reste  ,  nous  l'avons  déclaré  et 
nous  le  déclarons  encore,  dès  que  nous  jouirons  du  prix  entier  de  l'abon- 
nement, il  sera  réduit  à  10  fr.^  comme  il  l'a  été  pour  les  nouveaux 
abonnés  ,  comme  il  le  sera  pour  ceux  qui  doivent  renouveler  leur  abon- 
nement au  15  juillet.  C'est  prouver  que  nous  entendons  le  dévouement 
à  une  œuvre  utile  à  la  patrie  et  à  la  religion. 

Quant  aux  deux  feuilles  en  plus,  M.  Blanc  assure  «que,  dans  les 
préliminaires  qui  ont  précédé  le  traité,  il  avait  été  convenu  que  nous 
donnerions  ,  d'une  part ,  la  Lecture  ,  et  de  l'autre  ,  la  Voix  de  l'Eglise  , 
afin  de  figurer  comme  une  publication  de  quatre  feuilles  et  bi-men- 
suelle.  "  Nous  nions  formellement  l'allégation.  Nous  répondons  ,  en 
outre  ,  que  nous  n'avons  jamais  connu  la  Lecture  comme  paraissant  bi- 
mensuellement,  ni  comme  donnant  quatre  feuilles  par  mois.  Tout  ce 
que  dit  à  cet  égard  M.  Blanc  est  faux  et  impossible  à  réaliser. 

Il  est  de  notoriété  publique  que  la  Lecture  était  une  revue  memuelle  ne 
donnant  que  deux  feuilles  d'impression.  C'est  comme  telle  qu'elle  était 
déclarée  au  ministère  de  l'intérieur,  c'est  comme  telle  que  nous  l'avons 
acquise,  et  notre  premier  numéro  et  les  suivants  n'ont  pas  établi  d'au- 
tres conditions.  Nos  abonnés  l'ont  mieux  compris  que  M.  Blanc.... 

Nous  avons  dit  que  la  bimensualité  et  la  surcharge  de  deux  feuilles 
eussent  été  impossibles  à  réaliser,  et  par  conséquent  n'avaient  point  été 
promises.  Une  revue  bi-mensuel!e  doit  déposer  un  cautionnement  de 
23,000  fr.,  et  cette  somme  n'était  ni  entre  nos  mains  ,  ni  dans  celles  de 
M.  Blanc.  Si  la  Lecture  a  pu  paraître  quelque  temps  bi-mensuellement 
sous  deux  titres  différents  [la  Lecture  et  la  Censure  ) ,  c'était  en  fraude  de 
la  loi.  Or  il  n'entre  pas  dans  nos  habitudes  de  nous  soustraire  à  une  obli- 
gation légale.  Nous  serons  encore  plus  francs  et  plus  explicites  que 
M.  Blanc  pourrait  le  désirer  ;  nous  dirons  :  Eussions-nous  la  faculté  de 
satisfaire  à  la  loi  du  cautionnement,  ou  d'en  éluder  habilement  ]es  pres- 
criptions, comme  on  nous  y  convie,  nous  n'aurions  pu  et  nous  ne  pour- 
rions donner  les  deux  feuilles  en  plus.  L'ancien  administrateur,  qui  les 
a  fournies  depuis  quelque  temps  seulement ,  aurait-il  eu  recours  à  une 
tentative  désespérée  pour  sortir,  par  les  nou\  elles  ressources  d'abonne- 
ments et  d'actions,  de  la  situation  fâcheuse  dont  nous  avons  parlé?  C'est 
ce  que  M.  Blanc  appelle  s'être  sacrifié.  Véritablement,  à  part  les  espé- 
rances qui  lui  étaient  toutes  particulières  ,  c'eût  été  un  sacrifice  réel.  En 
effet,  d'après  les  registres  qui  sont  entre  nos  mains,  la  balance  des  re- 
cettes et  des  dépenses  constaterait ,  pour  la  Lecture  paraissant  avec 
cjuatre  feuilles  d'impression ,  un  déficit  considérable.  Ce  sacrifice  était 
supporté  par  les  actionnaires  de  l'ancienne  administration  ;  mais  ce 
sacrifice-là  nous  n'en  voulons  pas.  Le  seul  que  nous  puissions  supporter 
est  celui  qui  nous  c^l  personnel  ;  et  notre  dévouement,  qu'il  n'a  pu 


—    197   — 

comprendre,  consiste  à  n'engager  Targent  de  personne,  à  ne  point  faire 
de  la  publicité  une  affaire  mercantile  ,  et  à  donner  enfin  à  nos  abonnés 
plus  que  nous  n'avons  promis.  Ils  s'en  convaincront  !... 

C'est  ce  genre  *de  délicatesse  qui  nous  a  engagés  à  permettre  l'inser- 
tion, dans  la  Lecture,  de  quelques  articles  mordants  et  incisifs,  qui  stig- 
matisent précisément  ce  trafic  honteux  de  certains  journaux.  M.  Blanc 
ne  goûte  pas  une  telle  plaisanterie;  il  en  blâme  l'esprit  et  le  ton,  qu'il  ap- 
pelle un  mauvais  esprit  et  un  mauvais  genre.  D'abord  M.  Blanc  ne  pa- 
raît pas  être  un  habile  Aristarque,  ni  un  connaisseur  du  bon  ton,  si  on 
en  juge  par  les  dix-huit  pages  de  sa  composition,  et  si  nous  devons  nous 
en  rapporter  au  goût  de  nos  abonnés,  qui  nous  écrivent  qu'ils  ont  lu  et 
relu  ces  arlides  Jusqu'à  six  fois.  Au  reste,  nos  spirituels  collaborateurs 
auront  à  répondre  de  leurs  œuvres  devant  M.  Blanc.  —  Ils  ne  feront 
pas  défaut!  —  Nous  n'avons,  nous,  qu'à  défendre  V esprit  moral  de  notre 
publication;  et  nous  demandons  à  M.  Blanc,  s'il  préfère  à  ces  articles  de 
fine  critique,  l'article  panthéiste  qu'il  avait  inséré  dans  l'ancienne  Lec- 
ture,  et  que  la  Voix  de  l'Église  a  signalé  dans  son  numéro  du  mois  de  dé- 
cembre, p.  228,  ou  cet  autre  espèce  de  travail  dont  l'auteur  nous  disait  : 
je  ne  le  laisserais  pas  lire  à  ma  fille. 

Enfin,  M.  Blanc  recommande,  sur  la  couverture  de  son  numéro,  un 
avis  ainsi  conçu  :  «  Les  principaux  collaborateurs  de  l'ancienne  Lecture 
ne  veulent  point  participer  à  la  nouvelle  série,...  nous  continuerons  de 
donner  les  numéros  arriérés  de  1846.  » 

Avant  tout,  nous  formons  le  vœu  bien  sincère  que  ces  numéros  soient 
enfin  servis.  Il  n'a  pas  tenu,  il  ne  tiendra  pas  à  nous,  que  cet  engage- 
ment sacré  pour  M.  Blanc  ne  soit  rempli  ;  nous  voudrions  seulement  ne 
pouvoir  en  douter. ..  Mais  jusqu'à  quel  point  la  passion  peut-elle  égarer 
un  homme,  pour  le  faire  mentir  si  stoïquement  à  lui-même  et  au  public, 
ou  plutôt  à  l'évidence  des  faits?  A  moins  donc  que  les  principaux  rédac- 
teurs ne  se  résument  en  M.  Blanc  tout  seul,  les  articles  et  les  noms  qui  ont 
paru  dans  la  nouvelle  série,  ceux  de  MM.  Le  Peletier  d'Aunay,  Petit 
de  JuUeville,  de  Tournefort,  d'un  homme  du  monde,  et  de  plusieurs  au- 
tres dont  les  travaux  sont  entre  nos  mains  pour  paraître  en  leur  temps, 
ne  sont-ils  plus  connus  des  anciens  abonnés  de  la  Lecture?  Enfin,  les 
écrivains  distingués,  qui  sont  venus  également  nous  prêter  leur  collabo- 
ration, sont-ils  moins  recommandables?  D'ailleurs,  nous  le  répétons, 
nous  voulons  rester  nous,  et  responsables  de  notre  œuvre;  c'est  au  pu- 
blic, c'est  à  nos  abonnés,  que  nous  en  appelons  pour  juger  du  mérite  et 
de  l'avenir  de  la  Lecture;  nous  savons,  a  ne  point  en  douter,  que  nous 
avons  en  eux  des  appréciateurs  autres  que  M.  Blanc. 


Pour  satisfaire  le  désir  maniresté  par  plusieurs  de  nos  abonnés,  nous  publierons 
des  bulletins  politiques  dans  le  genre  de  ceux  de  la  Voix  de  l'Eglise,  qui  sont,  nous 
écrit-on,  attssi  profondément  judicieux  qu'incisifs  et  pittoresques,  et  qui  comptent 
autant  d'admirateurs  sincères  qu'ils  ont  de  lecteurs. 


—    108  — 
i'RAGUlEIVT  POtTIOrE(l) 

SLR  LA  MORT  DU  DOCTEUR  JONATHAN  SWIFT, 

DOYEN    DE    SAINT-PATRICK, 

AUTEUR  DES  VOYAGES  DE  GULLIVER, 

Ecril  par  lui-même,  à  l'occasion  de  celte  maxime  de  Larochefoucauld  : 

«  Dans  Tadversité  de  nos  meilleurs  amis,  nous  trou- 
«  vons  quelque  chose  qui  ne  nous  déplaît  pas.  » 

La  Rochefoucauld  a  tiré  cette  maxime  de  la  nature,  et  voilà  pourquoi 
je  la  crois  vraie  ;  mais  il  ne  faut  pas  la  regarder  comme  provenant  d'un 
os})rit  corrompu  :  la  faute  en  est  à  l'humanité,  et  non  à  lui,  puisque  cette 
maxime  a  sa  base  dans  le  cœur  humain.  Quand  le  malheur  vient  acca- 
bler un  de  nos  amis,  nous  commençons  par  pensera  nous;  la  nature 
cherche  constamment  à  exciter  en  nous  des  sensations  agréables. 

Si  cette  idée  vous  déplaît,  j'en  suis  fâché  ;  je  puise  mes  preuves  dans 
la  raison  et  l'expérience.  C'est  toujours  avec  un  œil  d'envie  que  nous 
voyons  nos  égaux  s'élever  à  nos  côtés.  Quel  est  celui  de  nous  qui  ne 
voudrait  pas  être  au-dessus  d'eux!'  .l'aime  mon  ami  tout  autant  que 
vous;  mais  pourquoi  vient-il  s'installer  devant  moi?  >«'importe  quelle 
que  soit  sa  place,  je  veux  être  plus  que  lui.  Si  vous  voyez  dans  une  ba- 
taille votre  meilleur  ami  faire  une  action  d'éclat,  se  conduire  en  héros, 
n'aimez-vous  pas  mieux  voir  flétrir  ses  lauriers  que  d'apprendre  qu'il 
est  plus  heureux  que  vous?  Voilà  ce  cher  ami  aux  prises  avec  la  goutte, 
et  vous  ne  l'avez  pas.  Avec  quelle  résignation  vous  entendez  ses  cris  ! 
De  quel  bonheur  ne  jouissez-vous  pas,  eu  pensant  que  ce  n'est  pas  vous 
qui  souCfrez  ! 

Quel  poëte  n'est  pas  affligé  lorsque  des  confrères  riment  aussi  bien 
que  lui  1  II  préférerait  les  voir  à  tous  les  diables.  Quand  l'éumlation 
cesse,  l'envie  s'empare  de  lui  et  le  presse  de  son  aiguillon.  L'amité  la 
plus  forte  cède  à  l'orgueil,  dès  qu'elle  espère  en  tirer  profit.  Vain  esprit 
humain!  race  fantastique!  qui  peut  suivre  tes  diverses  folies?  L'amour- 
propre,  l'orgueil,  l'ambition  maîtrisent  ton  cœur.  Le  pouvoir,  les  richesses 
que  possèdent  les  autres,  sont  autant  de  torls  qu'on  m'a  faits.  Je  n'ai  au- 
cun titre  pour  y  aspirer,  et  cependant,  quand  je  vois  mes  émules  abaissés, 
je  me  crois  plus  élevé  qu'eux.  Je  ne  peux  pas  lire  un  vers  de  Pope,  sans 
désirer  d'en  être  l'auteur.  En  trouvant  plus  d'esprit  dans  une  de  ses 
strophes  que  dans  six  des  miennes,  la  jalousie  s'empare  de  mon  cœur, 
et  je  m'écrie  :  «  que  le  diable  t'emporte  !  »  Je  suis  peiné  de  me  voir  sur- 
passer par  Gay  en  humeur  satirique.  Arbuthnot  n'est  plus  mon  ami;  il 
ose  prétendre  a  l'ironie,  moi  qui  me  croyais  né  pour  en  aiguiser  les 
traits,  les  lancer,  en  montrer  l'usage  aux  autres  !  Saint-John,  et  Pultney 
savent  que  j'ai  de  la  réputation  en  prose,  et  cependant  ils  voudraient  me 
voir  repousser  par  le  ministre;  ils  ont  mortifié  mon  orgueil,  ma  plume 
est  rejetée.  Si  le  ciel  a  béni  leurs  talents,  n'ai-je  pas  de  justes  raisons 
pour  les  détester  ? 

(1)  Ce  fragment  poétique  est  fort  peu  connu  en  France.  Persuadé  qu'il  pourra  intéresser 
nos  lecteurs,  nous  leur  en  donnons  la  traduction.  C'est  la  nature  prise  sur  le  fuit,  et,  trop 
souvent,  le  tableau  des  personnes  qui  nous  entourent.  Il  peut  donner  lieu  a  réfléchir  sur 
ce  qui  se  passe  tous  les  jours  autour  de  nous  et  sur  ce  que  nous  éprouvons  nous-niénie. 
L'auteur,  dans  ce  petit  poénie,  écrit  d'une  manière  aussi  gaie  qu'elle  est  spirituelle  et  ori- 
ginale, fait  allusion  aux  fureurs  des  partis.  La  Lecture,  fidèle  à  ce  précepte  d'Horace  : 
Vtilc  didci,  sait  joindre  à  des  travaux  graves  cl  sérieux  qui  alimentent  l'esprit,  d'autres 
travaux  d'une  nature  plus  légère  et  plus  récréative  qui  le  reposent.  C'est  ce  dernier  but 
que  nous  voulons  atteindre  en  publiant  la  traduction  de  ce  poème.   {Noie  du  Traducteur.) 


—   199   — 

Que  la  fortune  comble  mes  ennemis  de  ses  dons,  je  supporlerni  Iran- 
(|uillemenl  l'aspect  de  leur  bonheur!  Mais,  si  elle  favorise  mes  amis,  la 
jalousie  s'empare  de  moi,  je  suis  un  homme  perdu. 

Finissons  la  préface  et  commençons  le  poëme. 

Le  temps  n'est  pas  éloigné  où,  suivant  le  cours  de  la  nature,  je  dois 
mourir.  Je  prévois  le  moment  où  mes  amis  croiront  y  trouver  quelque 
avantage  ;  quoique  j'aie  beaucoup  de  peine  à  comprendre  comment  ma 
mort  pourra  leur  faire  du  bien,  il  me  semble  les  entendre  ainsi  parler  : 
'.(  Voyez  comme  le  doyen  commence  a  baisser  !  Il  s'en  va  si  vite,  le  pau- 
vre homme!  Ce  vieux  vertigo  qu'il  a  dans  la  tête  ne  s'en  ira  qu'avec  lui  ; 
il  n'a  plus  de  mémoire,  il  ne  se  ressouvient  plus  de  ce  qu'il  a  dit,  il  ou- 
blie ses  amis,  le  dernier  endroit  où  il  a  diné  ;  il  vous  répète  des  histoires 
qu'il  a  déjà  racontées  plus  de  cinquante  fois.  Comment  peut-il  croire 
qu'on  ait  du  plaisir  à  écouter  son  bavardage?  Aussi,  s'entoure-t-il  de 
jeunes  gens  qui  consentent  à  entendre  ses  niaiseries  pour  boire  son  \in. 
Ma  foi,  s'il  veut  changer  d'auditeurs,  qu'il  fasse  ses  histoires  plus  cour- 
tes! Son  génie  poétique  est  éteint,  il  est  une  heure  a  trouver  une  rime; 
son  imagination,  son  esprit,  ont  baissé,  sa  muse  est  vieillie;  je  lui  con- 
seille de  jeter  sa  plume  de  côté,  mais  il  ne  veut  écouter  personne.  » 

C'est  en  augmentant  le  nombre  de  mes  années  qu'ils  montrent  leur 
tendresse  pour  moi  :  «  11  est  plus  vieux  qu'il  ne  le  dit,  ajoutent-ils;  il 
a  vécu  du  temps  de  Charles  II;  il  boit  à  peine  sa  bouteille  de  vin.  C'est 
un  mauvais  signe.  L'an  dernier  il  était  encore  fort,  maintenant  c'est  dif- 
férent :  son  estomac  est  affaibli.  —  Je  souhaite  qu'il  puisse  aller  ainsi  jus- 
(ju'au  printemps.  Du  reste^  cela  n'est  point  fâcheux  pour  nous.  » 

C'est  ainsi  qu'ils  raisonnent,  et  ils  s'en  applaudissent.  Tout  en  afifec- 
lant  des  craintes  dans  leur  discours,  ils  laissent  percer  leur  espoir.  On 
peut  prévoir  un  grand  malheur;  jamais  un  ennemi  ne  remplacera  un 
ami.  Par  bonté,  ils  viennent  tous  les  jours  s'informer  de  mes  nouvelles 
auprès  de  mes  domestiques,  qui  leur  répondent  :  «  De  pire  en  pire.  » 
Préféreraient-ils  entendre  dire  :  «  Dieu  soit  loué,  le  doyen  est  sauvé!  » 
Alors  un  d'eux  cherche  à  faire  approuver  aux  autres  sa  prédiction  : 
«  Vous  le  savez,  je  craignais  que  sa  maladie  ne  devint  plus  fâcheuse,  je 
vous  l'ai  souvent  répété.  »  Cependant  ileùt  préféré  me  savoir  mort  et 
passer  pour  un  faux  prophète.  Personne,  en  définitive,  ne  voudrait  me 
voir  revenir.  Tous  s'accordent  a  dire  que  je  dois  succomber.  Néanmoins, 
quelques  voisins,  par  un  reste  d'aiTection  pour  moi,  viennent  s'informer 
de  l'état  de  ma  sanlé.  Si  je  suis  calme,  si  je  dors,  ils  se  lamentent  en 
versant  plus  de  larmes  que  n'en  verseront  les  pleureuses  autour  de  mon 
cercueil. 

Ne  craignez  rien,  mes  amis!  Quoique  vous  vous  soyez  trompés  d'une 
année,  quoique  vous  vous  soyez  mépris  sur  vos  pronostics,  ils  finiront 
toujours  par  se  vérifier. 

Enfin  le  jour  fatal  est  arrivé  :  «  Comment  va  le  doyen?  —  Il  est  encore 
en  vie,  on  lui  récite  la  prière  des  agonisants.  —  Il  respire  a  peine.  —  Le 
doyen  est  mort.  »  La  nouvelle  court  la  ville  avant  que  le  son  de  la  cloche 
puisse  l'instruire.  «  Nous  devons  tous,  se  disent-ils,  nous  préparer  à  la 
mort.  —  Qu'a-t-il  laissé^  Quel  est  son  héiitier?  —  Je  ne  sais  pas,  on  dit 
qu'il  a  fait  un  testament  en  faveur  du  public.  —  C'est  un  caprice.  Qu'est- 
ce  que  le  public  a  fait  pour  lui?  —  C'est  par  orgueil,  par  envie,  qu'il  a 
tout  donné.  —  Le  doyen  est  bien  mort  ;  il  n'avait  ni  parents,  ni  amis,  il 
n'a  fait  de  tort  a  personne  en  disposant  de  son  bien.  » 

Aussitôt  les  beaux  esprits  se  mettent  à  l'œuvre,  ils  inondent  la  ville 


—   200   — 

(ie  leurs  élégies,  ils  écrivent  dans  les  journaux  pour  maudire  le  doyen  ou 
bénir  le  Drapier  (t). 

Les  médecins,  pour  soulenir  leur  réputation  ,  rejettent  d'abord  le 
blâme  sur  moi.  «  Nous  avouons  qu'il  n'était  pas  bien,  mais  il  n'a  jamais 
voulu  suivre  nos  ordonnances;  s'il  s'était  soigné,  il  aurait  pu  vivre  en- 
core vingt  ans.  Nous  l'avons  ouvert,  et  toutes  ses  parties  vitales  étaient 
parfaitement  saines.  » 

On  sait  à  Londres  aussitôt  qu'à  Dublin  la  nouvelle  de  la  mort  du 
doyen;  elle  se  dit  à  la  cour,  etlady  Sufïolk.  court  en  riant  l'apprendre  à 
la  reine,  si  bonne,  si  gracieuse  :  «  11  est  mort  le  doyen,  dites-vous?  Il 
faut  le  laisser  en  repos.  Je  suis  contente  d'avoir  oublié  de  lui  envoyer  la 
médaille  que  j'avoue  lui  avoir  promise.  Alors  je  n'étais  que  princesse; 
maintenant  c'est  (Jifférent,  je  suis  reine.  » 

Chartres,  au  lever  de  sir  Robert,  raconte  cette  nouvelle  en  ricanant. 
«  Il  est  mort  pauvre,  s'écrie  Bob,  je  suis  fâché  d'apprendre  cette  triste 
nouvelle.  Si  monami  Willexistaitencore,  on  lui  donnerait  sa  place.  Etait- 
il  honoré  de  la  mitre  comme  l'était  Bolingbroke  au  moment  de  sa  mort  ?  » 

Maintenant,  Cari  tire  des  catacombes  de  sa  boutique  trois  tomes  de 
Swift  qui  lui  restent;  pour  s'assurer  de  la  vente,  il  les  fait  retoucher  par 
Tibbad,  Moore  et  Gibber.  Ils  me  traitent-mal,  quoiqu'ils  fassent  pour  le 
mieux  ;  ils  publient  ma  vie,  mes  lettres,  mon  testament,  et  même  des 
libelles  qui  ne  devaient  pas  voir  le  jour,  et  dont  Pope  n'est  pas  plus  in- 
nocent que  moi. 

Ici  la  scène  change.  Représentons  ceux  qui  s'affligent  de  ma  mort. 
Le  pauvre  Pope  sera  affligé  pendant  un  mois  ;  Gray  ,  une  semaine  ; 
Arbulhnot .  un  jour;  Saint-John  cessera  à  peine  de  tailler  sa  plume  , 
et  versera  au  plus  une  larme;  les  autres,  en  haussant  les  épaules, 
murmureront  :  «  J'en  suis  fâché,  mais  nous  devons  tous  mourir.  )^ 

L'indifférence  fera  tous  les  frais  de  la  fête.  Que  de  gens  n'ont  jamais 
éprouvé  le  moindre  mouvement  de  pitié  ,  qui  viennent  baiser  la  verge 
qui  les  frappe  ,  en  se  résignant  à  la  volonté  de  Dieu  ! 

Des  fous,  plus  jeunes  que  moi  d'une  année,  éprouvent  un  sentiment 
de  crainte  ;  ils  se  croyaient  à  l'abri  quand  la  mort  ne  m'approchait  pas 
encore.  Ce  frêle  rempart  détruit ,  ils  tremblent  et  ne  dissimulent  point 
leurs  larmes. 

Les  femmes,  dont  le  cœur  est  plus  accessible  à  la  sensibilité,  tout  en 
continuant  leur  partie,  reçoiNcnt  cette  nouvelle  d'un  air  dolent.  «  Le 
doyen  est  mort.  (Quelle  est  la  retourne,  je  vous  prie?)  Que  le  bon 
Dieu  veuille  avoir  pitié  de  lui  !  (Madame  ,  je  demande  la  voltc.)  Six 
doyens  doivent,  à  ce  qu'on  dit,  porter  le  poêle.  (Qui  est-ce  qui  a  le 
roi?)  Votre  mari ,  madame,  suivra  l'enterrement  d'un  aussi  bon  ami  ? 
—  Non,  madame,  c'est  un  spectacle  trop  triste;  d'ailleurs,  il  est  engagé 
pour  toute  la  journée,  et  milady  Club  lui  en  voudrait  beaucoup  s'il  lui 
faisait  manquer  son  quadrille.  —  Il  aimait  le  doyen.  (Je  demande  en 
cœur.)  Ses  amis  disent  qu'ils  accompagneront  son  corps.  Au  reste, 
son  temps  était  arrivé;  nous  espérons  qu'il  sera  mieux  là-haut!...» 

Pourquoi  donc  affliger  ainsi  ses  amis?  On  peut  aisément  remplacer 
celte  perte.  Une  année  passe ,  la  scène  change  ;  on  ne  pense  pas  plus  au 
doyen  que  s'il  n'avait  jamais  existé.  Où  est  le  favori  d'x\pollon?  Il  est 
parti.  Ses  travaux  subiront  le  sort  commun.  Son  esprit  n'était  plus  de 
saison.  [La  fin  an  prochain  numéro.) 

Trad.  do  l'anglais  parle  C^c  Le  Peletfer  d'Aunav,  membre  de  l'Instit.  hist. 

(l)  Lettres  du  drapier,  écrit  politique  de  Swift. 

Imprimcrio  cutholiqiio  cVA.  SIKOT  el  DF.SQl'ERS,  rue  des  Noyers,  aT. 


LA  LECTURE. 


-^M^- 


DES  LIBERTÉS  DE  L'ÉGLISE  GALLICANE. 


QUATRIÈME   ARTICLE  (1;. 

Extrait  du  tli«;coni*s  de  Rossuct ,  n   l'ouTertiirc  de   l'asseiublëe  de  1062. 
Quelques^  réflex.ion.s  sur  ce  discour.«i. 

J'ignore  si  jamais  discours  a  été  plus  fréquemment  rappelé  que  celui 
de  Bossuet ,  à  l'ouverture  de  l'assemblée  de  1682.  Je  crois  néanmoins 
devoir  en  présenter  ici  quelques  extraits,  en  soumettant  au  judicieux 
lecteur  quelques-unes  des  réflexions  qu'ils  ont  l'ait  naître  dans  mon 
esprit. 

«  Qu'elle  est  donc  belle  cette  Eglise  gallicane  pleine  de  science  et  de 
«  vertu  I  Mais  qu'elle  est  belle  dans  son  tout  qui  est  l'Eglise  catholique  ! 
«  et  qu'elle  est  belle  saintement  et  inviolablement  unie  à  son  chef,  c'est- 
«  à-dire  au  successeur  de  saint  Pierre  I  Oh!  que  cette  union  ne  soit 
«  point  troublée  !  Que  rien  n'altère  celte  paix  et  celte  unité  où  Dieu 
«  habite!...  La  paix  est  l'objet  de  cette  assemblée.  Au  moindre  bruit 
"  de  division  ,  nous  accourons  effrayés  pour  unir  parfaitement  le  corps 
«  de  l'Eglise,  le  père  et  les  enfants ,  le  chef  et  les  membres  ,  le  sacerdoce 
«  et  l'empire....  Songeons  que  nous  devons  agir  par  l'esprit  de  toute 
«  l'Eglise.  Ne  soyons  pas  des  hommes  vulgaires  que  des  vues  particu- 
«  lières  détournent  du  vrai  esprit  de  l'unité  catholique.  Nous  agissons 
«  dans  un  corps  ,  dans  le  corps  de  Tépiscopat  et  de  l'Eglise  catholique, 
«  où  tout  ce  qui  est  contraire  à  la  règle  ne  manque  jamais  d'être  détesté  ; 
«  car  l'esprit  de  vérité  y  prévaut  toujours.  Puissent  nos  résolutions  être 
«  telles  qu'elles  soient  dignes  de  nos  pères  ,  et  dignes  d'être  adoptées 
('  par  nos  descendants  ;  dignes  enfin  d'être  coniplées  parmi  les  actes 
'<  authentiques  de  l'Eglise  ,  et  insérées  avec  honneur  dans  ces  actes  im- 
«  mortels  où  sont  compris  les  décrets  qui  regardent  non-seulement  la 
«  vie  présente,  mais  encore  la  vie  future  etréternité  tout  entière.  » 

Il  n'y  a  rien  à  dire  sur  les  éloges  que  donne  Bossuet  à  Vlujlise  (jalli- 

(1)  Voir  noire  livraison  de  juin,  j).  IGI. 

L   15  JUILLET  1847.  ,  8 


—   mi   — 

cam  dans  son  lout .  qui  est  Vh'ylise  catholique,  il  faut  convenir  pourtant 
qu'on  pouvait  appliquer  la  même  louange  à  l'Eglise  d'Espagne  ,  d'Alle- 
magne, etc.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'orateur,  au  milieu  de  son  admiration  , 
est  visiblement  préoccupé  ;  car  que  signifie  le  vœu  qu'il  exhale  si  ar- 
demment pour  que  la;}a?j:  et  l'union  avec  la  mère  Eglise  ne  soient  point 
troublées  et  altérées'^  Pourquoi  pense-t-il  avoir  besoin  de  rassurer  ceux 
qui  l'écoutent ,  mais  bien  plus  encore  ceux  qui  doivent  le  lire  sur  le 
but  de  l'assemblée?  Est-ce  que  le  principe  de  cette  réunion  serait  irré- 
gulier ?  Au  moindre  bruit  de  division,  nous  accourons  effrayés  pour  unir 
parfaitement  le  corps  de  FEolise  ;  mais  d'où  part-il  ce  bruit  de  division? 
qu'est-ce  donc  qui  le  fait  nailre  ?  Quelques  enfants  de  famille  ont  pris 
une  détermination  avant  d'avoir  pris  le  consentement  de  leur  père  ;  plus 
tard,  ils  ont  voulu  le  lui  arracher;  il  le  leur  a  refusé  ;  il  les  a  grondés  , 
parce  qu'ils  le  méritaient  ;  ils  se  sont  obstinés,  et  ont  cherché  à  lui 
prouver  que  leur  jugement  valait  mieux  que  le  sien.  Il  a  maintenu  ses 
droits  et  son  autorité  divine.  Maintenant,  ces  obstinés  viennent  lui  dire: 
Vos  droits  !  mais  nous  les  connaissons  mieux  que  vous  :  ils  ne  vont  que 
jusque-là.  Gardez-vous  ,  Saint  Ponlife,  de  dépasser  cette  borne.  Voila 
ce  que  nous  appelons  unir  parfaitement  le  corps  de  l'Eglise.  Je  ne  com- 
prends guère  ce  qu'ajoute  Bossuet  :  Songeo7is  que  nous  devons  agir  par 
l'esprit  de  toute  l'Eglise  ;  ou  ,  si  je  le  comprends  assez  ,  je  voudrais  que 
l'on  m'expliquât  la  vérité  de  ce  langage  et  la  possibilité  de  sa  réalisation. 
Où  se  trouve  l'esprit  de  toute  l'Eglise?  Je  le  distingue  clairement  dans 
l'union  parfaite  des  membres  avec  leur  chef;  mais  accourir  effrayés  pour 
faire  cesser  la  division  que  l'on  a  fait  naître  et  que  l'on  vient  sanc- 
tionner ,  cela  peut-il  se  nommer  agir  dans  l'esprit  de  toute  l'Eglise? 
Bossuet  repousse  ks  hommes  et  les  sentiments  vulgaires  que  des  vues  par- 
ticulières détournent  du  vrai  esprit  de  l'unité  catholique  ;  il  déteste  tout  ce 
qui  est  contraire  à  la  règle.  Je  pense  qu'il  veut  parler  de  la  règle  de  foi  ; 
car  ,  pour  ce  qui  est  des  règles  canoniques  ,  je  ne  vois  guère  comment 
on  prétendrait  s'y  tenir  en  se  mettant  au-dessus  de  celles  que  le  Souve- 
rain-Pontife rappelle  et  maintient.  Mais  il  y  avait  en  France,  à  celte 
époque  ,  un  grand  nombre  desprils  novateurs  qui  n'auraient  pas  mieux 
demandé  que  de  pouvoir  attribuer  aux  Evèques  assemblés  en  1682,  la 
volonté  de  se  prononcer  contre  les  décisions  dogmatiques  du  Sainl-Siége; 
le  grand  orateur  ne  veut  pas  être  confondu  avec  eux.  Il  n'adopte  que  le 
cotys  de  l'épiscopat  et  de  l'Eglise  catholique  ,  oii  l'esprit  de  vérité  prévaut 
toujours.  Il  est  fâcheux  qu'on  ne  puisse  trouver  ce  corps  dans  une  frac- 
tion d'Evéques  qui ,  bien  certainement ,  allaient  établir  des  principes 
en  opposition  avec  ceux  de  la  très-grande  majorité  des  Prélats  catho- 
liques de  tout  l'univers.  Après  avoir  parlé  avec  tant  d'assurance,  Bos- 
suet fait  des  vœux  qui  annoncent  queUpies  craintes  :  Puissent  nos  résolu- 
tions être  dignes  de  nos  pères  et  de  nos  descendants!  Mais  ces  résolutions 
étaient  prises  ;  elles  avaient  été  réfléchies,  débattues,  discutées.  Ap- 
préhende-t-il  qu'il  ne  s'y  soit  glissé  quelque  venin  ?  Puissent-^lles  être 


—  203  — 

dignes  d'être  comptées  parmi  les  actes  authentiques  de  l'Eglise!  Mais  ,  ô 
grand  Evêque,  votre  préoccupation  vous  rend  inexact.  Comment  comp- 
ter parmi  Jes  actes  authentiques  de  l'Eglise  ce  que  vous  allez  faire  , 
sinon  hors  de  l'Eglise  ,  du  moins  sans  son  aveu ,  contre  son  aveu  ?  Vous 
n'êtes  pas  en  concile  ;  si  vous  y  étiez ,  il  est  probable  que  vous  seriez 
tout  autrement  inspiré,  et  que  vous  reculeriez  devant  la  pensée  du 
parti  que  vous  allez  prendre.  Quoi  !  l'Eglise  gém.it  à  la  vue  de  celte  au- 
dace toujours  croissante  d'une  secte  qui  ne  tend  qu'à  rabaisser  le  Saint- 
Siège  et  ses  oracles  sacrés  ;  vous  le  savez,  et  vous  portez  la  parole  dans 
une  réunion  qui  ne  s'est  formée  que  dans  le  but  d'abreuver  le  chef  de 
l'Eglise  de  chagrin  et  d'amertume  !  Ah  !  vos  protestations  de  respect  et 
d'amour  ne  feront  que  rendre  sa  douleur  plus  vive  et  plus  pénétrante. 
Vous  n'envisagez  que  ceux  qui ,  dans  une  étroite  enceinte  ,  adorent  au- 
jourd'hui vos  paroles  éloquentes  ;  mais  pourquoi  ne  tenir  aucun  compte 
du  jugement  de  l'inflexible  postérité  dont  vous  ambitionniez  tout  à  l'heure 
les  suffrages?  Les  pièces  de  ce  hardi  procès  lui  seront  soumises  ,  et  la 
sentence  (jue  vous  allez  prononcer  n'échappera  pas  à  la  juste  rigueur  de 
son  tribunal.  Vous  même,  avant  de  terminer  votre  noble  carrière, 
ferez  justice  de  cette  déclaration  funeste  ,  et  que  vous  semblerez  répu- 
dier comme  indigne  de  trouver  en  vous  un  avocat  et  un  défenseur  : 
Abeat  quà  lihuerit  declaratio  :  mn  enim  illam  tutandam  suscipimus. 

Bossuet,  cependant,  parle  avec  une  toute  autre  assurance  quand  il 
annonce  les  prérogatives  de  saint  Pierre  et  de  son  Siège;  aucune  entrave, 
aucun  nuage ,  ne  viennent  alors  gêner  sa  pensée  et  son  langage  :  c'est 
une  source  limpide  et  pure  qui  coule  avec  majesté  ,  parce  qu'il  est  dans 
le  vrai.  «  Pierre,  dit-il ,  en  proclamant  Jésus-Christ  fils  du  Dieu  vivant, 
«  s'attirera  ,  par  cette  haute  prédication  de  la  foi ,  l'inviolable  promesse 
«  qui  fait  le  fondement  de  l'Eglise.  La  parole  de  Jésus-Christ ,  qui  de 
«  rien  fait  ce  qu'il  lui  plaît,  donne  celte  force  à  un  mortel.  Qu'on  ne  dise 
«  point ,  ({u'on  ne  pense  point ,  que  ce  ministère  de  saint  Pierre  finisse 
f<  avec  lui  :  ce  qui  doit  servir  de  soutien  à  une  Eglise  éternelle  ne  peut 
«  jamais  avoir  de  fin.  Pierre  vivra  dans  ses  successeurs  ,  Pierre  par- 
ce lera  toujours  dans  sa  chaire  :  c'est  ce  que  disent  les  Pères  ,  c'est  ce 
«  que  confirment  six  cent  trente  Evêques  au  concile  de  Calcédoine.  »  — 
Les  novateurs  ont  reproché  à  Bossuet  ce  langage  comme  outré  ,  ce  qui 
en  fait  le  plus  bel  éloge  (  F.  Corr.  et  add.  aux  nouv.  Opusc.  de  Fleurij, 
p.  29).  •     . 

Cet  hommage,  rendu  à  l'indéfectibilité  de  la  chaire  de  saint  Pierre, 
était  digne  de  l'Evêque  de  Meaux  ;  mais  il  avait  devant  ses  yeux  des 
hommes  qui  lui  objectaient  tout  bas  la  défection  qu'ils  aimaient  à  sup- 
poser dans  un  petit  nombre  de  Souverains-Pontifes.  L'orateur  aspire  à 
les  contenter  ,  en  paraissant  défendre  toujours  la  chaire  indéfectible  , 
comme  il  avait  prétendu  le  faire  dans  une  conférence  particulière  qu'il 
avait  eue  avec  l'Evêque  de  Tournay.  Celui-ci ,  pourtant  avait  été  moins 
convaincu  de  la  vérité  de  ses  conclusions  que  de  la  richesse  et  de  la  puis- 


—   204  — 

sance  de  son  langage.  Ecoutons ,  car  on  ne  peut  mieux  dire  en  soute- 
nant une  thèse  aussi  contestable. 

«  Que  ,  contre  la  coutume  de  tous  leurs  prédécesseurs  ,  un  ou  deux 
«  Souveraias-Pontiles  ,  ou  par  violence  ,  ou  par  surprise,  n'aient  pas 
«  assez  constamment  soutenu  ,  ou  assez  clairement  expliqué  la  doctrine 
ft  de  la  foi ,  consultés  de  toute  la  terre  ,  et  répondant  durant  tant  de  siè- 
«  des  à  toutes  sortes  de  questions  de  doctrine ,  de  discipline ,  de  céré- 
«  monies  ;  qu'une  seule  de  leurs  réponses  se  trouve  notée  par  la  sou- 
«  veraine  rigueur  d'un  concile  œcuménique  :  ces  fautes  particulières 
«  n'ont  pu  faire  aucune  impression  dans  la  chaire  de  saint  Pierre  ;  un 
«  vaisseau  qui  fend  les  eaux  n'y  laisse  pas  moins  de  vestiges  de  son  pas- 
ce  sage.  C'est  Pierre  qui  a  failli  ,  mais  qu'un  regard  de  Jésus  ramène 
«  aussitôt,  et  qui ,  avant  que  le  fils  de  Dieu  lui  déclare  sa  faute  future , 
«  assuré  de  sa  conversion ,  reçoit  l'ordre  de  confirmer  ses  frères.  Et 
«  quels  frères?  les  Apôtres  ,  les  colonnes  mêmes  ;  combien  plus  les  siè- 
(.(.  des  suivants  ?  Qu'a  servi  à  l'hérésie  des  monothélites  d'avoir  pu  sur- 
(c  prendre  un  Pape'?  L'ana thème  qui  lui  a  donné  le  premier  coup  n'en 
«  est  pas  moins  parti  de  cette  chaire  qu'elle  tenta  vainement  d'occuper, 
«  et  le  sixième  concile  ne  s'en  est  pas  écrié  avec  moins  de  force  :  Pierre  a 
((  parlé  par  Agathon  !  Toutes  les  autres  hérésies  ont  reçu  du  même  en- 
«  droit  le  coup  mortel.  Ainsi  l'Eglise  romaine  est  toujours  vierge  ;  la 
((  foi  romaine  est  toujours  la  foi  de  l'Eglise  ;  on  croit  toujours  ce  qu'on  a 
«  cru  ,  la  même  voix  retentit  partout ,  et  Pierre  demeure  dans  ses  suc- 
«  cesseurs  le  fondement  des  fidèles  ;  c'est  Jésus-Christ  qui  l'a  dit ,  et  le 
0.  ciel  et  la  terre  passeront  plutôt  que  ses  paroles.  » 

Remarquez  que ,  dans  ce  morceau  si  éloquent ,  Bossuet  s'explique  et 
ne  s'explique  pas.  Il  en  dit  assez  pour  satisfaire  quelques-uns  des  doc- 
teurs gallicans  qui  l'écoutent  ;  mais  aussitôt  il  parle  de  violence  ,  àe sur- 
prise ,  d'explications  incomplètes  ;  il  mélange  la  doctrine  ,  la  discipline  et 
les  cérémonies.  Il  parle  d'une  souveraine  rigueur  dont  un  seul  Pontife 
aurait  été  l'objet  de  la  part  d'un  concile  œcuménique.  C'est  bien  dire 
que  l'on  peut  trouver  quelque  chose  à  reprendre  dans  un  ou  deux  Papes; 
mais  ce  n'est  pas  dire  qu'ils  ont  manqué  à  la  foi,  en  décidant  librement 
comme  Souverains-Pontifes.  L'exemple  de  saint  Pierre  semble  mis  tout 
exprès  pour  adoucir  l'idée  trop  sinistre  que  l'on  aurait  pu  se  former  ;  car 
il  est  bien  évident  qu'il  n'agissait  pas  comme  chef  de  l'Eglise  quand  il 
renia  Jésus-Christ  de  bouche  plutôt  que  de  cœur.  Supposons  donc  que 
le  théologien  le  plus  dés  oué  aux  saintes  prérogatives  du  Siège  aposto- 
lique eût  reproché  à  Bossuet  de  les  avoir  flétries ,  il  aurait  pu  lui  ré- 
pondre :  Eh  !  comment  le  prouveriez-vous?  Pour  éviter  de  me  briser 
contre  cet  écueil  ,  j'ai  afTeclé  d'entasser  les  expressions  qui  écartaient  la 
pensée  d'un  jugement  doctrinal  cl  solennel  dans  les  Papes  que  j'ai  rap- 
pelés ;  je  les  ai  peints  dans  une  situation  où  leur  liberté  était  enchaînée. 
J'ai  dit  que,  sous  linipression  de  la  violence  ou  de  la  surprise ,  ils  n'avaient 
pas  assez  constamment  soutenu ,  ou  assez  pleinement  expliqué  la  doctrine 


—  205  — 

de  la  foi.  Qu'y  a-t-il  là  que  vous  ne  puissiez  rigoureusement  confesser 
vous-même  ,  sans  préjudice  de  l'infaillibilité  pontificale?  Ajoutons  que 
Bossuet  est  tellement  maître  de  sa  parole  qu'il  ne  dit  absolument  que 
ce  qu'il  veut  et  comme  il  veut  :  et  quand  on  entreprend  de  disséquer 
son  langage  ,  on  est  toujours  forcé  de  convenir  qu'il  n'était  pas  possible 
de  l'employer  avec  plus  de  sagacité  et  de  circonspection.  S'il  n'est  pas 
disposé  à  dévoiler  toute  sa  pensée  ,  chacun  finalement  peut  y  trouver  , 
pour  son  sentiment ,  l'opinion  qu'il  désire,  11  n'en  est  pas  de  même  de 
son  grand  travail  pour  dépendre  la  Déckrration.  Là.  toutes  ses  pensées 
sont  mises  à  découvert.  Nous  en  parierons  plus  tard. 

11  n'est  personne  qui  n'ait  admiré,  dans  le  Discoiœs  sur  l'unité ,  le 
langage  magnifique  de  Bossuet  parlant  de  l'Eglise  romaine.  «  Qu'elle  est 
«grande,  s'écrie-t-il ,  l'Eglise  romaine,  soutenant  toutes  les  Eglises  , 
«  portant  le  fardeau  de  tous  ceux  qui  souffrent ,  entretenant  l'unité  , 
«  confirmant  la  foi  ,  liant  et  déliant  les  pécheurs  ,  ouvrant  et  fermant 
«  le  ciel!  Qu'elle  est  grande,  encore  une  fois,  lorsque  ,  pleine  de  l'au- 
«  torité  de  saint  Pierre  ,  de  tous  les  Apôtres  ,  de  tous  les  conciles ,  elle 
«  en  exécute,  avec  autant  de  force  que  de  discrétion  ,  les  salutaires 
«  décrets  !...  Sainte  Eglise  romaine  ,  mère  des  Eglises  et  mère  de  tous 
<<  les  fidèles  ,  Eglise  choisie  de  Dieu  pour  unir  ses  enfants  dans  la  même 
«  charité  ,  nous  tiendrons  toujours  à  ton  unité  par  le  fond  de  nos  en- 
«  trailles.  »  C'est  ainsi  que  le  grand  homme  ,  par  de  nobles  et  vives 
couleurs  ,  semble  vouloir  faire  disparaître  les  ombres  qu'il  a  jetées  çà  et 
là  dans  son  brillant  tableau. 

On  s'attend  bien  qu'il  définira  les  libertés  de  l'Eglise  gallicane,  puisque 
son  discours  n'est  que  le  solennel  prélimi'nairede  leur  publication.  Mais 
il  ne  les  fait  consister  que  dans  le  maintien  du  droit  commun,  et  de  la 
puissance  des  ordinaires,  selon  les  conciles  généraux  et  les  institutions 
des  Saints-Pères.  Nous  n'en  voulons  jamais  connaître  d'autres,  ajoute-t- 
il...  :  Ce  îiest  pas  diminuer  la  plénitude  de  la  puissance  apostolique.  L'Océan 
même  a  ses  bornes  dans  sa  plénitude;  et,  s'il  les  outrepassait  sans  mesure 
aucune,  sa  plénitude  serait  un  déluge  qui  ravagerait  tout  l'univers.  Comme 
s'il  disait  :  que  l'on  sache  bien  que  tous  les  articles  que  nous  allons  pro- 
clamer, quoiqu'ils  ne  soient  qu'au  nombre  de  quatre,  n'ont  pas  pour 
objet  d'énoncer  chacun  l'une  des  libertés  de  notre  Eglise.  A  peine  le 
troisième  article  en  insinuera-t-il  quelque  chose.  Les  autres  n'en  diront 
pas  le  moindre  mot.  Il  est  bon  que  nous  fassions  connaître  pourtant  à 
l'univers  que  nous  nous  sommes  occupés  de  fixer  les  limites  de  l'auto- 
rité du  Saint-Siège,  à  qui  il  n'est  pas  plus  permis  de  les  franchir  qu'à 
l'Océan  de  dépasser  les  siennes.  Mais,  ô  grand  génie,  vous  n'avez  pas 
assez  réfléchi  que  c'est  Dieu  lui-même,  et  non  pas  la  France,  ou  toute 
autre  nation  qui  a  dit  à  la  mer  :  Tu  n'iras  que  jusque-Ui  ;  et  c'est  là  que 
tes  flots  orgueilleux  viendront  se  briser  :  c'est  donc  lui  aussi,  et  non  pas 
l'Eglise  de  France,  ou  toute  autre  Eglise  du  monde,  qui  a  marqué  jus- 
qu'où s'étendaient  les  prérogatives  du  chef  de  l'Eglise  universelle.  Il  y  a 


—  206  — 

donc  une  présomption  très-condamnable  dans  le  fait  d'une  poignée  d'E- 
véques  qui  se  réunissent  par  Tordre  d'un  roi,  pour  dire  au  Vicaire  de 
Jésus-Christ  :  Votre  autorité  ne  va  que  jusque-là.  Bossuet  parait  si  per- 
suadé que  le  clergé  de  sa  nation  jouit  d'un  privilège  particulier  pour 
fixer  les  bornes  de  la  puissance  pontificale ,  qu'il  a  su  bien  mieux  que 
les  autres  Eglises  du  monde  découvrir  dans  la  tradition,  qu'il  ne  balance 
pas  de  dire  à  ses  collègues  :  Conservo)is  ces  fortes  maûcimes  de  nos  Pères 
que  l'Eglise  gallicane  a  trouvées  dans  la  tradition  de  l'Eglise  univei^selle! 
L'Eglise  gallicane  A  TROUVÉ  :  c'est-à-dire,  que  le  ciel  lui  a  départi  de 
plus  grandes  lumières  qu'à  toutes  les  autres  Eglises  de  l'univers  et,  sans 
contredit,  qu'à  l'Eglise  romaine  elle-même,  qui  s'exagère  ses  litres  de 
puissance  et  de  gloire.  Elle  a  reçu,  de  plus,  une  mission  spéciale  pour 
publier  ces  fortes  maximes.  Priez...  Prions  tous  ensemble ,  ajoute  Vora- 
feur,  que  ce  qui  doit  fnir,  finisse  bientôt  ;  tremblez  à  l'ombre  même  de  la 
division. 

Y  avait-il  donc  dans  l'assemblée  des  hommes  qui  eussent  d'autres 
sentiments  que  ceux  de  Bossuet?  Pourquoi  donc  se  montre-t-il  si  in- 
i(uiet  et  si  agité  eu  terminant  son  discours?  Pourquoi  laisse-l-il  ses  audi- 
teurs sous  l'impression  du  tourment  intérieur  qu'il  ne  peut  dissimuler? 
Ce  cœur  si  candide  se  trahit  lui-même  :  et  les  propres  efforts  qu'il  fait 
pour  témoigner  de  l'assurance,  décèlent  ses  appréhensions.  11  n'a  pas 
osé  dire  :  ce  que  nous  allons  publier  fera  une  blessure  au  Souverain- 
Pontil'e;  mais  nous  ne  voulons  pas  pour  cela  rompre  avec  lui.  11  ne  l'a 
pas  dit;  mais  celui  qui  a  bien  saisi  sa  pensée,  n'a  pu  y  découvrir  autre 
chose.  Evidemment  Bossuet  souffre  dans  l'exercice  d'une  fonction  qu'il 
a  acceptée;  son  éloquence  est  triste  et  mélancolique;  il  semble  faire  une 
oraison  funèbre  qui  doit  être  pour  lui  sans  honneur.  Une  mesure  auda- 
cieuse a  été  commandée  par  une  volonté  royale,  que  de  perfides  conseils 
ont  séduite.  L'Evêque  de  Meaux  n'a  pas  eu  assez  d'énergie  pour  y  refuser 
jusqu'à  la  fin  sa  coopération.  C'est  un  pas  délicat  à  faire  :  Ah! que  n'est-il 
déjà  fait;  semble-t-il  dire!  Priez  que  cette  malheureuse  opération  finisse 
bientôt,  et  sans  scandale.  N'est-ce  pas,  en  effet,  à  ce  sens  que  reviennent 
ces  paroles  :  «  Songez  au  malheur  des  peuples  qui ,  ayant  rompu  l'u- 
ft  nilé,  se  rompent  en  tant  de  morceaux,  et  ne  voient  plus,  dans  leur 
V  leligion,  que  la  confusion  de  l'enfer  et  l'horreur  de  la  mort.  « 

Je  ne  saurais  trop  le  répéter  :  Bossuet  avait  un  cœur  tout  catholique. 
Mais,  s'il  avait  eu  les  mêmes  principes,  les  mêmes  vues  et  la  même  indé- 
pendance d'esprit  que  le  cardinal  du  Perron,  il  ne  serait  pas  maintenant 
dans  l'embarras  où  il  se  trouve.  Dès  le  début  de  cette  fâcheuse  intrigue, 
il  se  serait  prononcé  contre  un  projet  hostile  au  Saint-Siège;  et,  au  lieu 
de  consentir  enfin  à  rédiger  lui-même  des  proj)ositions  qu'il  avait  déjà 
signalées  comme  odieuses,  il  se  serait  écrié,  comme-le  savant  cardinal, 
mais  dans  un  langage  plus  noble  et  plus  pompeux  encore  :  Que  nous 
a-l-on  proposé,  Messeigneurs?  «  Sera-t-il  dit  que  la  France,  qui  a  été 
«  honorée  par  tant  de  siècles  du  nom  de  royaume  très-chrétien,  et  en  la- 


—  201  — 

«  quelle  saint  Jérôme  disait  qu'il  n'y  avait  point  de  monstres,  soit  ré- 
'.(  duite  à  ne  souffrir  la  religion  catholique,  sinon  aux  mêmes  conditions 
(.<  et  servitudes  qui  lui  sont  imposées  en  Angleterre!^  Sera-t-il  dit  qu'il  ne 
«  soit  permis  de  vivre  en  France,  sinon  aux  mêmes  stipulations  sous  les- 
«  quelles  il  leur  est  permis  de  vivre  en  Angleterre?  Sera-l-il  dit  qu'il 
«  faille  que  les  catholiques,  et  particulièrement  les  ecclésiastiques,  pour 
«  avoir  sûreté  et  liberté  en  France,  soient  forcés  de  s'obliger  à  croire  les 
«  mêmes  choses  qu'il  faut  qu'ils  jurent  pour  avoir  permission  de  respi- 
«  rer,  ou  plutôt  de  soupirer  en  Angleterre?  Et.  s'il  se  trouve,  en  Angle- 
«  terre,  des  catholiques  assez  constants  pour  souffrir  toutes  sortes  de 
«supplices,  plutôt  que  d'y  consentir,  ne  s'en  trouvera-t-ii  point  en 
u  France  qui  fassent  de  même  ,  plutôt  que  de  signer  des  articles  qui 
«  mettent  les  rênes  de  la  foi  entre  les  mains  des  laïques,  et  introduisent 
«la  division  dans  l'Eglise?...  Ce  sont  des  esprits  violents  qui,  s'é- 
«  tant  portés  à  une  extrémité,  ont  cru  que  le  n)oycn  de  se  justifier 
«  était  de  se  mettre  à  écrire  et  combattre  contre  le  Pape...;  symbolisant 
«  avec  les  ennemis  de  l'Eglise...,  qui  les  ont  poussés  à  éclore ,  sous  pré- 
«  texte  du  service  du  roi,  les  semences  d'un  schisme...  Le  Pape  est, 
«  pour  le  roi,  comme  un  second  Père  :  et,  par  toutes  sortes  de  soins  et 
«  d'offices ,  s'eniploie  à  procurer,  envers  Dieu  et  envers  les  hommes,  le 
«  bien  et  la  conservation  de  sa  personne  et  de  son  royaume.  Et  pourquoi 
«  donc  irons-nous  troubler  cette  concorde  par  des  lois ,  non-seulement 
«  d'Etat,  mais  de  religion  et  de  conscience  que  nos  pères  n'ont  point  con- 
«  nues?  Jetez  les  yeux  sur  les  histoires  de  la  France,  et  vous  trouverez 
«  que,  toutes  fois  et  quantes  que  nos  rois  ont  été  en  union,  concorde  et 
'<  intelligence  avec  le  Siège  apostolique,  et  que  l'Epoux,  pour  emprunter 
«  les  termes  de  l'Ecriture,  a  fait  ses  pâturages  entre  les  lys,  toutes  sortes 
n  de  grâces  et  de  bénédictions  temporelles  et  spirituelles  ont  plu  sur  eux 
«  et  sur  leurs  peuples...  Le  nom  Français  s'est  répandu  d'un  bout  du 
«  monde  à  l'autre,  et  nos  lys  ont  fleuri  aux  plus  lointaines  parties  de  la 
et  terre;  et,  au  contraire,  lorsque  nos  rois  ont  été  séparés  de  l'union  du 
«  Siège  apostolique,  le  lys  a  été  entre  les  épines,  et  toutes  sortes  d'an- 
«  goisses  et  d'adversités  nous  ont  assiégés...  Souvenez-vous  combien, 
«  pendant  les  schismes  ou  appréhensions  de  schismes,  nous  avons  souf- 
«  fert  de  misères  et  de  calamités  ;  combien  de  temples  ruinés;  combien 
«  d'autels  démolis;  combien  de  villes  saccagées.  Représentez-vous  l'état 
«  de  votre  passé,  pendant  que  le  feu  roi  était  privé  de  la  communion  du 
«  Siège  apostolique,  et  avec  combien  de  vœux  et  de  larmes  et  lui  et  vous 
«  avez  désiré  qu'il  y  fût  restitué.  Mais  surtout  remettez-vous  devant  les 
«  yeux  le  royaume  de  la  vie  future,  de  laquelle  les  auteurs  et  fauteurs 
«  des  schismes  sont  exclus,  et  à  laquelle  nul  ne  peut  j)arvenir,  s'il  n'est 
«  constitué,  non-seulement  en  la  foi,  mais  en  l'unité  et  en  la  communion 
<•  de  l'Eglise  catholique.  » 

On  voit  l)icn,  en  lisant  le  discours  de  Hossuct,  après  celui  du  cardinal 
du  Perron,  que  l'Evêque  de  Meaux  a  voulu  laisser  à  son  auditoire  la 


—  208  — 

même  impression  que  l'Archevêque  de  Sens  en  terminant  sa  harangue. 
Mais  malheureusement  on  ne  saurait  obtenir  un  même  résultat  avec  des 
conclusions  entièrement  opposées.  Du  Perron  ne  déployait  son  éloquence 
que  pour  anéantir  les  articles  dont  on  proposait  la  sanction.  Bossuet 
avait  fini  non-seulement  par  agréer  que  des  articles  fussent  formulés; 
mais  les  avait  formulés  lui-même,  et  tout  en  faisant  une  plaie  au  Siège 
apostolique,  il  exhalait  des  vœux  déplacés  pour  que  l'unité  n'en  fût  pas 
Messée.  «  Ah!  prenons  garde,  disait-il  en  finissant,  que  ce  mal  ne  gagne! 
"Déjà  nous  ne  voyons  que  trop,  parmi  nous,  de  ces  esprits  libertins 
«qui,  sans  savoir  ni  la  religion,  ni  ses  fondements,  ni  ses  origines,  ni 
«  sa  suite ,  blasphèment  ce  qu'ils  ignorent ,  et  se  corrompent  dans  ce 
«  qu'ils  savent.  Nuées  sans  eau,  docteurs  sans  doctrine,  qui,  pour  toute 
«  autorité  ont  leur  hardiesse,  et  pour  toute  science  leurs  décisions  pré- 
"  cipitées...  Opposons  à  ces  esprits  légers,  à  ce  charme  trompeur  de  la 
'<  nouveauté,  la  pierre  sur  laquelle  nous  sommes  fondés  et  l'autorité  de 
«nos  traditions,  ou  tous  les  siècles  sont  renfermés,  et  l'antiquité  qui 
'<  nous  réunit  à  l'origine  des  choses.  Marchons  dans  les  sentiers  de  nos 
(•  Pères;  marchons  dans  les  anciennes  mœurs,  comme  nous  voulons  mar- 
«  cher  dans  l'ancienne  foi.  » 

J"ignore  si  l'on  trouvera  beaucoup  d'éloquence  dans  cette  conclusion. 
Quant  à  moi,  je  n'y  trouve  que  de  la  gène,  et  l'aveu  d'une  fausse  posi- 
tion. L'aigle,  qui  s'était  élevé  si  haut  dans  son  premier  essor,  semble  se 
ressentir  de  la  fatigue  de  son  vol  :  il  retombe  à  l'instant  où  l'on  devait  le 
perdre  de  vue,  et  semble  dire  :  Ma  tâche  était  difficile  et  pénible;  elle  est 
terminée,  et  je  me  repose  ;  c'est  bien  assez  pour  une  fois. 

L'Abbé  '",  ancien  Vicaire  général. 


PARIS    RELIGIEUX 

EïîiOIJI^SEi;  DE  I«1ŒVRS»(1]. 


XIV. 

Une  réflexion  sur  la  Fête-Dieu.  —  Comme  nous  étions  heureux  , 
710US  autres  jeunes  chrétiens  du  beau  temps!  nous  venions  de  lire 
la  veille  les  pages  fleuries  de  notre  Chateaubriand  ,  et  le  lendemain 
nous  assistions  à  cette  imposante  procession  où  le  Maître  de  toutes 
choses 

Des  cieiu  inclinés  abaisse  la  hauteur  ! 

Ce  jour-lii  les  cloches  sonnaient  en  toute  volée,  le  canon  frappait  les 

(I)  Voir  la  livruisou  du  45  juin,  p.  172. 


—  209  — 

échos  de  sa  grosse  voix,  Paris  secouait  sa  niolesse  et  accourait  en  foule 
recueillir  les  bénédictions  divines  sur  le  passage  de  l'Homnie-Dieu.  Car 
aussi  bien  le  Roi  lui-même  avait  déposé  sa  couronne  dans  son  palais,  et 
était  descendu  du  trône  pour  suivre  à  pied  le  Seigneur  des  seignein^s.  Oh! 
alors,  le  plus  petit  d'entre  le  peuple  voyait  de  ses  yeux  ce  ciel  promis  à 
sa  foi  où  toutes  les  grandeurs  delà  terre  auront  disparu.  Il  se  prenait 
alors  à  bénir  le  Dieu  juste,  à  se  résigner  et  à  attendre Cette  philoso- 
phie calmait  en  lui  la  fièvre  des  révolutions.  Aujourd'hui,  Dieu  a  reçu 
l'ordre  légal  de  ne  point  sortir  de  ses  temples  ,  et  les  princes  font  pru- 
demment de  rester  dans  leurs  royales  demeures.  Il  n'y  a  plus  pluie 
(le  roses  ;  i-l  n'y  a  plus  gros  nuages  d'encens  s'élevant  au  ciel  pour  attirer 
les  tièdes  ondées  d'en  haut.  Aussi  le  pauvre  citadin  ou  le  bon  villa- 
geois ne  répète  plus  à  vos  côtés  :  «Je  sens  le  ciel,  il  fait  bon  ici.  )> 
Rongéde  soucis  et  d'ambition,  il  reste  lui  aussi  dans  sa  chaumière  ou  dans 
son  échoppe,  et,  un  roman-feuilleton  à  la  main,  rêve  à  l'égalité,  au  com- 
munisme  0  philosophes-législateurs,  en  proscrivant  les  solennités 

extérieures  de  notre  culte,  vous  nous  avez  fermé  en  quelque  sorte  ce 
ciel  visible  qui  nous  faisait  oublier  les  misères  et  les  injustices  de  la  terre. 
Dites-vous  à  présent  les  amis  de  l'humanité! 

Grâce  à  vos  belles  leçons,  grâce  à  cette  éducation  efféminée,  sensuelle, 
qui  se  puise  dans  les  livres  du  néo-voltairianisme,  les  fêtes  mêmes  de 
nos  temples  ont  perdu  de  leur  pompe  et  de  leurs  inspirations.  C'est  à 
peine  si  l'on  peut  dire  :  «  que  ma  prière  monte  au  ciel  avec  la  vapeur 
de  l'encens;  »  il  n'y  a  presque  plus  de  nuages,  plus  de  parfums  dans 
nos  églises.  Pourquoi  ?  Parce  que,  là,  à  vos  côtés,  il  y  a  un  économiste  qui 
grommelle  budget;  il  y  a  là  une  dame  ultrii-bourgeoise,  qui  se  plaint 
du  mal  de  tête...  Or  sus!  Messieurs  et  Mesdames,  est-ce  qu'il  nous  fau- 
dra, à  nous  vieux  catholiques,  compter  entre  Dieu,  et  vos  ordonnances  de 
police,  votre  budget  et  votre  migraine?  Non,  nous  ne  le  souffrirons 
pas ,  notre  culte  nous  est  plus  cher  que  la  vie. 

XV. 

L'abiratodeM.  Blanc.  —Certes,  je  suis  loin,  bien  loin  d'être  fataliste! 
— on  ne  l'est  guère  que  pour  s'épargner  la  peine  de  rechercher  la  cause 
de  ses  fautes,  ou  pour  éviter  la  honte  de  s'accuser  soi-même,  ce  qui  n'est 
pas  honorable!  —  Mais,  enfin,  voilà  un  fait  {Vab  irato  de  M.  Blanc,  ex- 
administrateur de  la  Lecture]  qu'il  est  impossible  d'expliquer  autrement 
que  par  l'aveugle  fatalité.  En  effet,  on  ne  concevra  jamais  qu'un  homme, 
qui  n'aurait  pas  été  sous  l'impression  de  cette  main  de  fer,  de  ce  clou  fa- 
tal, comme  l'appelle  Horace,  eût  pu  se  commettre  par  la  publicité,  comme 
l'a  fait  M.  Blanc.  Quand  on  a  lu  son  triste  factum  et  la  réponse  qui  lui  a  été 
faite  dans  le  dernier  numéro  de  la  Lecture,  le  premier  cri  qui  s'échappe 
de  l'âme,  est  celui-ci  :  Quelle  maladresse!  quelle  folie!  tranchons  le 
mot,  q\\e\ aveuglement  fatal!  car,  après  tout,  au  milieu  du  naufrage  de 


—  -210  — 

son  administraliou,  M.  Blanc  avait  fait  preuve  de  quelque  honnêteté,  de 
quelque  sollicitude  pour  les  intéressés  à  l'ancienne  Lecture,  en  remettant 
sa  Revue  entre  les  mains  de  nouveaux  directeurs  déjà  si  honorablement 
connus  dans  la  presse.  Le  succès  de  la  nouvelle  série  se  reflétait  sur  l'an- 
cienne ,  il  y  avait  profit  et  honneur  pour  l'ex-adminislrateur Eh 

bien,  non  !  ce  succès  blesse  M.  Blanc,  il  éprouve  un  besoin  impérieux  , 
irrésistible  de  l'arrêter,  ou  du  moins  de  l'amoindrir,  et  finalement  de 
se  perdre  lui-même,  en  provoquant,  en  forçant  par  la  publicité  des 
hommes  d'honneur  et  de  conscience  à  révéler  toute  la  vérité.  Voilà  ce 
qu'on  appelle  du  fatalisme,  parmi  nos  vieux  docteurs.  Mais  ,  si  nos  mo- 
dernes homœopathcs  aujourd'hui  ont  raison,  si  les  semblables  se  guéris- 
sent par  les  semblables,  le  mal  par  le  mal  ;  s'il  en  est  ainsi  des  maladies 
du  corps;  est-ce  que  les  maladies  de  l'àme,  les  maladies  des  aiïaires, 
ne  pourraient  pas  subir  la  même  loi?.,  alors,  on  expliquerait,  sans  recou- 
rir à  la  fatalité,  comment  un  homme  mal  dans  ses  affaires,  mal  dans  sa 
conscience  d'honnête  publiciste,  peut  tenter  de  ruiner  totalement  son 
crédit  et  sa  réputation  exprès  pour  relever  l'un  et  l'autre.  M.  Blanc 
serait-il  de  ces  homœopathes?  Dans  tous  les  cas,  il  n'aurait  pas  de  quoi 
s'applaudir  de  V expérimentation. 

Il  est  si  écrasé  sous  la  Réponse  de  la  Lecture,  il  est  si  brisé,  et, 
comme  l'on  dit  familièrement,  si  aplati  ^  que  je  ne  chercherais  point  à 
ramasser  le  gant  qu'il  m'a  jeté  à  propos  de  quelques-uns  de  mes  articles 
Paris  religieux^  si  ma  personnalité  seule  était  en  cause.  Mais,  à  mon 
endroit ,  et  à  celui  d'un  de  mes  spirituels  collaborateurs ,  il  a  accusé  la 
nouvelle  Lecture  de  manquer  aux  convenances,  à  la  charité  et  même  aux 
règles  du  bon  goût.  11  y  a  là  quelque  chose  qui  demande  au  moins  une 
réponse  explicative;  car,  enfin,  les  lecteurs  de  nos  articles  ont  beau  dire 
qu'ils  les  lisent  jusqu'à  six  fois!  comme  ils  sont  plus  modestes  que 
M.  Blanc,  ils  pourraient  se  surprendre  à  douter  de  la  rectitude  de  leur 
jugement,  de  l'honnêteté  de  leur  conscience,  de  la  délicatesse  de  leur 
goût,  s'ils  ne  savaient  au  juste  comme  notre  homme  est  capable  d'ap- 
précier les  convenances,  la  charité,  la  bonne  littérature,  et  surtout  ca- 
pable d'écrire  en  bon  style Encoi'e  une  expérimentation  homoeopa- 

ihique  pour  ce  pauvre  docteur  Eugène  Blanc  !  Voyons  donc  ! 

—  Nous  manquons  à  la  charité,  parce  quenousdonaonsia  chasse  aux 
forbans  libraires  en  dévoilant,  sans  pitié  aucune,  les  puiïs  de  leurs  circulai- 
r  es  pastorales,  et  de  leurs  prospectus  religioso-industriels  !  !  Ah  !  M.  Blanc! 
vous  afïichez-là  une  morale  qui  ferait  croire  aux  esprits  tant  soit  peu 
clairvoyants  que  le  puff  étaità  vos  yeux  comme  son  orfèvrerie  était  aux 
yeux  de  M.  Josse.  Cela  peut  être  de  la  morale  de  boutique,  mais,  à  coup 
sûr,  ce  n'est  pas  celle  du  catéchisme,  qui  veut  qu'on  ne  trompe  ni  dans 
le  prix,  ni  dans  la  qualité  de  la  marchandise.  11  n'y  a  pas  d'exception 
pour  les  libraires,  ni  pour  les  journalistes,  quelque  habit  qu'ils  portent. 

—  Nous  manquons  aux  convenances  en  attaquant  des  confrères  dans  la 
presse  religieuse  !  les  convenances!  si  on  en  juge  par  le  bon  genre  de  son 


—  2!  I    — 

ab  irato ,  M.  Blanc  entend  les  convenances  comme  le  matelot  parle  la 
langue  des  gens  bien  élevés  !  Cela  doit  être  curieux  ;  instruisons-nous  à 
si  bonne. école. 

Il  existe  en  France  une  publicité  bâtarde.  Des  journaux,  des  recueils 
périodiques,  prennent  le  titre  de  religieux,  de  catholiques,  etc.  Ce- 
pendant ceux  qui  Jes  rédigent  n'ayant  ni  le  sens  sacerdotal  ,  ni  la 
science  compétente  pour  écrire  sur  des  matières  religieuses,  ecclésias- 
tiques même,  cherchent  à  tromper  le  public,  en  se  donnant  un  carac- 
tère qu'ils  n'ont  pas.  Ils  signent  donc  leurs  articles  de  noms  supposés, 
ou  de  l'une  de  ces  qualifications  mensongères  de  l'abbéX.,  l'abbé  P.,  etc. 

Ce  mensonge  odieux,  ce  trafic  honteux  des  choses  saintes  ont  pour  ré- 
sultat inévitable  de  compromettre  gravement  le  clergé  et  la  religion. 
Un  journal,  la  Voix  de  l'Eglise,  s'est  chargé  de  la  mission  de  venger  l'un 
et  l'autre.  Elle  met  à  la  remplir  un  courage  à  toute  épreuve.  La  Lecture 
s'empare  de  quelques  données  de  ses  articles  et  les  assaisonne  à  sa  ma- 
nière. Inde  irœ,  c'est-à-dire  de  là  la  colère  des  abbés  de  contrebande  et 
des  faiseurs  de  religiosité.  M.  Eugène  Blanc,  qui  a  l'àme  bonne,  a  pris 
fait  et  cause  pour  ses  anciens  confrères  dans  le  journalisme  religieux. 
Or  donc  nous,  ayant  eu  l'inconvenance  (code  de  civilité  de  M.  Blanc, 
art.  1")  d'écrire  qu'un  rédacteur  de  la  Voix  de  la  vérité  (qu'il  ne  faut 
pas  confondre  avec  la  Voix  de  l'Eglise),  signait  ses  nombreux  articles  par 
l'abbé  X.,  bien  qu'il  fût  simplement  ef  jmronent  unbon  père  de  famille  à 
plusieurs  marmots  :  M.  Blanc  s'est  senti  révolté  jusques  au  fond  de  ses 
entrailles  d'ancien  publiciste  religieux.  Sachant  bien  que  le  rédacteur 
en  chef,  le  gérant  et  le  propriétaire  de  cette  feuille  est  M.  l'abbé  Migne, 
il  s'est  persuadé,  en  homme  d'esprit  qu'il  est,  que  le  trait  avait  été  di- 
rigé contre  cet  estimable,  ce  vertueux  abbé,  et  il  lui  a  fait  convenablement 
l'honneur  des  marmots.  En  voilà  de  la  fine  et  bonne  plaisanterie!  Nous 
ne  doutons  pas  que  M.  Blanc  n'ait  été  complimenté  et  remercié  par  l'es- 
timable et  vertueux  abbé,  rédacteur  en  chef  de  la  Voix  de  la  vérité.  Qu'il 
veuille  bien  agréer  aussi"  nos  félicitations,  en  faisant  grâce  pourtant  à 
leur  inconvenance. 

—  Enfin,  M.  Eugène  Blanc  trouve,  selon  lui,  que  le  Solitaire  et  le  ré- 
dacteur de  Paris  religieux,  manquent  d'esprit  et  de  goût...  D'abord, 
j'aime  beaucoup  ce  selon  lui  qui  semble  dire,  etsi  omnes ,  ego  non... 
Qu'est-ce  donc  que  cet  aristarque  absolu,  qu'est-ce  que  ce  prodige  d'es- 
prit? Il  faut  le  dire,  puisqu'on  nous  y  force,  c'est  un  écrivain,  qui  n'a 
guère  enfanté  qu'un  article  de  journal,  dont  il  a  laissé  à  un  autre  la  res- 
ponsabilité littéraire,  qui  a  signé  de  ses  initiales  E.  B.  des  articles  spiri- 
tuels de  VancieDnmLecture,  qu'il  a  signés,  dis-je,  avec  la  même  assu- 
rance que  l'abbé  Roquette  prêchait  de  beaux  sermons  d'aulrui... 

On  dit  que  l'abbé  Roqueue 
Prèclie  Ips  sermons  d'aulrui. 
Moi  qui  sais  qu'il  les  achetle , 
Je  soiuiens  qu'ils  suni  ;i  lui 


—  212  — 

Or,  lorsqu'on  a  acheté  de  l'esprit,  a-t-on  par  cela  même  qualité  d'en 
revendre  aux  autres?  a-t-on  surtout  acquis  ce  goût  fin  et  délicat  qui  naît 
avec  nous,  et  se  développe  par  l'étude  des  bons  modèles?  Décidément, 
M.  Eugène  Blanc  a  été  mal  inspiré  par  la  colère;  elle  lui  fait  perdre  jus- 
qu'à des  souvenirs  qu'on  garde  soigneusement.  Nous  sommes  fâchés  de 
les  lui  rappeler;  mais  enfin  il  peut  se  dire,  comme  le  grand  justicier  de 
Racine,  dans  les  Plaidew^s  :  Tu  l'as  voulu  Georges  D...,  Eugène  Blanc  ! 

XVI 

Utie  dénonciation  édifiante.— Y ous  axez  lu,  cher  lectear.  notre  petite  ma- 
lice sur  la  crânerie  religieuse  d'un  rédacteur  en  chef  d'une  feuille  catholi- 
que, d'un  homme  bien  posé  dans  l'Eglise,  mais  en  froid  avec  son  curé.  De- 
mandez-moi le  pourquoi?  Je  ne  sais  qu'une  chose  :  à  savoir,  que  ce  curé 
est  pourtant  un  rude  chrétien  et  un  apôtre  de  zèle.  Or  ces  prêtres,  amis  de 
Dieu,  se  font  assez  souvent  les  ennemis  des  hommes....  pour  remplir  leur 
devoir.  Enfin  ,  quoi  qu'il  en  soit ,  notre  chronfqueur  de  faits  religieux  , 
au  lieu  de  chercher  querelle  à  son  curé,  n'eûl-il  pas  mieux  fait  de  suivre 
l'excellent  conseil  que  nous  lui  avions  donné  d'insérer  notre  article  dans 
son  recueil?  Sans  doute  ;  mais,  au  lieu  d'en  appeler  à  sa  bonne  lame 
de  Tolède  ,  a  cette  plume  qui  lui  a  valu  l'honneur  d'être  lui  seul  un  co- 
mité d'orthodoxie,  il  a  préféré  ,  tant  aujourd'hui  il  y  a  de  la  tendance 
à  tomber  sur  ce  pauvre  clergé  desservant,  —  que  sa  position  sociale  livre 
à  lâ-merci  de  toutes  les  haines,  de  toutes  les  vengeances  suscitées  par 
l'accomplissement  même  de  ses  devoirs,  — il  a  préféré,  en  homme 
d'honneur  et  de  conscience  qu'il  dit  être,  de  dénoncer....  quoi?  l'ar- 
ticle ?  non  ,  mais  le  curé  auquel  il  a  charitablement  imputé  la  mé- 
disance. 

Bravo  !  l'excès  du  mal  amènera  le  remède  ,  nous  le  prédisons  à  nos 
chers  amis  dans  le  sacerdoce.  Courage  ,  leur  disons-nous  ;  ne  craignez 
rien  ,  adressez-vous  à  nous  ,  qui  combattrons  dans  la  presse  ,  sans  ja- 
mais nous  décourager.  Il  est  bon  ,  il  est  nécessaire,  à  l'heure  qu'il  est , 
de  signaler  toutes  les  injustices,  toutes  les  illégalités,  tous  les  passe- 
droits  ,   toutes  les  attaques  dont  le  Clergé  et  la  religion  sont  les  victimes. 

Le  succès  est  certain  :  voyez  pour  le  fait  cité... . 

Notre  excellent  curé  a  donc  été  appelé  à  l'évêché  ,  et  la  conversation 
s'est  engagée  en  ces  termes  :  —  Est-ce  vous  ,  mon  cher  abbé  ,  qui  avez 
fait  l'article  que  voici?  —  Pardon  ,  monsieur  le  Vicaire  général  ,  je  n'ai 
pas  tant  d'esprit  (  on  rit  ).  —  Vous  en  avez  eu  connaissance  ?  —  Je  l'ai 
lu  les  larmes  aux  yeux....  de  joie  (on  rit  plus  fort).^  Mais  comment  le 
fait  a-t-il  été  connu  de  ce  malin  (il  appuie  sur  le  mot,  en  riant)  ré- 
dacteur de  la  Lecture  ?  —  J'en  avais  parlé  à  ses  amis  ,  et  les  miens  sont 
les  siens.  —  Et  n'y  a-t-il  rien  d'ajouté  ,  rien  de  dénaturé  ?  — 11  n'y  a  en 
plus  que  le  piquant  du  style.  —  Très-piquant ,  en  effet  (on  rit  encore). 
Mais ,  si  le  fait  est  vrai ,  s'il  tombe  sur  un  journaliste  qui  se  permet  de 


—  213  — 

morigéner  l'épiscopal ,  et  qui  ne  daigne  pas  se  lever  devant  la  croix  , 
le  mal  n'est  pas  si...,  ^  Excusez-moi ,  monsieur  le  Vicaire  général ,  si 
je  vous  interromps  ;  je  dois  à  ma  conscience  de  vous  dire  que  mon  brave 
paroissien  a  prétendu  se  disculper  en  disant  qu'il  était  resté  assis  de- 
vant la  procession  ,  parce  qu'il  ne  s'en  était  pas  aperçu. —  Allons! 
allons',  mon  cher  abbé  ,  vous  donnez  là  le  dernier  coup  de  pinceau  ,  à 
moins  que  ce  saint  homme  ne  fût  profondément  endormi  (on  rit  de  plus 
fort).  Enfin,  voici  ce  que  je  pense  et  ce  que  je  voudrais  voir  arriver 
à  son  adresse  :  M.***,  qui  est  dans  la  presse  ,  sait  que  ,  par  elle,  tout 
se  découvre,  tout  éclate  aujourd'hui  ;  il  doit  donc  trouver  juste  ,  sage  et 
consciencieux  pour  le  Clergé  de  défendre  ,  par  la  même  publicité  ,  le  sa- 
cerdoce et  la  religion.  Tenez  ,  mon  cher  abbé,  certains  hommes  qui  nous 
prêchent  dans  un  langage  mielleux  un  silence  et  une  résignation  abso- 
lues ,  ressemblent  par  trop  à  ce  pourvoyeur  de  cuisine  dont  parle  notre 
bon  La  Fontaine,  lequel ,  le  couteau  à  la  main  ,  criait  d'une  voix  douce 
aux  timides  et  prudents  oiseaux  qui  le  fuyaient  :  Petits  !  petits!...  qu'en 
pensez-vous? — Hélas,  monsieur  le  Vicaire  général ,  on  nous  a  bien 
déjà  assez  coupé  les  ailes!  —  Au  surplus ,  mon  cher  abbé ,  votre  rédac- 
teur en  chef  d'un  recueil  religieux,  doit  avoir  bec  et  ongles,  qu'il  se  dé- 
fende ;  il  n'est  pas  pris  en  traitre,  lui....  — Le  pauvre  homme!  — On 
s'embrassa  et  on  se  quitta  en  riant  encore....  C***. 


LE  DERNIER  BARON  CHRETIEN  '". 

IL 

Près  d'arriver  au  manoir,  le  baron  jeta  un  regard  scrutateur  sur  son 
domaine  mutilé.  De  cent  chaumières  groupées  jadis  à  l'ombre  du  donjon 
protecteur,  quinze  à  peine  subsistaient.  Néanmoins,  la  forteresse  élevait, 
imposant  encore  ,  le  front  découronné  de  ses  tours.  Nulle  brèche  n'en- 
trouvrait les  murs,  mais  rien  non  plus  n'annonçait  le  grand  appareil  de 
guerre  d'un  séjour  féodal.  Le  ponl-levis  était  baissé.  Une  porte  de  chêne, 
garnie  de  fortes  bandes  de  fer  ,  avait  paru  une  défense  suffisante  aux 
agressions  nocturnes.  Le  chevalier  leva  les  yeux  et  n'aperçut  aucun 
homme  d'armes  aux  créneaux;  il  prêta  l'oreille  et  n'entendit  ni  le  pas 
mesuré  de  l'archer,  ni  le  cliquetis  des  cottes  de  mailles,  ni  le  bruit  plus 
retentissant  de  la  hache  de  Lochaber ,  retombant  sur  les  dalles.  Tout 
semblait  inanimé  dans  ce  cercueil  de  pierre,  et  ce  n'est  point  ainsi  qu'aux 
beaux  jours  de  la  chevalerie  écossaise  l'étranger  pouvait  aborder  le 
castel  du  baron  d'Elfin.  Des  idées  d'un  autre  ordre  se  pressèrent  dans 
l'esprit  du  digne  seigneur.  Il   songeait  qu'en  ce  moment  sans  doute 

(1)  Voir  la  livraison  de  juin,  p.  190. 


—  214  — 

Alice  ,  sa  bien-aimée,  veillait  aux  pieds  d'un  Christ  suspendu  au  ber- 
ceau d'Edmond  endormi ,  et  que  là  Notre-Dame  demandait  au  ciel  un 
miracle  qu'elle  ne  croyait  pas  si  près  de  s'accomplir.  Sans  descendre  de 
cheval ,  il  heurta  vigoureusement  la  porte  du  pomme-au  de  sa  longue  ra- 
pière. Le  son  se  perdit  sous  les  voûtes  et  n'éveilla  personne.  Le  baron 
frappa  de  nouveau.  Cette  fois  les  aboiements  furieux  d'un  chien  écla- 
tèrent. 

—  Je  gagerais  mon  âme,  —  s'écria  le  cavalier,  — que  ce  damné  Mac- 
Maudie  cache  en  cet  instant  sa  tète  sous  ses  couvertures  ,  et  prie  Dieu 
d'éloigner  le  diable  ou  les  Anglais.  Holà  !  Mac-Maudie  ,  ou  quel  que 
soit  ton  successeur ,  il  y  a  ici  un  brave  chevalier  que  vous  laissez  se 
morfondre.  Hé!  Jackens ,  mon  vieux  sommelier;  Christie,  Donald, 
Allan,  par  l'enfer  !  il  doit  rester  quelqu'un  de  vous  en  ce  monde  ,  mes 
drôles!  Les  lâches  me  prennent  pour  un  fantôme  et  se  gardent  d'ouvrir. 
Or,  mes  maîtres,  je  pourrai,  au  lieu  de  bien-venue ,  vous  faire  donner 
les  étrivières.  Entendez-vous,  marauds?  Il  me  semble  cependant  que 
ce  chien  beugle  à  réveiller  les  trépassés.  Vous  verrez  que  je  serai  réduit 
à  enfoncer  la  porte  ou  à  entamer  les  murailles. 

Après  ce  discours,  qui  resta  sans  réponse  ,  le  baron  frappa  de  plus 
belle,  mais  aucun  ne  parut  entendre,  à  l'exception  du  chien  qui  poussait 
des  hurlements  effroyables;  le  tout,  combiné  avec  le  bruit  de  la  rapière 
d'acier  heurtant  la  serrure  ,  produisait  un  concert  infernal.  Pendant  ce 
temps,  Mac-Maudie,  le  concierge  ,  faisait  force  signes  de  croix,  et  con- 
jurait Notre-Dame  d'EKln  d'éloigner  l'esprit.  Le  pauvre  homme,  n'y 
pouvant  tenir ,  se  leva  tremblant  et  fut  aux  écuries  interroger  Allan  ,  le 
palefrenier  ,    son  compère. 

—  Debout,  —  s'écria-t-il,  — mettez-vous  en  oraison  ,  l'âme  de  mon- 
seigneur est  venue  me  demander  des  prières. 

—  Puissiez-vous ,  répondit  le  palefrenier,  voir  le  diable  en  personne, 
vous  tordre  le  col  avec  la  chaîne  qui  sert  à  attacher  vos  clefs.  Ne  pou- 
vez-vous  invoquer  mentalement  votre  patron  et  laisser  dormir  les  hon- 
nêtes chrétiens  ? 

—  Mais  je  vous  jure,  Allan,  que  j'ai  dit  la  vérité,  et  que  l'esprit 
frappe  en  cet  instant  à  la  porte.  Entendez-vous  les  cris  désolés  de 
Luath  ? 

—  Il  faut  avouer  ,  reprit  le  palefrenier  singulièrement  adouci ,  que 
ce  tumulte  a  quelque  chose  d'étrange,  et  si  notre  maître  n'était  mort  en 
bon  catholique  et  pour  une  sainte  cause.... 

—  Taisez-vous  ,  Allan  ,  vous  parlez  de  façon  à  attirer  le  spectre  ,  et, 
bien  que  pour  mon  compte,  je  ne  me  crois  point  en  péché  mortel  ,  je 
me  passerais  assez  volontiers  d'une  visite  de  ce  genre. 

—  Vous  êtes  un  païen  et  un  hérétique  ,  et  vous  n'auriez  aucune 
crainte  à  celte  heure,  si ,  comme  moi ,  vous  aviez  rempli  envers  le  dé- 
funt les  devoirs  de  vassal. 

—  H  est  plaisant  que  vous  osiez  comparer  votre  charge  à  la  mienne. 


—  215  — 

—  Et  que  faisais-je  doue  à  la  journée  de  Carberry-Hill,  pendant  que 
vous  restiez  tranquillement  assis  sur  votre  fauteuil  de  cuir? 

—  Et  quand  après  la  déroule  de  Glascow  ,  cet  infâme  Lindesay 
(  que  Dieu  le  maudisse'  )  vint  piller  Elfîn  ,  pendant  que  vous  fuyiez  je 
ne  sais  où,  qui,  dites-moi ,  songeait  à  cacher  milady  ? 

—  Ecoulez  ,  Maç-Maudie  ,  nous  sommes  ,  sans  conteste  ,  les  deux 
plus  anciens  serviteurs  du  château  ,  et,  au  lieu  de  nous  adresser  réci- 
proquement des  injures  inutiles  ,  il  serait  plus  sage  d'aviser  à  la  situa- 
tion présente. 

—  Et  quel  est  votre  expédient,  mon  maître?  demanda  le  porte- 
clefs  en  se  croisant  les  bras  et  en  regardant  son  interlocuteur. 

—  Je  propose  ,  sauf  meilleur  conseil,  de  référer  de  tout  ceci  au  som- 
melier Dickens  ;  c'est  un  garçon  prudent  et  de  bonnes  mœurs. 

—  Je  préférerais  consulter  Effie,  la  femme  de  charge  ,  qui  pourrait , 
malgré  l'heure  ,  se  permettre,  au  besoin  de  réveiller  lady  Elfin. 

—  Y  pensez-vous  ,  Mac-Maudie?  Dieu  me  garde  de  tout  acte  de  sou- 
mission envers  un  habitant  des  Basses-Terres!  Je  m'étonne  que  vous  , 
élevé  dans  le  domaine  d'Argyle.... 

Un  bruit  de  pas  interrompit  la  discussion.  Mac-Maudie,  épouvanté, 
se  précipita  les  bras  ouverts  sur  le  lit  du  palefrenier  ,  tandis  que  celui- 
ci,  plus  résolu  ,  relevait  la  lanterne  de  son  confrère  et  la  dirigeait  de 
façon  à  éclairer  la  porte. 

—  Où  donc  est  Mac-Maudie  ,  et  que  fait-il  des  clefs?  cria,  en  pa- 
raissant sur  le  seuil  ,  Jackens  ,  le  sommeliei'. 

—  Me  voici,  —  répliqua  le  concierge  honteux  de  sa  terreur,  —  et 
n'allez  pas  croire  que,  s'il  ne  s'était  agi  que  d'un  ennemi  humain  ,  j'au- 
rais déserté  mon  poste.  Tous  ces  maléfices  proviennent  de  nos  iniquités 
et  de  l'alliance  anglaise.  Les  choses  ne  se  passaient  pas  ainsi  autrefois,  et 
je  puis  vous  certifier  que  Mac-Callusmnor  ne  faisait  guère  ses  appari- 
tions qu'aux  veilles  des  fêtes  solennelles.  Maintenant  tout  est  changé 
dans  le  monde,  et  il  n'est  pas  un  mort  (jui  se  résigne  à  rester  au  cercueil 
deux  nuits  de  suite  ,  ainsi  qu'il  conviendrait  à  tout  honnête  chrétien 
défunt. 

—  Rappelez  un  peu  votre  bon  sens,  si  vous  en  avez  jamais  eu  .  — 
reprit  le  sommelior  ,  —  et  préparez-vous  à  faire  un  tout  autre  accueil 
à  votre  bien-aimé  seigneur  que  Dieu  renvoie  parmi  nous. 

—  Avez-vous  perdu  l'esprit ,  Jackens  ,  —  5'écria  à  son  tour  le  pale- 
frenier, —  et  avez-vous  sitôt  oublié  ce  que  je  vous  ai  conté  de  la  bataille 
de  Glascow? 

—  La  peur  vous  faisait  délirer,  mon  garçon.  Vous  aviez  sans  doute 
pris  la  fuite  aux  premiers  coups. 

—  Il  n'y  a  qu'un  enfont  de  Basses-Terres  qui  puisse  soutenir  un  tel 
blasphème,  et  si  vous  n'étiez  un  hérétique  secrètement  vendu  aux 
Anglais....  Mais  qu'est-ce  (jue  ceci  ?  Vrai  Dieu  !  je  reconnais  la  voix 
de  lady  Elfin. 


—  216  — 

—  Elle  demande  les  clefs  ,  et  ce  damné  Mac-Maudie  reste  là  comme 
une  souche. 

Pendant  que  les  trois  hommes  continuaient  à  discuter,  des  cris  nom- 
breux répondaient  au  vacarme  que  le  baron  ne  cessait  de  faire  à  la 
porte.  Tous  les  domestiques  étaient  levés.  Alice,  à  leur  tête,  cherchait 
partout  le  concierge  et  les  clefs.  Mac-Maudie,  sincèrement  convaincu 
de  la  résurrection  du  châtelain  ,  se  décida  à  ouvrir.  Alice  et  le  baron 
se  précipitèrent  dans  les  bras  l'un  de  l'autre.  Le  petit  Edmond  se  jeta  au 
col  de  son  père  ,  qui  le  couvrit  de  baisers.  Il  y  eut  beaucoup  de  larmes 
versées.  Le  reste  de  la  nuit  se  passa  en  questions ,  en  enibrassements. 
Tout  le  monde  fut  sur  pied  jusqu'au  jour.  Le  lendemain  ,  on  alla  cher- 
cher au  village  les  jeunes  hommes  les  plus  forts  et  les  plus  adroits  que 
l'on  transforma  sur-le-champ  en  archers.  On  arma  du  mieux  qu'il  fut 
possible  cette  milice  improvisée.  L'étendard  d'EIfin  flotta  de  nouveau 
sur  les  tours  ,  et  le  vieux  cri  de  guerre  de  l'Ecosse  catholique  ne  cessa 
de  retentir  par  tout  le  domaine  du  baron. 

[La  suite  au  prochain  numéro.)  Jules  de  Tournefort. 


FRAGIVIEXT  POETIOCE(I) 

SUR  LA   .MORT   DU   DOCTEUR  JONATHAN   SWIFT, 

DOYEN    DE    SAINT-PATRICK, 

AUTEUR  DES  VOYAGES  DE  GULLIVER, 

Ecrit  par  lui-même,  à  l'occasion  de  celte  maxime  de  Larocbefoiicauld  : 

«  Dans  l'adversité  de  nos  meilleurs  amis,  nous  trou- 
«  vons  quelque  chose  qui  ne  nous  déplaît  pas.  » 

Des  habitants  de  la  campagne  viennent  chez  le  libraire  demander  les 
œuvres  de  Swift ,  en  vers  et  en  prose.  — J'en  ai  entendu  parler;  il  est 
mort  l'année  dernière  :  c'est  bien  lui.  —  Il  cherche  et  retourne  en  vain 
sa  boutique.  «  Vous  pouvez  les  trouver  à  Ducklane  ;  lundi  dernier  je  les 
ai  envoyées  à  l'épicier.  Pouvait-il  espérer  que  ses  ouvrages  vivraient 
une  année  ?  On  voit  bien  que  vous  êtes  étrangers.  Sans  doute  ,  le  doyen 
jouissait  d'un  certain  renom  :  il  savait  tourner  les  vers  d'une  façon  agréa- 
ble ;  mais  son  genre  était  passé  :  la  ville  a  maintenant  meilleur  goût.  Je 
ne  conserve  jamais  d'anciens  livres;  mais  j'ai  beaucoup  de  nouveaux 
ouvrages.  Permeltez-moi  de  vous  les  montrer.  Voici  un  poème  de  Collay, 
sur  le  jour  de  naissance  de  Gibber.  Cette  ode ,  vous  ne  l'avez  pas  lue  ? 
Elle  est  adressée  à  la  reine  par  Stephen  Duck.  Voilà  une  lettre  bien 
écrite  contre  le  Craiïlmann  et  ses  amis;  elle  démontre  clairement  que 
toute  rédexion  sur  les  ministres  est  une  tendance  contre  le  gouverne- 
ment ;  ici,  c'est  la  défense  de  sir  Robert  ;  là,  le  dernier  discours  de 
M.  Herley  ;  on  ne  l'a  pas  encore  donné  aux  colporteurs.  Votre  honneur 

(1)  Voir  iKiirc  livraison  du  15  juin  ,  p.  -108. 


\ 


—  217  — 

voudrait-elle  me  l'acheter?  Voilà  la  deuxième  édition  des  essais  de 
Walston  ;  c'est  lu  par  tous  les  politiques.  Tous  ceux  qui  viennent  à  la 
ville  les  achètent  pour  les  envoyer  chez  eux.  Vous  n'avez  rien  vu  de  si 
piquant.  Les  courtisans  le  savent  par  cœur  ,  et  les  femmes  en  font  beau- 
coup de  cas.  L'auteur  a  été  récompensé  par  une  pension  :  cela  fait  hon- 
neur à  la  robe  qu'il  a  prise  pour  dévoiler  les  supercheries  des  prêtres. 
II  démontre,  aussi  sûr  qu'il  y  a  un  Dieu  dans  Gloster,  que  Moïse  était 
un  grand  imposteur,  et  que  tous  ses  miracles  n'étaient  que  des  tours  de 
passe  passe,  exécutés  par  un  habile  charlatan.  Jamais  l'Eglise  n'a  eu 
de  pareil  écrivain  ;  c'est  une  honte  de  ne  pas  Tavoir  nommé  évêque  !  » 

Supposez-moi  mort,  supposez  un  club  réuni  à  la  rose  ;  que  la  conver- 
sation tombe  sur  moi.  Tandis  que  les  uns  parlent  en  ma  faveur,  que 
d'autres  s'élèvent  contre  moi,  un  indifférent  trace  ainsi  mon  portrait  : 

D'après  ce  qu'on  m'a  dit,  le  doyen  n'a  jamais  éié  mal  reçu  à  la 
cour;  sa  verve,  grave  quoique  ironique  ,  blâmait  les  fous  et  frappait 
les  méchants.  Jamais  il  n'a  dérobé  une  idée  à  autrui ,  et  ce  qu'il  a  écrit 
est  bien  de  lui. 

Monsieur,  j'ai  bien  entendu  dire  que  c'était  un  tory  forcené,,  et  qu'il 
était  devenu  fou  avant  de  mourir.  —  Pouvez-vous  donc  oublier  le  Dra- 
pier? Est-ce  que  la  nation  ne  lui  doit  pas  beaucoup?  C'est  lui  qui  a 
écrit  ces  lettres  mémorables.  On  devrait  donc  les  considérer,  à  votre 
avis,  comme  son  chef-d'œuvre?  Mais  nous  avons  une  centaine  d'hom- 
mes supérieurs  qui  n'ont  pas  besoin  de  leur  plume  pour  vivre.  Dites 
ce  que  vous  voudrez  de  ses  ouvrages  ,  vous  ne  pourrez  jatnais  les  dé- 
fendre. Dans  ses  débauches  satiriques  ,  il  n'a  jamais  pu  laisser  la  société 
en  repos.  11  a  attaqué  ,  selon  son  caprice ,  la  cour,  la  ville  ,  l'ai'mée  , 
tout  le  monde  ,  excepté  lui.  Cela  n'est  rien  ;  mais  pourquoi  jeter  de  la 
boue  à  notre  grand  compatriote  sir  Robert,  dont  les  conseils  sont  si  né- 
cessaires au  roi  ?  Quelles  scènes  n'a-t-il  pas  décrites  dans  ses  satires  , 
ses  libelles  et  ses  voyages  imaginaires  ,  n'épargnant  pas  même  le 
clergé ,  dont  il  faisait  partie  ,  et  qu'il  rongeait  comme  une  teigne  ! 

«  Moi ,  je  permettrais  volontiers  au  doyen  ,  s'il  avait  trop  d'humeur 
satirique  dans  les  veines,  de  l'exhaler  ,  puisqu'a  son  âge  il  ne  pouvait 
la  contenir.  Avouez^  après  tout,  qu'il  ne  visait  jamais  à  la  méchanceté; 
il  attaquait  le  vice;  il  ne  nommait  personne.  Comment  reconnaître  un 
individu  là  où.  mille  sont  indiqués?  Sa  satire  s'attachait  aux  défauts 
dont  tout  mortel  peut  se  corriger.  Il  détestait,  dans  son  humeur  satiri- 
que,  ce  qu'il  appelait  des  gens  sans  cœur.  Il  épargnait  les  défauts  du 
corps  ,  et  plaignait  ceux  qui  en  sont  affligés.  Il  avait  pitié  de  la  sottise  , 
à  moins  qu'elle  ne  voulût  prendre  l'air  fin  et  spirituel.  Il  n'a  jamais  , 
par  une  raillerie  cruelle  ,  oiïensé  ceux  qui  avouaient  leur  ignorance  ; 
mais  il  riait  d'entendre  un  sot  citer  un  vers  d'Horace,  qu'il  avait  appris 
par  cœur  et  qu'il  ne  comprenait  pas.  Il  faut  faire  honte  au  vice  ou  le 
tourner  en  i-idicule,  si  on  veut  le  détruire.  Si  c'est  votre  avis,  pour- 
quoi le  blâmer?  Il  ne  vous  connaissait  pas  ,   il  ne  savait  pas  votre  nom. 


—  218  — 

Parce  qu'un  d'eux  a  des  vices  ,  faut-il  le  ménager?  Il  avait  peu  d'amis  , 
ilites-vous  ,  et  ils  étaient  tous  de  la  moyenne  classe  ;  mais  c'est  qu'il 
n'aimait  pas  ces  fous  ,  ces  ambitieux  de  leur  rang ,  cette  race  de  métis 
(jui  voudraient  se  faire  passer  pour  des  lords.  Si  les  tilrcs  ne  donnent 
aucun  pouvoir  ,  aucun  droit ,  la  pairie  est  une  fleur  fanée.  li  aurait  re- 
gardé comme  un  malheur  d'èti'e  reconnu  pour  un  ambitieux.  Il  inondait 
de  son  venin  ces  gentilshommes  campagnards  qui  viennent  au  marché 
vendre  leur  àme  pour  rien  ,  qui  en  reviennent  tout  joyeux  voler  l'église, 
tourmenter  leurs  tenants  et  partager  avec  la  justice.  Ils  veulent  con- 
server la  paix  pour  maintenir  leurs  droits,  avoir  quelques  profils  dans 
les  travaux  à  faire  aux  prisons ,  aux  barrières  ,  puis  ti'acer  des  roules 
qui  ajouteront  à  l'agrément  de  leurs  demeures. 

«  Il  n'a  jamais  regardé  comme  un  honneur  d'être  reconnu  par  un 
pair.  Il  préférait  se  mettre  de  côté  et  parler  à  des  gens  d'esprit  en  sou- 
liers crottés.  Il  dédaignait  les  faveurs  qu'on  obtient  en  caressant  les  par- 
venus. Il  n'a  jamais  courtisé  les  gens  en  place  ;  jamais  il  n'a  été  l'ad- 
mirateur de  personne.  Il  n'a  jaînais  eu  peur  des  grands,  parce  qu'il 
n'avait  pas  besoin  d'eux.  Quoiqu'il  se  soit  mêlé  souvent  d'importantes 
affaires,  il  n'a  jamais  eu  l'air  fier.  Sans  avoir  un  but  bien  arrêté  ,  il  a 
usé  son  crédit  pour  ses  amis,  choisissant  les  gens  droits  et  honnêtes  , 
laissant  de  côté  les  flatteurs  et  les  parents  .  secourant  la  vertu  en  dé- 
tresse ,  et  manquant  i-arement  de  réussir  pour  les  autres.  Beaucoup  de 
gens  qu'il  a  obligés  peuvent  dire  qu'ils  ne  le  connaissaient  pas.  Avec  les 
princes  ,  il  conservait  le  décorum ,  mais  sans  s'abaisser  devant  eux.  Il 
suivait  en  cela  In  m.axime  de  David  :  Xe  mettez  jamais  votre  confiance 
dans  les  princes.  En  le  prenant  pour  un  esclave  du  pouvoir,  vous  étiez 
sûr  de  provoquer  sa  colère.  Avec  quelle  vivacité  il  déclamait  contre  le 
sénat  irlandais  !  La  liberté  !  c'était  son  cri  ;  pour  elle  ,  il  se  présentait 
seul  ;  pour  elle,  ii  s'exposait  souvent;  pour  elle,  il  se  préparait  sans 
crainte  à  mourir.  Une  faction  ,  dans  les  deux  pays,  a  mis  sa  tête  à  prix, 
et  personne  n'a  voulu  la  vendre. 

«  S'il  avait  su  retenir  sa  langue  et  sa  plume,  il  aurait  pu  s'élever 
comme  les  autres  :  mais  il  ne  courait  pas  après  le  pouvoir  ,  et  n'aimait 
pas  les  richesses.  Souvent  il  a  trouvé  lingratilude  sur  sa  route,  et  il  a 
plaint  ceux  qui  s'en  rendaient  coupables.  Il  a  toujours  conservé  son  éga- 
lité d'humour,  afin  de  n^.ériler  l'estime  du  genre  humain  pour  plaire  à 
ses  ennemis.  11  n'a  jamais  sacrifié  ceux  qu'il  estimait.  11  a  passé  son  temps 
à  réconcilier  ses  amis  qui  étaient  au  pouvoir.  Dans  une  faction  crois- 
sante ,  dont  les  membres  cherchaient  à  se  détruire  les  uns  les  autres  , 
il  a  vu  le  malheur  de  son  pays,  et,  prévoyant  que  ses  conseils  seraient 
inutiles,  de  desespoir  il  a  quitté  la  cour. 

«  Oh!  combien  les  projets  des  honmies  sont  vains!  Tous  nos  rêves 
dorés  se  sont  évanouis,  toute  l'habileté  de  Saint-,Iohn  dans  les  affaires 
d'Eatt,  la  valeur  d'Osmond,  les  soins  d'Oxford,  ont  été  détruits  par  un 
seul  événement.  Une  vie  précieuse  nous  a  été  trop  tôt  ravie.  Une  fac- 


—   219  — 

tion,  dominée  par  la  rage  et  la  vengeance,  s'est  liguée,  pour  renverser, 
détruire  et  massacrer,  pour  tourner  la  religion  en  ridicule,  faire  du  gou- 
vernement une  tour  de  Babel,  disgracier  les  magistrats,  corrompre  le 
sénat  et  voler  la  couronne  :  elle  a  sacrifié  la  gloire  de  la  vieille  Angle- 
terre, pour  la  faire  noter  d'infamie  par  l'histoire.  Lorsqu'une  pareille 
tempête  vient  ébranler  la  terre,  quelle  vertu  ne  faût-il  pas  avoir  pour 
ne  point  changer?  Loin  de  son  pays,  le  doyen,  avec  horreur,  chagrin  et 
désespoir ,  voyait  cette  cruelle  époque  de  destruction ,  ses  amis  dans 
l'exil  ou  à  la  Tour;  lui-même  était  repoussé  par  le  pouvoir  et  poursuivi 
par  des  plumes  mercenaires,  race  servile,  poussée  par  la  folie.  Plus  on 
la  maltraite,  plus  elle  devient  humble. 

«  Certain  de  son  innocence,  il  a  courageusement  supporté  la  persécu- 
tion; plusieurs  personnes  ont  obtenu  des  places,  elles  n'avaient  d'autre 
mérite  que  d'être  au  nombre  de  ses  ennemis.  Son  meilleur  ami  lui- 
môme,  cédant  à  son  intérêt  particulier,  s'est,  comnie  un  renégat,  élevé 
contre  lui,  et  lui  a  tourné  les  talons.  Le  doyen,  du  revers  de  sa  plume, 
a  renversé  cette  infâme  imposture.  Il  a  enseigné  aux  fous  ce  qu'ils  au- 
raient dû  savoir  pour  leur  intérêt  ;  il  leur  a  donné  des  armes  pour  parer 
les  coups;  et  l'envie  a  été  forcée  d'avouer  que  cette  heureuse  terre  lui  a 
dû  d'être  préservée  de  sa  ruine.  Sur  ces  entrefaites,  ceux  qui  tenaient  le 
gouvernail  et  qui  recueillaient  le  fruit  de  sa  conduite,  demandaient  son 
sang  pour  éviter  un  sort  fatal;  ils  l'accusaient  d'un  crime  d'Etat.  Un 
monstre,  dont  la  furie  sanguinaire  était  insatiable,  un  être  aussi  vil, 
aussi  scélérat  que  nos  modernes  scroggs,  méprisant  toute  justice,  et  ne 
craignant  ni  Dieu,  ni  les  lois,  jurait  sur  son  banc  haine  au  doyen  pour 
le  faire  repentir  de  son  zèle  ;  le  ciel  a  protégé  l'innocence  :  le  peuple,  re- 
connaissant, est  resté  son  ami  ;  ni  la  force  des  lois,  ni  la  haine  des  juges, 
ni  le  désir  de  plaire  à  la  couronne,  ni  les  témoins  gagnés,  ni  le  jury  in- 
fluencé, n'ont  pu  le  convaincre. 

Calme,  loin  de  Saint-John,  de  Pope  et  de  Gay,  tout  le  temps  que  la 
faction,  l'orgueil  et  la  folie  ont  dominé,  il  a  passé  une  partie  de  sa  vie 
dans  l'exil. 

«  Hélas  1  le  pauvre  doyen  ne  jouissait  d'autre  liberté  que  de  celle  d'être 
misanthrope  à  son  aise  ;  il  a  dû  à  ce  travers  la  haine  universelle  ;  et  ceux 
qui  l'aimaient  avaient  beaucoup  de  peine  à  le  défendre.  Son  zèle,  sans 
relâche  excité,  ne  censurait  pas  seulement  les  crimes,  il  exhalait  aussi 
son  mécontentement.  Mais  peut-être  aurait-il  cédé  comme  d'autres,  si 
on  lui  avait  offert  un  poste  élevé,  si  on  lui  avait  donné  de  l'argent?  — 
Non,  non;  pour  son  parti,  au  contraire,  il  aurait  versé  tout  son  sang. — 
Je  me  tais,  puisqu'il  est  mort.  —  Quels  écrits  a-t-il  laissés  après  lui?  — 
J'ai  entendu  dire  qu'il  y  en  a  de  plusieurs  sortes;  quelques-uns  en  vers 
et  beaucoup  en  prose.  —  Quelques  légers  pan)phlets,  très-mal  écrits  je 
suppose,  ayant  pour  but  de  pallier  les  crimes  d'Oxford  et  de  louer  la 
reine  Anne,  tendant  pcut-êti'c  mênie  à  la  défendre  d'avoir  favorisé  le 
prétendant;  ou  bien  des  libelles  qui  n'ont  pas  encore  vu  le  jour,  et  qui 


—  220  — 

distillent  son  dépit  contre  la  cour;  peut-être  ses  voyages,  troisième  par- 
tie, mensonge  à  chaque  mot,  offenses  réitérées  à  une  tête  royale;  mais 
pas  un  sermon,  j'en  suis  sûr! 

«  Il  savait  une  centaine  d'histoires  fort  agréables  sur  tous  les  tours  de 
passe-passe  des  whigs  et  des  tories;  il  était  gai  le  jour  de  sa  mort;  ses 
amis  chantaient  ses-louanges;  quant  à  ses  ouvrages,  en  vers  et  en  prose, 
je  ne  peux  pas  en  être  juge;  je  ne  sais  pas  ce  que  les  critiques  en  pen- 
sent; je  sais  seulement  que  le  peuple  les  achète;  on  les  regarde  comme 
des  livres  moraux,  pouvant  servir  à  réformer  le  genre  humain.  S'il  a 
manqué  son  but,  la  honte  et  le  blâme  sont  pour  le  monde,  la  louange  est 
pour  lui  ;  avec  fort  peu  de  fortune,  il  a  fondé  une  espèce  de  maison  de 
banque,  où  il  prêtait  au  peuple  sans  intérêt  et  sans  gage,  voulant  par  là 
montrer,  d'une  manière  satirique,  que  la  nation  en  avait  le  plus  grand 
besoin.  Enfin,  vous  le  dirai-je?  le  royaume  figure  parmi  ses  débiteurs. 
Je  lui  en  souhaite,  pour  ma  part,  de  meilleurs.  Puisque  vous  naimez 
pas  le  blànie,  il  me  semble  qu'en  faveur  de  ce  dernier  trait,  vous  devriez 
bien  pardonner  quelque  chose  à  ses  cendres.  » 

Trad.  de  l'anglais  parle  CM  Le  Peletier  d'Acnat,  membre  de  linstit.  hist. 


(Extrait  inédit  des  Sonvenivs  d'nii  Voyageur.) 

L'AMOUR  GHRÉTIExN, 

Sonnet  à  J».  Mt. 

ï  Ille  placet  Deo,  cui  placet  Deus. 
(Saixt  Augcstis.) 

Le  monde  prend  des  fers  et  se  plaint  de  sa  chaîne  ; 
Pour  tout  ce  qui  périt  son  périssable  amour 
Change  %ingt  fois  de  culte  et  d'idole  en  un  jour , 
Meurt,  et  laisse  après  lui  le  mépris  et  la  haine. 

Le  chrétien  ,  pénétré  d'une  tendre  ferveur. 
Conçoit  un  autre  amour,  immortel  comme  Tàme  ; 
11  ne  peut  ni  changer  ni  s'éteindre  ,    et  sa  flamme 
Va  du  Sauveur  à  l'homme  et  de  l'homme  au  Sauveur. 

Comme  il  descend  du  ciel ,  il  y  monte  de  même. 

Le  Christ  que  nous  aimons  est  le  Christ  qui  nous  aime, 

Et  nous  verse  à  la  fuis  le  désir  et  la  paix. 

Sacrifice  et  bonheur ,  auguste  et  doux  mystère  , 
Cet  amour  donne  seul  aux  enfants  de  la  terre 
Des  cœurs  toujours  ardents  et  toujours  satisf  lits  ! 

V'"'  DE    NUGEST. 

Bois  da  monastère  de  Grotta-Ferrata ,  près  Rome. 


—  221   — 
CRITIQUE   BIBLIOGRAPHIQUE. 

COMPOSÉE    @IR   LES    DOdUEXTS    ORiei:VAlX    ET    AVTHE:\TIQVSSi 

Par  M.  l'abbé  Guettée.  —  12  vol.  grand  in-8°  (l). 

On  n'a  peut-être  jamais  tant  écrit  sur  Thisloire  que  de  nos  jours.  De 
toutes  parts,  d'érudits  et  laborieux  écrivains  font  sortir  de  la  poussière 
des  bibliothèques,  où  ils  gisaient  ignorés,  mille  monuments  authen- 
tiques, qui  rendent  à  l'histoire  la  véracité  que  la  plupart  des  historiens 
des  siècles  derniers  lui  avaient  enlevée.  De  vieilles  chartes,  d'antiques 
manuscrits  tout  poudreux  et  rongés  des  vers,  des  pierres  tumulaires  à 
demi  effacées,  des  ruines  d'anciens  édifices,  des  médailles,  etc.,  tout  est 
recherché,  exploré,  compulsé,  déchiffré  avec  un  soin,  un  travail,  une 
patience  qui  rappellent  les  doctes  et  laborieux  bénédictins.  L'histoire  du 
moyen  âge,  si  méconnue,  si  mal  appréciée  naguère  encore,  commence  à 
occuper  une  place  considérable  dans  les  travaux  des  savants;  et  ces 
temps,  que  nos  philosophes  appelaient,  avec  tant  d'orgueil  et  de  mor- 
gue, des  temps  d'ignorance  et  de  barbarie,  la  science  historique  nous 
les  montre  aujourd'hui  tels  qu'ils  ont  été,  supérieurs,  sous  une  infinité 
de  rapports,  à  nos  temps  modernes. 

«  Les  œuvres  artistiques  du  moyen  âge,  dit  à  cet  égard  M.  l'abbé 
Guettée,  sont  complètement  réhabilitées.  Les  œuvres  scientifiques  et 
philosophiques  auront  leur  tour.  On  commence  à  soupçonner  quil  doit 
y  avoir  quelque  chose  dans  ces  gros  livj-es  qui  dorment  depuis  si  long- 
temps au  fond  de  nos  bibliothèques,  et  dont  l'aspect  sévère  glace  encore 
d'effroi  le  menu  peuple  des  érudits.  Des  investigateurs  courageux  étudie- 
ront bientôt  ces  pages  immenses,  et  seront  étonnés  d'y  trouver  tant  de 
choses  que  le  génie  orgueilleux  des  siècles  modernes  se  croyait  seul  ca- 
pable d'inventer.  La  littérature  du  moyen  âge  a  aujourd'hui  ses  admira- 
teurs, et  il  est  désormais  permis  de  trouver  de  la  poésie  et  de  l'éloquence 
dans  les  gracieux  récits  des  légendaires,  les  homélies,  les  hymnes  et  les 
séquences;  permis  encore  de  préférer  aux  pompeuses  histoires  de  Tite- 
Live  et  de  Tacite,  les  aimables  causeries  de  Grégoire  de  Tours  et  de 
Joinville.  » 

Sous  le  rapport  historique,  qui  ne  connaît  les  consciencieux  ouvrages 
de  Voigt  et  d'Hurter.  qui  ont  réhabilité,  quoique  ne  partageant  pas  notre 
foi,  ces  grandes  figures  qui  dominaient  le  moyen  âge,  ces  illustres  Pon- 
tifes romains  si  odieusement  calomniés,  par  lesquels  la  tyrannie  fut 
domptée,  la  liberté,  tant  prônée  par  les  démagogues  de  nos  jours,  ga- 
rantie aux  peuples  ,  l'esclavage  aboli ,  et  qui  encouragèrent  si  puissam- 
ment les  lettres,  les  sciences  et  les  arts,  que  de  toutes  paris  on  vit  alors 
surgir,  comme  par  enchantement,  une  foule  de  chefs-d'œuvre  en  tout 
genre?  Tant  il  est  vrai,  selon  la  judicieuse  remarque  de  M.  de  Maistre, 

{ 1  )  Chez  Slellier  frères  ,  place  Saint-André-des-Arts ,  11.  —  Prix  :  72  fr. 


222  

que,  «  depuis  trois  siècles,  l'histoire  est  une  conspiration  permanente 
contre  la  vérité.  »  Mais  la  vérité  commence  enfin  à  se  faire  jour,  et  bien- 
tôt, nous  l'espérons,  elle  éclairera  de  son  divin  ûambeau  quiconque  vou- 
dra connaître  les  temps,  les  hommes,  les  institutions  qui  nous  ont  pré- 
cédés. «  On  comprend  maintenant,  dit  notre  historien,  qu'il  faut  se 
transporter  aux  siècles  eux-mêmes  pour  en  retracer  l'histoire,  et  qu'on 
ne  doit  pas  juger  les  mœurs  et  les  institutions  de  tous  ces  temps  sur 
celles  du  temps  où  nous  vivons.  Ce  principe  aura  des  résultats  prodi- 
gieux pour  la  vérité  historique.  » 

L'histoire  est  donc  à  refaire  :  on  est  assez  généralement  d'accord  au- 
jourd'hui sur  ce  point.  Mais,  pour  refaire  l'histoire,  il  faut,  comme 
M,  l'abbé  Guettée,  avoir  le  courage  de  travailler  sur  les  documents  ori- 
ginaux et  authentiques.  Nous  aurons  donc  à  examiner  et  à  juger  cette 
nouvelle  Histoire  de  l'Eglise  de  France,  dont  deux  volumes  ont  déjà  paru. 
Les  autres  paraîtront  de  trois  en  trois  mois.  Pour  aujourd'hui,  nous  nous 
contenterons  de  dire  que  l'auteur  divise  son  travail  en  cinq  périodes, 
qu'il  appelle  gallo-romaine,  gallo-franke,  féodale,  moderne  et  contem- 
poraine. La  période  gallo-romaine  s'étend  du  premier  siècle  à  la  fin  du 
cinquième.  La  période  gallo-franke,  du  sixième  siècle  à  la  fin  du  dixième. 
La  période  féodale,  du  onzième  siècle  à  la  fin  du  dix-huitième.  Et  enfin 
la  période  contemporaine  s'étend  du  commencement  du  dix-neuvième 
siècle  jusqu'à  nos  jours. 

M.  l'abbé  Guettée  avait  d'abord  eu  la  pensée  de  terminer  son  travail 
au  commencement  du  dix-neuvième  siècle;  mais,  après  de  sérieuses  ré- 
flexions, il  n'a  pu  se  résoudre  a.  ne  pas  traiter  cette  période  contempo- 
raine si  intéressante  pour  nous.  Nous  l'en  félicitons.  Cette  période  est  si 
féconde  en  événements  importants  pour  notre  Eglise  de  France,  qu'on 
ne  pouvait,  sans  faire  un  ouvrage  incomplet,  la  passer  sous  silence. 

Le  premier  volume,  divisé  en  cinq  livres,  renferme  toute  la  première 
période.  Il  est  précédé  d'un  coup-d'œil  général  sur  l'Eglise  gallo-romaine. 


DE  LA  VIE  DES  SAINTS  POUR  TOUS  LES  JOURS  DE  L'ANNÉE, 

PRÉCÉDÉES 

DU  TRAITÉ  DE  LA  CANONISATION ,  ABRÉGÉ  DE  BENOIT  XIY,  etc. , 
2  vol.  in-S  (1). 

Les  vies  des  saints  sont  de  véritables  fleurs  du  ciel,  des  manifestations 
de  l'ordre  surnaturel.  Les  vertus  des  saints  ,  les  grâces  dont  ils  furent 
doués,  les  miracles  qu'ils  opérèrent ,  n'ont  dans  la  nature  terrestre  de 
l'homme,  ni  leur  mobile,  ni  leur  puissance.  C'est  justement  ce  surna- 
turalisme de  leur  vie  qui  en  fait  des  saints  ,  et  leurs  titres  à  la  canoni- 
sation sont  leurs  miracles ,  l'héroïsme  de  leurs  vertus  et  les  grâces  sur- 
naturelles. 

Par  là  ,  les  saints  sont  des  preuves  vivantes  de  la  religion  ,  et  de  vi- 

fl)  Clie/,  PéiisRP,  rue  du  Pelit-lîoiirbon  ,  18.  Prix  :  ,'l  IV. 


—  223  — 

vanls  modèles  de  conduite.  C'est  pour  cela  même  que  Dieu  manifeste 
leur  sainteté,  afin  de  donner  sans  cesse  de  nouvelles  preuves  du  monde 
surnaturel,  et  de  nouvelles  manifestations  des  réalités  invisibles.  C'est 
par  ces  manifestations  et  ces  preuves  que  s'allume  le  désir  du  ciel  et  le 
courage  de  la  vertu. 

D'où  il  suit  que  les  agiogi'aphes  doivent  s'appliquer  surtout  à  décrire 
les  vertus  des  saints,  à  montrer  leurs  combats  contre  la  nature  cor- 
rompue et  contre  les  tentations,  et  les  moyens  par  lesquels  ils  surent 
en  triompher  glorieusement  ;  c'est  par  là  que  les  vies  des  saints  enfantent 
des  saints.  Les  agiographes  doivent,  par  la  même  raison  ,  décrire  avec 
soin  les  miracles  opérés  par  les  saints  ,  et  les  dons  merveilleux  dont  ils 
furent  doués  ,  et  indiquer  les  vérités  catholiques  qui  sont  par  la  certi- 
fiées :  c'est  ainsi  que  la  foi  fait  des  conquêtes. 

Telle  était  la  règle  que  suivaient  en  effet  les  anciens  auteurs.  Il  naquit 
même  de  là  un  art,  l'art  du  légendaire,  et  l'on  peut  juger  du  goût  public 
pour  ces  compositions  édifiantes,  si  l'on  fait  attention  qu'il  s'est  écoulé, 
dans  le  moyen  âge,  plus  de  onze  millions  d'exemplaires  de  la  Légende 
dorée. 

La  Vie  des  Saints  était  le  livre  de  la  famille.  Le  père  faisait,  entre  deux 
cantiques  ,  la  lecture  du  saint  du  jour  ,  au  milieu  de  sa  famille  réunie. 
Ainsi  se  passait  la  soirée  du  dimanche  et  souvent  les  longues  veillées  de 
l'hiver  ;  ainsi  le  père  remplissait  ses  graves  devoirs  et  sanctifiait  sa 
famille. 

Mais  le  dix-huitième  siècle  est  venu  avec  sa  critique  sceptique ,  éla- 
guant la  légende ,  le  miracle  ,  les  vertus  et  les  dons  extraordinaires. 
Baillet,  cependant,  n'était  pas  supportable;  dom  Giry,  qui  avait  cru 
devoir  conserver  les  miracles  respectés  par  la  critique,  fut  remplacé 
par  Godescard  ,  qui  n'entre  pas  dansk  détail  des  miracles,  quelque  incon- 
testables qxi'ils  soient ,  et  qui ,  glissant  sur  les  vertus  qui  sont  plus  admi- 
rables qu'imitables,  tâche  aussi  de  diversifier  la  narration  ,  delà  sou- 
tenir ,  de  l'animer ,  de  la  rendre  enfui  intéressante  par  la  variété  des 
ornements. 

Sous  ce  rapport  ,  les  Nouvelles  Fleurs  de  la  Vie  des  Saints  laissent 
Godescard  fort  loin  derrière  elles.  Elles  offrent  des  lectures  charmantes, 
gracieuses,  bien  écrites.  C'est,  en  un  mot ,  de  la  belle  et  bonne  litté- 
rature qui  fait  aimer  les  saints  comme  des  hommes  évidemment  supé- 
rieurs ,   par  la  vertu  ,  à  tous  les  grands  hommis  de  l'histoire  profane. 

Ces  vies  plairont  au  siècle  par  le  mérite  littéraire  ;  mais  elles  plairont 
surtout  aux  fidèles,  qui  y  trouveront  moins  de  sécheresse,  plus  d'exem- 
ples de  vertu  ,  plus  de  merveilleux  et  de  surnaturel ,  que  dans  Godes- 
card ;  ce  progrès  mérite  d'être  encouragé.  Espérons  que  l'on  com- 
prendra enfin  la  nécessité  de  rentrer  dans  la  famille  et  de  rendre  ses 
preuves  à  la  religion  en  s'adressant  au  besoin  de  merveilleux  que  tout 
homme  porte  en  soi  ,  besoin  qui  otfre  aux  preuves  de  la  religion  leur 
véritable  point  d'appui. 


224  

DES  DROITS  ET  DES  DEVOIRS 

riE   LA 

Royauté  constitutionnelle  dans  l'ordre  de  la  religion  , 

Par  M.  l'abbé  Bonnetat. — Un  vol.  in-8°  de  600  pages  (1). 
DEUXIÈME     ARTICLE  (2). 

M.  Bonnetat  veut  la  régénération  spirituelle  de  la  société  ,  la  mora- 
lisation  des  hautes  et  basses  classes ,  la  prospérité  et  le  salut  de  la 
France.  Comment  veut-il  tout  cela?  par  quel  moyen?  Parle  catholi- 
cisme. Le  catholicisme  est  le  fondement  de  toute  œuvre  durable;  c'est 
ia  pierre  angulaire  sur  laquelle  doit  se  baser,  pour  demeurer  inébran- 
lable ,  l'édifice  social.  Le  catholicisme  est  le  drapeau  que  ceint  M.  Bon- 
netat, pour  marcher  à  la  conquête  du  monde  moral ,  prenant,  pour  ainsi 
dire,  pour  devise  ces  récentes  paroles  de  M.  de  Chàteaubriant,  paroles 
qui  disent  quelque  chose  dans  la  bouche  d'un  tel  homme  :  «  L'avenir 
du  monde  est  dans  le  christianisme  ,  et  c'est  dans  le  christianisme 
que  renaîtra  la  vieille  société  qui  se  décompose  à  présent.  »  Le  grand 
moyen  de  sauvetage ,  c'est  dans  la  restauration  du  catholicisme,  la- 
quelle ne  peut  s'effectuer  que  par  la  liberté  d'action  de  l'Eglise  et  de 
la  royauté.  Il  faut  donc  d'abord  dégager  la  royauté  et  l'Eglise  des  entra- 
ves sans  nombre,  au  moyen  desquels  des  hommes  éminemment  ennemis 
du  bien  (les  soi-disant  libéraux)  voudraient  paralyser  leur  action. 
L'auteur  a  pensé,  non  sans  raison  ,  que  l'un  des  meilieurs  moyens  de 
dépouiller  les  incrédules  de  l'influence  lunesle  qu'ils  exercent,  était  de 
les  faire  bien  connaître.  Aussi  va-t-il  fouiller  jusqu'au  plus  profond  de 
leur  être;  il  dissèque  leur  nature  intime,  les  démasque,  les  montre  sous 
leur  véritable  jour,  dévoile  enfin  leurs  contradictions  flagrantes  ,  leurs 
projets  insensés.  Comme  le  but  favori  des  anarchistes  est  d'asservir 
complètement  l'Eglise,  et  que,  pour  arriver  à  cette  fin,  ils  se  ser- 
vent perfidement  du  gallicanisme,  M.  Bonnetat  engage  avec  eux  ,  à  cet 
égard  ,  une  lutte  corps  à  corps  ,  dans  laquelle  ,  les  mettant  face  à  face 
avec  leur  insigne  mauvaise  foi  ,  il  les  terrasse  sous  les  coups  impitoya- 
bles d'une  écrasante  logique.  Et ,  en  efîet ,  être  en  même  temps  gallican 
et  révolutionnaire  ,  partisan  des  doctrines  de  Bossuet  et  de  la  souve- 
raineté du  peuple  ,  n'est-ce  pas  vouloir  concilier  ce  qu'il  y  a  de  plus 
inconciliable  ?  n'est-ce  pas  le  comble  de  l'absurde  ou  de  l'hypocrisie  ? 

Partant  du  double  point  de  vue  du  gallicanisme  et  de  la  souveraineté 
du  peuple  ,  l'auteur  montre  avec  évidence  que  le  gallicanisme  n'est  pas 
loi  de  l'Etat  ;  qu'il  a  été  formellement  abrogé  ])ar  la  révolution  de  1830, 
et  rjue  personne  en  France  ne  peut  le  professer  sans  être  traître  à  la 
constitution.  Ne  laissant  rien  échapper  à  son  regard  pénétrant,  il  juge  la 
révolution  de  1830  ,  lui  assigne  son  véritable  caraclère  ,  prouve  que, 

(1)  Chez  Sagnier  et  Hray,  rue  des  Saints-PtMes  ,    04. 
('2)  Voir  la  livraison  du  15  avril  ,  ]i.  MO. 


—  225  — 

sans  le  Pape  ,  dont  ne  veulent  pas  nos  gallicans-libéraux  ,  ils  seraient 
encore  des  parjures  ,  et  que  le  Souverain-Pontife  est  et  sera  toujours  , 
dans  les  grandes  crises,  la  planche  de  salut  des  peuples  civilisés.  Enfin, 
résumant  dans  un  chapitre  la  conséquence  de  tout  ce  qui  précède  ,  il 
jette  à  la  face  de  nos  révolulionnaires~gallicans  ces  conclusions  rigoureu- 
sement déduites  :  1°  Qu'ils  ne  parlent  point  selon  leurs  convictions,  mais 
uniquement  dans  l'intérêt  du  but  qu'ils  se  proposent  ;  2°  que  ,  loin  de 
pouvoir  parler  selon  leurs  convictions,  ils  n'en  ont  point;  3°  qu'ils  sont 
sans  principes  ;  4°  que  ce  sont  des  adversaires  sans  loyauté  ni  délica- 
tesse ,  sans  honneur  ni  conscience. 

Après  avoir  comme  déblayé  le  terrain,  M.  Bonnetat  pose  les  premières 
pierres  de  son  édifice  :  il  expose  d'abord  les  rapports  entre  l'Eglise  et 
l'Etat,  et  il  prouve,  par  des  raisonnements  concluants,  que,  depuis  1830, 
la  séparation  complète  entre  l'Eglise  et  l'Etat  est  consommée  à  jamais; 
que  le  Concordat  est  constitutionnellement  abrogé  ;  que  les  Chambres 
n'ont  plus  aucun  droit  de  l'invoquer,  ni  de  s'occuper  de  l'Eglise;  que 
les  cultes  reconnus  en  France  sont  libres  de  se  gouverner  comme  ils 
l'entendent,  chacun  selon  son  esprit,  ses  lois,  sa  constitution  et  ses  prin- 
cipes religieux;  qu'en  conséquence  l'Eglise  est  libre  de  créer  des  ordres 
religieux,  des  fonctions  nouvelles  dans  le  sacerdoce,  de  fonder  des  con- 
grégations, de  rappeler  les  jésuites,  etc.,  etc.;  puis  il  montre  qu'en 
France  la  loi  n'est  pas,  ne  peut  pas  èlre  athée,  qu'au  lieu  de  constater 
un  athéisme  politique  inconnu  aux  siècles  les  plus  barbares,  on  a  établi, 
par  la  radiation  de  l'art.  6  de  la  Charte,  la  liberté  absolue  de  conscience, 
et  que  le  principe  de  la  liberté  des  cultes  et  de  l'abolition  des  religions 
de  l'Etat,  loin  d'être  hostile  à  la  vérité  en  religion,  est  l'une  des  condi- 
tions essentielles  à  sa  pleine  et  entière  manifestation.  De  là  l'auteur  ar- 
rive à  la  protection  due  à  la  religion  par  le  gouvernement.  «  De  ce  que 
le  gouvernement  ne  peut  plus,  à  aucun  litre,  intervenir  dans  les  affaires 
ecclésiastiques,  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il  doive  demeurer  indifférent  à  lu 
prospérité  de  la  religion.  Eu  bornant  sa  souveraineté  à  l'ordre  purement 
temporel,  en  le  mettant  dans  l'impuissance  de  gêner  ou  d'opprimer  les 
consciences,  la  Charte  lui  a  imposé  le  devoir  d'aider  et  de  protéger... 
Or,  cette  protection  ne  doit  pas  être  seulement  négative,  toute  matérielle 
et  de  pure  police...,  elle  doit  être  quelque  chose  de  plus,  elle  doit  être 
morale.  » 

Par  suite  de  l'affinité  qui  existe  entre  le  cœur  et  l'esprit,  entre  la 
science  et  la  foi,  entre  la  religion  et  la  philosophie,  la  liberté  des  cultes 
implique  nécessairement  la  liberté  d'enseignement;  en  sorte  que,  sans 
cette  dernière,  la  liberté  des  cultes  n'est  pas  possible,  et  que,  dès  qu'on  a 
la  liberté  des  cultes,  on  a  de  droit  la  liberté  d'enseignement.  Mais  en  quoi 
doivent  consister  ces  libertés?  Doivent-elles  être  absolues  ou  limitées? 
Elles  doivent  être  limitées;  et,  comme  la  liberté  des  cultes  doit  servir  de 
règle  à  la  liberté  d'enseignement,  une  loi  sur  la  liberté  des  cultes  doit 
précéder,  parce  que  rien  dans  ces  matières  importantes  ne  doit  être 


—  226  — 

laissé  à  l'arbitraire.  Celte  question  est  traitée  avec  de  grands  développe- 
ments et  sous  un  point  de  vue  tout  à  fait  neuf.  De  la  liberté  d'enseigne- 
ment, l'auteur  passe  à  la  réforme  des  études,  parce  que,  avec  la  seule 
liberté,  on  n'atteindrait  pas  la  fin  qu'on  se  propose,  «  Quel  est,  dit-il,  le 
but  sérieux,  essentiel,  principal  de  toute  éducation  bien  comprise?  C'est 
de  former  l'homme  religieux  et  moral;  c'est  de  donner  à  la  jeunesse  des 
écoles  une  foi,  des  croyances  et  des  principes  assez  solides  pour  qu'en 
entrant  dans  le  monde,  elle  puisse  les  conserver  intacts,  ne  point  les  je- 
ter, comme  un  bagage  inutile  d'école  et  d'enfance,  au  premier  souffle 
d'incrédulité  qui  passera  sur  elle,  ne  pas  tourner  à  tout  vent  de  doc- 
trine, ni  continuer  ce  scepticisme  misérable,  dégradant  du  siècle  actuel. 
11  faut  que  l'éducation  refasse  notre  société,  en  la  composant  d'hommes 
fermes  et  inébranlables  dans  leur  foi.  Or,  ce  n'est  que  par  une  réforme 
complète,  radicale  des  études,  par  une  réforme  non-seulement  dans  îe 
mode,  la  forme,  le  corps  de  l'enseignement,  mais  dans  la  partie  interne, 
essentielle,  vitale,  dans  lànie  de  l'enseignement,  qu'on  arrivera  à  cet 
heureux  résultat.  »  Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  suivre  l'auteur  dans 
les  développements  de  sa  théorie  et  dans  les  pages  éloquentes  qu'il  a 
consacrées  à  l'éloge  des  sciences,  beaucoup  trop  négligées  dans  les 
études. 

Après  avoir  fait  ressortir  l'esprit,  le  but  et  les  conséquences  de  la  phi- 
losophie éclectique,  il  venge  1  Eglise  .des  accusations  ridicules  de  stalion- 
naire,  de  rétrograde,  portées  contre  elle,  et  montre  qu'elle  seule  recon- 
naît le  véritable  progrès,  qui  ne  s'opère  point  par  voie  de  destruction, 
mais  par  voie  de  conservation  et  de  développement.  La  réforme  de  l'en- 
seignement amène  la  réforme  et  la  discipline  du  corps  enseignant;  celte 
réforme  doit  reposer  sur  le  célibat  et  la  vie  de  communauté,  conditions 
essentielles  à  la  réalisation  de  l'idéal  du  professeur  relativement  parfait, 
à  la  possession  des  qualités  et  de  la  science  qu'il  doit  avoir  pour  rem- 
plir sa  mission. 

Dans  trois  chapitres  diiïérenls  ,  M.  Bonnetat  considère  successive- 
ment la  royauté  constitutionnelle  dans  l'Etat,  dans  ses  rapports  avec 
l'Eglise,  dans  les  di'oits  qu'elle  y  exerce,  et  dans  les  devoirs  qu'elle 
doit  y  remplir  ;  puis  il  ri-lame  le  concours  de  l'autorité  royale  pour  la 
régénération  spirituelle  (  t  le  salut  de  la  société  en  France,  L'action  de  la 
royauté  est  iniiispensable  a  la  ilirection  générale  delà  société;  aussi  la 
royauté  doit-elle  être  une  réalité  dans  notre  gouvernement  représenta- 
tif,  et  non  une  fiction;  un  fantôme,  comme  le  voudraient  nos  [)rétendus 
libéraux.  Le  roi ,  par  cela  seul  (pi'il  est  roi ,  ne  jouit  d'aucune  préroga- 
tive dans  l'Eglise,  mais,  en  vertu  de  privilèges  concédés  par  le  Souve- 
rain-Pontife ,  privilèges  personnels  au  roi,  le  souverain  a  un  droit  réel 
de  juridiction  dans  le  gouvernement  temporel  de  l'Eglise  de  France;  il 
est,  selon  l'expression  consacrée,  rEveqm  du  dehors.  Mais  des  droits 
supposent  des  devoirs  ,  et  il  est  clair  que,  dès  que  le  l'oi  accepte  la  haute 
prérogative  de  nommer  aux  évôchés  ,  il  s'engagea  faire  tous  ses  efforts 


227  ■' 

pour  protéger  la  religion  et  assurer  son  triomphe.  Il  importe  d'autant 
plus  que  le  roi  se  dévoue  aux  intérêts  sacrés  de  l'Eglise,  que,  dans  l'état 
préseut  des  choses  et  des  esprits,  il  est  humainement  impossible  que  la 
religion  soit  rétablie;  sans  l'aide  de  son  concours,  et  qu'il  peut  faire  beau- 
coup pour  ce  rétablissement.  Ce  serait  bien  vainement  qu'on  réformerait 
les  études  et  qu'on  leur  donnerait  une  direction  meilleure,  si  on  ne  met- 
tait dans  la  société,  à  l'abri  de  tout  événement  destructeur ,  les  effets 
excellents  qui  doivent  en  résulter.   Il  faut  donc  que  les  hautes  classes, 
sur  lesquelles  se  règlent  nécessairement  les  classes  inférieures,  soient 
elles-mêmes  dominées,  et  subissent  à  leur  tour  l'impulsion  d'une  in- 
fluence irrésistible,  celle  delà  royauté;  toute  influence,  bonne  ou  mau- 
vaise ,  vient  d'en  haut  :  la  royauté  doit  donc  se  prononcer  énergiquc- 
ment  en  faveur  delà  religion  et  donner  l'exemple.  Il  faut  surtout  qu'elle 
accorde  sa  confiance  aux  hommes  sincèrement  religieux  ,  et  qu'elle  ne 
nomme  aux  emplois  que  des  citoyens  remplissant  les  devoirs  de  leur 
religion,  peu   importe  à  quel  culte   ils  appartiennent.   Qu'est-ce  qui 
garantit,  en  effet,  la  moralité  des  individus?  n'est-ce  pas  leur  exactitude 
à  remplir  leurs  devoirs  religieux.  Il  faut  que  le  pouvoir  puisse  répondre 
des  fonctionnaires  à  qui  il  confie  une  portion  de  son  autorité,  et  que  pour 
cela  il  exige  d'eux  une  bonne  caution.  Or,  celte  caution  ,  qu'elle  est-elle  i' 
Dieu,  par  lequel  ils  jurent   de  remplir  consciencieusement  tous  les 
devoirs  de  leur  charge.  Mais,  si  ces  hommes  manquent  à  leurs  promesses, 
leur  serment  n'est-il  pas  à  la  fois  une  dérision  et  un  blasphème  ,  et 
pourra-t-il  être  aux  yeux  du  pouvoir   une  garantie  de  leur  fidélité 
envers  leurs  propres  engagements?  De  plus,  les  fonctionnaires  exercent 
une  influence  inévitable  sur  les  populations  au  milieu  desquelles  ils 
résident,  et,  comme  nul  n'a  droit  à  un  emploi  qui  est  toujours  une  faveur 
du  souverain,  le  roi  ne  doit  nommer  que  des  hommes  honnêtes  et  mo- 
raux, c'est-à-dire  des  hommes  religieux.  Il  y  a  ,  dans  ce  chapitre  des 
droits  et  des  devoirs  de  la  royauté  à  l'égard  des  fonctionnaires,  de  bien 
tristes  et  sombres  tableaux  sur  la  moralité  de  nos  fonctionnaires  actuels, 
et  sur  les  conséquences  funestes  qui  résultent  de  leur  conduite.  Ce  n'est 
pas  tout.  Nous  avons  en  France  une  école  nationale  d'impiété  et  d'im- 
moralité, une  sentine  au  sein  de  laquelle  le  peuple  jette  chaque  année 
le  quart  de  la  jeunesse  :  c'est  l'armée.  L'armée  est  impie^  immorale,  athée! 
Et  comment  en  serait-il  autrement?  Elle  n'a  plus  de  prêtres.  «  Oter  à 
l'armée  ses  aumôniers,  c'est  méconnaître  les  droits  les  plus  sacrés,  c'est 
violer  manifestement  la  Charte  :  la  Charte,  en  reconnaissant  que  la  reli- 
gion catholique  est  la  religion  de  la  grande  majorité  des  Français  ,  et  en 
assurant  un  traitement  à  ses  ministres,  a  voulu  que  chaque  citoyen  fût 
à  même  de  pouvoir  se  livrer  à  l'exercice  de  son  culte.  Or,  l'armée  est 
composée  de  citoyens  français;  elle  a  les  mêmes  droits  que  les  autres 
citoyens  aux  dispositions  de  la  Charte  ,  relatives  à  la  liberté  des  cultes , 
elle  ne  doit  donc  pas  plus  qu'eux  être  privée  de  sa  religion ,  ni  des 
moyens  d'en  observer  les  préceptes  ;  quand  on  laisse  le  soldat  sans  prê- 


—  228  — 

très,  on  le  place  dans  une  exception  insultante^  dans  une  sorte  d'ilotisme 
dégradant;  on  le  met  hors  du  droit  commun  ;  c'est  un  despotisme  brutal 
et  sans  exemple,  c'est,  en  un  mot,  le  plus  grand  outrage  qu'on  puisse 
faire  à  lu  religion,  à  la  morale  et  à  l'humanité.  ))  Quelles  peintures  élo- 
quentes et  vraies  l'auteur  a  tracées  ici  !  quelle  flétrissure  retombant  sur 
les  auteurs  d'une  telle  situation  ! 

M.  Bonnetat  présente  ensuite,  dans  un  deuxième  chapitre  de  la  plus 
haute  portée,  l'iniporlance  pour  la  France  du  catholicisme  considéré  au 
point  de  vue  purement  catholique.  A  quoi  tiennent  l'isolement,  l'abais- 
sement, les  humiliations  et  l'impuissance  de  la  France?  A  ce  qu'elle 
s'est  montrée  hostile  au  catholicisme.  Comment  sortira-t-elie  de  cet  état? 
Est-ce  en  recouvrant  le  bon  vouloir  des  puissances  alliées?  Non,  les  puis- 
sances alliées  sont  nécessairement  nos  ennemies,  elles  le  sont  par  la 
force  même  des  choses,  par  la  différence  du  culte  et  des  croyances,  et 
par  la  différence  des  syslèines,  des  tendances  et  des  buts  politiques.  Ne 
pouvant  compter  sur  le  bon  vouloir  des  puissances  alliées,  la  France 
aura-t-elle  recours,  pour  sortir  de  l'état  secondaire  auquel  on  l'a  ré- 
duite ,  à  la  force  des  armes?  Elle  succomberait ,  et  la  guerre  serait  sa 
ruine.  Que  fera-t-elle  donc?  Qu'elle  reconnaisse,  reprenne  et  continue 
sa  mission  ,  qui  est  de  fonder  sur  la  terre  l'édifice  inunorlel  de  la  civili- 
sation chrétienne.  Par  là  ,  elle  défend,  contre  les  rois  absolus  ,  les  droits 
sacrés  des  peuples;  une  fois  les  peuples  de  son  côté,  les  rois  sont  à  ses 
pieds,  et  elle  retrouve  l'éclat,  le  prestige,  la  puissance  et  la  niajesté  de 
sa  gloire  et  de  son  nom.  Le  dernier  chapitre  expose  à  grands  traits  la 
situation  morale  delà  France,  les  craintes  et  les  espérances  que  doit  faire 
naître  celte  situation,  selon  la  direction  que  prendront  le  gouvernement 
et  les  esprits.  L'ouvrage  se  termine  par  des  notes  aussi  savantes  que 
spirituelles  et  curieuses. 

Nous  avons  présenté  le  squelette  exact,  mais  décharné,  de  l'ouvrage 
de  M.  Bonnetat  ;  il  ne  faudrait  donc  pas  le  juger  absolument  sur  cet  ex- 
posé nu  et  décoloré..  Dans  toute  œuvre,  le  style  est  pour  beaucoup  ;  c'est 
le  revêtement  de  la  charpente  :  les  plus  belles  pensées,  pour  plaire  et  atta- 
cher, les  plus  forts  raisonnements  ,  pour  convaincre,  ont  besoin  d'être 
revêtus  de  formes  harmonieuses.  jI.  Bonnetat  n'a  point  failli  de  ce  côté  : 
chez  lui,  le  style  marche  de  pair  avec  les  idées,  c'est  dire  qu'il  est  élevé; 
énergique,  éloquent.  En  résumé,  le  livre  (jue  nous  annonçons,  parl'iiu- 
portance  et  la  gravité  des  questions  qu'il  traite,  par  la  manière  neuve 
dont  il  a  su  les  résoudre,  par  le  cachet  d'actualité  imprimé  pailout,  par 
l'animation  et  le  coloris  du  style,  mérite  et  obtiendra  l'attention  et  l'es- 
time de  tout  homme  ami  de  la  vérité,  de  la  liberté  et  de  la  religion; 
son  auteur  s'est  placé  au  niveau  des  bons  écrivains  ,  et  il  a  conquis  un 
nom  qui  honore  à  la  fois  les  lettres  cl  l'Eglise. 


—  229  — 

SOLUTION  DE  GRANDS  PIÎOBLÈMES, 

Mise  à  ia  portée  de  Ions  les  esprits , 
Par  raatcMi*   de   Platon  -  Polichinelle  ,        ^■ 

4  vol.  in-8*,  3"^  édit.  (K). 

Grands  problèmes  :  voilà  la  question  du  livre.  — Solution  :  voilà  son 
but ,  et  un  but  atteint.  —  Mise  à  la  portée  de  tous  les  esprits  :  voila  le 
genre  du  livre  et  à  qvji  il  s'adresse.  —  Par  l'auteur  de  Platon-Polichinelle  • 
le  nom  de  cet  auteur  dit  la  qualité  littéraire  et  scientifique  du  livre. 

Mais  quels  sont  ces  grands  problèmes  ?  Les  voici  : 

Premier  problème.  —  Peut-on  encore  être  homme  sans  être  chrétien? 

Deuxième  problème.  —  Peut-on  encore  être  chrétien  sans  être  ca- 
tholique? 

Troisième  problème.  —  La  société  peut-elle  se  sauver  sans  redevenir 
catholique  ? 

L'homme  n'est  homme  désormais  qu'autant  qu'il  est  chrétien,  et  il 
n'est  chrétien  qu'autant  qu'il  est  catlroiique  :  en  sorte  que  la  société,  qui 
court  évidemment  à  sa  ruine  ,  ne  peut  se  sauver  qu'en  redevenant  ca- 
Iholique.  Telle  est  la  thèse  que  Platon-Polichinelle  développe  succinte- 
ment  et  à  grands  traits  dans  ces  quatre  volumes.  En  effet ,  cette  thèse 
est  grande  ;  elle  est  importante  au  suprême  degré ,  et  importante  pour 
tout  le  monde ,  puisqu'il  est  question  de  notre  qualité  d'homme  ,  et 
que  l'auteur  s'adresse  à  tous  les  esprits. 

Mais  ,  en  ce  siècle  ,  qui  a  cure  de  sa  qualité  d'homme?  De  sa  qualité 
d'électeur  ,  d'éligible  ,  de  rentier,  d'industriel  ,  d'employé  de  l'Etat ,  de 
prolétaire  :  à  la  bonne  heure!  voihi  qui  se  comprend,  à  quoi  tout  le 
monde  s'intéresse  ;  voilà  les  intérêts  qui  agitent  la  société,  auxquels 
tout  le  monde  se  dévoue  avec  toute  l'ardeur  qu'on  doit  à  ses  destinées 
réelles.  Mais  être  homme....  qu'est-ce?  Peut-on  être  homme  sans  être 
chrétien?...  Qu'importe,  pourvu  qu'on  louche  ses  rentes,"  que  les  fac- 
tures soient  acquittées  ,  que  le  traitement  arrive  régulièrement ,  qu'il  y 
ait  du  travail,  et  que,  du  reste,  la  guinguette  et  le  spectacle,  la  bourse 
et  Tortonî  soient  ouverts.  Etre  homme  en  général,  c'est  faire  ses  affaires 
et  s'amuser. 

Eh  bien  1  supposons  que  faire  ses  affaires  et  s'amuser  suit  la  moitié 
de  l'homme  :  Polichinelle  ,  qui  est  fort  amusant ,  vous  demande  quelle 
est  l'autre  moitié  de  l'homme ,  et  si  l'on  peut  être  homme  sans  être 
chrétien.  Qu'est-ce  qu'être  homme? 

Le  que  m'importe  pourvu  que  je  fasse  mes  affaires  et  que  je  m'amuse, 
n'est  pas  de  l'homme  ;  ce  n'est  là  que  la  vie  de  ta  bête  ,  qui  remplit  ses 
fonctions  et  s'amuse,  si  elle  peut.  Ainsi  ce  n'est  pas  vivre  en  homme  que 
de  vivre  de  la  vie  de  l'indifférent.  Ce  système  ne  peut  pas  faire  des 
hommes. 
Quant  au  panthéiste,  qui  fait  de  l'homme  une  des  innombrables  frac- 

(1)  Chez  Sirou  et  Desquers,  rue  des  Noyers,  57.  Pri.v  :  10  fr. 


—  230  — 

lions  de  l'unité  absolue,  une  forme  passagère  du  grand  tout ,  dont  les 
actes  divers  sont  autant  d'etîorts  pour  manifester  l'idée  divine  ,  ce  sys- 
tème, qui  divinise  les  vices  comme  les  vertus  ,  les  crimes  heureux  plus 
encore  que  les  mérites  sans  succès  ,  ce  système  fataliste  peut  bien 
faire  des  brutes  savantes  ,  mais  non  des  hommes. 

L'athéisme  et  le  matérialisme,  qui  font  de  l'homme  un  produit  curieux 
de  la  puissance  aveugle  et  spontanée  qui  anime  réternelle  matière  ,  et 
dont  le  plus  sublime  effort  va  jusqu'à  concevoir  la  métempsycose  et  la 
palingénésie ,  n'ont  pas  d'autres  conséquences  que  le  panthéisme.  Tout 
procédant  de  la  nature ,  au-dessus  de  laquelle  il  n'y  a  rien  ,  tout  est  né- 
cessairement légitime  et  bon.  Vous  châtiez  le  chien  qui  manque  à  son 
maître  ;  mais  l'homme  sans  Dieu ,  à  qui  manque-t-il  et  de  quoi  pourra- 
t-on  le  punir  légitimement? 

Le  seul  système  qui  distingue  l'homme  de  la  bête  ,  c'est  le  système 
chrétien ,  qui  dit  qu'être  homme  c'est  se  conduire  par  la  raison  ,  sur  la 
règle  parfaite  de  l'Auteur  de  tous  les  êtres  qui  a  fait  à  l'homme  des  des- 
tinées éternelles. 

Mais  qu'est-ce  que  se  conduire  par  la  raison  '?  quelle  est  la  fin  de 
l'homme  '?  qu'est-ce  que  le  bonheur  ?  qu'est-ce  que  le  progrès  ?  qu'est- 
ce  que  le  péché?  etc.  A  toutes  ces  questions,  le  chrétien  seul  a  une 
réponse  digne  de  l'homme  ,  et  qui  le  distingue  de  la  brute. 

L'auteur  de  Platon-Polichinelle  passe  en  revue  tous  les  systèmes  non 
chrétiens,  en  fait  ressortir  à  merveille  tou'Je  ridicule  et  l'immense,  absur- 
dité dans  leurs  rapports  avec  l'histoire  de  l'homme  et  de  la  société.  Ces 
systèmes  ,  en  effet,  ne  valent  plus  la  peine  d'être  traités  sérieusement  ; 
il  faut  les  livrer  à  Polichinelle  ,  pour  qu'il  les  traite  selon  leur  valeur. 

Cependant ,  sans  rien  perdre  de  son  intérêt ,  de  sa  lucidité  et  de  sa 
précision  ,  Polichinelle  devient  ici  grave  et  sérieux  comme  Platon  ;  mais 
ce  calme  ne  donne  que  plus  de  sel  à  la  plaisanterie  ,  plus  de  piquant 
au  sarcasme  qui  sort  de  ses  Solutions. 

Mais  c'est  surtout  le  système  chrétien  qu'il  expose  avec  complaisance. 
On  rit  d'aise  de  voir  la  prestesse  avec  laquelle  il  en  chasse  les  niaiseries 
honteuses  des  divers  systèmes  de  brutisme  qui  ont  envahi  l'humanité  , 
et  l'on  reste  bien  convaincu  que ,  hors  du  christianisme  ,  véritablement 
il  n'y  a  plus  d'hommes. 

Mais  y  a-t-il  des  chrétiens  hors  du  catholicisme?  Peut-on  être  chré- 
tien sans  être  catholique?  C'est  là  le  deuxième  problème. 

Etre  chrétien  ,  c'est  être  disciple  effectif  de  .lésus-Christ ,  c'est-à-dire 
le  prendre  pour  autorité  absolue,  pour  règle  infaillible  du  vrai ,  et  se 
l'incorporer  en  faisant  circuler  en  soi  sa  vie  divine.  Cela  est  parfaite- 
ment raisonnable,  et  le  rationalisme  qui  se  récrie  au  nom  de  la  faible 
raison  n'est  qu'une  extravagance. 

Mais,  parmi  ces  mille  sectes  qui  se  disent  chrétiennes ,  qui  se  contre- 
disent et  s'excluent  ,  une  seule  peut  être  vraie.  Serait-ce  le  Intitudina- 
risme  ?  Mais  il  n'est  pas  même  chrétien.  Est-ce  être  chrétien  que  de 


—  231    — 

recuinuiître  en  Josus-Christ  un  envoyé  de  Dieu  qui  n'a  impose  aucun 
devoir,  pris  aucun  moyen  pour  perpétuer  sa  doctrine  et  transmettre 
sa  vie? 

Non,  le  Christ  a  dû  enseigner  une  doctrine,  révéler  des  mystères, 
en  imposer  la  pratique  ;  or  le  principe  protestant ,  qui  n'a  aucune  ra- 
cine dans  la  Bible  .  rend  tout  ceia  impossible.  L'autorité  ,  en  effet,  sup- 
pose une  hiérarchie  et  une  tradition  conslanle  ;  la  règle  du  vrai  suppose 
un  enseignementcerlain  qui  répand  la  vérité  .  et  un  juge  des  doctrines 
qui  conserve  l'enseignement  invariable  et  incorruptible  ;  la  ti-ansmis- 
sion  de  la  vie  suppose  un  ministère  sacré  et  un  prosélytisme  fécond. 

Or,  au  lieu  de  l'autorité  traditionnelle  ,  le  protestantisme  proclame 
l'indépendance  des  enfants  de  Dieu  .  et  abolit  le  sacerdoce  sans  lequel 
il  n'y  a  pas  de  Christ. 

Au  lieu  de  l'enscignenient  d'autorité  et  du  juge  des  controverses ,  îl 
a  inauguré  l'omnipotence  de  la  raison  ,  l'examen  privé  et  l'inspiration 
parliculière.  devant  lesquels  toute  doctrine  chrétienne  disparait. 

Au  lieu  de  l'institution  divine  qui  transmet  la  vie,  le  pi'oteslantisme 
supprime  les  sacrements,  le  culte  extérieur,  et  enseigne  la  justification 
par  la  foi  sans  les  œuvres ,  ce  qui  est  abolir  toute  transmission  exté- 
rieure de  la  vie  du  Christ. 

Donc  ,  en  somme  ,  le  protestantisme  abolit  tout  le  Christ  ;  il  détruit 
le  christianisme  tout  entier. 

Mais  toutes  les  sectes  chrétiennes  appartiennent  dorénavant  au  pro- 
testantisme; donc  il  n'y  a  plus  de  christianisme  possible  hors  de  l'Eglise 
catholique. 

Tel  est  le  fond  de  cette  jiuissante  controverse  dont  nous  remettons  la 
seconde  partie  à  un  autre  jour. 


COURS  DE  THÈMES  GRECS 

Rédigé  sur  la  g;raiuiuaire  de  siatthîa^  ,  et  siu-  les  exercice*  greé« 

fie   K.eni*ick . 

Par  M.  l'abbé  Cruice  (1). 

CHOIX  «ES  METAllOllPHOSES  D'OVIDE  ET  FilAGllEMS  DES  FASTES,  DES  TRISTES ,  etc. , 

AVEC   DES   NOTES  PHILOLOGIQUES  SIJR   L'ÉTVMOLOGIE  ET  LA  SYNONYMIE  DES  MOTS  , 

Par  M.  l'abbé  J.-A.  Foulon  ,   licencié  es  lettres  (1). 

Appcudix  de  dii.«  et  Eicroîbns  poeticis  de  «louTenc^', 

aMnoti:  et  srivi  d'un  index,  mythologique  et  dt.x  dictionn.ure  , 

Par  l'abbé  .I.-P.-D.  Audubert  (1;. 

11  n'est  i)as  dans  le  cadre  de  la  bibliographie  de  la  Leclure  de  parler  des 
livres  classiques  :  si  donc  nous  dérogeons  à  nos  habitudes,  cest  qu'il  est 
essentiellement  de  l'esprit  dune  revue  comnie   la  nôtre  d'encourager 

(1)  Chez  Périsse  frères  ,  rue  du  Petil-Boui  bon  ,   18. 


—  232  — 

toute  sage  réforme  en  fait  de  librairie.  —  Nos  lecteurs  savent  quelle 
rude  chasse  nous  faisons  aux  forbans  de  la  presse;  par  compensatiou 
de  justice,  nous  louons  bien  ce  qui  mérite  des  éloges;  sous  ce  rapport , 
nous  nous  plaisons  à  attirer  l'attention  toute  particulière  de  nos  lecteurs 
sur  les  trois  classiques  que  nous  annonçons  ,  et,  en  général ,  sur  tous 
ceux  de  la  maison  Périsse  frères.  Tout  ce  qui  tient  à  la  correction  et  à  la 
beauté  du  texte,  tout  ce  qui  peut  faciliter  les  études  classiques,  s'y  trouve 
réuni.  C'est  déjà  un  mérite  peu  commun;  mais  ce  qui  nous  paraît  vrai- 
ment utile  et  bon  en  soi,  etqu'on  ne  trouve  pas  dans  d'autres  classiques, 
ce  sont  des  notes  grammaticales^  littéraires,  mythologiques,  historiques, 
géographiques,  oii  la  saine  critique  s'unit  toujours  à  la  saine  morale.  Le 
soin  délicat,  cette  application  constante  à  élaguer  tout  ce  qui  doit  à 
jamais  rester  étranger  à  l'imagination  des  enfants,  suffiraient  à  eux 
seuls  pour  recommander  de  tels  classiques  aux  petits  séminaires,  aux 
collèges,  a  toutes  les  institutions,  où  l'on  comprend  que  le  premier 
devoir  du  maître  est  de  respecter  l'enfance  :  Maxlma  debetur  puero 
reverentia. 

Lettre  de  Féuelon  h  l'Académie  française, 

Annotée  par  M.  l'abbé  F. -M.  Cruice  ,  directeur  de  l'école  ecclésiastique  des  Cannes  (1). 

Chacun  connaît  le  jugement  aussi  honorable  que  mérité  que  MM.  de 
La  Mothe,  Laharpe,  de  Bausset  ont  porté  sur  cette  lettre,  qui  est  tout 
un  plan  d'études  et  des  plus  vastes.  Il  nous  reste  à  rappeler  ces  paroles 
d'un  littérateur  contemporain,  peu  suspect  en  ce  genre  d'éloges  :  «Cette 
Lettre  a  l'Académie,  les  dialogues  sur  l'éloquence,  quelques  lettres  à 
La  Mothe  sur  Homère  et  sur  les  anciens,  placeraient  Fénelon  au  pre- 
mier rang  parmi  les  critiques,  etc.  »  (Villemain.) 

Après  ces  grands  maîtres,  M.  l'abbé  Cruice  est  venu,  lui  aussi,  ap- 
porter sa  modeste  fleur  à  la  couronne  qui  ceint  le  front  de  l'illustre 
archevêque  de  Cambrai.  Il  a  donc  publié  une  édition  nouvelle  de  cette 
admirable  Lettre  qui  se  distingue  éminemment  des  éditions  connues  par 
ses  Notes  historiques  et  littéraires  ;  c'est  le  travail  d'un  esprit  exercé,  et 
qui  a  si  bien  étudié,  si  bien  compris  son  modèle  ,  qu'à  la  vive  lumière 
qu'il  répand ,  vous  appréciez  sans  peine  aucune  les  sentiments  de  Féne- 
lon ,  leur  justesse  ,  leur  à-propos,  en  un  mot  tout  le  secret  et  tout  le 
charme  de  style  de  l'auteur  du  Tclémaqiie.  Une  critique  de  ce  genre  vaut 
un  livre. 

Le  Cours  alphabétique  ,  théorique  et  pratique  de  la  Législation  relifjieuse 
de  M.  l'abbé  André  vient  de  paraître.  Nous  en  rendrons  prochainement 
compte. 

(1)  Chez  Périsse  frères  ,   rue  du  Petit-Bourbon  ,  18. 

Imprimerie  catholique  d'A.  SIROU  et  DESQUERS ,  rue  des  Noyers,  37. 


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LA  LECTURE. 


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DES  LIBERTÉS  DE  L'ÉGLISE  GALLICANE. 


CINQCIÈME   ARTICLE  (Ij. 

RéOexlons  générales  suv  les  quatre  articles. —  Sort  qu'ils  uut  subi   » 
différentes  éjsoqiies. 

Qa'est-ce  qui  a  fait  naitre  l'idée  des  IV  articles?  Nous  ra\ons  suffi- 
samment indiqué.  Louis  XIV  tenait  à  humilier  le  plus  vertueux  des 
Papes,  qui  s'était  montré  inflexible  dans  le  maintien  de  la  discipline  ec- 
clésiastique et  des  saints  canons;  et,  par  une  inconséquence  qui  n'aurait 
pas  dû  échapper  à  un  jugement  aussi  droit  que  le  sien,  il  établissait, 
pour  affaiblir  l'autorité  du  Pape,  des  conclusions  qui  conduisaient  tout 
naturellement  à  la  ruine  de  sa  propre  autorité  :  car  si  l'on  veut  restreindre 
en  IV  articles  Faulorilé  des  Vicaires  de  Jésus-Christ,  de  part  Tédit  d'un 
prince,  on  pourra  bien,  à  plus  forte  raison,  rédiger  en  IV  articles  les 
droits  du  peuple,  pour  restreindre  et  circonscrire  l'autorité  des  Rois.  Je 
ne  veux  pas  insinuer  que  cela  puisse  légitimement  se  faire  :  Dieu  m'en 
garde;  mais  je  dis,  sans  hésiter,  que  le  second  principe  devient  une 
assez  juste  conséquence  du  premier.  C'est  la  pensée  qui  m'avait  frappé, 
avant  même  que  j'eusse  connaissance  de  VEssui  historique  du  trop 
fameux  Grégoire,  sur  les  libertés  de  l'Eglise  Gallicane.  On  retrouvera,  a  la 
page  453  ,  la  citation  que  j'en  vais  faire.  Cet  extrait  m'a  paru  assez 
piquant,  pour  mériter  de  trouver  place  ici. 

"  Louis  XIV,  dit  l'Evèque  constitutionnel  de  Blois ,,  fut  très-content 
«  lorsqu'en  1682,  le  Clergé  lui  présenta  la  déclaration  des  IV  articles, 
"  qui,  proclamant  l'indépendance  de  la  puissance  civile,  traçait  les  linii- 
«  tes  dans  lesquelles  doit  se  renfermer  le  pouvoir  pontifical.  Mais  qu'au- 
f  rait  dit  le  Monarque,  si  on  lui  eût  présenté,  concernant  le  pouvoir  lem- 
'<  porel ,  une  déclaration  calquée  sur  celle  du  Clergé?  Essayons  ce  Ira- 
"  vail.  ^ 

«  Art.  1.  Les  chefs  des  nations,  leurs  successeurs,  et  les  nations 
«  elles-mêmes,  n'ont  reçu  de  puissance  dcDicufjuo  surle.s  choses  tempo- 

H)  Yoii'  notre  livraison  du  1.'.  juillet  ,  \>.  iJOl. 

I.    \o  AOUT  1847.  9 


—  234   — 

«  relies  et  cisiles  :  Jésus-Christ  nous  apprenant  lui-înènie  qu'il  faut 
«  rendre  à  Dieuce  qui  est  à  Dieu  :  et  qu'ainsi  ce  précepte  du  SiiUveur  ne 
«  peut  être  altéré  ou  ébranlé  :  */  qudqu'iin  n'écoute  pas  i' Église  ^  qu  il  suit 
«  à  vos  ijeux  comme  un  puien  et  un  publicain.  Nous  dédai-ons.  en  cop.sé- 
«  quence,  que  les  Papes  ne  sont  soumis  à  aucune  puissance  leniporelle, 
n  par  Tordre  de  Dieu,  dons  les  choses  purement  spirituelles;  cjuils  ne 
«  peuvent  être  déposés  directement  par  les  chefs  des  Etats  :  que  les  lide- 
«  les  ne  peuvent  être  dispensés  delà  soumission  et  de  Tobéissance  cauo- 
«  nique  qu'ils  iloi\ent  aux  pasteurs  ;  et  (jue  cette  doctrine,  nécessaire 
'(  pour  la  tramiuillile  des  consciences,  et  non  moins  aviintai;euse  à  l'Etat 
n  qu'a  l'Eglise  .  doit  être  in\ioliiblement  suisie,  connue  conforme  à  la 
«  parole  de  Dieu,  à  la  tradilioti  des  saints  Pérès,  et  aux  exenAfiles  des 
«  Saints. 

«  Aux.  2.  Qae  la  plénitude  de  la  puissance  que  les  chefs  des  Etats 
«  ont  sur  les  choses  temporelles,  est  telle  néaîimoins.  que  h  s  lois  fouda- 
«  mentales  de  l'Etal  deuieurent  dans  toute  leur  force  ;  et  (pj'on  ne  peut 
i<  approuver  l'opinion  de  ceux  qui  donnent  atteinte  a  ces  lois,  qui  aiito- 
«  risent  à  les  violer  ou  à  les  atiaiblir.  ' 

«  Art.  3.  Qu'ainsi  il  faut  reglei-  l'usage  de  la  puissance  temporelle, 
«  eu  suivant  les  cinslilutions  et  les  lois  consacrées  par  Tasseutiment 
«  général  de  la  nation. 

«  Abt.  4.  Que,  quoique  le  chef  de  l'Etat  ait  la  principale  |)art  dans 
«  ce  (jui  regarde  les  affaires  publiques,  et  que  ses  ordonnances  regardent 
«  toute  la  nation,  elles  ne  sont  pas  irrélormables,  à  moins  que  le  consen- 
«  teuîent  de  la  nation  n'intervienne,  etc.  « 

On  voit  dans  celle  déclaration,  calquée  sur  celle  de  1682,  ré(piilibre 
que  Grégoire  entendait  établir  entre  les  choses  temporelles  et  spiiiluelles. 
Je  doute  fort  cependant  que  Louis  XIV  eùl  été  très-satisfait  de  son  sénat, 
s'il  eût  fait  publier,  à  l'instigation  de  ses  sujets,  une  semblable  pièce.  Ce 
serait  bien  autre  chose^  si  un  paieil  édil  eùl  été  promulgué  dans  Rome 
par  Innocent  XI.  11  ne  serait  gueres  mieux  goûté  aujuurd  hui  mèn)e  par 
les  chefs  de  nos  gouvernements  constitutionnels.  De  quoi  se  mêle  le  Pape^ 
dirait-on,  en  fixant  les  bornes  de  la  puissance  séculière?  Disons  avec  la 
même  franchise  :  de  quoi  se  mêle  la  puissance  séculièie,  en  fixant  les 
limites  de  l'aulorilé  pontificale? 

Mids.  alors  même  que  les  empiétements  delà  puissance  civile  sur  le 
domaine  du  spirituel,  ne  conduiraient  pas  les  esprits  à  rêver,  comme  le 
constitutionnel  Grégoire  ,  l'abaissement  du  pouvoir  lenqiorel,  quel  rôle 
pito\al)le  (jue  celui  d'u;)  Etat  qui  avilit  sa  dignité  en  s'imniisçanl  dans  les 
questions  et  les  débats  de  l'école  !  (^est  la  l'histoire  de  ces  princes  du  bas- 
Empire  qui  nous  foiil  tant  de  pitié ,  quand  nous  les  voyons  se  mêler  de 
théologie,  et  former  sans  cesse  de  nouveaux  conciliabules  pour  en  faire 
sortir  des  décisions  opposées  à  la  doctrine  du  Siège  a[)ostoli(iue.  Je  n'i- 
gnore pasfjue  Louis  Xl\',  honleuv  du  |)eisonnage  qu'il  avait  jcué  dans 
cette  Iriste  allaire,  écrivait  le  7  juillet  1713  au  Cardinal  de  la  Trémoille, 


—  r.y.i  — 

qu'il  n'avait  jamais  obligé  personne  à  soutenir,  conlro  sa  propre  opi- 
nion ,  les  propositions  qu'il  avait  fait  publier  par  le  Clergé  de  France  ; 
mais,  alors,  comment  justifier  son  cclil?Cet  édit  n'é(ait-il  pas,  comme 
l'a  remarque  un  des  plus  habiles  jurisconsultes  d'Angleterre,  une  usur- 
pation blâmable  d'autorité,  soit  de  la  part  de  l'assemblée  qui  s'était  prê- 
tée servilement  à  ses  vues ,  soit  de  la  part  du  Monarque ,  qui  enjoignait 
à  tous  les  membres  du  (lergé  de  France,  de  professer  et  d'enseigner  la 
doctrine  contenue  dans  ces  IV  articles  {Charles  Butler^  Mémoire  histori- 
que, Londres,  1817)?  Ce  serait  une  chose  également  curieuse  et  doulou- 
reuse ,  que  l'élude  de  l'étrange  désordre  introduit  dans  les  aCfaires 
ecclésiastiques  par  le  laïcisme ,  faisant  progressivement  de  nouvelles 
entreprises  sur  les  droits  les  plus  sacrés  et  les  plus  inviolables  de  l'Eglise, 
à  dater  de  la  déclaration  de  1682.  Il  est  visible  qu'il  n'a  aspiré  à  rien  de 
moins  qu'à  la  gouverner  et  à  remplacer,  par  ses  lois  bâtardes  et  sacrilè- 
ges, les  canons  faits  par  l'Esprit  de  Dieu,  et  consacrés  parle  respect  général. 
Qu'on  me  permette  d'en  dire  ici  quelques  mots. 

Tandis  que,  sur  la  fin  du  xvnr^  siècle,  la  débauche  en  France,  avait  son 
apostolat,  tandis  que  la  presse,  vomissant  chaque  jour  de  nouveaux  poi- 
sons d'impiété  et  de  libertinage,  attestait  la  liberté  de  tout  dire  au 
préjudice  de  la  foi  et  des  mœurs  ;  tandis  que  le  cynique  Voltaire  deman- 
dait à  cris  redoublés  qu'on  écrasât  l' infâme,  c'est-à-dire,  la  religion  de 
Jésus-Christ,  les  parlements  ébranlaient  partout  la  discipline  de  l'Eglise, 
avec  une  violence  jusques-la  inouïe  ;  la  juridiction  épiscopale  était  entra- 
vée de  mille  manières.  Pas  un  prêtre  scandaleux  qui  ne  fût  assuré  de 
trouver  parmi  les  magistrats,  un  appui  contre  son  Evèque.  Chaque  jour 
voyait  naître  de  nouveaux  attentats,  de  la  part  de  la  puissance  civile  , 
contre  l'autorité  ecclésiastique.  Les  sacrements  étaient  administrés  par 
oi'dre  des  tribunaux.  La  saisie  du  temporel  des  Evoques  et  des  cures, 
suivait  immédiatement  le  refus  qu'ils  faisaient  d'obtempérer  à  des  ordies 
iniques.  Toutes  les  réclamations  étaient  vaines.  Si  quelques  arrêts  des 
parlements  étaient  cassés,  pour  arrêter  les  plaintes  des  Evêques,  les  Evo- 
ques à  leur  tour  étaient  exilés,  pour  calmer  les  murmures  des  parle- 
ments. Une  fourmillicre  d'avocats  aussi  orgueilleux  ({ue  ridicules,  inon- 
daient le  public  de  leur  théologie  de  barreau.  Ce  n'était  la  cependant  que  le 
prélude  de  ce  que  l'Assemblée  constituante  se  proposa  plus  tard  d'opé- 
rer dans  la  religion.  On  peut  consulter  à  ce  sujet,  un  rapport  très- 
curieux  sur  l'instruction  publique,  fait  au  nom  du  comité  de  constituHon, 
à  l'Assemblée  nationale,  les  10,  1 1  et  19  septembre,  1702,  et  attribué  à 
Condorcet.  A  l'article  école  pour  les  ministres  de  la  religion,  l'auteur  com- 
mence par  avertir  l'Assemblée,  «  que  c'est  à  elle  qu'il  appartient  de  réta- 
«  blir  la  raison  dans  ses  droits;  qu'il  faut  qu'on  réduise  l'enseignement 
<'  des  élèves  du  sacerdoce,  à  la  connaissance  des  choses  nécessaires  à 
«  connaître,  avant  la  naissance  des  hérésies  :  c'est-à-dire,  à  ce  qui  con- 
«  sliluc  la  pratique  journalière  de  la  religion.  La  théologie  ne  doit  pas 
«  être  regardée  comuie  une  science  ;  on  doit  s'occuper,  non  pas  à  l'elcn- 


—  i3(5   — 

«  di'e,  mais  à  la  renfermer  dans  ses  limites  que  trop  sou\enl  d'ambi- 
«  lieuses  subtilités  s'efforcèrent  de  lui  faire  franchir,  dans  les  siècles 
«  d'ignorance.  L'Assemblée  nationale  i\oit enjoindre  à  tous  les  Evéques,  de 
((  travailler  avec  leurs  conseils,  à  réduire  les  objets  dogmatiques  qui  en- 
(.  trcront  dorénavant  dans  l'enseignement  des  31inistres  du  cuUe .  au 
n  seul  point  de  vue  indispensable  à  l'instruction  des  fidèles.  Le  droit  cu- 
ti nonique  ne  doit  plus  se  composer  que  des  lois  sur  l'organisation  du  Clergé 
«  (on  entend  par  ces  lois,  la  constitution  du  Clergé).  A  la  place  des  lon- 
«  gués  études  tbéologiques,  on  substituera  les  règles  de  l'arpentage  et  du 
«  toisé ,  plus  développées  que  dans  les  écoles  préliminaires  ;  la  connais- 
«  sance  des  simples  ;  quelques  principes  sur  Vliygiène  et  sur  le  droit  de- 
«  vront  faire  partie  de  l'inslruclion  ecclésiaslicjue.  » 

On  ne  sait  vraiment  si  Ton  doit  rire  ou  pleurer,   en  retraçant  a  sa 
mémoire  de  pareilles  folies! 

Et  que  l'on  ne  s'imagine  pas  que  le  teuips.  qui  a  fait  justice  de  ces 
aberrations  ,  do  ces  envahissements  dans  le  sanctuaire  ,  et  de  cette  vio- 
lation du  dépôt  sacré  de  la  foi  et  de  la  discipline,  dont  la  garde  n'est 
confiée  qu'aux  premiers  pasteurs  de  l'Eglise,  ail  totale:!  entdéli'uil  cette 
manie  qui  pousse  les  séculiers  à  s'immiscer  dans  le  gouvernement  des 
choses  spirilULlles.  Des  hommes  estimables,  selon  le  monde,  sont  en- ^ 
core  persuadés  ,  de  nos  jours  ,  qu'ils  peuvent,  sans  crime  ,  mettre  la 
main  à  l'encensoir.  C'est  un  grand  mailieur  ,  et  pour  eux  et  pour  la 
France.  Tôt  ou  laid,  le  ciel  punit  cette  témérité  si  contraire  a  ia  doc- 
trine des  livres  saints.  D'ailleurs  ,  si  ceux  qui  agissent  ainsi ,  peul-ôlre 
sans  mauvaise  intention  ,  voulaient  calculer  les  funestes  conséquences 
qui  résultent  de  ce  renversement  monstrueux  des  règles  de  lEglise , 
ils  frémiraient  a  la  sue  du  tort  qu'ils  font  à  la  vraie  religion,  qu'ils  pré- 
tendent mettre  sur  le  même  pied  que  les  sectes,  et  à  la  perspective  du 
terrible  jugement  qu'ils  se  préparent  è  eux-mêmes.  S'ils  sont  chrétiens  , 
cette  réflexion  doit  les  toucher  ;  s'ils  ne  le  sont  pas  ,  ils  n'en  sont  que 
plus  à  plaindre  ,  et  la  seule  raison  devrait  les  déterminer  à  se  tenir  a 
l'écart  d'une  direction  à  laquelle  leurs  sentiments  hostiles  devraient  leur 
faire  comprendre  qu'ils  ne  sont  pas  propres.  Mgr  l'Evèque  de  Langres  a 
relevé,  avec  sa  justesse  et  sa  perspicacité  ordinaires,  les  abus  révoltants 
de  ces  envahissements  de  l'autorité  civile  sur  l'autorité  ecclésiastique. 
De  toutes  parts  ,  des  cris  d'alarmes  se  font  entendre  au  sujet  de  l'escla- 
vage oii  l'on  veul  réduire  la  sainte  Epouse  de  Jésus-Christ.  Le  Cardinal 
de  Donald  a  plaidé  eloquemment  la  cause  de  la  liberté  de  TEglise;  de 
pieux  séculiers  eux-ir;émes  .  comme  M.  le  duc  de  Valmy  ,  et  des  jour- 
naux ,  vrais  défenseurs  du  catholicisme  ,  redisent  les  plaintes  prophé- 
tifju.s  des  cœurs  religieux.  S'obstinera -t-on  à  ne  les  pas  entendre? 
Nous  reproduira-t-on  sans  cesse  les  articles  organiques  comme  une  au- 
lorilé  qui  doit  aller  de  pair  avec  colle  de  l'Eglige  ï  sera-ce  toujours 
l'Etal  (|ui  prétendra  ï organiser ,  comme  si  elle  n'a\*ait  point  a  se  mêler 
de  son  propre  gou\ernemcnt,  souvent  même  dans  les  choses  (pii  tou- 


—   237  — 

chenl  u  la  juridiction  et  aux  dogmes?  Si  l'on  eu  croit  aux  murmuies 
qui  éclatent  partout  .  jamais  on  ne  se  serait  plus  rapproché  des  gouver- 
nements protestants  dans  le  servage  oii  l'on  clierclie  à  tenir  i"Eglise. 
Nous  ne  voulons  pas  tout  garantir  ;  nous  désirons  même  qu'il  y  ail  de 
grandes  exagérations  dans  tous  les  récits  qui  se  débitent.  Serait-il  \rai, 
par  exemple,  que,  ([uancl  un  Evoque  très  consciencieux  a  désigné  pour 
un  poste  fixe  Tecclésiastique  qui  ,.  |)ar  sa  piété  .  ses  talents,  lui  parait  le 
plus  propre  à  travailler  a  la  sanctification  des  âmes,  la  responsabilité  du 
Prélat,  ni  ses  vertus  bien  avérées,  ne  sont  pas  ,  pour  l'Etat ,  un  motif 
suffisant  de  se  rassurer  sur  son  compte!*  Serait-il  vrai  que  l'adminis- 
tration ci\ile  intervient  toujours,  dans  ce  cas  ,  pour  accorder  son  suf- 
frage ou  signaler  son  ostracisme?  Serait-il  vrai  que,  quand  les  magis- 
tials  ,  ce  qui  arrive  le  plus  souvent ,  ne  peuvent  pas  connaître  et  juger 
les  sujets  trop  éloignés  d'eux  ,  les  maires  ,  les  huissiers ,  les  gardcs- 
champèlres  ,  soient  n)is  à  contribution  pour  rendre  témoignage  des  sen- 
timents et  de  la  motxdité  des  sujets  qu'ils  ne  connaissent  que  par  la 
rumeur  populaire,  puisqu'ils  n'ont,  |)0ur  l'ordinaire,  aucun  rapport 
avec  eux?  Serait- il  vrai  que  le  zèle  d'un  prêtre  qui  sera  intervenu  ,  par 
sa  décision  ou  ses  conseils,  dans  la  détermination  d  une  vocation  a  la 
vie  religieuse,  qui  aura  prêché  avec  force  la  nécessite  delà  confession 
et  delà  communion,  qui  aura  éloigné  de  la  table  sainte  de  petits  étourdis 
que  des  parents  irréligieux  ne  lui  auront  pas  même  laissé  la  facultlé  de 
préparer  et  ilinslruire  ,  qui  aura  refusé  la  sépulture  ecclésiastique  à  un 
impie,  parce  qu'il  avait  repoussé,  a  l'article  de  la  mort,  les  secours 
d'une  religion  qu'il  n'avait  cessé  de  blasphémer  pendant  sa  vie  ;  serait- 
il  vrai  que  cet  homme  de  Dieu  serait  représenté  comme  un  fanatique, 
à  qui  il  devienilrait  inq)rudent  de  confier  un  ministère  honorable  ?  Se- 
rait-il vrai  qu'il  se  fabrique  de  temps  à  autre  ,  dans  les  bureaux  du 
ministère  ,  des  lettres  ,  tantôt  canoniques  ,  lancées  aux  Evê(jucs  pour  les 
rappeler  à  l'obligation  de  la  résidince  ,  alors  même  qu'ils  n'ont  guère  la 
tentation  d'y  manquer  ;  tantôt  menaçantes  ,  poui'  interdire  toute  espèce 
de  publicité  à  l'égard  dun  enseignement  jiidjliquernent  anti-religieux  ; 
tantôt  conciliantes,  pour  inviter  à  faire  des  cimetières,  autrefois  si  saints 
et  si  révérés  ,  l'indistincte  réunion  des  fidèles  et  des  impies  déclarés  , 
des  héietiques  ,  des  suicides,  etc.  ;  tantôt  interrocjatives ,  pour  dejnander 
des  renseignements  dont  on  se  réserve  de  ne  tenir  aucun  compte  ,  mal- 
gré leur  importance;  tantôt  hienveillantes ,  pour  annoncer  des  secours 
que  d'avilissantes  conditions  forceraient  à  repousser  ;  tantôt  prescrip- 
tives ,  et  qui  rappellent  la  constitution  ci\ile  du  Clergé;  tantôt /yc/v?;/*- 
sives ,  et  qui  accordent  con)me  un  bienfait  la  f.Hullé  de  remplir  un 
devoir  sacré;  isnUM proliUntives ,  el(|ui  interdisent  à  des  Evêques  catho- 
li(|ues  ce  ((u'on  laisse  pleine  liberté  de  faire  aux  ministres  protestants; 
tantôt  publiques ,  comme  pour  annoncer  a  la  nation  (pie  les  premiers 
puàlcurs  sont  en  tutelle  ;  tantôt  pa/ticulières  et  confidentielles  ,  connne 
pour  se  mettre  a  couvert  du  blâme  dont  elles  sont  susceptibles?  Serait-il 


—  '2iii  — 

vrai  qu'un  Evèque  uepeut  autoriser  les  cures  qu'a  huit  jours  d'absence? 
qu'à  leur  égard  ,  la  latitude  du  préfet  est  doublée  ,  el  que  l'autorité  du 
ministre  est  sans  limites?  Serait-il  vrai  que  les  maisons  religieuses  ne 
puissent  faire  approuver  les  acquisitions  qui  leur  sont  nécessaires,  quand, 
pour  obéir  à  leurs  Evéques,  elles  n'ont  pas  reçu  dans  leurs  établissements 
des  inspecteurs  qui  sont  pour  elles ,  pour  les  jeunes  personnes  ,  et  pour 
leurs  familles  ,  un  sujet  de  terreur  et  d'effroi (1)?  Ah!  quand  il  n'y  au- 
rait de  réels  qu'une  faible  partie  de  ces  faits,  serait-il  possible  de  ne  les 
pas  déplorer  ?  Mais  si,  comme  la  renommée  le  publie,  ce  ne  sont  là  que 
de  faibles  griefs,  en  comparaison  de  ceux  que  l'on  pourrait  relevei'^  est- 
il  permis  de  croire  que  le  ciel  sera  toujours  insensible  aux  gémissements 
de  l'Eglise  de  France  ? 

(I)  Nos  aïeux  avaient  fait  ce  raisouueuieut,  dans  leur  bonue  simplicité:  le  Clergé  est 
en  rapport  direct  avec  la  Diviuilé  :  nous  ne  riiouorerons  Jamais  autant  que  le  ciel  l'ho- 
nore.  De  là,  les  recommandations  fréquentes  de  saint  Louis  à  ses  enfants,  de  révérer 
intérieurement  et  extérieurement  tout  ce  qui  appartenait  au  personnel  de  la  sainte  Eglise. 
Rien  de  plus  sensé  ,  même  aux  yeux  d'une  sage  poliîique.  Les  ecclésiastiques  n'avaient 
pas  besoin  de  circulaires  ministérieUes  pour  faire  rendre  au  monarque  le  tribut  de  vé- 
nération et  d'obéissance  qui  lui  étaient  dus  :  ces  hommages ,  de  leur  part  et  de  la  part 
des  fidèles,  étaient  spontanés;  ils  étaient  un  besoin  de  leurs  cœurs  de  fils.  La  moindre 
indisposition  du  prince  répandait  l'alarme  dans  tous  ses  Etals;  et,  d'un  bout  du  royaume 
à  l'autre,  comme  par  une  commotion  électrique,  toutes  les  églises  se  remplissaient  , 
parce  que  tons  les  Français,  nuis  par  la  même  foi,  l'étaient  également  par  les  mêmes 
désirs,  les  mêmes  vœux,  les  mêmes  prières,  les  mêmes  appréhensions.  Le  roi  revenait- 
il  il  la  santé  ,  c'était  aussitôt  un  concert  unanime  d'allégresse  :  transport  religieux  qui 
lie  se  commandait  pas:  un  ordre  eût  été  pris  pour  une  injure.  On  a  cru,  dans  ce  siècle, 
devoir  prendre  une  marche  diamétralement  opposée.  Le  Clergé  ,  a-t-on  dit ,  doit  être 
tenu  en  respect,  de  peur  qu'il  ne  reprenne  l'ascendant  dont  il  jouissait  autrefois,  ascen- 
dant que  lui  assureraient  bientôt  sa  vie  pure  et  aposlolique  ,  son  désintéressement  et , 
quoi  qu'on  en  dise  ,  son  instruction  supérieure.  Pour  empêcher  ce  dangereux  avantage 
que  nos  pères  n'avaient  pas  eu  le  bon  esprit  de  lui  ôter,  il  faut  qu'il  rencontre  ,  à  chaque 
pas,  des  entraves  tracassicres  à  sa  marche  ,  et  qu'on  le  réduise  à  la  position  désagréable 
d'un  aveugle  dont  on  embarrasse  à  dessein  la  roule  de  pierres  et  de  broussailles.  Dans  les 
diocèses,  ce  seront  les  préfets  qui ,  eu  qualité  de  premiers  magistrats,  auront  à  rendre 
compte  de  l'esprit  qui  anime  et  dirige  les  Pasteurs,  sur  le  rapport  de  la  gendarmerie  el 
de  Toflicier  municipal  ;  dans  les  villes  ,  ce  seront  les  collèges  qui  disputeront  à  l'Eglise, 
comme  à  une  rivale  ,  le  droit  d'unir  a  la  transmission  de  la  science  le  trésor,  mille  fois 
plus  précieux ,  de  la  religion  et  des  moeurs  ;  dans  les  campagnes ,  ce  seront  les  maires  et 
les  instituteurs  qui  se  croiront  autorisés  à  paralyser  l'influence  des  curés  par  un  calcul 
d'hostilité  et  de  contradiction  perpétuelles  ;  dans  les  hospices ,  ce  sera  l'exclusion  généra- 
lement adoptée  des  ecclésiastiques  parmi  les  membres  des  commissions  administratives , 
oit  ils  presseraient  l'acquittement  des  fondations  dont  on  ne  remplit  pas  les  charges,  ou 
dont  on  interprèle  frauduleusement  les  dispositions  ;  dans  les  communautés  religieuses  , 
ce  seront  des  vexations  sans  cesse  renaissantes  ,  au  sujet  des  inspections  universitaires 
qu'on  voudra  leur  imposer  en  dépit  de  la  moralité  qui  les  repousse  et  de  l'anathème  des 
familles  qui  les  abhorrent  ;  dans  les  tribunaux  ,  ce  seront  quelquefois  des  remontrances 
sévères  et  humiliantes  qui  feront  expier  à  un  homme  aposlolique  un  zèle  mille  fois  célébré 
dans  les  Basile  et  les  Ambroise  ;  dans  les  fabriques  ,  ce  seront  des  empiétements  sans 
cesse  tentés  de  la  part  des  conseils  municipaux.  Point  de  dotation  pour  le  Clergé  :  il  ne 
sera  pas  si  fier  tant  qu'on  le  tiendra  à  launiônc.  Tout  ce  qu'on  pourra  faire  pour  lui , 
quand  de  grandes  calamités  signaleront  son  dévouement,  ce  sera  de  jeter  dans  ses  rangs 
quelques-unes  de  ces  croix  qui  coûtent  moins  k  donner  qu'à  recevoir. 


—  239  — 

Le  cœur  se  remplit  d'indignation  et  d'ameituiiie  eu  pensant  que  c'est 
la  où  nous  a  conduits  par  degré  la  déplorable  déclaration  du  Clergé  de 
France.  Je  ne  crains  pas  de  l'avancer  :  Louis  XIV  aurait  moins  nui  à  la 
religion  par  le  fer  et  la  flaninie  des  persécutions  ,  que  par  l'edit  qui  pu- 
bliait les  quatre  articles.  Les  sectaires  ,  les  hérétiques  ,  les  impies  .  sa- 
vaient tout  ce  qu'ils  pouvaient  s'en  promettre  contre  le  catholicisme  : 
aussi  n'ont-ils  cessé  d'en  faire  les  plus  pompeux  éloges.  Cet  attentat  du 
prince  est ,  à  leurs  yeux  ,  le  seul  litre  qui  lui  a  mérité  le  nom  de  Gramt. 
Au  souvenir  de  la  Dédaralion  ,  ils  oublient  tout  le  fiel  qu'ils  ont  vend  à 
l'occasion  de  la  révocation  de  ledit  de  Xantes  ,  de  son  antipathie  envers 
Poft-Ruijal  et  son  école,  de  sa  fierté  .  de  son  luxe  ,  de  ses  prodigalités, 
de  sou  absolutisme.  On  n'a  |)lus  rien  à  lui  reprocher  dés  lors  qu'il  humilie 
un  Pape,  et  asservit  ignominieuseMient  l'Eglise  ,  en  proclamant  ses  dé- 
risoires libertés. 
{La  suite  au  prochain  numéro.)         L'abbé  ***,  ancien  vicaire  général. 


LE  DERNIEK  BARON  CHRÉTIEN  ^ 

11] 

L'abbé  de  Saint-André,  Hdele  a  sa  parole,  appela  aux  armes  les  der- 
niers champions  de  la  reine.  De  secrets  émissaires  transmirent  partout, 
en  un  clin  d'œil ,  le  signal  convenu.  Une  clameur  générale  répondit  ii 
la  provocation  :  on  défia  de  loin  l'Angleterre  et  Muriay  ;  on  anathéimi- 
lisa  de  Gange  et  Morton.  On  se  rassembla  sur  divers  points,  aux  chants 
des  hymnes  patriotiques.  Les  claymores  furent  aiguisées,  les  drapeaux 
déployés.  Chacun  prononça  le  nom  de  Hobei't  et  de  Wallace,  et  jura  que 
les  oml)res  des  aïeux  sortiraient  du  cercueil  pour  chasser  l'étranger  , 
punir  la  trahison  et  relever  Taulel.  i*uis  les  mécontents  demandèrent 
quels  seraient  les  chefs.  Plusieurs  refusèrent  de  croire  le  baron  d'LlIiu 
vivant.  D'autres  prétendirent  (jue  Georges  Douglas  était  aussi  lessuscilé. 
On  paila  d'Ilamilton  ,  de  Seylon.  Les  uns  j)euplerent  l'Ecosse  de  fan- 
lùmes .  les  autres  refusèrent  d'ajouter  foi  à  la  plus  stricte  vérité.  On 
se  compta,  ou  voulut  savoir  qui  prendrait  l'initiative.  La  plupart  atten- 
dirent un  combat  avant  de  se  déclarer.  L'instant  n'était  point  favorable, 
insinueienl  les  timides  ;  les  sages  ne  trouvèrent  })as  la  révolte  assez 
mûre,  les  impati«'nls  donnèrent  l'éveil  aux  shérifs.  Il  y  eut  des  arres- 
tations. Le  conseil  d'Edimboui'g  se  rassembla  et  résolut  d'agir  avec  la 
plus  extrême  rigueur.  Uuthven  garda  les  frontières  du  Northumberland, 
tandis  «jue  Lindesay,  à  la  tète  de  douze  mille  hommes,  s'avança  vers 
les  montagnes,  signalant,  comme  autrefois,  son  passage  par  les  incen* 

(1)  Vuir  la  livrabuu  du  lï*  juillcl,  p.  '2l3. 


—  iiO  — 
dies  cl  les  massacres.  De  son  côlé,  le  seii^neur  d'Ellin  n'eluit  point  resté 
oisif;  il  avait  engagé  sa  fortune,  prodigué  son  activité  et  son  zèle  ,  el 
réussi  à  réunir  sous  sa  bannière  au  moins  trois  mille  soldais.  Mais,  à  la 
nouvelle  des  forces  que  le  gouvernement  mettait  en  campagne,  bien  des 
enthousiasmes  se  refroidirent.  La  moitié  des  combattants  abandonnèrent 
le  baron  ,  el ,  sous  divers  prétextes ,  l'armée  catholique  devint  un  corps 
de  tirailleurs,  el  chacun  prétendit  agir  à  sa  guise.  La  jalousie  et  les  riva- 
lités opérèrent  d'autres  scissions.  Bientôt  le  digne  seigneur,  réduit  pres- 
que à  ses  seuls  vassaux,  dut  renoncer  à  battre  le  pays,  par  conséquent 
à  rallier  les  partisans  de  la  reine.  11  fallut,  avec  environ  cinq  cents 
hommes  ,  se  renfermer  dans  les  murs  d'Elfin  ,  el  attendre  Lindesay  qui 
marchait  à  grandes  journées  ,   bien  décidé  cette  fois  à  ne  plus  faire  les 
choses  à  demi.  On  conseilla  au  baron  de  s'évader  avec  sa  famille  et  de 
se  réfugier  dans  les  Hautes-Terres.  1!  rejeta  celte  proposition  et  jura  de 
s'ensevelir  sous  les  ruines  de  sa  forteresse  ,  à  moins  que  Lindesay  n'ac- 
ceplàt  sa  propre  tête,  et  ne  consentit  à  traiter  pour  lady  Eltin  et  son 
enfant.  Mais  Lindesay  ne  voulut  rien  entendre  ;  il  fit  pendre  le  mes- 
sager, et  dit  que  le  rebelle  devait  se  rendre  à  discrétion  et  sans  aucun 
espoir  de  merci  pour  les  siens. 

—  L'Ecosse  et  Notre-Dame!  s'écria  alors  le  baron  catholique,  qui 
ceignit  fièrement  son  épée.  —  Aux  murailles,  les  vassaux  d'Elfin!  et 
mourons  jusqu'au  dernier  pour  Dieu  et  la  reine  !  Les  hommes  d'armes 
répondirent  en  tirant  leurs  sabres ,  et  chacun  ,  dans  un  sombre  silence, 
courut  se  ranger  à  son  poste.  L'abbé  de  Saint-André  bénit  les  combat- 
tants ,  et  lady  Elfin  ,  avec  Edmond ,  se  prosternèrent  dans  la  chapelle  en 
conjurant  Dieu  et  les  anges  d'assister  la  plus  noble  cause  pour  laquelle 
jamais  chevalier  chrétien  eiit  revêtu  l'armure. 

Le  vent  du  nord  sifflait  à  travers  les  créneaux  ;  de  larges  flocons  de 
neige  tourbillonnaient  dans  les  airs  ;  la  nuit  se  faisait  noire  et  glacée. 
Le  baron  ,  après  avoir  parcouru  les  remparts  et  s'être  assuré  que  ses 
ordres  étaient  partout  exécutés,  entra  dans  une  haute  salle  boisée,  s'ap- 
procha du  feu  qui  flan)boyait  auprès  d'une  vaste  cheminée,  et,  s'as- 
seyanl  sur  un  fauteuil  de  chêne  ,  laissa  retomber  dans  ses  mains  puis- 
santes son  front  chargé  de  noirs  pensers.  Alice  se  tenait  à  l'angle  opposé, 
et  son  lils  se  jouait  à  ses  pieds.  Les  longs  vêlements  blancs  que  portait 
lady  Elfin  ,  l'excessive  pâleur  de  ses  nobles  traits  ,  rendue  plus  sensible 
par  l'éclat  fébrile  de  ses  grands  yeux  d'azur  el  les  blondes  tresses  de  sa 
chevelure  déroulée  sur  ses  épaules  ,  l'air  imposant ,  triste  et  sévère  du 
bon  chevalier ,  les  reflets  que  le  foyer  jetait  sur  sa  cuirasse  ,  et,  au 
milieu  du  silence  solennel ,  le  cri  lointain  que  se  répétaient  les  hommes 
d'armes,  les  sourds  mugissements  de  l'aciuilon  dans  les  galeries  désertes, 
donnaient  à  cette  scène  un  aspect  lugubre  el  fatal.  Gomme  un  pressen- 
timent de  mort  pesait  sur  ces  têtes  inclinées  !  Edmond  ,  malgré  la  légè- 
reté do  l'âge,  ne  put  se  défendre  d'une  vague  et  indicible  terreur,  li 
vint  presque  en  tremblant  chercher  un  refuge  près  de  sa  mère  qui  l'em- 


—  241   — 

brassa  ,  et  tous  deux,  sans  ouvrir  la  bouche  ,  se  prirent  à  considérer  le 
baron.  Celui-ci  avait  coutume  de  concentrer  ses  inquiétudes  et  souffrait 
rarement  qu'on  l'interrogeât.  II  tressaillit  tout  à  coup,  jeta  un  tendre 
regard  à  sa  femme ,  un  doux  sourire  à  l'enfant ,  et  les  contempla  lon- 
guement l'un  et  l'autre  avec  une  expression  douloureuse.  La  baronne  se 
décida  enfin  à  lui  demander  s'il  craignait  une  nouvelle  attaque. 

—  Rien  pour  cette  nuit;  —  dit-il  en  se  levant.  —  Tout  est  calme  dans 
le  camp  ennemi  ;  les  feux  sont  en  petit  nombre ,  et  les  rondes  circulent 
à  de  rares  intervalles. 

—  Alors,  —  ajouta  timidement  Alice,  —  quittez  vos  armes  pour  quel- 
ques moments  ,  et  prenez  le  repos  nécessaire  après  tant  de  fatigues. 

—  Non,  —  répondit-il  avec  une  sorte  de  brusquerie  ,  —  tant  c|u'un 
rebelle  souillera  de  sa  présence  le  territoire  écossais,  le  baron  d'EIfin 
n'ùtera  l'épée  de  sa  ceinture  et  la  cuirasse  de  sa  poitrine;  et,  si  je  meurs, 
vous  donnerez  ceci  à  mon  fils ,  —  continua-t-il  en  retirant  de  son  col 
un  médaillon  qu'il  remit  à  Alice,  —  et ,  pour  toute  instruction  ,  vous 
inspirerez  à  l'enfant  l'amour  de  son  pays  et  la  haine  de  l'Anglais. 

—  Mylord,  —  dit  à  son  tour  la  baronne  avec  une  fierté  qui  n'excluait 
ni  la  soumission  ,  ni  la  grâce  ,  —  quand  vous  ne  serez  plus^  ni  l'enfant , 
ni  moi  ,  n'auront  le  loisir  de  songer  à  la  vengeance  ,  et  tout  ce  qui  vous 
fut  cher  périra  sous  les  débris  d'EIfin. 

—  La  volonté  de  Dieu  soit  faite  1  —  murmura  le  baron  en  regardant 
le  ciel. 

Une  voix,  sortie  de  l'angle  de  la  chambre  ,  répondit  : 

—  Amen  !  La  volonté  de  Dieu  est  que  les  derniers  catholiques  d'Ecosse 
s'unissent  en  un  suprême  effort  pour  arracher  leur  patrie  à  la  domina- 
tion et  aux  croyances  étrangères.  Quant  à  la  reine  ,  priez  pour  elle  !.... 
Marie  Sluart  est  morte. 

IV 

Tel  fut,  sur  le  baron  et  sur  lady  Elfin  ,  l'impression  de  celte  triste 
nouvelle  qu'ils  restèrent  comme  foudroyés.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne  parais- 
sait songer  à  l'étrange  personnage  qu'ils  avaient  sous  les  yeux.  C'était 
un  vieillard  d'une  taille  haute  et  majestueuse.  Ses  traits  iwrtaient  l'em- 
preinte des  austérités  du  cloître.  Sur  son  front  rayonnait  la  douceur 
angélique  jointe  a  l'ineffable  sagesse  que  donnent  l'âge,  les  malheurs  et  la 
vertu.  Son  grand  manteau  biun  laissait  entre\oir  la  robe  blanche  des 
moines  de  Citeaux,  et  la  croix  d'or,  insigne  de  la  dignité  abbatiale,  pen- 
dait sur  sa  poitrine. 

L'enfant  courut  d'abord  au  vieux  prêtre,  et  lui  témoigna  ,  par  de  res- 
pectueuses caresses,  la  joie  de  retrouver  ,  après  une  longue  absence, 
un  hAte  bien  venu  au  foyer.  L'abbé  baisa  le  jeune  Edmond  au  front , 
tendit  la  main  à  lord  Elfin  ,  et  s'inclina  devant  Alice.  Puis  ,  s'appro- 
chant  de  l'Aire,  il  tendit  Ners  la  flamme  ses  mains  engourdies  et  con- 
tinua : 


—  ?42  — 

—  Depuis  l'instant  où  vous  m'êtes  apparu  dans  les  ruines  de  Sainl- 
André  ,  Dieu  m'est  témoin  ,  mylord  ,  que  j'ai  fait  tout  ce  que  peut  un 
homme  afin  de  réveiller  le  zèle  de  la  patrie  et  de  la  foi  au  plus  profond 
des  cœurs.  J'ai  trouvé  l'indifïercnce  ou  la  crainte  ;  l'un  tremble  pour  sa 
fortune  ,  l'autre  pour  sa  vie  ;  un  troisième  préfère  sa  famille  à  l'Ecosse  ; 
quelques-uns  même  des  plus  fermes  chanipions  de  l'Eglise  et  de  la 
royauté  arborent  franchement  l'étendard  de  l'hérésie  et  de  l'alliance  an- 
glaise. Hors  des  murs  de  ce  château  il  n'est  peut-être  pas  sur  la  plaine 
dix  sujets  fidèles  osant  se  déclarer.  Il  y  a  quinze  jours,  j'espérais  trouver 
quelque  dévouement  dans  les  montagnes.  J'entrepris,  seul  et  sans  ap- 
pui ,  un  long  et  périlleux  voyage.  Les  chefs  des  clans  m'accueillirent 
avec  de  vives  démonstrations.  La  croix  de  feii  passa  dp  main  en  main. 
Une  armée  se  levait  quand  un  cri  lugubre  vint  grrôter  l'essor  et  glacer 
l'enthousiasme.  La  hache  avait  frappé.  La  terre  comptait  une  reine  de 
moins  ,  le  ciel  un  martyr  de  plus. 

Il  y  eut ,  après  ces  paroles ,  un  instant  de  pénible  silence.  Le  baron 
essuya  une  larme  qui  roulait  sur  sa  joue  brune  et  cicatrisée.  Il  leva  les 
yeux  et  d'une  voix  forte  : 

—  Puisqu'il  n'y  a  ,  —  s'écria-t-il ,  —  ni  justice  ,  ni  pitié  ,  ni  gran- 
deur ici  bas  ;  puisque  des  Ecossais ,  des  gentilshommes  dont  la  main 
pouvait  tenir  une  arme  ont  vu  mourir  la  reine  sans  oser  la  défendre , 
il  ne  m'est  plus  possible  de  supporter  la  vie,  et  je  regarde  comme  une 
tache  au  nom  de  mes  pères  tout  instant  de  retard  à  n>a  résolution. 

Et,  tirant  son  épée,  il  s'élançait  désespéré  hors  de  la  salle.  Un  grand 
bruit  s'éleva  des  murailles.  La  cloche  d'alarme  retentit.  On  entendit  les 
clameurs  des  soldats.  Chacun  courait  à  son  poste  de  bataille.  L'écuver 
du  baron  se  précipita  au-devant  de  son  maître  en  criant  que  Tennemi 
s'avançait  drapeaux  au  ^  ent ,  sonnant  la-trompette  et  défiant  Elfin. 
{La  suite  au  prochain  nuwéro.)  Jules  de  TouRNEFonT. 


PARIS    RELIGIEUX. 

ESQUISSES  DE  MŒURS  (1). 


xvn 

Un  nouvel  ermite.  —  Quand  le  diable  devint  vieux ,  /'/  .<fp  fit  ermite. 
Le  Constitutionnel  est  bien  vieux  ,  bien  radoteur;  est-ce  que  par  hasard 
il  aurait  quelque  velléité  de  se  faire  religieux  ?  Son  article  du  7  août 

(1)  Vofr  la  livraison  du  l."»  juillet,  p.   208. 


____     g  «o     ___ 

nous  a  d'abord  paru  prendre  cette  couleur.  Le  vénérable  patriarche  ayant 
ce  jour-là  abaissé  sur  son  front  son  bonnet  proverbial  de  coton  ,  et  taillé 
sa  plume  le  plus  carrément  possible,  avait  débuté  ainsi  :  «Le  Pape 
«  vient  dadresser  à  tous  les  généraux  ,  abbés  ,  provinciaux  et  autres 
«supérieurs  des  ordres  religieux,  une  encyclique  ayant  pour  but  la 
«suppression  des  abus  et  la  7'estauration  de  la  discipline  (souligné  par 
a  le  Constitutionnel).  » 

Voila  donc  qu'enfin  ce  parangon  du  journalisme  s'aperçoit  que  la 
chaire  de  saint  Pierre  est  occupée  par  un  Pontife  suscité  de  Dieu  pour 
confondre  la  sagesse  du  vieux  libéralisme!  Jusqu'ici  l'auguste  Souve- 
rain de  Rome  avait  bien  pu  introduire  dans  son  gouveiriement  toutes 
les  améliorations  si  désirables  et  si  désirées,  en  apparence  du  moins,  par 
tous  les  frères  et  amis  du  Constitutionnel  ;  ce  Constitutionnel  incrédule 
avait  hoché  la  tête  ironiquement,  et  il  n'avait  pas  eu  un  mot  d'éloge  pour 
le  Getho  admis  aux  honneurs  de  la  cité ,  pour  la  représentation  des  di- 
verses légations  romaines,  pour  le  nouveau  conseil  d'Etat ,  pour  la  créa- 
lion  de  la  garde  nationale  ,  etc.  Qui  sait  !  peut-être  enrageail-il  au  fond 
du  cœur?  En  effet ,  si  par  hasard  le  Chef  suprême  du  catholicisme  allait 
réaliser  le  grand  progrès  social  et  politique  rêvé  par  nos  sociétés  mo- 
dernes ;  quelle  gloire  pour  la  religion  !  quelle  honte  pour  la  politique 
néo-voltairienne  !  Le  Constitutionnel  avait  donc  ses  mille  et  une  raisons 
pour  se  taire  sur  la  sagesse  du  gouvernement  pontifical  ;  peut-être  même 
a-t-il  songé  bien  des  fois  à  se  pendre  de  dépit,  le  brave  voltairien  qu'il 
est!  Dieu  a  sauvé  la  France  de  ce  malhenr  ;  car  enfin  le  voilà  qui  ar- 
rive à  pas  de  loup  sur  la  scène  politique  religieuse,  et  préconise  à  sa 
manière  la  réforme  ,  non  pas  politique  ,  mais  religieuse  ,  que  le  Saint- 
Père  vient  de  provoquer  dans  son  encyclique.  Oh  1  le  malin!  entendez- 
le  :  4  Le  Pape  déljute  par  un  pompeux  éloge  des  ordres  religieux  dans  le 

«  passé et  il  n'y  a  pas -un  de  ces  éloges  où  l'on  ne  puisse  voir  une 

«  critique  du  présent.  » 

C'est  déjà  beaucoup  que  le  Constitutionnel  ne  fasse  pas  de  réserves 
pour  le  passé  ;  il  y  a  amendement  chez  lui  ;  remercions-le  et  prenons 
acte  de  l'aveu  :  il  a  si  souvent  cherché  à  souiller  la  gloire  des  anciens 
ordres  religieux,  qu'assurément  il  sera  tenté  d'y  revenir;  \ous  le 
verrez  I... 

Mais  ce  présent  que  signale  la  feuille  néo-voltairienne,  et  ([ui  lui 
semble  mériter  toutes  les  foudres  de  l'Eglise  ,  sa\ez-vous  ce  qu'il  est  ? 
Le  Constitutionnel  ;  se  transformant  en  concile  général,  — conmie  un  au- 
tre journaliste  s'est  posé  tout  seul  en  comité  d'orthodoxie,  —  va  vous  le 
dire  en  vous  expliquant  l'encyclique  :  «  Le  Pape  a  cru  devoir  garder  le 
«silence  sur  ceux  des  ordres  dont  les  actes  ont  rendu  plus  particuliè- 
«  rement  nécessaires  les  exhortations  de  l'encyclique  ,  et  ne  pas  les 
«  mettre  en  (juclque  sorte  au  ban  de  la  conscience  de  la  chrétienté.  »  (Quelle 
sainte!  quelle  pompeuse  indignation!  0  grand  Constitutionnel ,  vous;ie 
bnissezias f  comme  feu  rArchevê(jue  de  Tolède!  )  «  Il  est  facile  de  les  de- 


—  244  — 

a  \iner;  (facile  pour  lui  :  car  le  Saint-Espril  l'inspire  visiblement  !)  des 
a  faits  d'ailleurs,  des  faits  ofïiciels  et  connus  de  tout  le  njonde,  (il  a  eu 
«  peur  de  se  commettre  en  les  citant!  )  les  ont  déjà  nommés.  Pour  la 
«  France  notamn)ent ,  n'avons-nous  pas  eu  telle  congrégation  qui  avait 
«pris  patente  pour  exploiter  la  loi  de  la  conscription,  et  s'était  faite 
«  marchande  d'hommes.  »  (Cherchez  la  congrégation  marchande  d'hom- 
mes :  elle  a  existé;  le  Constitutionnel  peut  bien  être  cru  sur  parole.) 
«  A  Lyon ,  les  frères  n'ont-ils  pas  ouvert  boutique?  (Ces  expressions 
«  sonnent  mal  dans  la  bouche  d'un  ermite  !  )  fait  concurrence  à  la  fa- 
«  brique  ,  vendu  des  ornements  d'église  ,  trouvant  ainsi  qu'il  était  plus 
«  facile  de  spéculer  sur  la  piété  des  fidèles  que  de  l'éclairer?  Nous  ne 
«  pousserons  pas  plus  loin  cette  énumération.  Les  scandales  que  nous 
«  rappelons  suffisent  pour  nous  autoriser  à  penser  que  la  situation  des 
«  ordres  religieux  en  France  a  dû  contribuer  à  éveil'er  la  sollicitude  du 
f<  Pape  et  à  provoquer  de  sévères  conseils.  » 

En  effet!!!  nous  nous  permettrons  môme,  tout  petit  que  nous  sommes 
devant  ce  colosse  de  Constitidionuel  ^  d'ajouter  ce  qu'il  a  soigneuse- 
ment refoulé  au  fond  de  son  cœur,  pour  ne  pas  laisser  percer  le  véritable 
motif  de  sa  puritaine  hypocrisie,  que  ces  mêmes  frères  ont  à  Lyon  et 
ailleurs,  un  pens  onnat  qui  fait  le  désespoir  du  monopole  universitaire, 
tel  que  le  réchauffe  dans  son  sein  ce  journal  en  qui  s'est  incarné  le  néo- 
voltairianisme. 

Enfin  ,  notre  journaliste,  pour  faire  preuve  de  bonne  foi  (ce  qui  est 
rare  chez  lui  ) ,  cite  un  passage  de  l'écrit  du  saint  Pore,  que  voici  : 
«  Pourvoyez  donc  avec  une  vigilance  qui  ne  laisse  rien  à  désirer  ,  à  ce 
n  que,  suivant  les  illustres  traces  de  leurs  ancêtres...,  ils  se  montrent 
«  (les  religieux)  au  peuple  de  Dieu  ,  modestes,  humbles,  sobres,  doux, 
«patients,  justes,  irréprochables  dans  leurs  mœurs,  ne  donnant  à 
a  personne  aucun  sujet  d'offense  ,  mais  à  tous  l'exemple  des  bonnes  œu- 
«  vres,  de  manière  à  imposer  à  leurs  ennemis  mêmes,  étonnés  de  }/' avoir 
«  aucun  mal  à  dire  d'eux.  »  Le  patriarche  ajoute  :  «  Sans  être  ennemi 
«  des  ordres  religieux,  on  pourra  ,  en  effet,  s'étonner  de  n'avoir  aucun 
«  mal  à  dire  d'eux.  »  Ici  part  de  la  bouche  du  Cojistitutionîiel  un  petit 
ricannement  très-spirituel  ;  spirituel!  à  ses  yeux,  à  la  bonne  heure! 
Ce  nouveau  converti  ne  se  doute  pas  le  moins  du  monde  qu'en  appli- 
quant au  présent  les  paroles  du  Saint-Père,  il  souligne  précisénront  les 
paroles  mêmes  qu'un  apôtre  avait  appliquées  au  passé  ;  mais  en  vérité 
le  néophyte  de  l'ancienne  rue  Montmartre,  aujourd'hui  de  la  rue  de 
Yalois ,  va-t-il  se  piquer  de  connaître  l'Ecriture  Sainte?  s'honore-t-il 
même  de  savoir  un  peu  de  catéchisme?  Pauvres  lecteurs  qui  l'écoutez  ! 
Au  reste  ,  le  plus  curieux  est  de  voir  comme  il  va'\sonno puissamment  sur 

ces  paroles  qu'il  piête  tout  exprès  à  noire  Saint-Père  le  Paf)e pour 

flageller  le  présent  :  «  Quoi  (ju'il  en  soit ,  si  la  discipline  religieuse  a  he- 
«  soin  d'être  restaurée  ,  selon  les  termes  de  l'encyclique  ,  c'est  que  ce 
«  besoin  existe,   et  Ih  où  la  charité  apostolique  a  placé  un  conseil .  la 


—   245  — 

«  conscience  publique  [le  Constirutioimel)  verra  en  même  temps  une  ré- 
uprimande.  » 

Effectivement,  ce  conseil  que  l'apôtre  donnait  aux  premiers  fidèles  ,  ce 
conseil  que  saint  Bernard  rappelait  à  ses  fervents  religieux,  ce  conseil.,  dis- 
je,  en  conservant  l'expression  même  du  Constitutionnel ,  fut  également  pris 
pour  une  réprimande,  par  les  païens,  qui  accusèrent  les  chrétiens  de  toutes 
sortes  d'abominations  ;  par  les  esprits  forts  du  xi=  siècle,  qui  persécu- 
taient les  moines;  rien  d'étonnant  qu'il  soit  encore  pris  comme  une  ré- 
primande par  nos  philosophes  néo-^oltairiens  dont  le  Constitutionnel  est 
ici  l'oigane  officiel.  Voilà  comment  le  concile  tenu  dans  la  rue  de  Valois 
e\[)lif[uo  ré[)îlre  d'un  apôtre  et  rencycliciue  d'un  Pape  !  Voilà  comment 
il  raisonne!  Hélas  1  hélas!  le  Saint-Esprit  n'a  pas  assisté  à  ce  concile-là, 
ni  la  logique  non  plus.  Conclusion  finale  :  Le  serpent  a  beau  se  dé- 
pouiller de  sa  peau,  il  reste  serpent,  et  le  Constitutionnel ,  en  prenant 
l'habit  d'ermite,  n'en  reste  pas  moins  un  pauvre  diable. 

XVIII 

Comment  il  faut  se  poser  dans  l'estime  publique.  —  Depuis  longtemps, 
trop  longtemps  ,  hélas  !  M.  Thiers  était  passé  complètement  à  l'état 
d'éclipsé,  si  ce  n'est  de  l'oubli  le  plus  profond.  Ce  silence,  cette  obscu- 
rité ,  ne  faisa'cnt  point  les  affaires  du  Constitutionnel ,  dont,  on  le  sait, 
M.  Thiers  est  l'Atlas.  «  Assez  de  désabonnements  comme  ça  ,  exclamait 
"  le  caissier  !  M.  le  directeur,  chauffez  donc  et  fort.  »  [Sic.)  Alors  le 
direcieur,  n'ayant  rien  sous  sa  main  de  plus  ;i  i)ropos  ,  de  plus  actuel, 
de  plus  intéressant ,  que  l'itinéraire  de  son  illustre  patron,  a  déroulé 
promptement  sa  correspondance.  Puis,  prenant  bon  courage  ,  il  a  con- 
signé triomphalement  ces  triomphes  de  son  chef:  «  Après  avoir  reçu  une 
«  réception  brillante  et  cordiale  ,  digne  de  lui  et  de  la  ville  où  il  est  né^ 
«  M.  Thiers  s'est  dirigé  vers  le  collège.  M.  Defougères  ,  l'un  des  fonc- 
«  tionnaires  de  l'université,  l'attendait  à  la  porte,  avec  tout  le  personnel 
«  du  collège.  Il  lui  a  adressé  »in  discours  éloquent  et  courageux  ,  (  passe 
pour  éloquent ,  mais  pour  courageux  !  est-ce  que  M.  Thiers  redoute  la 
louange ,  ou  bien  y  a-t-il  danger  pour  un  fonctionnaire  à  louer 
M.  Thiers  ?  )  «  dans  lequel  il  a  dit  qu'î'/  est  l'honneur  de  la  province ,  le 
«  sujet  de  l'émulation  de  toute  la  jeunesse.  »  Et  le  Constitutionnel  de  lever 
haut  la  tête  et  de  ne  pas  rire  1  »  Après  que  M.  Thiers  a  eu  visité  le  col- 
'i  lége  en  détail ,  on  lui  a  amené  les  élèves  en  uniforme,  et  un  rhéto- 
«  ricien  lui  a  lu  un  discours  écrit ,  où  il  était  aussi  représenté  comme 
«  un  modèle  pour  tous  ses  concitoijens.  »  De  mieux  en  mieux!  il  ne  reste 
plus  qu'à  supprimer  dans  les  classes  Plularque,  le  De  Viris  illustribus , 
etc.,  et  à  les  remplacer  par  la  biographie  de  .M.  Thiers,  en  grec,  en  laliu 
et  en  français.  En  suivant  un  tel  modèle  ,  à  quel  genre  de  gloire  et  de 
foilune  ne  pourra  pas  atteindre  notre  jeunesse!...  Mais  que  pensez- 
vous  de  cette  attention  délicate  du  proviseur  universitaire  qui   sait  si 


—     l'Iii     — ■ 

chalouilleusemonl  réveiller  hi  fihro  du  grond  dt-pulé ,  do  l'illustre  auteur 
de  /a  Révolution  et  de  l'Empire,  et  surtout  du  profond  rapporteur  du 
projet  de  loi  sur  l'instruclion  secondaire  ? 

D'abord  ,  remarquez  bien  ,  ce  sont  de  petits  enfants  qu'on  amène  de- 
vant Tex-ministre....  pour  les  bénir!*...  Non,  pour  le  complimenter , 
lui  ;  rien  de  plus  naturel  !  L'âge  de  la  candeur  et  de  l'innocence  est  fait 
particulièrement  pour  sympathiser  avec  le  patron  du  centre  gauche. 
Ensuite  ,  les  collégiens,  à  niine  épanouie  et  superbe,  sont  en  uniforme. 
Le  chef  de  l'établissement  n'ignoi'ait  pas  ,  le  flatteur  !  que  l'un  des  fai- 
bles de  ^l.  Thiers  est  de  singer  le  héros  dont  il  a  écrit  l'histoire.  Aussi  le 
triomphateur  a  dû  s'exhausser  d'une  coudée....  On  ne  dit  pas  si.  pour 
compléter /a  revue,  il  avait  mis  son  habit  d'académicien.  C'est  pro- 
bable. 

Enfin,  Tintrépide  champion  du  monopole  universitaire  a  été  si  pro- 
fondément ému,  qu'il  n'a  pu  prononcer....  qu'une  harangue  d'une  heure 
et  un  quart  de  long.  Il  sentait  profondément  tout  ce  qu'il  y  avait  de  tou- 
chant pour  lui  dans  cette  solennité  universitaire.  Lui  qu'on  a  l'air  de 
réprouver  ailleurs  comme  un  brouillon  dangereux  ,  un  factieux  redou- 
table, etc.,  élre  complimenté  par  la  candeur  et  l'innocence,  par  les  in- 
stituteurs de  cette  jeunesse  universitaire,  l'avenir  de  la  France! 

Oh  !  comliien  donc  il  a  été  sage  en  refusant  de  s'associer  au  banquet 
réformiste  du  Chàîeau-Rouge,  et  en  faisant  imprimer  a  100,000  exem- 
plaires son  rapport ,  non  point  sur  l'université  ,  mais  sur  le  monopole 
universitaire.  L'habile  homme!  combien  il  est  digne  de  servir  de  modèle 
aux  Ages  présents  et  futurs  !  C"  ■^. 


VOLTAIRE   ET   FRÉDÉRIC. 

Entre  eux  ,  les  esprits  forts,  les  philosophes  ,  les  indépendants  ,  les 
libres  penseurs,  voire  même  les  plus  chétifs  de  la  bande,  se  traitent 
d'honunes  sublimes  ,  d'intelligences  profondes,  d'esprits  magnifiques  , 
de  génies  incomparables;  c'est  à  qui  s'armera  île  l'encensoir  et  en  feia 
le  moulinet  au  vis-à-vis  du  nez  de  son  chef  de  file  :  Michelet  apothéose 
Quinet  ;  Quinet  divinise  Eugène  Sue,  et  enfin  Salan-Aliboron  trouve 
que  Aliboron-Satan  a  un  vrai  profil  de  Jupiter  ou  deJeliovah. 

Ça  fait  pitié,  j'en  conviens  ;  mais  il  parait  que  celte  rage  d'idolâtrie 
mutuelle,  de  fétichisme ,  à  l'enseigne  du  dicton  ]al\n  :  Asinus  asintim 
fricat ,  n'est  pas  nouvelle.  Je  viens  d'en  acquérir  la  preuve  en  parcou- 
rant la  correspondance  de  Frédéric  de  Prusse  et  de  Voltaire  ,  deux  ma- 
juscules bonnets  de  la  philosophie,  comme  vous  savez. 

11  n'est  pas  d'acharnées  flagorneries,  d'hyperboliques  platitudes,  que 
ces  d(>ux  bons  amis  n'aient  échangées  pendant  trente-quatre  ans  .  c'est- 


—  m  — 

à-dire  de  IT36  a  1770  (1^.  Ea  vérité,  c'est  a  n'y  pas  croire.  Le  lecteur 
en  jugera  lui-même  après  avoir  parcouru  les  lignes  qui  vont  suivre. 

Je  cite  d'après  Tédition  de  J.-J.  Tourneisen  .  imprimée  à  Bàle,  en 
1790.  C'est  Frédéric  qui  ouvre  le  dialogue. 

FRÉDÉRIC. 

"  .....  Les  grands  hommes  modernes  vous  auront  un  jour  l'obligation, 
et  à  vous  uniquement  ;  en  cas  que  la  dispute  à  qui  d'eux  ou  des  anciens 
la  préférence  est  due  vienne  à  renaître,  que  vous  ferez  pencher  la  ba- 
lance de  leur  côté.  » 

Voilà  donc  le  modeste  philosophe  de  Ferney  mis  tout  d'un  coup  au- 
de?sus  de  Sophocle ,  de  Platon,  d'Homère,  de  Virgile,  de  Tit(.'-Li\e, 
d'Horace,  de  Tacite  ,  de  Cicéron  et  de  tous  les  génies  de  l'antiquité,  et 
cela  de  son  vivant ,  à  la  barbe  de  Boileau  ,  de  Racine ,  de  La  Fontaine, 
de  Bossuet,  de  Fénelon  ,  de  Molière  ,  etc.  Il  faut  avouer  que  les  princes 
sont  d'une  fameuse  force  sur  la  flatterie  quand  ils  s'en  mêlent. 

'( .Fose  avancer  que,  dans  Vunivers  entier ,  il  n'y  a  pas  d  ex- 
ception à  faire  de  ceux  dont  vous  ne  pourriez  être  le  maître.  » 

C'est  bien  entendu  ,  M.  de  Voltaire  était  non-seulement  plus  fort  que 
tout  le  genre  humain,  en  prose  et  en  vers,  mais  il  avait  encore  bien  le 
droit  de  trouver  tous  les  philosophes,  tous  les  critiques,  tous  les  poètes, 
tous  les  historiens,  tous  les  orateurs,  tous  les  beaux  esprits  nés  et  à 
naître  ,  indignes  de  dénouer  les  cordons  tîe  ses  souliers. 

» Corneille  ,  le  grand  Corneille  ,  qui  s'attirait  l'admiration  de  tout 

son  siècle ,  s'il  ressuscitait  de  nos  jours,  veiTait  avec  étonnement  ^  et 
peut-C'tre  avec  envie ,  la  tragique  déesse  vous  prodiguer  avec  profusion 
les  faveurs  dont  elle  était  avare  envers  lui.  » 

Où  sont  donc  les  misérables  qui  ont  osé  ,  à  l'unanimité,  soutenir  que 
l'auteur  de  Mérope  n'aurait  pas  été  capable  de  faire  douze  vers  de  Po- 
hjeucte ,  du  Cid  et  des  Horaces^ 

A  Voltaire  maintenant  à  donner  la  réplique. 

VOLTAIRE. 

" Je  regarderais  comme  un  bonheur  bien  précieux  celui  de  venir 

faire  ma  cour  à  V.  A.  R.  On  va  à  Rome  pour  voir  des  églises  ,  des  ta- 
bleaux ,  des  ruines  et  des  bas-reliefs  ;  un  prince  lel  f[ue  vous  mérite 
bien  ni4eux  un  voyage  :  c'est  une  rareté  plus  merveilleuse.  » 

y.  B.  Le  prince  Frédéric  n'avait  alors  que  24  ans  ;  il  n'avait  rien  fait 
que  se  donner  un  jour  la  peine  de  naître,  comme  dit  Figaro;  mais  il 
méritait  d'être  traite  de  curiosité  inouïe  et  de  miracle,  par  cola  seul  qu'il 
s'était  avisé  de  louer  le  philosophe  ,  comme  nous  venons  de  le  voir. 

(i)  Quel  dommage  qu'une  certaine  série  de  coups  de  bftton  appliquée  sur  la  vieille 
échine  du  patriarche  de  Ferney  ait  un  moment  troublé  ce  beau  concert  ! 


—  218   — 

FRÉDÉRIC, 

« .Te  ferai  l^us  mes  efforts  pour  me  rendre  le  digne  disciple  d'un 

maître  qui  sait  si  divinement  enseigner. 

«  .le  me  sens  déjà  infiniment  redevable  à  vos  ouvrages  ;  c'est  une 

source  où  l'on  peut  puiser  les  sentiments  et  les  connaissances  dignes  des 
plus  grands  hommes. 

« J'ose  avancer  qu'ils  vous  doivent  (  les  peuples)  autant  et  plus 

que  les  Grecs  à  Solon  et  à  Lycurgue. 

« C'est  à  vous  que  l'on  doit  toutes  les  vertus  qui  font  la  sûreté  et  le 

charme  de  la  vie.  » 

L'auteur  de  la  Pucelle  qui  sait  divinement  enseigner!  qui  mérite  que 
les  peuples  lui  élèvent  des  autels  1 

VOLTAIRE. 

«  ....  Vous  parlez  comme  Trajan,  vous  écrivez  comme  Pline,  et  vous 
parlez  français  comme  nos  meilleurs  écrivains.  » 
Diable  !  à  vingt-quatre  ans  !  en  Prusse  ! 

FRÉDÉRIC, 

« J'ai  été  longtemps  en  suspens  si  je  devais  vous  envoyer  mes  vers, 

à  vous  ,  l'Apollon  du  Parnasse  français  ,  à  vous  ,  devant  qui  les  Corneille 
et  les  Bacine  ne  sauraient  se  soutenir.  » 

L'auguste  Prussien  avait  déjà  dit  que  Corneille  n'était  qu'un  paltoquet 
auprès  de  son  idole;  il  fallait  bien  qu'il  arrivât  à  ajouter  que  Racine 
n'était  à  son  tour  qu'un  polisson  vis-à-vis  de  la  même  idole. 

VOLTAIRE. 

«  J'ai  reçu  des   vers   tels  qu'en  faisait  Catulle  du   temps    de 

César.  » 

Pour  bien  apprécier  la  légitimité  d'un  pareil  éloge  ,  il  est  bon  de  citer 
le  dizain  qui  la  inspiré  ;  le  voici  : 

Loin  du  bruit,  du  luinallc  , 
Apollon  s'était  retiré 
Au  haut  d'un  coteau  consacré 
Par  les  neuf  Muses  à  son  culte. 

Pour  courtiser  les  doctes  sœurs  , 
Il  faut  du  repos ,  du  silence 
El  des  travaux  en  abondance  , 
Afin  de  goûter  leurs  faveurs. 

Voltaire,  votre  nom  ,  immortel  dans  rbistojre  , 
Est  gravé,  par  leurs  mains,  aux  fastes  de  la  gloire. 

Voilà  le  chef-d'œuvre  que  ne  désavouerait  certes  pas  un  rimeur  em- 
ployé à  l'illustration  des  bonbons  du  Fidèle  Berger. 

Mais  M.  de  Voltaire  ,  si  moqueur,  si  frondeur  de  sa  nature,  avait  in- 


—  249  — 

térêl  il  lrou\er  admirables  les  weleheries  princières  tl'un  homme  qu'il 
espiTiiil  voir  èlre  un  jnur  un  puissant  palron  de  la  secle  philosophique, 
et  a  qui  il  déclarait  ceci ,  par  provision  ,  dans  la  même  lettre  : 

«  Kegardez-moi ,   Monseigneur  ,   comme  le  sujet  le  plus  attaché 

que  vous  ayez,  car^e  n- ai  point  et  ne  veux  point  avoir  d^  autre  maître,  y) 

Je  recommande  ces  dernières  lignes  à  M.M.  les  patriotes  de  tous  les 
pays  ;  elles  leur  feront  peut-être  soupçonner  que  M.  de  Voltaire  n'avait 
pas  l'esprit  Ives-national ,  comme  on  dit  aujourd'hui. 

FRÉDÉRIC. 

«  Si  la  raison  m'ins[)!re,  si  j'ose  me  flatter  qu'elle  parle  par*ma 

bouche  ,  c'est  d'une  manière  (jui  vous  est  avantageuse  :  elle  vous  rend 
justice  comme  au  plus  grand  des  hommes  de  Finance.  » 

On  vient  de  voir  que  le  plus  grand  des  hommes  de  France  avait  mal- 
lieureusement  un  petit  défaut .  celui  de  n'être  pas  Français  ,  puisqu'il 
proclamait  un  prince  étranger  le  seul  maître  qu'il  voulût  avoir  et  dont 
il  consentit  à  être  le  sujet. 

VOLTAIRE. 

« Monseigneur,  le  palais  de  Ferney  est  flatté  d'être  orné  du  por- 
trait du  seul  prince  que  nous  comptions  sur  la  terre.  » 

Toujours  paroles  de  bon  Français  :  le  même  bon  Français  ne  trouvant 
rien  dans  son  pays  à  chanter,  envoie  hors  frontières  des  quatrains  du  goût 
de  celui-ci  : 

La  Grèce  ,  je  Tavoue  ,  eut  un  t)rillant  destin; 
Mais  Frédéric  est  né  ,   tout  cliange  :  je  me  flatte 
Qu'Athènes  quelque  jour  doit  céder  à  J'eriin  , 
Et  déjà  Frédéric  est  plus  grand  que  Soerate. 

Encore  une  fois  ,  le  correspondant  de  M.  de  Voltaire  n'avait  que  24 
ans  ;  je  me  trompe  ,  il  en  as  ait  2.j  :  on  était  alors  en  1737. 

Celui  qui  était  plus  grand  que  Soerate,  à  un  âge  où  le  commun  des 
mortels  ne  fait  que  débuter  dans  la  vie,  méritait  bien  qu'en  sus  du 
quatrain  qu'on  vient  de  lire  ,  M.  de  Voltaire  lui  adressât  ces  lignes  : 

« Je  suis  à  Votre  Altesse  Royale  comme  un  cercle  infiniment  petit 

à  un  cercle  infiniment  grand  ;  toutes  les  lignes  de  ce  cercle  infiniment 
grand  vont  trouver  le  centre  du  pauvre  infiniment  petit;  mais  quelle 
diiïéiTnce  de  leur  circonférence  !  J'aime  tout  ce  que  voire  génie  aime  ; 
mais  je  touche  à  peine  à  ce  que  vous  embrassez  ! 

« Quand  est-ce  que  j'aurai  des  ailes  pour  aller  rendre  mes  res- 
pects à  Vèlre  le  plus  universel  qui  existe  dans  le  monde!" 

L'être  le  plus  universel  du  monde  avait  fait  quelques  mauvais  \ers,  et 
hasardé  quelques  rogatons  phiIosophi(iues  indignes  d'un  clerc  d'huissier 
un  peu  fort  en  raisonnement. 

FRÉDÉRIC. 

«  Si  j'étais  catholique,  je  ne  chosirais  ni  saint  François  d'Assise  , 


—   3oO  — 

ni  saint  Bruno  ,  pour  mes  patrons  ;  j'irais  droit  à  Cirey,  où  je  trouverais 
des  re?*fî/5  et  (les  talents  supérieurs  à  ceux  de  la  haire  et  du  froc  » 

Se  serait-on  douté  que,  même  avant  sa  mort  si  édifiante,  celui  qui 
avait  pris  pour  devise  :  Ecrasons  l'infâme  ,  c'est-à-dire  la  religion  ,  se- 
rait proclamé  un.  plus  grand  thaumaturge  que  tous  les  saints  du  ca- 
lendrier ? 

f En  prenant  congé  de  mon  petit  ami  (son  secrétaire  Cœsarion), 

je  lui  ai  dit  :  Songez  que  vous  allez  au  paradis  terrestre  (à  Cirey)  ;  c'est  là 
que  vous  trouverez  i'esprit  humain  dans  sa  dernière  perfection.  » 

VOLTAIRE. 

«  Je  me  suis  dit  en  faisant  emballer  tontes  mes  pensées  : 

Panvro  pelit  génie  ,  oseras-tu  parailre 
Devant  ce  génie  immorlel  ? 
Pour  être  digne  de  ce  maître, 
Il  faudrait  être  universel , 
Et  tu  n'as  pas  l'honneur  de  Tètre. 

Votre  caractère  dirin  m'encourage  à  tout.  » 

(/,«  suite  au  prochain  numéro.) 


CRITIQUE   BIBLIOGRAPHIQUE. 


HISTOIRE  PIIlLOSOPllIOliE  DU  REfiNE  DE  LOUIS  XV, 

Par  le  comte  de  ïor.ouEvii.i.F., 

Tnltlean  de  la  vie  de  Lo«ii.«»  XYI, 

Par  le  vicomte  de  Fai.loux. 

HISTOIRE  DE  LA  RÉVOLUTION  ET  DE  L'EMPIRE, 

Par  Améflée  Gabourh. 

Des  écrivains  d'un  talent  incontestable  ,  MM.  de  Lamartine,  Michelet 
et  Louis  Blanc  ,  ont  donc  entrepris  de  faire  non  pas  précisément  l'his- 
toire de  la  Révolution  fi'ançaise ,  mais  la  philosophie  de  cette  histoire, 
lisse  sont  imaginé  qu'il  suffisait  d'enfoncer  dans  le  sol  historique  le  soc 
de  la  charrue  du  néo-vollairianisme ,  pour  on  faire  une  véritable  terre 
de  labour,  mettre  dessus  ce  tpii  éliiil  dessous  et  vice  versa.  Vains  labeiu's! 
Dans  nos  précédents  articles  ,  nous  avons  montré  combien  la  philosophie 
de  ces  écrivains,  bien  ([ue  parée  de  tous  les  charmes  du  style,  était 
impuissante  contre  la  philosophie  chrétienne  et'Ia  logique  des  faits.  On 
aura  beau  dorer  le  couteau  de  la  guillotine,  il  en  dégouttera  toujours 
assez  de  sang  innocent  pour  vouer  à  un  éternel  o|>probrc  la  ménuMie 


—  2:)I  — 

(les  Robespierre  qu'on  s'eflorco  de  blanchir.  C'est  à  ce  point  cjue  les 
amis  des  novateurs  historiens,  les  partisans  même  de  leurs  doctrines 
philosophicjues  sociales  sont  les  premiers  à  dénierlfurs  parailoxes  san- 
glants. K  En  Franco,  on  a  cédé  à  un  beau  mouvement  en  in\ilanl  la  no- 
«  blesse  à  brûler  ses  titres;  et  elle  a  accompli  un  devoir  de  savoir  vivre 
«  et  de  bon  citoyen  en  consommant  l'holocauste  ;  mais  ensuite  on  a  l)i'isé 
«  des  tombes  ,  exhumé  des  cadavres  ,  insulté  juscju'à  i'imatie  du  Christ, 
((  comme  si  l'asile  des  morts  n'était  pas  sacré  !  comme  si  le  fils  de  Marie 
ft  était  le  patron  des  grands  seigneurs,  et  non  celui  des  pauvres  et  des 
«  petits  !  Je  pardonne  à  tous  les  délires  de  cette  Révolution  ,  et  je  la  com- 
«  prends  peut-êîre  mieux  que  ceux  qui  vous  en  ont  parlé  ;  mais  je  sais 
«  aussi  qu'elle  n'a  i)as  été  une  philosophie  bien  complète  ei  bien  profonde , 
«et  que,  par  rapport  à  lidée  de  la  noblesse,  (pauvre  Michelet!) 
«  comme  par  rapport  à  toutes  les  autres  idées ,  elle  a  su  détruii-e  plus 
«  qu'édifier,  déraciner  mieux  que  semer....  »  Georges  Sand  !  !  !  (Z,e  Pic- 
ci  nino.  ) 

Après  un  jugement  si  sensé  sous  plusieurs  points,  et  surtout  si  peu 
suspect ,  on  se  demande  encore  comment  les  histoires  nouvelles  ,  les  Gi- 
rondins principalement,  ont  pu  obtenir  un  succès  si  prodigieux?  La 
raison  pourtant  en  est  simple.  L'idée  (|ui  a  conçu  ces  livres  se  lie  étroi- 
tement à  l'idée  démocratique  du  moment  ;  mais  laissez  finir  le  jour  de  ce 
socialisme  échevelé  qui  égare  maintenant  les  esprits,  et  le  succès  aura 
disparu  avec  l'actualité.  Il  en  est  des  paradoxes  les  plus  brillants  comme 
des  météores  qui  naissent  et  meurent  dans  le  même  jour.  Qui  lit  au- 
jourd'hui le  Juif-Errant  et  même  les  M]jstères  de  Paris? 

Malheur  pourtant  à  qui  sème  du  vent  ;  il  en  recueillera  des  tempêtes  ! 
On  frémit  malgré  soi  en  pensant  au  mal  que  ces  écrits  néo-voltairiens  , 
quelque  éphémères  qu'ils  soient ,  sont  destinés  à  pi'oduire  dans  l'esprit 
de  ces  générations  nouvelles  qui  arrivent  dans  la  société  dépouillées  de 
toute  croyance  solide  et  de  toute  notion  certaine  sur  la  mission  de 
l'homme  en  ce  monde....  Hommage  donc  et  reconnaissance  aux  écri- 
vains mieux  avisés  et  plus  sages  ,  qui,  comme  MM.  de  Tocqueville  , 
de  Falloux  et  Amédée  Gabourd,  se  consacrent  tout  entiers  à  faire  revivre 
les  souvenirs  et  les  leçons  de  cette  teri'ible  époque  ,  que  nos  pères  ne  se 
rappellent  qu'en  tressaillant,  et  dont  nous-mêmes  ,  enfants  de  cet  âge  , 
ne  pouvons  étudier  les  annales  sans  une  sorte  d'eflVoi.  Mais,  enfin,  il  ne 
faut  pas  s'y  méprendre,  ce  serait  nuiie  essenliellemcnt  à  la  bonne 
cause,  aujourd'hui  cpie  la  lumière,  grâce  à  la  liberté  de  la  presse,  pé- 
nètre tout  de  ses  rayons  ,  que  de  dissimuler  le  mal  ou  le  bien,  de  quel- 
que côté  qu'ils  se  trouvent.  Ainsi ,  il  n'est  plus  permis  de  ne  voir  dans 
la  Révolution  française,  commode  très-honnêtes  écrivains  royalistes, 
que  le  génie  du  mal  s'acharnanl  à  détruire  des  institutions  inviolables  , 
un  vrai  combat  de  démons  contre  des  anges  ,  ou  ,  comme  certains  histo- 
riens démocratiques,  qu'un  sublime  efl'ort  du  peuple  vengeant  sa  ma- 
jesté outragée  ,  un  cataclysme  humanilaiie  i)rovoqué  par  l'idée  seule  du 


252  

bien.  11  est  bon,  il  est  nécessaire  de  rappeler  aux  premiers  les  abus  op- 
pressifs de  l'absolutisme,  l'insolent  mépris  des  privilèges,  et,  par-dessus 
tout,  la  longue  souillure  du  règne  de  Louis  XV.  Et,  quand  ces  tristes 
annales  sont  déroulées  aux  yeux  des  ennemis  mêmes  de  la  royauté  et 
de  Tarislocratie  ,  par  l'un  de  leurs  plus  Jidèles  serviteurs,  l'un  de  leurs 
représentants  les  plus  vénérés  ,  l'ànie  ,  touchée  ,  subjuguée  par  tant  de 
sincérité,  tant  d'honnêteté  ,  se  laisse  instruire  avec  une  docilité  par- 
faite, seul  bien  réel  et  utile  que  l'on  puisse  relii^er  de  l'histoire. 

Le  règne  de  Louis  XI' est,  sans  contredit,  la  meilleure  excuse  que 
puissent  alléguer  nos  néo- républicains.  Ehliien!  M.  le  comte  de  ïocque- 
ville  ,  celui-là  même  qui  a  été  exclu  de  la  pairie  par  le  violent  caprice 
des  vainqueurs  de  1830,  a  décrit  ce  règne  sans  déclamations  et  sans 
amertume,  avec  une  simplicité  de  forme,  une  loyauté,  un  sentiment  de 
justice,  qui  font  de  son  livre  un  enseignement  profond  pour  tout  le 
monde  ;  car ,  en  même  temps  qu'il  articule  largement  et  franchement 
tous  les  reproches  qu'on  est  en  droit  d'adresser  au  souverain,  à  ses  con- 
seillers et  aux  complices  de  ses  désordres ,  il  flétrit  en  même  temps, 
avec  l'énergie  d'un  philosophe  éclairé  ,  et  avec  le  cœur  d'un  chrétien 
inébranlable  dans  sa  foi,  la  funeste  invasion  de  cette  impiété  sans  frein 
et  sans  mesure  qui  a  dépravé  le  xvni''  siècle.  Nous  citerons  quelques  li- 
gnes de  l'ouvrage  ,  et ,  pour  confirmer  notre  jugement ,  et  })our  donner 
l'idée  du  genre  de  l'auteur.  «  La  postérité  ,  ce  juge  équitable  du  passé  , 
«  impute  au  philoso[)hisnie  d'avoir  perverti  le  peuple  en  prétendant 
«  l'éclairer  ;  d'avoir  ainsi  détourné  de  son  but  la  llévolution  commencée 
«  dans  l'intention  d'améliorer  le  sort  de  l'espèce  humaine....  Louis  XY 
«  laisse  la  royauté  ternie;  à  sa  mort,  le  peuple  se  réjouit,  les  gens 
«  éclairés  se  félicitent.  Les  vices  du  souverain  avaient  cieu.'ié  dans  les 
c  cœurs  une  plaie  incurable.  Ni  les  vertus  de  Louis  XVI  ,  ni  la  gloire 
«  acquise  par  la  guerre  d'Amérique,  ni  la  France  relevée  au  premier 
«  rang,  ni  l'amour  du  roi  pour  son  peuple  ,  ni  les  institutions  libérales 
«  qu'il  concède,  ne  pourront  cicatriser  cette  plaie ,  et  la  souillure  de  la 
«  couronne  ne  sera  lavée  que  par  le  sang  du  juste  montant  au  ciel  par 
«  les  degrés  de  l'échafaud.  »  L'idée  de  régénérer  la  royauté  dans  le  sang 
d'un  roi  juste  et  innocent,  comme  l'humanité  elle-même  a  été  régénérée 
dans  le  sang  qui  a  coulé  sur  le  Golgolha  ,  est  belle  ,  élevée  ;  mais  ici  elle 
pourrait  être  contestée.  Ne  pourrait-on  pas  dire  que  la  monarchie  des 
Pourbons  n'a  succombé  sous  le  poids  des  vices  du  [)assé  ,  que  parce  que 
l'impérilic  des  gouvernants  y  a  joint  une  succession  de  fautes  nouvelles? 
11  y  aurait  à  écrire  au  long  sur  ce  sujet  :  peut-être  le  ferons-nous.  .Alais 
ce  mot  de  critique  ,  si  critique  il  y  a  ,  n'ôle  rien  i\  l'intérêt  et  à  l'utilité 
du  livre  de  M.  de  Tocqueville. 

Tableau  de  la  vie  de  Louis  A'IT.  —  M.  de  Lamartine  ,  comme  on  a  pu 
le  voir  dans  notre  examen  critiipie  des  Girondins  (I) ,  a  tenté  d'abaisser 
le  caractère  public  de  Louis  XVI  ;  IM.  le  \icomle  de  i-'islloux  a  fait,  lui , 

(I)  Quatrième  livraison  ,    p.  142. 


—  253  — 

d'ingénieux  efforts  pour  le  réhabiliter.  Toutefois,  pour  se  conformera 
cette  nécessité  historique  que  nous  venons  de  signaler,  laquelle  ne  per- 
met pas  aujourd'hui ,  dans  un  but  cjuclconque  ,  de  laire  ni  les  défauts  , 
ni  les  vices,  l'écrivain  signale  en  plusieurs  endroits  les  fautes  politiques 
imputables  au  monarque  ;  mais  il  aime  à  en  rejeter  la  responsabiliié  sur 
ses  conseillers  et  sur  ses  agents.  «  Le  tort  et  l'excuse  de  toute  sa  vie  fut 
«  non  de  vouloir  faiblement ,  mais  d'abandonner  à  autrui  l'exécution  de 
«  sa  volonté.  Il  appelait  les  partis  à  accomplir  eux-mêmes  le  bien  qu'ils 
«  reclamaient  ou  qu'ils  promettaient  ,  au  lieu  de  s'approprier  l'élément 
u  vital  de  chacun  d'eux  ,  et  de  le  leur  imposer  après  l'avoir  choisi.... 
«  Au  sein  d'une  pareille  tourmente,  au  milieu  do  ces  débris  de  systèmes, 
«d'idées  et  d'honmies,  le  génie  eût  compris  et  fait  prévaloir  le  carac- 
«  1ère  de  sa  mission  ;  mais  le  génie  est  un  don  rare  et  presque  surhu- 
«  main.  Dans  celte  crise  fatale^  la  droiture  devenait  impuissance  et  l'ab- 
&  négation  faiblesse  :  les  mêmes  circonstances  devaient  produire  un  héros 
a  ou  lin  martyr.»  Toujours  du  fatalisme  historique!  N'importe,  on 
éprouve  une  vive  et  sincère  sympathie  pour  l'écrivain  qui  sait  unir  à 
l'intelligence  des  besoins  du  présent,  une  fiilélité  religieuse  au  culte  des 
souvenirs.  Nul  noble  cœur  ne  lira  sans  attendrissement  el  sans  un  vé- 
ritable profit  cette  biographie  royale  écrite  avec  un  style  pur  el  élégant, 
où  le  respect  le  plus  touchant  pour  la  ))lus  auguste  des  infortunes,  s'allie 
merveilleusement  aux  arrêts  de  la  critique  historique.  De  fait,  lorsqu'on 
a  lu  M.  le  \icomte  de  Falloux  ,  on  tombe  à  genoux  devant  cette  sainte 
auréole  delà  vertu  et  du  malheur  qui  ceint  le  front  du  roi  marlvr  ; 
mais  on  ne  peut  pins  oublier  les  enseignouicnls  qui  ressoi-(ont  de  ce 
funèbre  règne ,  enseignements  qui  ont  été  longtemps  perdus  pour  la 
plupart  des  amis  de  la  royauté.  Il  est  bien  qu'un  homme  de  cœur  et 
d'esprit  les  rajipelle. 

Histoire  de  la  Révolution  et  de  l' Empire ,  par  Amédée  Gabourd.  —  Nous 
venons  de  parler  de  l'iuq^érieuse  loi  faite  à  l'historien  de  nos  jours  .  — 
et  fi-ancheiïicnt  nous  nous  en  félicitons,  —  de  ne  rien  accorder  à  sr.n  ca- 
ractère ,  à  ses  idées  personnelles  ,  à  l'intérêt  présumé  du  bien  ,  et  de 
se  conformer  en  tout  à  la  plus  scrupuleuse  exactitude.  Aussi  M.  Amédée 
Gabourd  n'a  point  choisi  les  faits  ,  augmenté  ou  diminué  leur  i)ortée  et 
leur  importance.  11  a  compris  également  que  l'histoire  n'est  pas  seule- 
ment la  biographie  de  quelques  personnages  qui  dominent  de  haut  les 
autres,  ni  le  choix  de  certains  faits  qui  tlislinguent  une  époque  des  au- 
tres époques  ,  mais  qu'elle  est  encore  l'exposé  des  scènes  de  la  vie  hu- 
maine, où  les  mœurs  publiques  doivent  être  reproduites  dans  toute  leur 
sincérité.  Ainsi  littérature,  théâtre,  fêtes  populaires,  exprimeront  les 
idées  dominantes  de  la  société  ,  et  chaque  trait  de  plume  ajoutera  au 
ton  ,  comme  à  rensend»le  du  tableau  ;  mais  rien  ne  lui  fera  sacrifier  à 
certaines  opinions  reçues.  Et,  puisqu'il  faut  c[u'il  s'e\p!i(pie  sur  les  hom- 
mes el  sur  les  factions ,  son  jugement  porleia  avec  lui  le  cachet  de  l'in- 
dépendance et  de  la  plus  sévère  impartialité.  Il  admirera  donc  l'élo- 


quence  du  Girondin  Vergniaux  ,  mais  il  flélrira  ces  hommes  qui ,  en 
décembre  ,  protestaient  contre  le  jugement  de  Louis  XVI ,  et  qui ,  en 
janvier,  votèrent  sa  mort.  Laissons-le  parler  lui-même  et  opposons  aux 
pâles  et  incompréhensibles  louanges  de  M.  de  Lamartine,  cette  oraison 
funèbre  qu'il  fait  sur  la  tombe  des  Girondins  :  «  Ainsi  ils  périrent  tous 
«  à  la  fleur  de  leur  âge  ;  ainsi  ils  furent  arrachés  au  pays  dont  ils  au- 
«  raient  pu  être  la  gloire ,  et  qu'ils  ne  purent  ni  aimer  ni  servir  :  le  char 
«  de  la  Révolution,  auquel  ils  s'étaient  imprudemment  attelés,  les  écrasa 
«  dans  une  ornière.  Jeunesse  ,  talent,  dévouement,  esprit,  éloquence  ou 
«  patriotisme  (nous  ne  dirons  pas  vertu  ) ,  rien  ne  trouva  grâce.  Beau- 
«  coup  sont  venus  qui  ont  ramassé  les  ossements  de  ces  morts  ,  et  s'en 
«  sont  fait  des  armes  contre  la  Révolution  ;  mais,  si  les  crimes  qui  furent 
«  imputés  aux  Girondins  ,  et  pour  lesquels  on  les  supplicia  ,  furent  loin 
«  d'être  prouvés,  si  leurs  accusateurs  et  leurs  bourreaux  se  déshono- 
«  rèrent  à  jamais  par  leur  implacable  inimitié,  gardons-nous  bien  d'ab- 
«  soudre  le  coupable  à  cause  de  l'opprobre  du  juge;  souvenons-nous  , 
«  au  besoin  ,  qu'avant  d'être  victimes  ,  les  Girondins  avaient  pris  le 
a  rôle  de  persécuteurs.  Ambitieux,  pleins  de  vanité  ,  ils  entreprirent  de 
«  confisquer  la  Révolution  au  profil  de  leur  gloire  personnelle  :  entre  la 
«  république  et  la  royauté ,  ils  ne  choisirent  que  le  pouvoir,  et  Taxidité 
«  (ju'ils  mirent  à  vouloir  gouverner  rendit  leurs  convictions  molles  et 
a  incertaines...  Ils  eurent  horreur  du  régicide,  et  presque  tous  partici- 
c.  pèrent  à  Taltenlaldu  21  janvier,  tuanl  par  peur  ou  par  calcul  l'homme 

«  cjue  d'autres  égorgeaient  par  fanatisme Si  nous  les  montrions  apô- 

«  très  du  matérialisme  et  de  rincrcdulité  ,  provoquant  les  premiers  des 
«  lois  de  sang  contre  les  prêtres  ,  poursuivant  la  religion  sous  toutes  ses 
«  faces  ,  disant  au  peuple,  par  leurs  exemples  ,  qu'une  société  peut  se 
«  constituer  en  dehors  de  Dieu  ,  oh  !  alors  nous  verrions  pourquoi  ils 
«  furent  punis,  et  pourf[uoi  les  haines  sanglantes  de  leurs  juges  ne  furent 
«  que  les  instruments  aveugles  à  l'aide  desquels  s'accomplit  le  châtiment 
«  providentiel.  » 

C'est  avec  la  même  vigueur  de  touche  que  notre  historien  juge  les 
Jacobins  et  la  Convention  en  général.  «Comme  ces  fléaux  de  Dieu ,  a 
«  qui  il  a  été  donné  de  châtier  le  monde,  de  noyer  les  peuples  dans  le 
«  sang,  et  de  courir  malgré  eux  à  la  régénération  de  l'ordre  social,  la  Con- 
«  vention  servit  d'instrument  involontaire  à  cette  Providence  qu'elle 
«  osait  blasphémer  ou  méconnaître.  La  royauté  avait  à  expier  plusieurs 
«  siècles  de  fautes;  elle  avait  à  rendre  compte  à  Dieu  du  long  exercice 
«  de  son  pouvoir  ,  et  le  châtiment  tombe  sur  Louis  XVI ,  roi  honnête  et 
«  ami  du  peuple  ,  afin  qu'il  fût  bien  évident  aux  yeux  de  tous  que  Dieu 
'.  humiliait  la  royauté  et  non  un  couj)able.  L'infortunée  Marie-Antoinette, 
H.  M""  l^lisabelh  ,  M""'  de  Lamballe,  tant  d'autres  victimes  généreuses  et 
«  [)ure5  ,  versèrent  leur  sang  ,  afin  qu'il  plût  à  Dieu  de  pardonner  à  la 
«  France  les  scandales  des  vieux  adultères  royaux ,  dont  l'opprobre 
f  avait  été  pour  beaucoup  dans  la  c(w'ruption  du  peuple.  La  noblesse  de 


—  255  — 

"France,  purifiée  par  ("échafaud ,  paya  pour  ses  ancêtres,  pour  les 
«  débauches  de  la  réccnce  ,  pour  l'ignominie  des  complaisants  de 
«  Louis  XV.  La  persécution,  l'exil  et  la  hache,  en  frappant  l'élite  des 
«  prêtres  ,  ravivèrent  la  foi  par  le  niarlyre,  et  rendiienl  au  Clergé  de 
«  France  cette  sainte  autorité  que  le  relâchement  des  mœurs  et  de  la 
«  discipline  n'avait  que  trop  altérée....  Dieu  \anna  son  Eglise,  il  séf)ara 
«  la  paille  du  bon  grain »  Même  après  ces  belles  paroles,  nous  le  di- 
rons à  M.  Amédée  Gabourd,  conjme  nous  l'ayons  dit  à  >1.  de  Falloux  , 
nous  craignons  que  les  hommes  d'avenir  ne  se  laissent  trop  aller  aux 
vieilles  idées,  qui  ne  regardent  les  révolutions  que  comme  des  expiations 
nécessaires  pour  rendre  leur  premier  éclat  à  la  religion  et  a  la  royauté. 
Dieu  ,  comme  l'a  chanté  le  psalmiste,  en  se  reservant  les  cieux,  a  aban- 
donné la  terre  aux  enfants  des  hommes.  Il  ne  leur  a  point  prescrit  des 
règles  politiques  pour  gouverner  leur  domaine  ;  il  respecte  leur  indé- 
pendance, même  lorsqu'elle  s'égare.  C'est  aux  hommes  d'Etat,  c'est  aux 
amis  du  pays  de  signaler  ces  égarements,  et  d'y  apporter  remède.  En 
effet,  lorsque  le  philosophisme  nn'l  tout  son  zèle  a  répandre  plus  abon- 
damment les  lumières  scientifiques,  le  goût  des  perfectionnements  so- 
ciaux, les  idées  de  droit ,  de  liberté,  d'égalité,  d'humanité,  idées,  après 
tout,  vraiment  chrétiennes,  si  l'absolutisme  et  ses  courtisans  ,  au  lieu 
de  les  outrager  ,  les  eussent  proclamées  avec  intelligence  ,  si  le  Clergé 
lui-même  ne  se  fût  pas  contenté  de  les  appliquer  dans  son  domaine  spi- 
rituel, pensez-vous  que  l'impiété  aurait  pu  renverser  le  trône  et  l'autel? 
Enfin,  de  nos  jours,  la  faute  des  royalistes  n'a-t-elle  pas  éié  do  regarder 
la  Restauration  comme  la  consécration  des  vieilles  idées,  et  Charles  X 
n'a-t-il  pas  succombé  comme  Louis  XVI  ,  pour  avoir  obéi  aux  mômes 
inspirations  ,  eii  abaissant  sur  ses  yeux  le  bandeau  royal  ?  Il  est  temps  , 
pour  les  gens  do  bien,  de  rejeter  ces  théories  politiques  absolues  qui 
séduisent  la  paresse,  qui  dispensent  de  remonter  aux  causes  ,  d'apj^ré- 
cicr  la  moralilé  des  actes  ,  et  par  conséquent  de  prévoir  et  de  pr(  venir 
à  temps  les  orages  révolutionnaires.  Nous  adjurons  des  écrivains  tels  que 
MM.  de  Falloux  et  Amédée  Gabourd.  d'entrer  plus  largement  dans  celte 
voie  nouvelle,  et,  au  lieu  de  se  mettre  à  l'écart  du  mouvement  intel- 
lectuel ,  de  le  diriger  pour  l'empêcher  de  s'égarer.  Le  zèle  ,  et  je  dirais 
presque  le  dévouement ,  que  mettent  les  ennemis  des  principes  catho- 
liques à  en  faire  leur  drapeau  ,  montrent  de  quelle  importance  il  est  de 
s'en  emparer.  C'est  ainsi  que  l'histoire  deviendra  un  haut  enseignement 
catholique  social,  et  qu'elle  produira  de  véritables  fruits  de  vie.  Quand 
on  écrit  avec  l'élégante  simplicité  ,  la  verve  et  le  bon  esprit  de  M.  Ga- 
bourd ,  on  doit  a^pirer  à  cette  gloire.  Nos  lecteurs  savent ,  par  le  peu 
que  nous  avons  cité  de  son  ouvrage,  si  nos  paroles  ne  sont  pas  de  la 
critique  impartiale  ,  ce  qui  est  le  plus  bel  éloge  d'un  livre. 

L'al)béC"'. 


—   256  — 

le  Prêtre  et  le  €hristiaui«nîe  eit  présence  de  lei8r.«i 
antagonistes  modernes, 

Par  Barthélémy  Lozes-  de  la  Cibliotlièque  royale  (1). 

Nous  n'annonçons  point  un  ouvrage  considérable  pour  le  fond  et  le 
style,  tel  que  le  comporterait  un  sujet  si  vaste  et  si  important;  la  mo- 
destie de  l'auteur  en  serait  otï'ensée,  lui  qui  s'exprime  ainsi  :  «  Je  ne 
prolongerai  pas  davantage  ce  léger  aperçu,  car  le  sujet  dont  je  viens  de 
jeter  ici  l'esquisse  parle  assez  de  lui-même  ;  et  je  dirai  avec  un  de  nos 
derniers  apologistes  :  «  Son  titre  seul  accuse  le  siècle  où  j'écris.  »  Opus- 
cule ou  gros  livre,  n'importe  trop  ;  M.  Lozes  a  fait  uneœuvrede  conscien- 
cieuses études.  Il  vit  avec  les  livres  ,  il  a  eu  le  bon  esprit  d'en  profiter. 
Horace  se  comparait  à  l'abeille,  qui  butine  sur  les  fleurs;  je  dirais  de 
l'écrivain  de  la  Bibliothèque  royale,  qu'il  a  butiné  sur  les  fruits.  Les 
souvenirs,  les  bons  souvenirs  abondent  dans  son  écrit.  C'est  un  genre 
de  mérite  qui  a  son  prix  dans  une  décadence  littéraire,  comme  celle  que 
nous  voyons.  Merci  à  M.  Lozes  de  nous  avoir  fait  part  de  ses  trésors; 
son  livre  est  une  bonne  action. 


FlORETTl  (Il  LES  IT.TITES  FLElliS  Dl'  BlEMiElRElX  SA1\T  FRAAÇOIS. 

C'est  sous  ce  titre  aussi  gracieux  et  aussi  naïf  qu'un  pauvre  Mineur  du 
xiu*  siècle  a  réuni  comme  en  un  céleste  boucpiet  de  fleurs  spirituelles  les 
prodiges  de  simplicité  ,  d'abnégation  ,  d'humilité  et  de  charité  parfaite 
de  son  bienheureux  père  saint  François  d'Assise  ;  ce  petit  livre  ,  écrit 
dans  la  soblude  du  cloître  et  à  l'ombre  de  la  croix,  qui  jouit  de  la  plus 
brillante  popularité  en  Italie ,  et  que  le  pèlerin  pieux  de  la  Porziuncula 
n'oublie  jamais  de  lapporter  avec  lui  ,  n'avait  pas  encore  été  traduit  en 
notre  l.mgue.  C'est  donc  une  heureuse  pensée  dont  se  réjouiront  les  amis 
de  la  littérature  catholique  dans  ces  âges  reculés  que  d'avoir  doté  la  lan- 
gue française  de  ce  petit  chef-d'œuvre  de  poésie  et  de  piété,  ainsi  que 
Ton  peut  facilement  s'en  convaincre  par  l'extrait  suivant  que  nous 
citons.  Lescatholi(|ues  qui  ont  accueilli  avec  tant  d'empressensent  la  Vie 
de  saint  François  (V Assise ,  qui  a  mérité  à  son  auteur  les  approbations 
de  plusieurs  de  nos  Evèques,  ne  manqueront  pas  de  recevoir  avec 
plaisir  la  chronique  de  ce  grand  serviteur  de  Dieu. 

Chap.  XXIF.  —  Du  très-saint  miracle  qu'opéra  saint  rrau(,ois  en  convertissant  un  loup 
féroce  qui  ravaîîoail  les  environs  de  Subbio. 

Dans  le  temps  où  saint  François  restait  à  Subbio  apparut ,  aux  en- 
virons de  celle  ville,  un  loup  d'une  grosseur  prodigieuse  et  d'une  extrême 
férocité.  H  ne  poursuivait  pas  seulement  les  animaux  ,  mais  plusieurs 
fois  aussi  des  hommes  avaient  été  \  iclimes  de  sa  rage.  On  l'avait  vu 

(4)  Chez  Périsse  frères,  rue  du  Petit-Bourhou  .  18. 


—   257  — 

souvent  s'approcher  de  la  ville  ,  et  les  haljilants  effiayés  ne  sortaient 
plus  que  tout  armés,  comme  s'ils  avaient  été  à  un  combat;  et,  même  en 
cet  état ,  malheur  à  celui  qui  avait  à  lutter  seul  contre  le  terrible  ani- 
mal :  ses  armes  auraient  été  impuissantes  contre  sa  férocité.   Enfin  , 
l'effroi  devint  tel  que  personne  n'osait  plus  sortir  de  Subbio.  —  La  con- 
sternation qu'il  voyait  répandue  autour  lui  excita  vivement  la  compas- 
sion de  saint  François;   il  résolut  d'aller  trouver  le  loup;  et,  maliirc 
les  instances  que  l'on  fit  pour  l'en  détourner,  il  fit  le  signe  de  la  croix, 
et,  mettant  en  Dieu  loule  sa  confiance,  il  sortit  un  jour  de  la  ville  avec 
quelques-uns  de    ses   frères.   S'aperccvant  que   ceux-ci    hésitaient   à 
s'avancer,  il  les  laissa  et  prit  seul  le  chemin  qui  conduisait  au  furieux 
animal.  A  la  vue  de  la  multitude  qui  se  pressait  pour  être  témoin  de 
ce  qui  allait  se  passer,  le  loup  s'élance  d'abord  vers  saint  François,  la 
gueule  béante.  Le  saint  avance  à  sa  rencontre  ,  il  fait  sur  lui  le  signe  de 
la  croix,  l'appelle  et  lui  dit  :  Viens  ici ,  frère  loup  ,  viens,  et  de  la  part 
du  Christ ,  je  te  l'ordonne  ,  ne  me  fais  aucun  mal ,  ni  à  moi ,  ni  à  d'au- 
tres. 0  merveille!  à  peine  le  signe  de  la  croix  a-t-il  été  fait,  qu'aus- 
sitôt ce  loup  tout  à  l'heure  si  terrible  ferme  la  guesde  ,  s'arrête,   et, 
sur  l'ordre  de  saint  François  ,  vient ,  doux  comn)e  un  agneau  .  se  cou- 
cher à  SOS  pieds.  Alors  le  saint  lui  dit  :  Frère  loup,  tu  causes  d'immenses 
ravages  dans  celte  contrée  ;  tu  l'es  rendu  coupal)le  de  grands  crimes  ,  en 
blessant  et  en  faisant  mourir  les  créatures  de  Dieu  sans  sa  permission. 
Tu  ne  l'es  pas  contenté  de  déchirer  et  de  dévorer  les  animaux  ;  tu  as 
poussé  l'audace  juscju'à  donner  la  mort  à  des  hommes  créés  à  l'image  de 
Dieu.  Tu  mérites,  après  tant  de  forfaiis  ,  d'être   traîné  aux   fourches 
comme  un  brigand  et  un  infâme  homicide.  Tout  le  monde  crie  et  mur- 
mure contre  loi  ,  et  tu  es  un  objet  d'horreur  pour  tous  les  habitants  de 
la  ville.  Mais,  je  le  veux  ,  frère  loup  ,  tu  vas  te  réconcilier  avec  eux  ,  tu 
ne  te  permettras  plus  de  leur  causer  aucun  tort,  et  ils  te  pardonne- 
ront tous  tes  ravages,  et  ni  eux,  ni  leurs  chiens  no  le  poursuivront 
plus  désormais.  —  A  ces  paroles ,  le  loup  témoigne  ,  par  toute  son  atti- 
tude, par  les  mouvements  de  sa  queue  et  de  ses  yeux  ,  qu'il  accepte  les 
conditions,  et  qu'il  est   disposé  à  les  renqilir.  Le  saint  ajouta  :  Frère 
loup  ,  puisque  tu  consens  à  faire  la  paix  que  je  le  propose,  et  à  y  de- 
meurer fidèle  ,  je  le  promets  d'obtenir  des  habitants  de  Subbio  que  ja- 
mais ils  ne  manqueront  de  fournir  ce  qui  est  nécessaire  à  ta  subsistance, 
et  ainsi  tu  ne  souffriras  plus  de  cette  faitn  qui  ,  je  le  sais  bien  ,  est  la 
cause  de  tout  le  mal  qu'on  le  reproche.  Mais,  en  reconnaissance  de  cette 
faveur  que  je  vais  te  procurer,  je  veux,   frère  loup,  que  tu  me  pro- 
mettes de  ne  plus  nuire  désormais  à  personne,  ni  aux  hommes,   ni 
même  aux  animaux  ;   me  le  promels-tu  ?  —  Le  loup  ,  l)aissant  la  tête  , 
donnai!  entendre  qu'il  le  promettait.  Saint  François  ref)rit  :  Frère  loup, 
je  veux  pouvoir  compter  sur  ta  promesse  ;  j'exige  donc  que  lu  m'en 
donnes  un  garant.  Kt  le  saint  présentant  la  main  ,  le  loup  leva  une  de 
SCS  pattes  de  devant  et  l'y  posa  familièrement,  donnant  ainsi ,  autant 


—  ?58  — 

qu'il  le  pouvait ,  un  gage  de  sa  fidélité.  Le  salut  ne  s'en  tint  pas  encoie 
là  :  Frère  loup  .  dit-il  ,  au  nom  de  Jésus-Christ ,  je  t'ordonne  de  me 
suivre  sur-le-champ.  Viens,  nous  allons  ratifier  celle  paix  au  nom  de 
Dieu.  Et  le  loup,  obiMSssant ,  suivit  doux  comme  un  agneau. 

Les  habitants  de  Subbio  étaient  fi'appés  d'adaiiration  à  la  vue  d'un 
prodige  si  étonnant;  la  nouvelle  s'en  répandit  promptement  dans  toute 
la  ville,  et  l'on  vit  bientôt  une  foule  de  personnes  de  tout  âge  et  de  tout 
sexe  se  presser  sur  la  place  pour  voir  le  Iou[)  qui  suivait  saint  François. 
Lorsque  tous  les  habitants  furent  rassemblés,  le  saint  se  leva  et  se  mit 
à  les  prêcher.  Il  leur  fit  entendre  cjue  c'était  en  punition  de  leurs  pé- 
chés (pie  Dieu  leur  avait  envoyé  les  fléaux  qui  les  consternaient;  que, 
du  reste,  la  flamme  de  l'enfer  fjui  doit  éternellement  tourmenter  les 
damnés,  était  bien  plus  à  craindre  que  la  fuieur  d  un  loup,  qui,  après 
tout,  ne  pouvait  tuer  que  le  corps.  Combien  donc  l'enfer  devait-il  être 
terrible,  puisque  la  gueule  d'un  pelit  animal  pouvait  seule  faire  trem- 
bler toute  une  multitude!  0  mes  chers  amis,  ajouta-t~il,  convertissez- 
Vous  donc,  faites  pénitence  de  vos  j)échés,  et  Dieu  vous  délivrera,  non- 
seulement  de  la  rage  du  loup  dans  celte  vie,  mais  encore  des  flammes 
de  l'enfer,  après  voire  mort.  La  prédication  terminée,  mes  frères,  dit 
saint  François,  écoulez  :  Frère  louj),  (pie  vous  ^oyez  ici.  m'a  promis  de 
Se  réconcilier  avec  vous,  et  de  ne  plus  vous  nuire  désormais  en  aucune 
manière,  et  il  m'a  donné  un  gage  de  sa  fidélité;  promettez -lui  donc  aussi 
de  votre  côté  de  lui  fournir  tout  ce  qui  sera  nécessaire  à  sa  subsistance; 
je  me  rends  caution  pour  lui,  et,  je  vous  le  garantis,  sa  fidélité  dans  la 
paix  qu'il  va  vous  assurer  sera  iiniolable.  Aussit(Jt  tout  le  peuple  s'é- 
lantécriéd'unevoixunanime qu'il  consentait  à  nourrir  toujours  le  loup, 
le  saint  se  tourna  vers  l'animal,  et  lui  dit  :  Frère  loup,  c'est  maintenant 
à  toi  de  jiromellre  l'observalion  fidèle  aux  conditions  de  la  paix;  pro- 
mets-tu désormais  de  ne  plus  nuire  à  personne,  ni  aux  honunes,  ni 
même  aux  animaux?  Le  loup  s'agenouilla,  inclina  la  tète  et  fit  entendre 
au  peuple,  comme  il  le  pouvait,  et  par  son  humble  attitude  et  par  les 
mouvements  de  sa  queue  et  de  ses  yeux,  qu'il  [)roinetlait  d'être  fidèle 
au  pacle.  Frère  loup,  lui  dit  alors  saint  François,  lu  nj'as  donné,  hors 
de  la  ville,  un  gage  (Je  ta  fidélité,  je  demande  que  tu  le  renouvelles  main- 
tenant en  présence  de  cette  assemblée,  et  que  tu  attestes  par  là  que  lu 
n'abuseras  jamais  de  la  promesse  rpie  j'ai  faite  en  Ion  nom,  et  de  la  cau- 
tion (pje  j'ai  i)rise  pour  toi.  Le  loup  leva  de  nouveau  la  patte  droile  de 
de\aiit  et  la  posa  sur  la  main  du  saint.  A  cette  vue,  la  joie  et  l'admira- 
tion du  |)euple  furent  à  leur  comble,  la  vénération  dos  habitants  de 
Subbio  pour  saint  François,  la  nouveauté  du  nn'racle  dont  ils  venaient 
d'ôlre  témoins,  et  le  plaisir  que  leur  procurait  la  paix  promise  par  le 
loup,  cxcilèrent  parmi  eux  un  si  vif  cnlhousiasme,  (pi'ils  se  mirent  à 
pousser  vers  le  ciel  des  cris  d'allégresse,  louant  et  bénissant  Dieu  de 
leur  a\oir  envoyé  un  saint  qui,  par  ses  mérites,  les  avait  délivrés  de  la 
fureur  d'une  bêle  cruelle. 


—  259  — 

Le  loup  vécut  eucoie  deux  ans  dans  Subbio  ;  il  aJhiit  familièrement 
de  porte  en  porte,  entrant  dans  les  maisons,  sans  faire  aucun  mal  à 
personne,  et  sans  recevoir  lui-même  aucun  mauvais  traitement.  Chacun 
se  faisait  un  plaisir  de  lui  fournir  ce  qui  était  nécessaire  pour  sa  nourri- 
ture; et,  quand  il  traversait  la  ville,  jamais  les  chiens  n'aboyaient  après 
lui.  Enfin,  deux  ans  après  sa  conversion,  frère  loup  mourut,  et  les  ha- 
bitants de  Subbio  le  regrettèrent  vivement;  car  la  vue  de  cet  animal, 
parcourant  la  ville  avec  la  douceur  d'un  agneau,  était  pour  eux  un 
souvenir  qui  leur  rappelait  la  sainteté  et  les  vertus  de  saint  François. 


SHàvU ,  éioih  bie  la  mer  ! 

Quand  ,  sur  l'azur  des  mers  qui  dorment  en  silence , 
Le  joyeux  gondolier  conduit  son  frêle  esquif, 
Et  chante  doucement  un  hymne  d'espérance, 
Rêvant  à  ce  qu'il  aime  et  bravant  le  récif, 
Aussi  cahne  que  l'eau  qui  balance  sa  voile  , 
Il  ne  craint  point  des  vents  l'impuissante  fureur  : 
Car  il  voit  dans  le  ciel ,  il  voit  la  douce  étoile 
Qui  lui  sourit  de  loin  conmie  un  phare  sauveur. 

Mais  soudain  l'Océan  et  mugit  et  bouillonne  ; 
La  vague  avec  fracas  s'élance  jusqu'aux  cieux  ; 
Le  nautonier  a  vu  la  tempête  qui  tonne  ; 
Partout  la  nuit!  partout  la  mort  devant  ses  yeux  ! 
Intrépide,  il  se  lève....  et  l'astre  du  rivage. 
Comme  un  astre  veillant  près  de  l'enfant  qui  doi't, 
Lui  montre  son  front  pur  à  travers  un  nuage  : 
C'est  l'étoile  !...  11  espère....  et  sa  nef  enti-e  au  port. 

Et  nous  ,  pauvres  marins  sur  la  mer  de  la  vie  , 
Quand  les  flots  des  péchés  s'agitent  sous  nos  pas  , 
Belle  étoile  des  mers  ,  des  matelots  amie  , 
Sans  guide,  sans  appui ,  nous  marchons  au  trépas. 
Regarde  les  écueils  que  nous  dresse  le  monde  ; 
Sur  nos  télés  déjà  mugit  le  vent  du  nord  : 
Doit-elle  donc  périr  noire  nef  vagabonde  , 
Lorsqu'à  peine  ;  joyeuse  ,  elle  a  pris  son  essor  ? 

Non,  étoile  riante  !  étoile  lutélaire! 
Si  sur  nous  ton  regard  ,   si  propice  et  si  doux  , 
S'incline  avec  amour  comme  un  regard  de  mère  , 
Nous.braverons  les  flots  conjurés  contre  nous. 


—    260   — 

Glisse  donc  ,  ô  ma  barque  a  la  ^oilu  de  neige  ! 
Vois  ,  là-hduL  l'appaiail  un  aslie  prolecteur  ; 
Glisse  paisiblement  sur  l'onde  qui  l'assiège  , 
Et  suis  toujours  l'étoile  !  Elle  mène  au  bonheur! 

Auguste  Ma  JEUX. 


Pen«»ées,  niîi]iliue.«» ,   l'cflexious  uiorales ,  |iigeiucnts 
et  pni'adox^es, 

Recueillis  de  la  couversuliou  des  tonteiiiporaius  illustres,  par  un  houuiie  du  moude  (i). 

Los  vieilles  gens  aiment  le  repos  ,  mais  un  repos  distrait  par  de  pe- 
tites et  vaines  occupations,  qu'ils  sont  loujoiïrs  ingénieux  à  se  créer  : 
le  semblant  d'action  sert  admirablement  à  leur  persuader  qu'ils  tien- 
nent encore  à  l'existence  par  des  énergies  \érilables.        (Dlpuytuen.  ) 

Il  y  a  des  jours  où  nous  nous  estin)ons  davantage  que  de  coutume  ; 
il  sutlit  pour  cela  quelquefois  f|ue  nous  ayons  fait  une  sottise. 

De  Feletz.] 
La  jalousie  jette  des  complications  et  des  péripéties  dans  l'amour, 
qui  serait  un  drame  trop  simple  et  trop  peu  émouvant  sans  elle. 

(Lemeucikr.) 

Les  vieilles  erreurs  ont  un  suprême  talent  pour  se  rajeunir. 

(De  Bonald,  ) 

Il  n'est  si  chétif  esprit  cpii  ne  suit  pei'suadé  de  la  meilleure  foi  du 
monde  cpi'il  faut  une  inleliigence  peu  commune  pour  bien  sonder  toute 
la  profondeur  de  ses  pensées,  et  bien  saisir  toute  la  portée  de  ses  pa- 
roles. (  Laromiguièue.) 

Il  vient  des  trésors  éternels  dans  la  main  qui  fait  l'aumône  avec  les 
biens  éphémères  de  ce  monde.  De  Kavig.nan.  ) 

Elre  sujet  à  l'ennui  ,  c'est  maïqae  qu'on  a  un  pauvre  esprit  ou  une 
pauvre  conscience.  (  De  Ijallancde.  ) 

L'imagination  domine  chez  les  hommes.  Ni  la  vérité  n'a  la  puissance 
de  les  convaincre  ,  ni  l'erreur  n'est  hiibile  à  les  séduire,  sans  le  secours 
du  palliéliciue  et  des  images.  C'est  là  une  ob>er\alion  dont  malheureu- 
sement les  sopliisles  savent  trop  bien  faire  leur  profit,  et  dont  les  sages 
ne  savent  pas  assez  tenir  compte.  (Artaud  de  Momor.) 

Il  y  a  de  faux  principes  et  des  maximes  pernicieuses  que  l'esprit  et 
l'éloquence  niellent  en  crédit  auprès  du  public  ;  comme  il  y  n  des  mé- 
chants et  des  fripons  dont  les  beaux  habits  cl  les  belles  manières  font  la 
fortune.  ;  L'abbé  CœLR.I 

(l;  Voir  iiutre  livraison  du  lo  avril,  p.  ♦•27. 


—    'Hy\    — 

Il  laul  toutes  les  vertus  pour  faire  un  houuue  véritaljleujent  vertueux. 

(Duc  Mathieu  de  Mommouency.  ) 
Avec  beaucoup  de  philosophie,  on  méprise  l'homme;  avec  un  peu  de 
religion,  on  aime  les  hommes.  Le  christianisme,  qui  prêche  l'amour  du 
prochain ,  vaut  donc  mieux  que  la  farouche  sagesse  des  philosophes, 

(  L'abbé  Maury.  ) 
Le  génie  le  plus  sur  de  luiMnème  pèche  toujours  par  quelques  erreurs 
et  quelques  contradictions  ;  il  n'y  a  que  la  vertu  (jui  puisse  se  vanter 
d'être  tout  d'une  pièce.  (De  Momalembert.  ; 

Notre  corps  fait  ombre  à  notre  âme  et  ne  lui  permet  pas  de  voir  toute 
la  vérité;  l'aiguille  fait  ombre  sur  un  cadran,  et  l'empêche  d'être  à  la 
fois,  sur  tous  les  points  de  sa  surface,  frappé  par  les  rayons  du  soleil. 

(  De  Con>y.  ) 
Pour  que  le  vulgaire  admire  un  homme,   il  n"est  pas  nécessaire  qu'il 
ait  beaucoup  de  fond  ;  il  suffit  qu'il  ait  beaucoup  de  façade. 

(  Charles  Nodier.  ) 
Ce  qui  fait  t[ue  nous  croyons  bra%ementà  notre  franchise  ,  c'est  que 
nous  avons  une  foule  (i"arrière-pcnsées  dont  nous  ne  nous  sommes  ja- 
mais bien  rendu  compte.  (De  Ge>oude.) 

Louis  XIV"  connut  toute  la  vie  par  La  Valliere  ,  Monlespan  et  Main- 
tenon.  La  passion  ,  l'orgueil  et  la  sagesse  furent  les  trois  belles  vanités  de 
ce  grand  prince  ,  qui  fut  comj>!et  autant  qu'un  homme  peut  l'être. 

(  Lamartine.  ) 


(10[{|îESP0?^l)ANCE  ET  NOUVELLES. 


(.iiaiilîry  ,  le  '2  août  iSïl. 

M.  l'abbé  Mathieu,  notre  coassocié,  nous  écrit  de  province  la  lettre 
suivante  : 

«  MoNSiEun  LE  Directeur, 

«  Les  confrères  de  la  province  où  je  suis  pour  quelr|ues  jours,  me  di- 
saient :  Si  vous  aviez  à  publier  tuainleiiant  voire  livre  des  Avertisse- 
ments du  ciel;  vous  le  feriez  cerfainemcnt  bien  dillérent  de  ce  (|u'il  est,  et 
vous  en  ivlranc-heriez  beaucoup  de  choses? 

('J'en  retrancherais  une  seule  chose,  leui'  répnndis-je;  et  j'en  ajoute- 
rais beaucoup  d'autres.  —  Que  relrancheriez-vous?  —  .Je  retrancherais 
ce  que  j'ai  dit  de  la  piétendue  stigmatisée  de  Roanne,  qui  n'a  été  (|u'une 
fourbe,  aux  supercheries  et  aux  griu)aces  de  la(iuelle  on  s'est  laissé 
[)i-endre  avec  une  facilité  aveugle.  Des  persornies  graves  et  vénérables 
m'en  avaient  attesté  des  fails  qui  ne  pouvaient  qu'être  surnaturels,  el 


—  262  — 

les  faits  mêmes  n'existaienl  pas!'.!  Je  retrancherais  cette  page(l);  mais 
combien  je  pourrais  en  ajouter  d'autres! 

('  Bah!  il  n'en  est  plus  question,  me  répondait-on  en  riant;  les  pro- 
phéties sont  tombées  comme  la  stigmatisée  de  Roanne;  vous  voyez  bien 
que  les  récolles  sont  magnifiques...  Qu'ajouteriez- vous  donc,  et  que  di- 
l'iez-vous  de  vos  prophéties  et  do  vos  apparitions?... 

"Je  ré[)ondais  ceci  :  1°  Je  dirais  des  propliélies,  qu'elles  n'étaient 
que  conditionnelles,  et  qu'un  grand  mouvement  de  retour  s'étant  mani- 
festé parmi  le  peuple,  pendant  le  jubilé,  dans  la  plupart  des  diocèses  de 
France,  le  Seigneur,  toujours  bon  et  miséricordieux,  a  été  touché  et 
nous  a  comblés  de  biens  pour  le  mal  qu'il  voulait  nous  faire;  car  il  me- 
nace longtemps  avant  de  frapper.  D'ailleurs  il  voulait  donner  le  temps  à 
VAssocialion  des  défenseurs  du  saint  nuni  de  Dieu  de  s'établir,  et  il  a  pro- 
mis qu'en  faveur  de  cette  association  il  pardonnerait  encore  une  fois  à  la 
France,  tnais  une  fois  seidement.  Or,  voilà  l'Association  établie  d'une  ma- 
nière admirable.  Espérons  qu'elle  portera  des  fruits  abondants  et  qu'elle 
attirera  de  nouveau  les  bénédictions  du  ciel  sur  la  France. 

«  2"  Je  dirais  de  l'apparition  de  la  Salelte,  qu'elle  est  maintenant  con- 
stante, et  que  Mgi-  i'Evèque  de  Grenoble  a  enfin  autorisé  la  célébration 
de  la  sainte  messe  sur  celle  montagne,  en  attendant  qu'il  proclame  la 
vérité  de  l'apparition  de  la  sainte  Vierge,  de  celle  de  la  fontaine  mer- 
veilleuse et  des  nouibreuses  guérisons  inirnculeuses  opérées  par  l'eau  de 
cette  fontaine.  Je  dirais  des  révélations  faites  à  la  pieuse  religieuse  de 
Tours,  par  Notre-Seigneur  Jésus-Christ,  qu'elles  ont  reçu  la  consécra- 
tion même  du  Saint-Siège,  puisqu'il  vient  d'approuver  solennellement, 
et  d'enrichir  d'indulgences,  l'Association  qui  était  l'objet  de  ces  révé- 
lations ,2  . 

"  3'  J'ajouterais,  enfin,  à  nîon  livre  les  documents  authentiques  qui 
attestent  les  faits  dont  je  viens  de  [)arler,  et  donnerais  les  détails  de 
queUiues  faits  nouveaux  qui  bientôt  étonneront  la  France.  —  .Ainsi,  un 
saint  Prélaî,  Mgr  l'Evéciue  de  La  Rochelle  a  fait  le  pèlerinage  de  la  Sa- 
leite,  et,  à  son  retour,  après  en  avoir  conféré  avec  son  Eminence  le  Car- 
dinal-Archevêque de  Lyon,  il  a  parlé  de  son  pèlerinage  dans  deux 
chaires  de  cette  ville,  à  la  grande  édification  des  fidèles.  —  Ainsi, 
Mgr  l'Evêque  de  Grenoble  s'est  déterminé  à  la  grande  mesure" dont  il 
s'occupe,  par  suite  de  la  guérison  d'une  maladie  dont  tout  son  diocèse 
le  savait  atteint  depuis  plus  de  vingt  ans,  et  c'est  en  buNant  de  l'eau  de 
la  fontaine  merveilleuse  que  le  vénérable  Pontife  a  clé  gnéri,  comme 
tant  d'autres.  —  En  conséquence,  cinquante  messes  seront  célébrées  sur 
la  montagne,  le  19  septembre  prochain,  jour  anniversaire  de  l'appari- 
tion de  la  sainte  Vierge,  et  l'on  donnera  la  sainte  communion  aux  nom- 
breux pèlerins  (ju'on  y  attend.  Il  y  a  plus  de  dix  jours  que  vingt  mille 

(1)  M.  Mathieu  a  même  déjà  retrandic  celle  page.  {Note  du  rédacteur.) 

(ti)  Ce  n'est  que  d'une  manière  fort  initirccti;  que  le  Sainl-Sictî<'  semble  reconnaître  l'au- 
theulicitc  de  ces  révelalioi.s.  { Note  du  rédacteur.) 


—   2(33   — 

iiu  uioiiis  élaieut  unuoucés  à  M.  le  curé  de  Corps.  L'ou  pense  que  le 
nombre  s'élèvera  à  soixante  mille  environ.  M.  l'abbé  Combalût  doit  prê- 
cher à  celle  foule  pieuse... 

«  Mes  confrères  de  celle  province  sont  étonnés  de  tout  ce  que  je  leur 
annonce,  et  ils  me  demandent  si  je  parlerai  de  tout  cela  dans  notre  Re- 
vue, la  Voix  de  l'Eglise.  J'espère  ([ue.'e  pourrai  donner,  en  effet,  dans  le 
^prochain  nuniéro  du  1''  septembre,  les  documents  authentiques  qui  at- 
testent ces  faits;  je  les  ai  déjà  en  ma  possession.  J'espèie  même  pouvoir 
y  ajouter  quelque  chose  de  VJnstruction pastorale  de  Mgr  de  Langres,  au 
sujet  de  I'Archiconfrérie  des  réparations  des  blasphèmes  et  des  riolations 
du  saint  Jour  de  Dimanche,  iilre  sous  lequel  V Association  des  défenseurs 
du  saint  nom  de  Dieu  est  instilut'^e  par  le  Saint-Siège  (I),  à  Saint-Uizier, 
paroisse  de  Lanoue.  au  diocèse  de  Langres,  ou  Ton  peut  des  maintenant 
écrire  pour  s'agréger.  'M.  le  curé  de  Lanoue  en  est  le  directeur.  On  est 
prié  d'affranchir.' 

<<  Voila  ,  Monsieur  le  direcleui',  ce  que  je  me  propose  de  publier  dans 
le  prochain  numéro  de  la  Voix  de  l'Eglise ,  qui  s'est  déjà  faite  comme 
l'organe  de  ces  grandes  nouvelles.  Mais,  pour  ne  pas  priver  plus  long- 
temps notre  pieux  public  de  ces  édilianles  nouvelles,  je  vous  envoie 
cette  letlie  avec  pi'ière  de  la  publier  dans  le  numéro  de  la  Lecture  qui 
va  paraître. 

«  Agréez  ,  Monsieur  et  ami  ,  etc. 

«  L'abbé  Mathieu.  » 


Le  rédacteur  en  chef  et  unique  dune  Revue  qui  s'olTubie  fastueuscinent  du  (ilre 
de  catholique ,  et  dont  nous  parions  dans  notre  précédente  livraison,  p.  212,  a 
jugé  plus  comniode  de  dénoncer  de  nouveau  son  curé  ,  que  de  nous  répondre  , 
comme  nous  le  iisi  conseillions.  Le  pieux  cl  vénérable  Prélat  avec  lequel  nous  avons 
eu  Thonneur  de  nous  entretenir  de  vive  voix  de  cette  affaire  ,  apprécie  à  sa  juste 
valeur  ,  rn  homme  d'esprit  qu'il  est,  le  proiédé  si  indélicat  de  notre  honnèle  jour- 
naliste. Tout  le  monde  sera  étonné  ,  en  etTet  ,  de  le  voir  accuser  dans  l'ombre  un 
prêtre  innocent,  et  n'avoii  pas  le  coiiraye  de  rép;)ndrc  aux  coupables  auteurs  de 
la  médisance.  Quand  on  est  [troprictaire  et  rvdacleur  en  chef  <ïuue  Pic^ue,  ou  ne 
devrait  pas  avoir  besoin  ,  pour  se  détendre,  de  recourir  à  l'autorité  d'un  l-Ncque 
qui  a  bien  autre  chose  à  faire  que  de  contenter  les  petites  passions  d'un  journaliste. 
Ce  sont  là  des  choses  qu'un  homme  (jui  se  dit  catholique  et  que  nous  croyons  tel  , 
dorait  comprendre. 

—  Ln  amateur  de  usantes,  M.  l'abbé  de  C...,  \ient  d'obtenir  de  semis  une  rose 
remarquable  par  sa  beauté  et  son  parfum.  Présentée  à  l'une  des  dernières  séances 
de  la  Société  d'Iiorlicullure  Nantaise,  mention  en  a  été  faite  au  procés-\erbal.  C'est 
une  conquête  nouvelle,  dont  ne  peuvent  que  s'applaudir  bs  horticulteurs  de  Nantes. 
Elle  est  appelée  à  (igurcr  au  premier  rang  de  leur  colleciion.  On  lui  a  donné  le  nom 
ds  Comte  de  Chambord.  'L'Abeille  de  la  Vienne.) 

—  Nous  avons  dit  un  mot,  dans  le  dernier  nuniéro  de  la  l'oi.L  de  l'Eglise,  de  la 
manière  inconvenante  et  passionnée  avec  laque. le  le  Rappel  parle  du  vénérable  chef 

(I)  JIjir.  l'Evéqui;  de  Langres  vient  de  recevoir  de  Koiiic  les  brefs  nécessaires  pour 
l'iustilulioii  canonique  de  celle-  .Vreliic  nfrérie,  qui  esl  enrichie  de  plusieurs  indulgences 
plénièrcs.  Soie  du  rédacteur.  ) 


—    204   — 

du  diocèse  de  l'aiis.  Dans  la  livraison  de  ic  mois,  ceUe  Re\iie  articule,  avec  un  sanj;- 
froid  et  une  perfidie  incroyables,  des  faits  qui  seraient  de  nature  à  nuire  à  la  considc- 
raiion  et  au  respect  dont  jouit  à  juste  titre  le  digne  et  savant  Prélat;  mais,  comme 
celte  Revue  n'est  d'aucune  influence  dans  la  presse,  et  qu'elle  n'agit  ainsi  que  par 
une  lâche  vengeance,  nous  nous  contenterons  de  dire  que  nous  savons,  avec  cer- 
titude, que  tous  les  faits  qu'elle  avance  sont  faux  et  conlrouvés.  S'il  en  est  besoin, 
nous  en  donnerons  la  preuve  dans  îa  Yoix  de  l'Eglise. 

—  On  lit  dans  V  Union  suisse  : 

«  Le  26  juillet ,  les  dix  paroisses  du  décanal  allemand  du  canton  de  Fribourg  se 
rendirent  processionnellement  ,  les  curés  à  leur  tèle  ,  à  la  cbapelled'Obermontnach, 
dédiée  à  la  sainte  Vierge,  pour  implorer  la  protection  de  celte  puissante  reine  des 
cieux  sur  notre  patrie.  M.  Bertschy,  Irés-révérend  doyen  et  curé  de  Guin  ,  prononça 
un  touillant  discours  analoi:ue  aux  cirronslanccs  où,  exposant  la  situation  présente 
de  la  patrie  et  les  mailieurs  q-.ie  lui  préparent  des  hommes  aveuglés  et  pervers,  il 
fît  voir  ce  que  peut  attendre  du  ciel  un  peuple  religieux  qui  l'invoque  avec  foi  et 
confiance 

«  Ce  discours  ,  dans  lequel  le  zélé  prédicateur  s'est  surpassé  Inimème,  fit  une 
iinprcssion  difluilc  à  décjirc  sur  cet  immense  auditoire,  qui  était  d'environ  7,000 
personnes.  Ce  bon  peuple ,  qui  déjà ,  dans  les  derniers  événements  de  janvier,  a 
donné  des  preuves  si  éclatantes  de  son  attachement  à  la  religion  ,  à  ia  patrie  cl  au 
gouvernement  ,  retourna  ensuite  dans  ses  foyers  avec  le  même  ordre  et  le  même  re- 
cueillement, mais  plein  d'une  nouvelle  confiance  en  la  protection  da  ciel ,  décide  à 
ne  reculer  devant  aucun  sacrifice  i)our  la  défense  de  son  indépcndan'e  civile  et  reli- 
gieuse,  et  animé  de  cette  sainte  joie  et  de  ce  courage  inébranlable  que  donnent  la 
conviction  du  droit  cl  de  fassistance  céleste. 

«Partout  les  prières  se  font  régulièrement  dans  les  familles;  les  hommes  prépa- 
rent de  plus  en  plus  les  moyens  de  défense  ;  les  femmes  rivalisent  d'activité  avec 
les  hommes,  et  les  conversations,  à  la  fois  guerrières  et  religieuses,  rappellent 
ces  paroles  du  livre  I  des  Machabées,  chapitre  3  :  «  Il  est  aisé  avec  peu  de  gens  d'en 
battre  beaucoup  ;  et ,  quand  le  Dieu  du  ciel  veut  sauver,  il  n'y  a  point  de  dilTérence 
entre  un  grand  et  un  petit  nombre;  car  la  victoire  ne  dépend  point  de  la  grandeur 
des  armées,  mais  c'est  du  ciel  que  vient  toute  la  forte.  Ils  marclicnl  contre  nous 
avec  une  multitude  de  gens  orgueilleux  et  insolents  poumons  perdre  avec  nos  fem- 
mes et  nos  enfants,  et  pour  s'enrichir  de  nos  dépouilles.  Mois,  pour  nous,  nous 
combattrons  pour  notre  vie  et  pour  notre  loi.  El  le  Seigneur  brisera  lui-même  tous 
leurs  efforts  devant  nous ,  c'est  pourquoi  vous  ne  les  craignez  point.  » 

Le  sanctuaire  de  Noire-Dame  de  Celles  (Ariége),  qui,  isole  sur  la  montagne, 

demeure  fermé  pendant  la  plus  grande  pariie  de  l'année  ,  a  été  ouvert  à  la  dévotion 
des  fidèles  le  2<)  juillet,  jour  de  la  fête  de  sainte  Anne.  Ce  jour-la  ,  d'ordinaire, 
foule  la  population  des  environs,  ayant  à  sa  tête  le  zélé  pasteur,  gravit  en  proces- 
sion la  penic  escarpée  ,  et  inaugure,  par  des  chants  pieux  et  une  messe  solennelle, 
les  pieux  pèlerinages  de  chaque  année.  La  chapelle  demeure  ainsi  ouverte  jusqu'au 
dimanche  après  la  Toussaint  ;  durant  cet  intervalle,  tous  les  dimanches,  souvent 
même  dans  la  semaine,  une  messe  maiinale  y  est  célébrée.  De  tout  temps,  la  pro- 
tection si)écialé  que  Marie  se  plaît  à  accorder  à  ceux  qui  l'y  invoquent  a  attiré  dans 
cette  chapelle  ,  pendant  les  trois  mois  qu'elle  demeure  ouverte,  un  nombre  infini  de 
personnes  [lieuses,  venues,  soit  des  en\ irons,  soit  même  des  pays  éloignés;  de 
tout  temps  ,  ce  zèle  des  enfants  de  Marie  a  été  le  même,  il  ne  s'est  jamais  ralenti. 
C'est  un  résultat  touchant,  que  nous  nous  plaisons  à  constater  et  à  faire  connaître  à 
ceux  qui  tiennent  encore  aux  liens  de  la  religion  au  milieu  de  nos  jours  mauvais 
dindilTérence  religieuse  et  de  démoralisation  sociale.  (  Réveil  du  Midi.  ) 

liiiininierie  cathol\(iue  d'A.  SUIOU  et  DESQUEKS ,  rue  des  Noyers,  37. 


LA  LECTURE. 


DES  LIBERTÉS  DE  L'ÉGLISE  GALLICANE. 


CINQUIÈME   ARTICLE  (1). 

Réflexlong  générales  sur  les  quatre  articles^  —  JSort  qu'ils  ont  subi  à 
différentes  époques. 

La  Déclaration  de  1682  a  trois  objets  ,  dit  le  Cardinal  Litta  ,  dont 
nous  emprunterons  quelquefois  les  sages  réflexions  {Lettres  sur  les  quatre 
articles]  :  1°  de  garantir  la  souveraineté  temporelle  contre  les  prétendues 
entreprises  des  Papes;  2" de  rabaisser  l'autorité  spirituelle  du  Pape  dans 
ce  qui  concerne  le  gouvernement  de  TEglise  ;  3°  de  détruire  la  croyance 
à  peu  près  générale  dans  la  chrétienté,  et  en  France  même  la  plus  com- 
mune à  celte  époque  ,  par  rapport  à  l'infaillibilité  du  Pape  ,  lorsqu'il 
prononce  son  jugement  en  matière  de  foi.  Or,  y  avait-il  une  grande  né- 
cessité ,  ou  une  grande  utilité  pour  l'Eglise  universelle ,  ou  pour 
l'Eglise  de  France  en  particulier  ,  que  les  Evéques  français  tranchassent 
ces  diverses  questions  ? 

1  °  On  n'avait  rien  déclaré  ei  publié  sur  le  premier  article,  dans  les  temps 
mêmes  où  existaient  les  malheureuses  contestations  entre  le  sacerdoce  et 
l'empire.  Quelle  nécessité  de  le  faire  sous  le  Pontificat  si  doux  d'Inno- 
cent XI,  et  le  règne  si  puissant  de  Louis  XIV?  La  couronne  de  France, 
alors,  était-elle  menacée?  Avait-on  à  craindre  quelque  entreprise  de  la 
part  du  Pape,  sur  le  temporel  des  Princes?  Rien  de  tout  cela.  Par  con- 
séquent, la  Déclaration  n'était  d'aucune  nécessité.  Aurait-elle  été  ce- 
pendant utile?  Pas  le  moins  du  monde.  Elle  devenait,  au  contraire,  un 
brandon  de  discorde  et  de  scandale  ;  elle  semait  dans  le  cœur  des  Princes 
un  germe  funeste  de  detiance  contre  les  Papes  :  ce  qui  ne  pouvait  qu'être 
très-pernicieux  à  l'Église.  Les  autres  cours  recevaient,  par  cet  exemple, 
un  avertissement  indirect  de  se  tenir  en  garde  contre  les  entreprises 
supposées  du  Saint-Siège;  les  hérétiques  et  les  schismatiques  y  trou- 
vaient un  appui  a  leurs  préjugés,  à  leurs  calomnies  et  à  leurs  outrages, 

(1)  Voir  le  commencenunl  de  ret  article  dans  le  précédent  numéro,  p.  233. 
L     1o    SEPTEMBRE    1847.  10 


—  266  — 

contre  la  Chaire  de  saint  Pierre  :  appui  d'autant  plus  redoutable  que 
c'étaient  des  Évêques  qui  l'établissaient.  Les  fidèles  eux-mêmes  devaient 
en  ressentir  les  malheureux  résultats,  par  un  affaiblissement  du  respect, 
de  la  confiance  et  de  la  soumission  qu'ils  étaient  pourtant  tenus  d'avoir 
pour  le  chef  de  l'Église. 

2"  L'exercice  de  l'autorité  spirituelle  du  Pape  ne  présentait  aucun 
abus  qui  put  offrir  un  motif  raisonnable  de  la  restreindre  ou  de  la  ra- 
baisser. Alors  même  qu'on  aurait  eu  quelque  raison  plausible  de  le 
faire,  con)ment  ne  sentait-on  pas  que  les  coups  que  l'on  porte  à  cette 
autorité  sainte  retombent  toujours  sur  l'Éylise  même?  Les  Évêques  de 
France  devaient-ils  méconnaître  les  intérêts  sacrés  de  l'Epouse  de  Jésus- 
Chrisl?  Devaient-ils  ouvrir^  comme  ils  l'ont  fait,  un  vaste  champ  à  la 
rébellion  des  esprits  indociles  qui  sont,  en  effet,  venus  chercher  dans  la 
Déclaration  un  abri  protecteur  contre  les  foudres  qui  les  menaçaient  ou 
les  atteignaient? 

3°  Etait-il  nécessaire  de  détruire  la  croyance  à  l'infaillibilité  du 
Pape?  Une  seule  des  décisions  pontificales  a-t-elle  jamais  donné  lieu  aux 
erreurs  qui  se  sont  introduites  dans  l'Église?  Non.  Mais,  dès  lors^ 
quand  des  Evêques  auraient  été  compétents  pour  prononcer  sur  cette 
question^  quel  avantage  en  revenail-il,  sinon  d'ouvrir  à  tous  les  no\a- 
teurs  qui  voudraient  troubler  l'Eglise ,  une  source  inépuisable  de  dis- 
putes? Ne  devait-on  pas  prévoir  ce  que  l'expérience  n'a  que  trop 
montré  depuis? 

Quand  Bossuet  eut  rédigé  la  Déclaration,  les  Evêques  qui  avaient 
formé  l'assemblée,  suppUèren!:  le  roi  de  la  faire  publier,  comme  la 
doctrine  du  Clergé  de  France,  et  comme  une  loi  d'Etat,  qui  devait  être 
soutenue  par  tous  ceux  qui  aspiraient  aux  grades  de  théologie. 

Le  Pape  Innocent  XI  ne  tarda  pas  à  manisfester  son  mécontente- 
ment et  sa  désapprobation.  Il  adressa  des  plaintes  aux  Evêques  ;  il  cassa, 
il  aimulla,  il  improuva  tous  les  actes  de  l'assemblée.  Son  successeur, 
Alexandre  VllI ,  en  fit  autant;  et,  pendant  plus  de  dix  ans,  les  Papes 
refusèrent  les  Bulles  d'institution  à  tous  ceux  qui,  étant  nonmiés  à  des 
évêchés.  s'étaient  trouvés  dans  l'assend^lée,  et  avaient  signé  la  Décla- 
ration. Enfin,  sous  Innocent  XII  ^  en  1693,  ce  diflcrend  fut  accommodé  , 
moyennant  deux  lettres  écrites  au  Pape  :  l'une,  dans  le  mois  d'oùt  1693, 
par  les  Evoques  nommés,  dont  je  viens  de  parler,  l'autre,  par  Louis  XIV, 
dans  le  mois  suivant.  Fleury  nous  apprend  {Nouveaux  opuscules, 
p.  167),  que  la  lettre  des  Evêques  nommés  avait  été  soumise  à  Bos- 
suet (jui  en  avait  approuvé  la  rédaction,  et  M.  Emery  ajoute  [Jbid.  169) 
que  c'était  Bossuet  lui-même  qui  en  avait  tracé  le  plan.  J'en  donne  ici 
la  traduction  littérale  : 

«  Très-Sainl-Père , 

«  Prosternés  aux  pieds  de  Votre  Béatitude,  nous  professons  et  décla- 
«  rous  que,  du  fond  do  notre  cœur,  nous  sonmies  affectés  douloureuse- 


—  iiil  — 

«  meut  et  au-dessiis  de  loul  co  qu'on  peut  dire,  de  tout  ce  qui  s'est  fait 
«  dans  l'assemblée  du  Clergé ,  et  qui  a  souverainement  déplu  à  Votre 
«  Sainteté,  et  à  ses  prédécess.eurs:  qu'ainsi,  tout  ce  qui,  dans  cette 
«  même  assemblée ,  a  pu  être  censé  décrété  sur  la  puissance  ecclésins- 
«  tique  et  sur  l'autorité  pontificale,  nous  le  tenons,  et  déclarons  qu'on 
«  doit  le  tenir,  pour  non  décrété.  Nous  tenons  également  pour  non  dé- 
«  crété,  ce  qui  a  pu  être  censé  délibéré  au  préjudice  des  droits  des 
«  églises  (^dans  l'affaire  de  la  Bégaie)  :  car  noire  intention  n'a  pas  été  de 
«  rien  décider,  ni  de  porter  préjudice  auxdit^s  églises.  » 

Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  la  cour  fut  instruite  de  l'envoi  de 
cette  lettre,  ainsi  que  les  principaux  Prélats  de  France  qui  se  trou- 
vaient alors  à  Paris. 

Louis  XIV,  de  sou  coté,  écrivit  de  sa  main  au  même  Pontife,  le 
14  septembre  1693,  la  lettre  suivante  : 

«  Très-Saint-Père , 

«  J'ai  beaucoup  espéré  de  l'exaltation  de  Votre  Sainteté  au  Pontificat, 
<<  pour  les  avantages  de  l'Eglise  et  de  l'avancement  de  notre  sainte  re- 
«  ligion.  J'en  éprouve  présentement  les  effets  avec  bien  de  la  joie,  dans 
«  tout  ce  que  Sa  Béititude  fait  de  grand  et  d'avantageux  pour  le  bien  de 
«  l'une  et  de  l'autre.  Cela  redouble  en  moi  mon  respect  filial  envers 
«  Votre  Béatitude.  Comme  je  cherche  de  lui  faire  conni\aître,  par  les 
«  plus  fortes  preuves  que  j'en  puis  donner,  je  suis  bien  aise  aussi  de 
«  faire  savoir  à  Votre  Sainteté  que  j'ai  donné  les  ordres  nécessaires 
«  pour  que  les  choses  contenues  dans  mon  édil  du  22  mars  1682,  lou- 
«  chant  la  Déclaration  faite  par  le  Clergé  de  France,  à  quoi  les  conjonc- 
(1  tures  passées  m'avaient  obligé,  ne  soient  pus  observées;  et  que,  dé- 
«  sirant  que  non-seulement  Votre  Sainteté  soit  informée  de  mes  senli- 
ft  menls,  mais  encore  que  tout  le  monde  connaisse,  par  une  marque 
<(  particulière,  la  vénération  que  j'ai  pour  ses  grandes  et  saintes  qua- 
«  lités  ,  je  ne  doute  pas  que  Votre  Béatitude  n'y  réponde  par  toutes  les 
«  démonstrations,  envers  moi,  de  son  affection  paternelle.  Je  prie  Dieu 
«  cependant  qu'il  conserve  Votre  Sainteté  plusieurs  années  au  régime 
"  et  au  gouvernement  de  son  Kglise.  Ecrit  à  Versailles  le  14  sep- 
«  tembre  1693.  » 

Je  ne  m'arrête  point  au  style  de  cette  lettre  :  elle  a  dû  être  écrite 
avec  précipitation  ,  et  très-probablement  avec  une  certaine  gêne;  car 
il  en  coûte,  surtout  à  un  roi,  de  revenir  sur  une  mesure  de  la  nature 
de  l'édit  précité.  Du  reste,  on  ne  peut  se  tromper  sur  le  désir  qu'avait 
Louis  XIV  de  contenter  Innocent  XII,  et  de  lui  donner  pleine  et  entière 
satisfaction  pour  le  passé.  Nous  lui  ferions  injure,  ainsi  qu'aux  Evêques 
nommés,  si  nous  doutions  de  la  sincérité  de  leurs  lettres.  Ecoulons  ce 
que  dit  la-dessus  le  chancelier  d'AguesseaU;  au  XIIF  volume  de  ses 
œuvres.  «  La  lettre  de  Louis  XIV  fut  le  sceau  de  l'accommodement  entre 
«  la  cour  de  Rome  et  le  Clergé  de  France;  et,  conformément  à  l'cnga- 


—  268  — 

«  gemènt  qu'elle  contenait,  sa  Majesté  ne  fit  plus  observer  l'édit  du  mois 
«  de  mars  1682,  qui  obligeait  tous  ceux  qui  voulaient  parvenir  aux 
«  grades,  de  soutenir  la  Déclaration  du  Clergé.  » 

Ainsi,  la  Déclaration  n'a  plus  de  force,  ni  da  côté  des  Prélats  qui 
l'avaient  publiée,  ni  du  côté  de  Louis  XLV  qui  en  avait  révoqué  l'édit. 
Quant  à  Bossuet,  nous  avons  vu  ailleurs  en  quels  termes  il  répudiait 
la  Déclaration,  et  lui  donnait  un  congé  presque  ignominieux  :  Abeat 
ergo  Dedaratio  quù  Ubuerit!  non  enim  eam,  quod  sœpè  pro^teri  juvul, 
tutandam  hic  suscipimits.  Je  ne  parle  pas  de  la  réprobation  dont  l'a 
flétrie  le  Saint-Siège,  dans  la  personne  d'Innocent  XI,  d'Alexandre  Vill, 
d'Innocent  Xil  et  de  Pie  VI,  d'iairaorteile  mémoire. 

Puis-je  maintenant,  sans  imprudence  et  sans  blesser  ma  conscience 
de  chrétien,  adhérer  à  une  pièce  qui ,  abhorrée  par  les  Vicaires  de 
Jésus-Christ,  a  été  mise  au  rebut  par  ceux  mêmes  qui  Pavai  ent  rédigée 
et  fait  proclamer,  par  ceux  qui  étaient  les  plus  intéressés,  au  nom  de 
l'honneur,  à  la  soutenir? 

Je  sais  qu'après  la  mort  de  Louis  XIV,  ou  a  recommencé  à  se  pré- 
valoir de  son  édit,  et  qu'on  a  voulu  remettre  en  vigueur  la  Déclara- 
lion.  Mais,  outre  que  c'était  reprendre  ce  que  d'autres  avaient  Nomi  : 
ce  qui  annonce  une  famine  de  désespéré,  on  ne  saurait  disconvenir  qu'il 
y  ait  eu,  dans  cette  conduite,  une  criante  déloyauté.  Les  mêmes  rai- 
sons qui  avaient  fait  répudier  et  anéantir  ce  qui  s'était  fait  en  1682, 
n'existaient-elles  plus  après  la  mort  de  Louis  XIV? 

On  a  caché  tant  que  l'on  a  pu  la  révocetion  des  actes  de  l'assemblée  : 
les  parlements  ont  toujours  eu  à  cœur  de  les  faire  revivre.  Que  leur 
importait  le  chagrin  qu'en  éprouveraient  les  Souverains-Pontifes? 
C'eût  été  là  précisément,  pour  ces  cours  rivales,  un  motif  de  revenir  à 
un  passé  déplorable. 

Une  Révolution  sans  exemple  bouleversa  l'Eglise  de  France  plus  d'un 
siècle  après  la  Déclaration  qui  en  avait  posé  les  principes  anarchiques. 
Après  quelques  années  d'une  tourmente  épouvantable,  la  nécesssité  de 
rétablir  et  de  reconstituer  la  société  s'est  fait  sentir.  Mais  il  n'y  avait  pas 
de  moyen  d'y  parvenir  sans  l'intervention  du  Sainl-Siége.  Mfiis,  de  son 
côté,  le  Saint-Siège  était  incapable  d'arriver  à  aucun  résultat,  sans  re- 
courir à  une  mesure  extrême,  seul  remèdo  capable  de  fermer  les  plaies 
de  l'Eglise  de  France.  Cette  mesure,  ce  remède  devaient  renverser,  dans 
la  base  fondamentale,  la  Déclaration  de  1682.  C'est  Bonaparte  lui-même 
qui  demanda  que  le  Saint-Siège  apostolique  fît  usage  de  la  plénitude  de 
sa  puissance  sur  les  choses  spirituelles,  en  s' élevant  au-dessus  des  canons 
dictés  par  l'Esprit  de  Dieu ,  et  en  se  montrant  supérieur  à  toutes  les  règles  , 
à  toutes  les  comtitutions  reçues  dans  le  royaume  :  règles  et  constitutions  que 
la  Déclaration  avait  pi'oclamées  inébranlable f.  Malheur  au  téméraire  qui 
eût  osé  o{)poser  la  Déclaration  à  la  volonté  du  jnemier  consul!  Celui-ci 
ne  se  serait  pas  contenté  de  lui  répondre  avec  Bossuet  :  Abeat  Dedaratio 
quù  libueritl  11  aurait  envoyé  le  réclamant  en  prison  ou  en  exil;  et  il  l'a 


—  269  — 

fait  effectivement  en  plus  d'une  circonstance.  C'est  que  la  simple  raison 
l'aurait  convaincu  de  ce  qu'une  étude  approfondie  avait  fait  dire  au  docle 
Thoinassin  :  f.  Rien  n'est  plus  conforme  aux  canons  que  la  violation  des 
«  canons,  qui  se  fait  pour  un  plus  grand  bien  que  l'observation  même 
«  des  canons  {Discipline  de  l'Eglise,  partie  IV,  liv.  II,  ch.  68,  n'^  6).  » 

f<  En  effet,  dit  M.  Emery,  nous  avons  absolument  besoin  de  ce  prin- 
«  cipe,  quand  il  s'agit  de  défendre  le  dernier  Concordat,  et  de  faire  re- 
«  garder  comme  légitimes  tous  les  cbancemenls  qui  ont  élé  fuifsdans  FE- 
«  glise  de  France.  Car,  il  est  très-vrai  que  ce  que  nous  appelons  nos  li- 
f<  bertés,  y  répugnait  absolument,  et  qu'elles  ont  élé  ouvertement  violées 
c<  dans  leurs  articles  principaux,  et  ceux  mêmes  que  nous  regardons  avec 
('justice  comme  étant  les  mieux  fondés.  Par  un  seul  acte,  tous  les  Evè- 
«  chés  ont  été  supprimés  :  ceux  mêmes  dont  rétablissement  était  aussi 
f<  ancien  que  le  christianisme  dans  les  Gaules.  D'autres  ont  été  créés, 
«  sans  aucun  égard  aux  anciennes  limites.  Tous  les  Evêques  ont  été  dé- 
«  pouiliés  de  leurs  Evêchés,  sans  aucun  délit  de  leur  part,  sans  aucune 
«  forme  de  procès.  Il  est  \rai  qu'on  a  commencé  par  demander  leur  dé- 
«  mission,  et  que  plusieurs  l'ont  accordée;  mais  cette  démission  même 
«  a-t-elle  élé,  de  la  part  de  tous  ces  derniers,  bien  constamment  et  bien 
«  pleinement  volontaire,  puiscju'en  la  demandant,  on  donnait  clairement 
«  à  entendre  que,  si  elle  était  reiusée,  ou  n'irait  pas  moins  en  avant  ?  Tous 
«  les  chapitres  ,  toutes  les  abbayes,  tous  les  prieurés,  tous  les  béné- 
«  fices  ,  toutes  les  fondations  ,  sans  distinction  et  sans  exception  ,  ont  élé 
«anéantis;  tous  les  biens  ecclésiastiques  ont  élé  irrévocablement  cé- 
«  dés,  etc. 

f<  On  ose  dire  que  les  Papes  qui  ont  porté  le  plus  loin  leur  autorité,  et, 
«en  général,  tous  les  Papes,  n'ont  point  fait,  dans  la  suite  des  siècles,  de 
«changements,  de  coups  d'autorité  aussi  grands,  aussi  importants  que 
«ceux  qui  ont  été  fiiils,  en  un  moment,  par  Pie  VII.  Nous  croyons  son 
tf  opération  très  légitime;  il  est  bien  nécessaire  de  le  croire  :  autrement 
«combien  Tiudrail-il  reconnaître  aujourd'hui  ,  dans  l'Eglise  de  France, 
«  d'Evéques  sans  titre  et  de  ministres  sans  pouvoirs!  Mais  cette  opera- 
«  lion  ne  peut  être  légitime;  qu'autant  que  le  Pape  avait  l'autorité,  le 
«  droit  de  la  fiiire.  El,  pour  établir  qu'il  avait  cette  autorité,  il  est  néces- 
«  saire  de  dire  avec  M.  Fleury  que,  dans  cerlaines  circonstances,  son 
«  autorité  est  souveraine,  et  s'élève  au-dessus  de  tout. 

c(  Ainsi  le  gouvernement  français  qui,  souvent,  a  cru  devoir  s'oppo- 
wser  à  l'extension  de  l'autorité  des  Papes,  aujourd'hui,  pour  justifier  et 
«  maintenir  les  changements  dans  l'ordre  ecclésiastique  qu'il  a  désirés, 
«  et  qui  ont  été  faits  à  sa  sollicitation,  a  besoin  de  supposer,  et  doit  re- 
«  connaître,  que  la  puissance  du  Pape,  dans  certaines  circonstances,  a  la 
«  plus  grande  étendue  [Corrections  et  additions  pour  les  nouveaux  opus- 
«  rtilesde  Fleurij).  » 

Toutes  ces  réflexions  sont  d'une  sagesse  et  d'une  vérité  frappantes.  La 
France  a  béni  le  Concordat:  toutes  les  nations  catholiques  y  ont  applaudi; 


—   ÛH)  — 

le  petit  nombre  de  dissidents  qui  se  sont  obstinés  à  le  rejeter,  ont  été  mis 
au  rang  des  schismatiques.  Convenons  donc  que  la  Déclaration,  surtout 
par  rapport  à  son  troisième  article,  s'est  vue  frappée  d'un  coup  mortel. 
Mais  admirons,  en  même  tenjps,  la  vicissitude  des  pensées  des  iiommes 
du  siècle,  l'inconstance  de  leurs  jugements,  l'inconséquence  de  leurs  pro- 
cédés, quand  ils  ont  la  prétention  de  se  faire  les  arbitres  des  choses  spi- 
rituelles, qui  ne  sont  et  ne  sauraient  jamais  cire  de  leur  ressort!  Bona- 
parte était  entouré  de  juristes  tout  imbus  des  idées  parlementaires  , 
beaux  diseurs,  à  foi  plus  qu"équi\oque,  qui  avaient  pardonné  a  la  Révo- 
lution ses  plus  grandes  énormités,  parce  que,  selon  leurs  désirs,  elle  avait 
humilié  l'Eglise  et  son  chef.  Ils  craignirent  bientôt  plus  encore  que  la  Ré- 
volution même,  l'aurore  d'une  situation  nouvelle  qui  rendait  à  l'Eglise 
son  ancienne  liberté,  et  au  Pape  son  autorité  sacrée.  S'ils  n'osèrent  pas 
dévoiler  ouvertement  ces  appréhensions  antichrétiennes,  ils  firent  sonner 
bien  haut  le  non  du  grand  Bossuet,  aux  oreilles  du  grand  guerrier.  Bos- 
suet  ne  s'était-il  pas  montré  le  plus  ferme  défenseur  lie  la  puissance  tem- 
porelle, contre  les  tendances  romaines  qui,  tôt  ou  tard,  pourraient  l'af- 
faiblir ou  même  la  détrôner.  Le  grand  BossuetI  C'est  à  lui  que  Ton  était 
redevable  des  quatre  articles!  Les  quatre  articles!  Abrégé  des  quatre 
Evangiles  de  l'autorité  séculière.  Qu'est-ce  que  c'est  que  ces  quatre  ar- 
ticles':* Le  futur  empereur  ne  les  connaît  pas  :  il  se  les  fait  expliquer;  il 
en  est  ravi  ;  il  consent,  pour  un  moment,  à  n'être  pas  un  nouveau  Cbar- 
lemagne,  pour  revêtir  le  personnage  de  Louis  XIV.  On  ne  lui  dit  pas  que 
Louis  XIV  a  révoqué  son  édit ,  el  anéanti  la  Déclaration  :  peut-être  ne 
voudiail-il  plus  de  cette  pièce  de  rebut;  on  lui  dit  seulement  que  les 
quatre  articles  sont  un  chef-d'œu\  re.  Le  voilà  à  cheval  sur  les  quatre  ar- 
ticles :  ce  sont  ses  expressions.  Un  premier  consul  à  cheval  sur  quatre  ar- 
ticles! 11  faut  que  le  ridicule  marche  toujours  a\ecce  malencontreux  su- 
jet. La  première  fois  qu'on  lui  fit  lire  ce  travail  du  grand  Bossuet.  il  dut 
être  bien  surpris;  mais  tout  était  sérieux  autour  de  lui;  il  se  prescrivit 
d'être  sérieux  lui-même,  quoique  jusqu'ici  les  noms  de  libertés,  de  ca- 
nons ,  de  décrets ,  de  constitutions  lui  eussent  présenté  un  tout  autre 
sens. 

Quoi  qu'il  en  soit,  si  Louis  le  Grand,  avec  ses  trente  deux  Evêques,  n'a 
pu  faire  proclamer  que  (juatre  articles  organiques ,  le  premier  consul 
n'aura  pas  besoin  d'E\éc|nes  pour  en  f.iire  proclamer  soixante-dix-sept, 
le  18  germinal  an  X.  Il  sera  ,  sans  doute,  aussi  à  cheval  sur  eux.  On  les 
publiera  sous  le  nom  de  Convention,  quoiqu'une  convention  suppose  plu- 
sieurs parties  contractantes,  et  qu'ici  une  seule  partie  fasse  la  loi,  et  con- 
vienne avec  elle-même  de  la  faire  exécuter.  Dans  cette  convention  d'un 
nouveau  genre,  on  mentionnera  [art.  6)  comme  un  attentat  l'infraction 
des  règles  consacrées  par  les  canons  }rçus  en  France,  et  contre  les  libertés, 
les  franchises  et  les  coutumes  de  lEglise  gallicane  ;  et  l'on  retrouvera 
partout  cette  infraction  dans  la  pièce  curieuse  qui  menace  de  la 
])unir. 


—  271   — 

Il  est  bien  temps  que  je  laisse  un  peu  respirer  le  lecteur,  et  que  je  res- 
pire moi-même,  apros  l'avoir  promené  dans  ce  vaste  champ  de  bizar- 
reries. 

...  Quid  nos,  dura,  refugimus 

il::ias?  Quid  iDlactuqi  nerasli 

Liquimus?  Horat.  Od.  XXIX. 

L'abbé  *^,  ancien  vicaire  général. 


VOLTAIRE  ET   FRÉDÉRIC 


(I) 


Nous  en  sommes  restés  à  cinq  petits  vers  de  Voltaire  ,  qui  procla- 
maient sans  façon  le  présomptif  do  Prusse ,  âgé  de  vingt-cinq  ans ,  génie 
immortel.  Continuons. 

FRÉDÉRIC. 

t« Non  content  d'avoir  surpassé  tous  les  auteurs  qui  vous  ont  pix- 

cédé  par  l'élégance,  la  beauté  et  Vutilité  de  vos  ouvrages  ,  vous  voulez 
encore  les  surpasser  par  le  nombre.  » 

C'est  la  troisième  fois  que  l'auteur  de  l'insipide  Henriade^  de  quelques 
comédies  de  troisième  ordre,  de  tragédies  assez  généralement  médiocres, 
d'élucubralions  philosophiques  indignes  d'un  homme  grave  ,  et  de 
raille  pantalonnades  cyniques  dont  rougirait  toute  intelligence  honnête, 
s'entend  chanter  ce  Glo)-ia  iaexcehis  par  le  royal  idolâtre  de  Berlin. 

« Cette  lettre  s'adresse  à  un  exemple  de  vertu.  « 

K.  B.  L'exemple  de  vertu  en  question  s'amusait  à  la  même  époque  , 
en  1737,  a  vouloir  persuader  au  genre  huujain  que  le  poète  J.-B.  Rous- 
seau avait  mérité  les  galères,  pour  n'avoir  point  fait  chorus  avec  les 
adorateurs  de  son  génie. 

« J'apprends  plus  jiar  vos  doutes  que  par  tout  ce  que  le  divin 

Aristote  ,  le  sage  Platon  et  l'incomparable  Descartes  ont  aflirmé  si  légè- 
rement. » 

Les  doutes  de  Voltaire  allaient  souvent  jusqu'à  lui  faire  mettre  en 
question  l'immortalité  de  l'âme.  Voila  ce  qu'il  est  bon  de  rappeler  au 
lecteur ,  pour  qu'il  puisse  apprécier  la  salutaire  profondeur  de  ces 
doutes  sublimes  dont  Frédéric  faisait  si  grands  cas. 

« Votre  fièvre  m'inquiète  et  m'alarme  beaucoup;  je  crains  de 

perdre  sohim  hominem,  mon  maître  qui  m'instruit  et  me  guide  ;  je  crains 
avec  raison  de  perdre  un  homme  qui  vaut  seicl  plus  que  toute  sa  na- 
tion. >y 

On  conçoit  les  inquiétudes  de  l'illustre  étranger;  en  effet,  M.  de  Vol- 
taire mort,  qui  donc  eu  France  aurait  pu  lui  écrire  :  Regardez-moi , 

(1)  Yoii-  notre  livraison  du  15  août,  p.  246. 


—  27i  — 

Monseigneur,  comme  le  sujet  le  plus  attaché  que  vous  ayez ,  car  je  n'ai 
point  et  ne  veut  point  avoir  d'autre  maître  ! 

" La  nature,  à  force  de  travailler  ,  devient  plus  habile  ;  elle  a 

f  jrmé  votre  cerveau  de  tous  les  bons  originaux  qu'elle  a  faits  en  tous  les 
siècles.  11  est  à  craindre  qu  elle  se  contente  de  n'avoir  fait  que  ce  chef- 
d'œuvre,  » 

Quand  un  homme  a  une  si  haute  opinion  d'un  autre  homme,  il  est 
tout  naturel  que  ,  passant  de  la  prose  à  la  poésie  ,  il  lui  envoie  le  ma- 
drigal que  voici  : 

«Ah!  si  le  sort  cruel  veut  attaquer  ta  vie, 
Si  pour  jamais  ,  enfln  ,  il  faul  nous  séparer, 
Ta  mort  de  mon  trépas  serait  dans  peu  suivie; 
Mais  non  ,  ce  coup  affreux  peut  encore  se  parer  : 
Pour  servir  l'univers  ,  pour  servir  Emilie  (1) , 
Pour  conserver  tes  jours  ,  c'est  à  moi  d'expirer.  » 

El  dites  maintenant  si  les  espris  forts  ne  sont  point  passés  maîtres  en 
bigoterie  païenne  et  en  sentimentalisme  niais. 

VOLTAIRE. 

« Vous  avez  tout  ce  qui  manquait  à  ce  grand  homme  (au  czar 

Pierre  I").» 

« Nous  étions  faits  pour  être  vos  sujets.  » 

Bis  !  bis  !  bis  ! 

FRÉDÉRIC. 

« Votre  âme  devrait  être  immortelle  ,  afin  que  Dieu  put  être  le 

rénumérateur  de  vos  vertus.  Le  ciel  vous  a  donné  des  gnges  d'une  pré- 
dilection si  marquée,  qu^en  cas  d'un  avenir,]  ose  vous  répondre  de  votre 
félicité  éternelle.  » 

Les  philosophes  ne  s'entendent  pas  mieux  que  cela  en  plaisanteries 
sacrilèges. 

VOLTAIRE. 

a Monseigneur,  vous  êtes  adoré  en  France;  on  vous  y  regarde 

comme  le  jeune  Saloinoii  du  Nord.  Encore  une  fois,  c'est  bien  dommage 
pour  710US  que  vous  soyez-  né  pour  régner  ailleurs.  » 

On  connaît  l'antique  devise  des  chevaliers  français  :  Mon  Dieu  ,  mon 
Roi ,  ma  Dame.  Quand  il  arrivait  à  M.  de  Voltaire  de  répéter  cette  de- 
vise ,  il  devait  assurément  d'abord  se  regarder  lui-même  ,  et  ensuite  , 
successivement,  tourner  ses  regards  du  côté  du  roi  de  Prusse  et  du  côté 
d'Emilie. 

FRÉDÉRIC, 

«  Ton  âme  ,  de  tout  temps  à  la  vertu  nourrie  , 

Cherche  ses  aliments  dans  la  philosophie  , 

El  sait  l'art  d'enchaîner  tous  ces  tyrans  fougueux 

(2)  La  marquise  du  Cliàtelet ,  pimbêche  philosophe  ,  la  seule  iliviiiitc  que  Voltaire  ait 
jamais  adorée. 


~  273  — 

Qui  déchirent  les  cœurs  des  humains  malheureux. 

Tranquille  au  haut  des  deux,  où  nul  mortel  t'égale, 
La  vie  est  à  les  yeux  comme  une  terre  australe.  » 

Voltaire  avait  si  bien  l'art  d'enchaîner  les  tyrans  fougueux  qui  déchirent 
les  cœurs  des  humains  malheureux  ,  que  toute  sa  vieil  ne  cessa  pas  une 
minute  de  grincer  des  dents  ,  de  distiller  de  la  bile  ,  de  se  rouler  dans 
d'épileptiques  colères.  Son  agonie  ,  répétition  amplifiée  des  fureurs 
d'Oreste,  cotnme  disait  le  docteur  ïronchinj  fut  le  dernier  acte  de  toute 
une  carrière  de  démon  enragé. 

« Vous  avez  ravi  à  Virgile  la  gloire  du  poëme  épique,  à  Corneille 

celle  du  théâtre;  vous  en  faites  autant  à  présent  aux  Epîtres  de  Des- 
préaux. Il  faut  avouer  que  vous  êtes  un  terrible  homme!  C'est  là  cette 
monarchie  que  Nabuchodonosor  vit  en  rêve  et  qui  engloutit  toutes  celles 
qui  l'avaient  précédée.  » 

Ma  foi,  il  n'y  a  rien  à  dire  à  cela  ;  il  faut  tirer  l'échelle....  Non-seu- 
lement la  tirer,  mais  la  casser  et  en  jeter  les  morceaux  au  feu.  Après 
un  pareil  Te  Deum ,  ce  qui  suit  va  paraître  bien  médiocre. 

« Mérope  ne  sort  point  de  mes  mains....  Je  la  préfère  à  toutes  les 

pièces  qui  ont  paru  en  France hormis  la  3fort  de  César. 

« La  Henriade  ,  \e  Brutus  ,  la  Mort  de  César,  sont  si  parfaits  que 

ce  n'est  pas  une  petite  difficulté  de  ne  rien  faire  de  moindre. 

« Je  souhaiterais  que  votre  plume  eût  composé  tous  les  ouvrages 

qui  sont  faits  et  qui  peuvent  être  de  quelque  instruction  :  ce  serait  le 
moyen  de  profiter  et  de  tirer  utilité  de  la  lecture.  » 

Ce  dernier  alinéa  est  pourtant  fort  joli,  on  en  conviendra  :  il  eût  été 
curieux  ,  en  effet ,  et  bien  profitable  au  genre  humain  que  l'auteur  de 
V  Essai  sur  les  Mœurs  des  Nations  et  du  Dictionnaire  philosophique  ,  eût, 
à  la  place  de  ce  petit  Bossuet,  qui  n'était  qu'un  jésuite  ,  composé  le  Dis- 
cours sur  r Histoire  universelle.  Mais,  ouvrez  bien  les  oreilles,  voici  un 
trait  qui  est  du  dernier  beau  ,  du  dernier  spirituel. 

«  S'il  y  a  quelque  chose  dont  je  puisse  me  persuader,  c'est  qu'il 

y  a  un  Dieu  adorable  dans  le  ciel ,  et  un  Voltaire  presque  aussi  aimable 
à  Cirey.  » 

Peste  !  je  trouve  \e  presque  bien  modeste  tout  de  même.  Presque  !  al- 
lons donc  ,  jeune  prince,  vous  auriez  dû  changer  ce  mot  et  le  renj- 

placer  par  autant  ou  par  beaucoup  plus.  Trêve  d'ironie  ;  soyons  franc 

0  le  petit  n)isérable  prince  impie  ,  qui  se  fait  ainsi  le  courtisan  à  plat 
ventre  d'un  philosophe  sacrilège,  jusqu'à  tenter  de  lui  donner  Dieu  pour 
terme  de  comparaison  ! 

VOLTAIRE. 

« Je  compte  vous  présenter  bientôt  un  autre  tribut  de  bagatelles 

poétiques ,  car  je  me  tiens  comptable  de  mon  temps  à  mon  véritable 
souverain.  » 


—  274  — 

Encore!  J'ai  bien  envie,  en  vérité,  de  m'écrier,  en  parodiant  un  vers 
fameux  : 

Ne  sois  pas  si  Prussien ,  ou  je  cesse  d'écrire  ! 

FRÉDÉRIC. 

« Vous  seul  ,  monsieur,  me  faites  aimer  votre  nation.  Je  chérirai 

tendrement  les  habitants  de  Cirey,  tandis  que  je  ferai  la  guerre  aux 
Français.  » 

Si  un  Frédéric  quelconque  m'avait  fait  un  semblable  compliment , 
je —  mais  je  ne  suis  pas  philosophe. 

VOLTAIRE. 

« J'espère  que  je  boirai  avec  lui  (le  duc  d'Aremberg)  à  la  santé 

de  mon  cher  souverain ,  du  vrai  maître  de  mon  âme ,  dont  je  suis  réel- 
lement plus  le  sujet  que  du  roi  sous  lequel  je  suis  né.  )> 

A  la  bonne  heure!  la  déclaration  est  plus  catégoriquement  lâchée  que 
jamais.  Est-ce  clair?  Or,  en  ce  temps-là.  Frédéric  avait  maille  à  partir 
avec  les  Français  sur  les  champs  de  bataille;  et,  bien  entendu,  M.  de 
Voltaire,  auteur  de  la  phrase  plus  haut  soulignée,  était  incapable  de 
faire  des  vœux  pour  le  triomphe  de  ses  compatriotes. 

« Vous  aurez  ,  dit-il  à  son  correspondant,  vous  aurez  le  double 

plaisir  de  nous  vaincre  et  de  nous  plaire,  o 

Parfait  ! 

FRÉDÉRIC. 

«  Je  vous  prie  instamment  de  continuer  W Siècle  de  Louis  XIV. 

Jamais  l'Europe  n'aura  vu  de  pareille  histoire  ,  et  j'ose  vous  assurer 
qu'on  n'a  pas  même  ridée  d'un  ouvrage  aussi  parfait  que  celui  que  vous 
avez  commencé. 

« Non  ,  il  ne  peut  y  avoir  qu'un  Dieu  et  qu'un  Voltaire  dans  la 

nature!!!...  11  est  impossible  que  cette  nature  ,  si  féconde  d'ailleurs, 
recopie  son  ouvrage,  pour  reproduire  votre  semblable.  » 

J'en  demande  bien  pardon  aux  mânes  du  grand  Frédéric  ,  mais  voilà 
du  nefas  première  qualité. 

« Vous  êtes  tous  les  deux  (avec  Thériot)  de  ces  gens  admirables 

et  uniques  dans  leurs  espèces,  et  qui  augmentez  chaque  jour  l'admira- 
tion de  ceux  qui  vous  connaissent Les  païens  ont  fait  des  dieux  qui 

assurément  restaient  bien  au-dessous  de  vous  deux.  Vous  auriez  tenu 
la  première  place  dans  l'Olympe ,  si  vous  aviez  vécu  alors. 

«  ....  L'Histoire  de  Louis  XIV,  c'est  un  ouvrage  dont  l'univers  n'a  pas 
encore  d'exemple. 

«  ....  11  y  a  des  vérités  que  je  crois  démontrées,  et  dont  ma  raison  ne 
me  permet  pas  de  douter.  Je  crois  ,  par  exemple ,  qu'il  n'y  a  qu'un 
Dieu  et  (ju'un  Voltaire  dans  le  monde.  Je  crois  encore  que  ce  Dieu  avait 
BESOIN ,  dans  ce  monde ,  d'un  Voltaire  pour  le  rendre  aimable.  » 


Quel  credo!  Ce  dernitT  Irait  me  fiiil  tomber  la  plume  des  moins!  Insa- 
nité inouïe  ,  etî'royaîjle  paganisme!...  Kt  quand  en  pense  que  l'homme 
qui  écrivait  cela,  et  celui  qui  permettait  qu'on  lui  adressât  uu  pareil 
langage,  sont  en  honneur  parmi  nous! 

Je  m'arrête  :  j'ai  assez  montré  dans  toute  sa  hideuse  nudité  la  bas- 
sesse superbe  et  l'orgueil  infâme  de  deux  grands  maîtres  ès-phiiosophie, 
qui,  aujourd'hui  encore,  ont  tant  de  petits  plagiaires  ,  tant  de  singes 
misérables.  Foutu>at. 


LE  DERNIER  BARON  CHRÉTIEN  ^^ 


Quand  l'abbé  vit  le  baron  prêt  à  retourner  au  combat  : 

—  Mylord,  —  dit-il ,  —  espérez  tout  de  Celui  dont  la  puissance  est 
sans  borne.  11  a  conduit  ici  un  pauvre  vieillard  à  tra\ers  les  postes  as- 
siégeants. 11  saura  i)ien  donner  une  fois  encore  victoire  au  bon  droit  et 
faire  triompher  la  sainte  caus(>. 

—  Seigneur  abbé,  — répondit  le  châtelain,  —  pour  ceux  de  ma  race, 
les  périls  sont  jeux  d'enfants,  et  la  mort  n'est  que  l'occasion  de  cou- 
ronner dignement  les  sacrifices  de  la  vie.  Vous  avez  connu  mon  aïeul  et 
mon  père;  l'un  et  l'autre  sont  tombés  fidèles  à  leur  serment ,  l'oeil  au 
ciel  et  la  main  sur  l'épée.  Je  vais  à  mon  tour  rendre  témoignage  à  la  foi 
et  frapper  un  dernier  coup  pour  la  reine.  Adieu  donc  ;  point  de  larmes 
et  bénissez-moi. 

Le  prêtre  étendit  la  main  sur  le  front  du  baron  incliné. 

Lady  Elfia  saisit  Edmond  dans  ses  bras ,  et ,  le  présentant  à  son  mari  : 

—  Songez  à  celui-ci!  cria-t-elle. 

—  Milady,  —  répondit-il,  —  depuis  que  je  vous  ai  donné  ma  foi,  ai-je, 
si  légèrement  que  ce  puisse  être ,  violé  en  un  seul  point  mes  devoirs 
en\ers  vous  ? 

Elle  fondit  en  larmes  ,  et ,  malgré  ses  etlbrts  ,  ne  put  articuler  une 
parole, 

l  —  Vos  pleurs,  —  continua-t-il,  —  sont  garants  qu'en  toute  chose  j'ai 
été  pour  vous  ce  que  j'avais  juré.  Quand  mon  fils  sera  en  âge  de  vous 
compi'endre,  dites-lui  ceci  ,  et  ajoutez,  si  nous  ne  devons  plus  nous 
revoir,  que  j'ai  préféré  une  mort  sainte  et  glorieuse  aux  restes  d'une  exis- 
tence désormais  impossible  avec  le  nom  d'Elfin  et  les  serments  de  che- 
valier. 

Ayant  ainsi  parlé,  le  baron  pressa  l'enfant  sur  son  cœur,  baisa  la 
main  d'Alice  et  dit  au  vieillard  : 

—  Veillez  sur  eux  ,  mon  père  1 

(1)  Voir  la  livraison  <Iu  K»  août,  p.  319. 


—  276  — 

Puis  il  sortit  sans  tourner  la  lête  et  s'élança  aux  murailles. 

Le  seigneur  d'Elfin  monta  sur  la  plus  haute  tour,  et  de  là,  comme  un 
aigle  ,  planant  sur  la  campagne  ,  il  embrassa  d'un  regard  tout  l'espace 
occupé  par  les  lignes  des  assiégeants.  Il  considéra  ensuite  la  base  solide 
des  murs,  la  profondeur  des  fossés,  l'escarpement  de  la  colline  au  som- 
met de  laquelle  était  bâti  le  château  ,  vit  chacun  à  son  poste  tressaillir 
d'orgueil ,  et ,  dans  Texcès  de  sa  vaillance ,  pousser  une  sorte  de  cri 
sauvage.  Les  avant-postes  ennemis  répondirent  par  des  acclamations. 
Alors  le  baron  fit  jouer  les  couleuvrines  ,  et  une  vingtaine  d'hommes 
d'armes  qui  s'étaient  approchés  des  remparts  avec  des  échelles  furent 
renversés  ,  et  leurs  machines  écrasèrent  en  tombant  ceux  qui  venaient 
ensuite.  Les  Ecossais  fidèles  sautèrent  de  joie,  et  il  fut  étrange  que  l'en- 
nemi et  les  canons  demeurassent  en  silence.  Mais  tout  à  coup  un  bruit 
sourd  qui  partait  des  entrailles  de  la  terre  fit  trembler  le  sol.  La  for- 
teresse chancela  sur  ses  fondements,  et,  avec  un  épouvantable  fracas, 
toute  la  partie  du  nord  et  celle  de  l'ouest  s'écroulèrent  aussitôt.  La  plu- 
part des  vasseaux  d'Elfin  disparurent  sous  ses  décombres.  Le  baron 
rugit  de  douleur,  et,  comme  il  s'apprêtait  à  descendre,  aperçut  le  vieil 
abbé  qui ,  debout  sur  les  ruines  chancelantes  et  un  Christ  de  fer  à  la 
main  ,  bénissait  les  mourants. 

—  Mon  père,  —  cria  lord  Elfin  ,  — songez  à  l'issue  secrète. 

Le  vieillard  fit  un  signe  afïirmalif  et  disparut.  Cependant  le  baron 
était  revenu  dans  la  cour.  D'une  voix  forte ,  il  appela  à  lui  ses  guerriers 
qui  se  rangèrent  autour  de  leur  seigneur  et  s'apprêtèrent  au  dernier 
combat.  L'ennemi  escaladait  les  murs  sans  résistance.  Le  château,  ruiné 
de  toutes  parts,  livrait  d'instant  en  instant  des  brèches  plus  larges  et 
plus  nombreuses.  Mais  ,  à  la  vue  de  la  petite  troupe  disposée  en  carré 
au  centre  de  la  vaste  cour,  le  vainqueur  s'arrêta.  Lindcsay  parut  armé 
de  sa  fameuse  épée  à  deux  mains.  H  fit  caracoler  son  bon  cheval  de 
bataille  ,  et  somma  le  baron  de  se  rendre  à  merci. 

—  Notre  Dame  et  l'Ecosse  1  —  s'écrièrent  en  brandissant  leurs  armes 
lord  Elfin  et  ses  gens. 

Lindesay  comprit  qu'il  n'obtiendrait  rien  par  les  paroles  ,  et  ordonna 
l'attaque.  Ses  trompettes  sonnèrent  la  chai-ge  ;  les  cors  montagnards 
répondirent  par  l'air  de  Wallace  ,   et  la  mêlée  s'engagea. 

Les  guerriers  d'Elfin,  animés  par  la  présence  et  l'autorité  de  leur 
chef,  combattirent  avec  la  sombre  énergie  du  désespoir.  Dédaignant  les 
armes  à  feu,  ils  n'usèrent  que  du  coutelas  et  de  l'antique  claymore,  et, 
pendant  trois  heures  entières  ,  l'ennemi  ne  put  entamer  cette  muraille 
d'acier.  Cependant  les  bras  se  lassaient  de  frapper.  Les  coups  se  ralen- 
tirent. Chaque  soldat  d'Elfin  tomba  l'un  après  l'autre  aux  pieds  du 
baron.  Le  dernier  mourut  sous  ses  yeux,  tandis  qu'appuyé  sur  son  épée 
il  restait  impassible  au  milieu  des  cadavres  amoncelés  autour  de  lui. 
Lindesay  s'approcha  de  nouveau. 


—  277  — 

—  Sire  chevalier,  —  dit-il,  —  c'est  assez  pour  la  gloire  de  votre  nom 
et  riionneur  de  votre  bannière  ;  maintenant  rendez-vous  à  moi. 

—  Vous  mentez,  —  reprit  froidement  le  baron.  —  Mon  armure  est 
intacte ,  et  voici  devant  moi  les  corps  des  derniers  soldats  de  l'Ecosse. 
Mais  il  y  a  ici  des  traîtres  à  châtier,  et  vive  Dieu  !  j'ai  du  sang  à  ré- 
pandre avant  qu'un  autre  étendard  que  celui  de  la  reine  ou  le  mien 
soit  arboré  sur  les  ruines  du  château  de  mes  pères. 

Le  baron  fit  tournoyer  son  épée  et  appliqua  un  coup  tellement  vi- 
goureux sur  la  tète  du  cheval  de  Lindesay,  que  le  crâne  se  fendit  en  deux 
parts,  et  que  l'animal,  en  s'abatlant,  faillit  écraser  son  maître.  Les  re- 
belles dégagèrent  promplement  leur  chef  étourdi  de  la  chute,  et  se  ruè- 
rent sur  le  baron  qui  les  reçut  d'un  pied  ferme.  Il  allait  frappant  avec 
tant  de  rapidité  que  sa  lame  semblait  un  cercle  flamboyant,  et  que  tous 
ceux  qui  l'approchaient  étaient  à  leur  tour  jetés  sur  les  cadavres.  Tel  fut 
l'encombrement  des  membres  et  des  armes  que  le  baron  prolongea  la 
résistance  au  delà  de  toute  prévision  humaine.  Couché  sur  le  soi ,  il 
jeta  son  cri  de  guerre ,  se  signa  et  vingt  fers  de  lances  entrèrent  à  la 
fois  dans  sa  poitrine. 

VI 

Alice  et  Edmond  ,  après  le  départ  du  baron,  étaient  restés  à  genoux , 
muets  et  pleurant ,  devant  l'image  de  Notre-DamiC  d'Elfin  ,  jusqu'à  ce 
que  le  vieux  prêtre  rentrât  dans  la  salle.  Il  ouvrit  une  porte  habilement 
dissimulée  par  la  boiserie  d'un  panneau,  elles  poussa  à  l'entrée  du  con- 
duit souterrain  par  où  lui-même  s'était  un  peu  avant  introduit  au 
château. 

—  Dieu  veillera  sur  vous  ,  —  dit-il. 

II  n'eut  pas  le  temps  d'achever.  Des  pas  nombreux  se  rapprochaient. 
Il  se  hâta  de  refermer  l'issue,  tandis  que  les  ennemis  se  précipitaient 
dans  la  salle  ,   demandant  iuipérieusement  la  baronne. 

—  Sauvée  î  —  cria  le  saint  vieillard  avec  une  joie  triomphante. 

—  Ta  tête  me  répond  de  la  sienne,  —  répliqua  un  des  chefs  en  levant 
une  hache  qu'il  agita  sur  le  prêtre. 

—  Frappe  ,  —  s'écria  celui-ci  ;  —  c'est  moi  qui  ai  sauvé  lady  Elfin. 

—  Qui  es-tu? 

—  L'abbé  de  Saint- André. 

La  hache  s'abaissa  plus  prompte  que  l'éclair;  le  sang  jaillit;  un  corps 
humain  tomba  sur  les  dalles,  et  l'àme  d'un  martyr  s'envola  vers  les 
cieux. 

Cependant,  la  baronne  et  son  fils  avançaient  péniblement  à  travers 
les  pierres  et  les  ronces  dont  le  passage  était  jonché.  Après  des  efforts 
inouïs,  ils  parvinrent,  meurtris  par  les  roches  et  ensanglantes  par  les 
épines ,  à  l'autre  extrémité  de  l'issue  .  C'était  au  milieu  d'un  bois  de 
sapins  et  de  bouleaux  dont  les  cimes,  dépouillées  par  l'hiver,  s'agit- 
taient  eu  se  heurtant  avec  des  bruits  étranges.  La  neige  couvrait  le  so 


—  278  — 

et  de  noirs  nuages  voilaient  les  cieux.  De  loin,  des  crisconfns,  des  rires, 
des  chants  joyeux  se  faisaient  eulendre,  et  de  ce  côté  on  distinguait,  en- 
tre les  échappées  des  arbres,  une  lueur  rougeàlre,  provenant  du  château 
que  les  vainqueurs  livraient  aux  flammes  pour  célébrer  leur  triomphe. 
La  baronne  comprit  que  lord  Elfin  avait  cessé  de  vivre.  Triste  et  morne, 
elle  s'assit  et  attendit  longtemps  le  retour  du  vieux  prêtre.  Aucun  bruit 
d  homme  ne  parvenait  à  ses  oreilles  et  les  reflets  d'incendie  s'étaient 
éteints.  La  neige  tomba  plus  abondar/iment  ;  et  par  la  forêt,  il  sembla  à 
la  jeune  femme  entendre  le  hurlement  des  loups  qu'attirait  l'odeur  du 
carnage  Elle  se  reprit  à  marcher  au  hasard.  Voyant  que  le  froid  com- 
mençait à  engourdir  l'enfant,  elle  se  dépouilla  de  presque  tousses  vête- 
ments pour  l'en  revêtir;  et  lui  la  suivait  pleurant  et  demandant  sou 
père. 

Enfin  ,  brisés  par  la  fatigue  et  plus  encore  par  la  douleur  ,  les  infor- 
tunés s'arrêtèrent.  La  baronne  embrassa  son  fîls,  et  d'une  voix  défail- 
lante : 

—  Adieu!  —dit-elle;  —le  froid  m'a  saisi  les  membres,  et  je  sens 
mon  cœur  se  glacer.  Si  tu  vis  après  moi ,  n'oublie  pas  que  la  mère  est 
morte  catholique ,  et  que  ton  père  a  donné  tout  son  sang  pour  la  reine 
Marie  et  l'indépendance  de  l'Ecosse.... 

Elle  passa  au  col  de  l'enfant  le  medailloa  qu'avait  donné  lord  Elfin  , 
et  regarda  le  ciel  ;  puis,  s'appuyant  au  tronc  d'un  saj)in  ,  s'endormit 
du  sommeil  de  la  tombe. 

Le  lendemain,  deux  cadavres  furent  trouvés  sur  la  neige,  étroite- 
ment embrassés  et  comme  liés  ensemble  par  la  chaîne  d'un  médaillon 
frappé  aux  armes  d'Elfin  ,  et  portant  pour  devise  :  Dieu  ,  la  Reine  et 
r Ecosse  !  Jules  de  Tournefout. 


DU  DERNIER  MANDEMENT  DE  M'^H' ARCHE VÈOIE  DE  PARIS, 

El  €le   tu    contMatnnatiot*  tle  Ii.%.  VOIX.  UE   !..«.   XÈSil'WWj  et  du  RAPPEL.. 

Mgr  l'Archevêque  de  Paris,  par  ses  Mandements  du  26  mai  1845  et 
du  20  août  1847  ,  a  inauguré  en  France  une  nouvelle  application  delà 
jurisprudence  ecclésiastique,  et  presque  une  nouvelle  jurisprudence. 

Fait  grave  que  les  publicistes  seront  obligés  de  reconnaître  et  de 
proclamer  :  l'omnipotence  de  la  presse  a  enlin  rencontré  une  autorité 
morale  qui  la  domine,  et  devant  laquelle  elle  sera  bien  obligée  de  s'abais- 
ser. En  ce  siècle  où  la  corruption  envahit  tout  et  menace  de  tout  englou- 
tir, une  voix  surgit  enfin  qui  dit  à  l'immor.ililé  :  Tu  t'arrêteras  et  lu  bri- 
seras là  les  flots  dé.'hainés  !  La  pai'ole  du  Pontife,  qui  édifie  quand  elle 
bénit,  détruit  et  renverse  quand  elle  maudit.  Comme  la  foudre,  elle 
consume  ce  qu'elle  fi'appe. 


—  279  — 

Un  journal  politique,  c'est  un  fait  consolant  que  nous  révélons,  un 
journal  politique  ayant  reçu  de  Monseigneur  un  avis  paternel  et  secret 
touchant  des  tendances  affligeantes ,  s'est  immédiatement  rendu  aux 
conseils  du  vigilant  Prélat,  a  f;iit  disparaître  les  craintes,  et  témoigné  à 
Sa  Graîjdf.ur,  dans  une  lettre  parliculièrej  la  plus  humble  docilité  et  la 
plus  cordiale  reconnaissance. 

Voila  donc  une  nouvelle  puissance  avec  laquelle  la  publicité  aura  à 
compter  ;  elle  portera  haut  dans  la  [)ostérité  le  nom  de  3Igr  Affre. 

La  province  s'émeut  de  la  condamnation  du  journal  de  M.  Migne  ,  et 
les  lettres  que  nous  recevons  nous  obligent  à  donner  les  éclaircissements 
suivants  : 

1°  Nous  n'avons  pas  à  apprécier  les  motifs  du  silence  que  la  Voix  de  h 
Vérité  a  gardé  pendant  quinze  jours  sur  sa  condamnation.  Nous  dirons 
seulement  qu'on  ne  l'a  pas  interprété  dans  le  monde  d'une  manière 
favorable  à  M.  Migne.  Ce  qui  n'a  pas  moins  étonné,  c'est  qu'en  se  déci- 
dant à  parler  sur  un  fait  si  grave,  il  n'ait  pas  produit  le  texte  du  juge- 
ment porté  contre  lui  par  un  éminent  adversaire,  son  supérieur.  On  voit 
qu'il  a  cherché,  par  une  analyse  arbitraire,  à  rendre  sa  défense  facile. 
En  effet.  Monseigneur  vous  accuse  de  faire  de  Tinamovibilité  des  desser- 
vants un  droit  incontestable  et  non  pas  un  droit  inaliénable;,  comme  vous 
le  lui  avez  fait  dire,  ce  qui  est  sulîstanliellement  différent.  Vous  vous 
récriez  qu'on  vous  accuse  à  tort  de  presbytérianisme,  et  vous  démontrez, 
à  grand  renfort  de  citations,  que  vous  avez  enseigné  le  contraire  ;  mais 
Monseigneur  n'a  pas  même  prononcé  ce  mol  de  presby térianisme  !  Ainsi, 
vous  n'êtes  pas  sincère  :  c'est  justement  de  quoi  l'on  vous  accuse. 

2"  La  raison  et  les  motifs  de  la  mesure  prise  par  Mgr  l'Archevêque  de 
Paris  sont  nettement  exposés  par  lui.  C'est  que  la  défense  des  curés 
amovibles, SI  ardemment  embrassée  par  la  Voix  de  la  Vérité,  n'est  qu'un 
prétexte  en  apparence  fort  légitime  ;  —  c'est  que,  sousce  prétexte,  0}i  insi- 
nue clairement  et  sans  cesse  que  les  Evéques  abusent  de  leur  pouvoir  à 
l'égard  des  curés  amovibles  ;  —  c'est  que  la  Voix  de  la  Vérité  a  recours 
au  mensonge  avec  un  art  perfide;  —  c'est  qu'e//e  invente  des  réclamations 
îïombrcuses  ;  —  c'est  qu'e/Zc  insinue  qu'elles  ont  leurs  causes  rfa/w  un  mé- 
contentement général  ;  —  c'est  qu'e//e  invente  des  fables  oit  tout  est  faux 
sur  le  compte  de  la  première  autorité  spirituelle  du  diocèse  ;  —  c'est  qu'on 
prépare  ainsi  avec  une  perfidie  savante  les  conséquences  qu'on  veut  faire 
tirer  aux  lecteurs  ;  —  c'est  qn^on  porte  la  dissimidation  jusqu'à  se  mon- 
trer le  plus  affectueux  diocésain  au  moment  même  oit  l'on  a  recours  à  de 
perfides  insinuations  ;  —  c'est  qu'on  dirige  une  foule  de  t?'aits  répréhensi- 
sibles  contre  d'autres  Evéques  et  des  curés  respectables,  etc. 

Monseigneur  aurait  pu  ajouter  que,  par  là,  on  lui  désaffectionne  son  dio- 
cèse;—  qu'on  rend  pénibles  tous  ses  rapports  avec  les  autres  diocèses;  — 
qu'on  indispose  contre  lui  le  pouvoir  et  les  administrations  ci\iles  ;  qu'on 
nuit  à  ses  rapports  avec  l'Eglise  suprême,  puisqu'on  le  montre  comme 
hostile  au  Pape,  et  qu'on  insinue  que  son  orthodoxie  est  suspecte  ;  — 


-  280  -  ^ 

qu'enfin  on  tend  à  rendre  son  administration  impossible,  etc.  Ces  raisons, 
du  reste,  celles  qui  lui  sont  le  plus  amères  ,  Monseigneur  les  indique 
suffisamment  quand  il  se  plaint  «  qu'on  s'efforce  de  semer  la  division  au 
sein  de  «  la  famille  chrétienne,  d'inspirer  au  Clergé  et  aux  fidèles  d'in- 
«  justes  méfiances  contre  les  premiers  Pasteurs.  » 

Il  est  vrai  que  Monseigneur  n'appuie  pas  ses  assertions  de  la  citation 
des  textes,  et  M.  Migne,  dans  son  numéro  du  5  septembre,  se  plaint  ciu'on 
n'ait  pas  jugé  à  propos  de  se  résigner  à  cet  acte  de  justice  !  et,  dans  celui 
du  8,  il  répond  par  des  faits,  dit-il,  à  l'injustice  de  ces  accusations  gra- 
tuites. Dans  celui  du  10  ,  il  va  encore  plus  loin,  et  s'engage  solennelle- 
ment,  «  1°  à  faire  amende  honorable  en  rétractant  publiquement  l'ar- 
«  ticle  répréhensible,  et  en  passant  condamnation  sur  tous  les  griefs  dont 
«il  est  accusé;  2°  à  supprimer  pour  toujours  le  journal  coupable... 
«  quand  même,  etc.  ;  3°  à  donner,  par  un  acte  notarié,  50,000  francs  à 
t  la  propagation  de  la  foi,  etc.,  si  quelqu'un  peut  citer  un  seul  article 
«  qui  justifie  l'imputation!....  ^i  Pauvre  fanfaron  du  désespoir!  nous 
vous  en  citerons  dix  ,  nous  vous  en  citerons  vingt,  nous  vous  en  citerons 
cinquante  qui  justifient  l'exactitude  des  accusations  de  Monseigneur.  Et, 
d'abord,  ceux  mêmes  des  trois  numéros  que  nous  venons  de  citer , 
et  ceux  du  18  (I)  et  du  20  juin  dernier,  et  ceux  où  vous  parlez  des  cent 
mille  francs  du  catéchisme ,  et  toute  la  controverse  sur  le  Chapitre  de 
Saint-Denis,  etc.,  etc. 

Mais  le  premier  Pasteur  ne  mérite-t-il  donc  pas  que  ses  enfants  l'en 
croient  sur  parole?  N'est-il  donc  pas  le  représentant  de  Celui  qui  parlait 
avec  autorité,  et  ne  dissertait  pas,  comme  les  scribes  et  les  docteurs? 
Du  reste,  messieurs  de  la  Voix  de  la  Vérité,  continuez  de  parler,  ce  sera 
plus  court;  et  certainement  la  justification  delà  mesure  qui  vous  frappe 
continuera  de  sortir  de  votre  bouche,  et  ira  provoquer  le  dégoût  de  vos 
rares  lecteurs  et  de  nouvelles  condamnations,  si  vous  pouvez  en  valoir 
encore  la  peine. 

Quant  à  ce  qu'on  appelle  ultramontanisme ,  Monseigneur  reconnaît 
formellement,  dans  son  Mandement  même,  qu'il  renferme /es  opinions 
que  préfèrent  les  personnes  pieuses  ,  et  il  serait  profondément  affiigé  qu'on 
pût  penser  qu'il  a  voulu  frapper  des  doctrines  si  vénérables;  mais  il  se 
plaint,  pour  cela  même  ,  qu'on  fasse,  à  cet  égard  ,  ostentation  de  senti- 
ments fictifs  à  l'ombre  desquels  on  poursuit  une  tâche  déloyale. 

3°  Mais  Monseigneur  n'a  donc  pas  agi  légèrement,  et  comment  avait-il 
promis  une  lettre  favorable  au  journal  !  qu'y  a-t-il  là  dessous?  Le  voici  : 
M.  Migne  et  ses  rédacteurs  sont  allés  itérativement  auprès  de  Monsei- 
gneur et  de  ses  vicaires  généraux;  ils  ont  parlé,  ils  ont  écrit,  pour  repré- 
senter à  Sa  Grandeur,  le  tort  que  le  Mandenient  pouvait  et  devait  faire  à 
l'industrie  de  M.  Migne  libraire  ;  déjà  des  symptômes  fâcheux  se  manifes- 
taient, etc.  Monseigneur  a  toujours  répondu,  en  substance  :  «  Quoique 

(1)  La  fin  de  cet  article,  qu'on  se  garde  bien  de  citer,  est  un  véritable  appel  à  la  ré- 
volte. Nous  donnerons  cet  extrait  dans  le  prochain  numéro  de  la  Voix  deVEglise. 


4  —  281   — 

l'industrie  de  M.  Migne  soit,  pour  lui  prêtre,  canoniqueinent  illégitime, 
cependant ,  c'est  sa  propriété,  et  je  serais  fâché  de  lui  nuire  ;  ce  serait 
contre  mes  intentions.  Qu'il  me  donne  donc  par  écrit  et  qu'il  publie  dans 
son  journal,  touchant  les  diverses  choses  que  je  lui  reproche,  un  désa- 
veu qui  me  soit  une  garantie  de  l'avenir,  et  je  lui  donnerai  une  lettre 
qui  arrangera  tout  en  faveur  de  son  journal.  "  Or,  au  lieu  de  la  rétrac- 
tation promise,  l'on  a  donné  à  Monseigneur  la  singulière  leitre  publiée 
dans  le  numéro  du  o  septembre;  encore  .M.  Migne  a-t-il  formellement 
refusé  de  la  signer.  Alors,  que  devait  f.iire  le  Prélat?  Il  s'est  croisé  les 
bras,  regardant  avec  pitié  cette  ruine  où  l'on  court  en  aveugle  ,  au  mi- 
lieu du  bruit,  des  menaces  et  des  vociférations  (I  . 

4"  L'on  est  clioqué  de  voir  la  Voix  de  la  Vcrité  accolée  au  Bappel.  Mais 
si  M.  l'abbé,  docteur  m.edecin  Clavel,  fait  un  journal  ostensiblement  hos- 
tile à  Mgr  l'Archevêque  de  Paris,  M.  l'abbé,  in)primeur-libraire  Migne, 
ne  fait-il  pas  un  journal  clandestinement  hostile  à  Mgr  l'Archevêque  de 
Paris?  S'il  y  a  aggravation  d'un  coté,  ce  n'est  pas  le  fait  de  la  censure, 
mais  celui  de  l'hypocrisie. 

5"  Nous  ne  pouvons  mieux  répondre  à  d'autres  questions  qu'on  nous 
fait  qu'en  copiant  un  morceau  d'un  excellent  article  publié  par  VUnion 
monarchique,  dans  son  numéro  du  10  se|)lembro.  Le  voici  :  «  L'esprit  de 
perturbation  s'est  glissé  partout  :  on  ne  croit  au  droit  de  personne  ni  à 
la  sainteté  d'aucun  pouvoir.  Celle  confusion  a  gagné  jusqu'aux  alentours 
de  l'Kglise.  Nous  voyons  des  écrits  où  l'on  insulte  le  Pape  au  nom  des 
Evèques,  ou  les  Evèques  au  nom  du  Pape,  ou  le  Pajie  et  les  E\èques 
tout  a  la  fois,  au  nom  des  prêtres,  et  puis  tout  l'enscuiible  catholique  au 
nom  de  je  ne  sais  quelle  folie  chrétienne  ou  quel  mysticisme  personnel 
qui  rompt  tous  les  liens  et  brise  tous  les  devoirs.  C'est  un  déchaînement 
d'idées  insensées  et  de  volontés  pervers\'S  qui  n'a  plus  de  frein  ;  jamais  le 
monde  ne  vit  rien  d'égal  à  ce  désordre. 

f<  Et  que  penserait-on  si  nous  avions  à  dire  que  cette  lutte  furieuse 
plaît  à  certains  hommes!'  Que  même  ils  l'excitent  et  la  payent? 

"Oui,  il  n'est  que  trop  vrai.  Il  est  tel  de  ces  journaux  qui  jettent  le 
mépris  à  la  face  de  l'Episcopat,  qui  sert  en  cela  certains  projets  auMpiels 
il  faut  un  Episcopat  avili,  et  ils  ne  sauraient  trop  s'applaudir  lorsqu'ils 
trouvent  sous  la  main  un  prêtre  pour  servird'instrument  à  un  tel  dessein. 

«  A  cet  égard  nous  aurions  peut-être  (juolques  révélations  a  faire; 
nous  les  gardons  pour  un  autre  temps,  etc.  » 

(I)  Le  vendredi  10  septembre  dernier,  51.  ]\Iigne  a  renvoyé  de  ses  ateliers  cent  cinquante 
ouvriers  qui  ont  picsenté  une  pélition  a  Mgi-  l'Arc lievèquc  de  Paris  Sa  Grandeur  les  a  reçus 
avec  bonté  ,  leur  a  tén. oigne  avec  effusion  la  peine  que  lui  causait  la  malheureuse  situation 
de  la  maison  Migne,  et  leur  a  déniontré  paternellement  que  celte  situation  n'est  impu- 
table qu'à  M.  M'gnc. 

En  préseufc  d'un  fait  si  grave,  on  se  demamic  si  c'est  V,.  Jlignc  qui  a  provoqué  la  dé- 
marche de  ses  ouvriers,  et  l'on  frémit  en  pensant  qu'au  movtn  des  associations  d'assu- 
rance mutuelle  qui  les  relient  tous  ,  huit  ou  dix  mille  ouvriers  typographes  auraient  pu 
se  trouver  instantanément  réunis  autour  du  palais  archiép.stopal. 


—  282  —  fc 

6°  Un  journal,  sans  doute,  n'est  qu'un  journal,  et  ne  peut  éviter  bien 
des  défauts,  comme  toutes  les  choses  humaines.  Mais  cependant  un  jour- 
nal peut  être  loyal,  sincère,  honnête,  respectueux,  quelles  que  soient 
d'ailleurs  ses  doctrines.  Mais  peut-il  être  catholique,  peut-il  être  ecclé- 
siastique, s'il  méconnaît  ces  vertus  élémentaires  du  publiciste? 

Aussi  la  Voix  de  la  Vérité  n'«st-elle  point  un  journal  ecclésiastique.  La 
couleur  qu'elle  affecte  n'est  qu'une  insincérité.  L'hypocrisie  qu'on  lui  re- 
proche est  la  base  même  de  sa  constitution  et  le  fond  de  sa  nature  (1).  Les 
trois  rédacteurs  laïques,  parmi  lesquels  le  rédacteur  en  chef,  en  effet, 
dans  leur  lettre  à  Mgr  l'Archevêque,  publiée  dans  le  numéro  du  5  sep- 
tembre, prennent  la  responsabilité  de  ce  journal,  et  déclarent  que 
M.  Migne  ne  participe  point  à  sa  rédaction.  Or,  par  là  ne  fournissent-ils 
pas  enfin  la  preuve  de  ce  fait,  que  la  Voix  delà  Vérité  n'est  qu'un  jour- 
nal laïque  affectant  les  formes  ecclésiastiques?  Les  abbés  qui  ont  tant 
prostitué  leur  nom  dans  cette  feuille  n'étaient  donc  évidemment  que  des 
hommes  dont  on  payait  les  travaux  à  tant  la  ligne  [un  sou)  quand  ils 
convenaient. 

Les  rédacteurs  delà  Voix  de  la  Vérité  (5  septembre)  affirment  «  qu'au- 
cun prêtre  n'est  devenu  leur  collaborateur,  sans  justifier  de  témoignages 
honorables  de  la  part  de  ses  supérieurs  ecclésiastiques.  «  M.  Migne 
(10  septembre)  s'écrie  :  «  Qu'on  veuille  nous  citer  un  seul  de  ces  mau- 
vais anges,  et  M.  Migne  contracte  aussitôt,  par-devant  notaire,  l'enga- 
gement de  faire  un  nouvel  abandon  de  50,000  fr.,  et  il  renouvellera  cet 
engagement  autant  de  fois  qu'on  lui  trouvera  un  de  ces  déplorables  col- 
laborateurs, etc.  ')  Eh  bien!  Monsieur  Migne,  vous  êtes  pris  au  mot. 
Pourriez-vous  nous  dire  avec  quels  Evêques  étaient  et  sont  en  commu- 
nion hiérarchique,  de  qui  ils  étaient  autorisés  à  faire  des  fonctions  ecclé- 
siastiques, et  où  les  exercent  MM.  l'abbé  J...b,  l'abbé  N,..d,  l'abbé  P. ..s, 
tous  rédacteurs  ostensibles  de  la  Voix  de  la  Vérité?  Et  vous-même, 
M.  Migne,  avec  quel  Evêque  êtes-vous  en  communion?...  N'étes-vous 
pas  aussi  un  de  ces  mauvais  anges? 

7°  On  eût  dû  procéder  par  avertissement,  dit-on.  «  Une  mesure  inat- 
tendue, et  adoptée  sans  que  nous  ayons  reçu  aucun  avertissement  préa- 
lable, est  venue  nous  surprendre!...  s'écrie  M.  Migne  (5  septembre).  « 
Mais  il  nous  souvient  que,  sur  la  fin  de  décembre  1846,  Mgr  l'Arche- 
vêque publiait  une  circulaire  dans  laquelle,  après  avoir  rappelé  des  écri- 
vains qui  avaient  encouru  une  condamnation  solennelle,  il  ajoutait  :  <<  Il 
«  en  est  d'autres  qui  peuvent  séduire  plus  facilement,  parce  qu'ils  affec- 
«  tent  un  grand  dévouement  au  Saint-Siège  et  un  grand  zèle  pour  les 
«  droits  des  curés.  L'intérêt  de  l'Eglise  exige  que  vous  fassiez  connaître, 
0  dans  l'occasion,  et  le  degré  d'autorité  dont  ils  jouissent,  et  la  confiance 

(1)  Aussi,  lorsque  ce  journal  a  l'air  de  se  rétracter,  il  ne  fait  qu'enfoncer  plus  prrfi- 
denienl  son  trait  Voyez  son  P.  S.  du  10  septembre.  Il  déplore  ([uelques  mots,  et  qu'on  ait 
levé  vn  voile  qu'il  aimait  à  laisser  par  le  resjiect  dû  à  uu  haut  caractère.  Quoi  !  il  y 
a  donc  des  secrets  honteux  dans  la  vie  de  l'Archevêque  de  Paris!!! 


—   283  — 

a  qu'ils  méritent.  »  Personne  ne  se  méprit  sur  ces  autres  écrivains,  et 
M.  Migne  moins  que  personne.  Nous  savons  posiiivement,  en  outre,  que, 
peu  de  jours  avant  sa  condauination,  M.  Migne  l'cçul  une  lettre  parti- 
culière dans  laquelle  Mgr  l'Archevêque  refusait  toute  sympathie  et  toute 
estime  à  ses  ateliers  et  se  plaignait  sévèrement  de  l'hoslililé  du  journal 
qui  s'y  édile. 

Or,  nous  le  demandons,  dans  l'état  présent  de  notre  Eglise,  où  aucun 
personnel  judiciaire  n'est  constitué,  pouvait-on  plus  solennellement  et 
plus  intimement  remplir  l'esprit  du  droit  canon,  et  mieux  avertir  l'in- 
culf)é  qu'il  blessait  les  sentiments  de  l'Eglise,  et  s'exposait  i\  ses  foudres? 
Nous  voudrions  bien  savoir  si  la  sainte  congrégation  de  l'Index  a  donné 
de  si  sévères  avertissements  quand,  par  son  décret  du  3  mars  1846, 
approuvé  par  le  Pape  le  10  du  même  mois,  elle  a  condanmé  l'Indicateur, 
journal  religieux  qui  se  publiait  à  Malle  (1)?  Et  cependant  qui  oserait 
blâmer  ce  décret!... 

8** L'on  est  parvenu  à  faire,  du  piétendu  gallicanisme  de  Mgr  Affre,  un 
épouvantail  pour  la  province.  Aussi,  il  faut  voir  comnumt  on  y  a  tra- 
vaillé; il  faut  entendre  les  exclamations  de  la  Voix  de  la  Véi-ilé,  touchant 
un  journal  rêvé  par  Mgr  lArehevèquede  Paris,  et  destine  à  défendre,  en 
l'an  de  grâce  1847,  les  maximes  de  1682.  On  lui  prédit  d'avance  qu'il 
n'aura  pas  de  lecteurs;  net!...  M.  l'abbé  Clavel, grand  défenseurdu  schis- 
matique  Van  Moorsel,  que  Mgr  l'Evêque  de  Liège  \  ient  de  dénoiic<M'  au 
monde  catholique  (2)  ,  M.  l'abbé  CUnel  ne  voit .  lui,  sous  la  tyrannie  de 
Mgr  AlT're,  que  des  victimes,  qui,  après  avoir  subi  dans  leur  vie  intellectuelle 
les  tortures  irnaginees  par  l'inquisition  d'Espagne,  etc.,  périssent  dans  les 
angoisses  delà  misère  !  Il  en  compte,  à  Paris,  674,  dont  206  soni  réduits  ii  se 
procurer  la  subsistance  par  des  travaux  matériels!...  Pour  nous,  nous  ne 
connaissons  que  deux  victimes  de  la  justice  de  Mgr  l'Archevêque,  mais 
elles  crient  bien  comme  674. 

Nous  ignorons  si  le  savant  Prélat  est  décidé  à  créer  un  journal  ;  mais, 
certainement,  quand  il  le  voudra  la  chose  lui  sera  facile.  Ce  que  nous  pou- 
vons aflirmer^  nous  qui  avons  Ihonneur  d'être  connu  de  lui  de[)uis  qua- 
torze ans,  c'est  (pie  jamais  il  ne  nous  a  blâmé,  jamais  il  ne  nous  a  témoigné 
ou  fait  témoigner  aucun  déplaisir  touchant  les  opinions  romaines  que  nous 
avons  constamment  proi'essées  soit  dans  l'Union  ecclésiastique,  soit  dans 
les  Devoirs  du  sacerdoce,  soit  entin  dans  la  Voix  de  l'Eglise,  et  ailleurs.  Ja- 
mais chefspiriluel  ne  professa  pluscon![)létement  la  maxime  catholiipie  : 
Inpde  uni  tas,  in  dubiis  libertas,  in  omnibus  charitas.  Ce  serait  sans  doute 
l'épigraphe  de  son  joui-nal,  si  jamais  il  en  fait  un. 

9"  Il  n'y  a  pas  de  doute  cpie  les  prêtres  du  diocèse  de  Paris  dois  cnl  les- 
peclcr  les  censures  de  l'Ordinaire,  et  nous  Jie  voyons  guère  par  quelles 
raisons  ils  pourraient  contester  l'opportunité  du  Mandement  en  (juestion. 

(1)  Voir  lit  Vuix  de  l'Eglise  ,  tome  I",  p.  118. 

(2)  Mgr  l'Evoque  de  Liège,  à  la  suite  de  la  Lettre  pastorale  à  laquelle  nous  faisons  allu- 
sion ,  adliiMP  an  Mandement  de  Mgr  l'Aretievf'que  di?  Paris, 


—  284  — 

Nous  attendons  que  M.  Migne  nous  ait  prouvé  qu'il  est  complètement  nul 
tant  dans  le  fond  que  dans  la  forme,  ainsi  qu'il  en  prend  l'engagement  dans 
son  numéro  du  8  septembre. 

10°  Il  n'est  pas  moins  incontestable  que  les  prêtres  des  autres  diocèses 
ne  sont  point  liés  par  les  censures  de  Mgr  l'Archevêque  de  Paris.  Cepen- 
dant, s'ils  ont  conscience  de  la  valeur  et  de  la  légitimité  de  ces  censures,  il 
nous  semble  qu'il  y  aurait  témérité  à  aimer  et  à  rechercher  une  feuille  qui 
a  encouru  une  condamnation  locale  sévère  et  motivée. 

L'abbé  M... 


CRITIQUE   BIBLIOGRAPHIQUE. 


HISTOIRE   DE   LA   RÉVOLUTION   ET   DE   L'EMPIRE, 

Par  Améilée  Gabourd.  — T.  I ,  Il  et  III  (!). 

Les  sociétés,  comme  les  individus,  sont  des  êtres  naturels  créés  pour 
une  fin,  ayant  leurs  lois  de  naissance,  d'accroissement,  de  développe- 
ment, d'âge  viril,  de  vieillesse  et  de  déclin  ;  seulement  les  mille  chocs  des 
passions  humaines,  dont  la  divine  Providence  dirige  plus  fortement  les 
rênes,  cachent  souvent  aux  yeux  inatlentifs  les  lois  divines  de  ces  socié- 
tés. Dès  lors,  pour  peu  qu'un  esprit  prévenu  ,  passionné  lui-même, 
oublie  que  les  sociétés  sont  créées  et  régies  par  Dieu,  quoiqu'il  arrive, 
il  ne  voit  plus  que  des  événements  raccourcis,  des  faits  dont  il  ignore  la 
conséquence,  et  dont  iln'est  plus  capable  de  faire  ressortir  l'enseigne- 
ment. Pilote  sans  gouvernail ,  un  tel  historien  vogue,  entraîné  par  les 
flots  des  événements  qui  l'entraînent  avec  ses  lecteurs  au  naufrage  des 
principes  et  de  la  moralité  des  peuples.  C'est  ainsi  que  les  grandes  et 
terribles  leçons  de  la  Révolution  française  n'ont  servi,  sous  la  plume  de 
plusieurs  de  ses  historiens ,  qu'à  rendre  presque  nécessaire  le  retour  de 
leçons  plus  terribles  encore  poyr  les  gouvernements  comme  pour  les 
peuples;  la  fatalité  a  été  la  Providence  des  uns,  le  crime  la  vertu  des 
autres,  et  les  peuples  se  sont,  par  une  telle  lecture,  habitués  à  oublier 
Dieu  et  à  diviniser  le  vice  comme  la  source  de  la  prospérité  et  de  l'élé- 
vation. 

11  serait  temps  enfin  de  songer  à  offrir  à  la  jeunesse  et  aux  hommes 
sérieux  un  contre-poison  ,  qui  pût  éclairer  leur  esprit,  réchauHér  leur 
cœur  pour  le  bien,  en  leur  montrant  dans  leur  vrai  jour  les  causes,  les 
événements  et  les  conséquences  de  la  Révolution  française;  n)ais,  pour 
cela  ,  il  faut  un  historien  libre  de  préventions,  etcjui  cherche  avant  tout 

(1)  Chez  Jacques  Lecoffi-c  et  C,  libraires,  rue  cUi  Vieux-Colombier,  29,  Paris.  — 
ô  vol.  in-S°.  Prix  de  chaque  vol.  :  5  fr. 


—  285  — 

la  justice.  M.  Gabourd  a  voulu  être  cet  homme  :  il  tiendra  compte,  dit-il, 
des  entraînements  de  l'erreur,  des  circonstances  et  de  la  bonne  foi; 
mais,  s'il  plait  à  Dieu,  il  ne  consentira  jamais  à  pardonner  au  crime 
en  vue  de  ses  triomphes  ,  à  condamner  la  vertu  parce  qu'elle  fut 
vaincue. 

«  Le  plus  important  des  devoirs  de  l'historien  ,  a  dit  Tacite,  c'est  que 
a  les  vertus  ne  demeurent  pas  dans  l'oubli ,  c'est  qu'une  éternelle  infu- 
«  mie  soit  réservée  aux  paroles  et  aux  actions  des  méchants.  » 

Telle  est  la  loi  que  s'est  imposée  M.  Gabourd,  et  nous  devons  nous 
hâter  de  dire  qu'il  s'y  est  montré  fidèle. 

Avant  d'entreprendre  l'histoire  de  la  Révolution  française  ,  l'auteur 
a  jeté  en  arrière  un  coup  d'œil  rapide,  et  cherché  dans  les  notions 
immuables  de  la  justice  et  du  droit,  dans  les  mœurs  et  dans  les  insti- 
tutions du  passé,  la  raison,  la  cause,  et  peut-être  aussi  la  portée  d'un 
événement  si  considérable;  et  qui  pouvait  mieux  traiter  un  tel  sujet  que 
celui  dont  les  travaux  sur  l'histoire  de  France  ont  déjà  reçu  un  accueil 
si  favorable  du  public? 

Dans  une  introduction  substantielle,  écrite  avec  dignité,  souvent  avec 
éloquence  et  à  un  point  de  vue  dont  la  profondeur  laisse  bien  loin  der- 
rière lui  ceux  qui  ont  tenté  non  d'écrire,  mais  de  faire  l'histoire  ,  l'au- 
teur expose  rapidement  l'ancien  droit  public  de  la  France,  l'origine  et 
les  pouvoirs  de  la  royauté  capétienne,  l'affranchissement  simultané  de 
la  royauté  et  des  communes,  le  régime  des  Etats-généraux,  l'établis- 
sement du  pouvoir  absolu.  Puis  il  se  demande  s'il  était  possible  de  pré- 
venir une  réaction  révolutionnaire?  Il  répond  en  exposant  la  mission 
providentielle  de  la  France,  et  en  montrant  comment  la  société  française 
au  xviir  siècle  se  détourna  de  ses  voies! 

C'est  alors  qu'il  jette  un  coup  d'œil  sur  les  institutions  qui  régissaient 
la  France  à  l'avènement  de  Louis  XYl ,  afin  de  faire  mieux  comprendre 
quelles  étaient  les  lacunes  de  l'ordre  social,  et  les  justes  réformes  que 
réclamait  le  vœu  du  pays  ;  puis  il  termine  cette  introduction  par  l'his- 
toire rapide  des  premières  années  du  règne  de  Louis  XVI,  jusqu'à  la  con- 
vocation des  Etats-généraux,  en  ayant  soin  de  relier  l'état  de  la  France  à 
1  ét:ît  et  à  l'attitude  des  diverses  puissances  de  l'Europe  et  du  monde 
politique. 

Le  premier  volume  comprend  l'histoire  de  l'Assemblée  Constituante, 
depuis  l'ouverture  des  Etats-généraux  jusqu'à  l'acceptation  de  la  Cons- 
titution par  le  Roi  ;  nous  n'avons  pas  à  suivre  l'auteur  dans  l'apprécia- 
tion des  faits  nombreux  qui  se  succédèrent  durant  cette  période  ;  fidèle  à 
son  principe,  il  a  jugé  les  hommes  et  les  choses  au  poids  de  la  justice  et 
de  la  vérité  historique  puisée  dans  les  événements  ;  peut-être  cependant 
qu'une  étude  plus  approfondie  de  la  valeur  factice  de  ceitains  hommes, 
tels  que  Lafayette  et  Francklin  ,  l'eût  conduit  à  combattre  plus  nette- 
ment encore  le  préjugé  de  leur  grandeur,  qui  ne  fut,  en  définitive,  que 
le  résultat  de  la  vanité  et  de  la  faiblesse  entraînées  par  les  événements 


—  286   — 

et  mises  au  sers  ico  do  passions  plus  habiles  qui  surent  les  pousser  et 
s'en  servir. 

L'hisloire  de  l'Assemblée  Législative  est  renfermée  dons  le  second  vo- 
lume; là  commence  et  se  déroule  la  tendance  et  les  luttes  des  Giron- 
dins contre  le  jacobinisnie  qui  finira  par  vaincre.  L'auteur  n'a  point 
cherché  à  travestir  l'histoire  pour  diviniser  les  passions  ;  il  expose  les 
événements  ;  il  cherche  le  jugenient  des  hommes  dans  leurs  actes  et 
leurs  discours  ;  il  tient  compte  des  ditficullés  et  des  impulsions  entraî- 
nantes; c'est  avec  le  flambeau  des  faits  qu'il  s'efïbrce  de  conduire  le  lec- 
leur  à  la  connaissance  et  à  l'appréciation  des  causes.  Tout  en  peignant 
en  France  le  régne  des  clubs  dominateurs  de  l'Assemblée  Législative, 
les  luttes  intestines  de  celte  Assemblée  tantôt  contre  la  royauté,  tantôt 
en  sa  faveur,  tantôt  contre  l'Assemblée  elle-mènio ,  il  ramène  en  leur 
temps  les  agitations  populaires,  il  dit  l'état  des  provinces,  et  apprécie  les 
sentiments  et  la  conduite  des  puissances  européennes  à  l'endroit  de  la 
Révolution  et  de  la  monarchie  française,  dont  la  puissance,  tant  jalou- 
sée, fut  la  cause  de  Tespèce  de  joie  secrète  et  souvent  ostensible  avec 
laquelle  les  puissances  virent  ses  humiliations.  • 

La  Convention  nationale  succéda  h  l'Assemblée  Législative  ;  M.  Gabourd 
en  a  exposé  dans  son  troisième  volume  les  terribles  enseignements,  les 
attentats  et  les  victoires.  Assemblage  de  la  plupart  des  révolutionnaires 
qui  avaient  marquédans  les  deux  Assemblées  nationales,  et,  à  leur  suite, 
des  principaux  meneurs  de  la  presse,  des  clubs,  de  la  comnmne,  toutes  les 
passions  vinrent  se  cho(|uer  dans  la  Convention  ;  le  sang  qu'elle  répan- 
dit ne  fit  que  les  rendre  plus  inexorables  jusqu'à  ce  qu'elle  en  vînt  à  se 
déchirer  elle-même.  L'auteur  a  réussi  heureusement  à  conserver  la  phy- 
sionomie (les  attitudes  diverses  et  des  combats  qui  se  livrèrent  dans  une 
telle  arène;  ce  n'est  point  un  drame  fantastique  qu'il  a  voulu  peindre  à 
l'esprit  de  ses  lecteurs,  c'est  la  vérité  dans  toute  son  énergie  historique, 
mais  sans  passion  de  la  part  de  l'historien  ;  c'est  un  mérite  bien  louable 
en  présence  d  un  exemple  dangereux. 

Juscju'ici,  dans  les  trois  volumes  que  nous  avons  lus,  M.  Gabourd  s'est 
montré  l'historien  fidèle  à  sa  conscience,  qui  ne  veut  intéresser  que  par 
la  vérité,  parce  (jue  son  but  est  avant  tout  d'instruire  pour  améliorer  et 
corriger;  écrivain  grave  et  sérieux  ,  sa  diction  pure  et  toujours  rapide 
vers  l'événement,  est  énergique  et  calme  tour  à  tour  quand  il  le  faut;  la 
véritable  éloquence  de  l'historien  ne  cède  jamais  chez  lui  au  dévergon- 
dage de  la  pensée  et  de  la  parole,  (jui  fait  trop  souvent  la  vie  du  roman. 
Nous  avons  la  ferme  conviction  que  M.  Gabourd  sera  fidèle  à  lui- 
même  dans  les  \olumes  qu'il  se  prépare  à  publier,  et  alors  son  œuvre 
deviendra  le  contre-poison  (jue  tous  les  amis  du  juste  et  du  vrai,  du  bien 
et  d'un  salutaire  enseignement,  s'empresseront  de  propager  et  d'offrir 
surtout  à  la  jeuncL-se.  L'abbé  F.  Maupied. 


—  287  — 
DU  JANSÉNISME  , 

ou 
L4   YÉRITÉ    SUR    LES    ABIVAUD, 

Par  M.  Pierre  Varin. 

Pour  dire  vrai ,  je  n'ai  jamais  goûté  le  jansénisme;  je  ne  dis  pas  seu- 
lement à  cause  de  sa  doctrine,  mais  encore  pour  l'intluence  qu'il  a  eue 
sur  notre  croyance  et  sur  nos  mœurs.  Comme  il  a  surtout  voulu  établir 
l'empire  de  la  raison,  là  où  la  foi,  la  piété,  les  tendresses  du  cœur  doivent 
dominer  avant  tout,  je  lui  ai  toujours  reproché,  dans  mon  âme  et  cons- 
cience, d'avoir  gâté  la  simplicité  de  notre  foi  et  la  bonhommie  délicate 
de  notre  ancien  Clergé.  En  effet,  c'est  lui  qui ,  par  la  rigidité  incessante 
de  ses  arguments  et  par  l'austérité  apparente  de  ses  mœurs  (je  dis  appa- 
rente, on  saura  bientôt  pourquoi),  a  forcé  les  prêtres  et  les  fidèles  à 
ergotiser  là  où  il  fallait  seulement  croire,  et  a  rompu  certains  rapports 
de  société  qui  rapprochaient  intimement  le  pasteur  de  ses  ouailles.  Aussi, 
en  France,  cumnje  on  discute  à  tout  propos  sur  la  religion!  comme  le 
Clergé  se  lient  sur  ses  gardes!  comme,  tout  en  lui  ])ardonnant  peu  ,  on 
le  traite  de  sauvage,  d'ennemi  de  la  société  !  A  mon  avis,  et  bien  des 
chrétiens  partageront  ma  manière  de  voir,  la  cause  de  ce  malheur  re- 
tombe sur  cette  maison  appelée  Port-Royal,  où  l'intelligence  sépulcrale 
des  Arnaud  brûlait  comme  une  lampe  dans  un  caveau,  sans  le  moindre 
rayonnement  d'amour  et  de  sympathie.  Voilà  quel  a  été  et  quel  sera  le 
grieï  social  qui  s'attachera  toujours  au  jansénisme. 

Cependant,  malgré  que  nous  sussions  que  la  famille  innombrable  des 
Arnaud  avait  été  l'âme  et  la  vie  de  cette  doctrine  nouvelle  ,  et  que  cette 
doctrine  tintait  plus  ou  moins  l'hérésie,  nous  laissions  s'éteindre  dans 
le  lointain  ce  léger  tintement,  qui  flottait  sur  leur  mémoire,  et  nous  les 
tenions  tous  pour  des  âmes  stoïques  battues  des  vents  contraires,  pieu- 
sement, saintement,  doctement  anéanties  au  monde  dans  l'œuvre  de 
leur  salut  et  du  salut  de  leurs  frères. 

Nous  nous  étions  trompé;  il  nous  faut  bien  rabattre  de  nos  secrètes 
admirations  pour  ces  fleurs  de  la  solitude  aux  âpres  parfums.  Voici  un 
savant  bibliothécaire .  M.  Varin  ,  qui ,  tont  en  secouant  les  vieilles  pape- 
rasses de  l'Arsenal,  a  trouvé  sous  sa  main  deux  volumes  d'accusations 
contre  cette  famille,  vraie  dynastie  du  jansénisme,  qui ,  du  fond  de  son 
couvent,  s'efforçait  de  gouverner  la  conscience  du  siècle.  Et,  chose  à 
briser  toute  plume  dans  les  mains,  ce  sont  les  accusés  qui  ont  écrit  con- 
tre eux-mêmes  leur  propre  réquisitoire.  0  jugement  de  Dieu  ! 

Le  premier  Arnaud  (le  premier  chef  du  .lansénisme-Port-Royal),  dont 
M.  Varin  effeuille  la  couronne  d'immortelles,  est  Arnaud  d'Andilly, 
Arnaud  le  Grand.  Notre  critique,  en  relevant  le  sac  de  cendres,  qui 
jusque-là  couvrait  l'austère  janséniste,  découvre,  quoi?  un  courtisan, 
un  diplomate,  un  galant  musqué,  un  financier,  un  chef  de  famille  dos- 


—  288  — 

pôle.  Cela  est-il  possible?  —  Mon  Dieu  ,  tout  est  possible  avec  le  cœur 
humain.  Lisez  d'ailleurs  ses  lettres  ;  elles  sont  bien  authentiques  celles- 
ci,  la  poudre  qui  les  couvre  l'atteste  abondamment,  et  personne  ne 
s'avise  de  le  contester.  Vous  y  lirez  donc  avec  vos  yeux  ou  avec  ceux  de 
M.  Varin  :  que  le  grand  Arnaud ,  n'ayant  pu  être  ni  conseiller ,  ni  pré- 
cepteur du  roi,  cow'tisan  désabusé,  se  jeta  dans  la  solitude  par  morgue 
et  par  dépit  ;  que,  malgré  les  pointes  acérées  du  cilice,  le  galant  homme 
du  monde  accompagnait  ses  corbeilles  d'abricots  adressées  à  la  reine 
d'épîtres  respectueusement  et  (/alamment  troussées;  que,  se  chargeant 
lui-même  des  relations  extérieures  de  Port-Royal,  le  diplomate  reli- 
gieux travaillait  habilement  et  glorieusement  aux  conversions  éclatantes, 
aux  recrues  illustres;  que,  faisant  fléchir  la  sévérité  du  jansénisme,  le 
financier  Arnaud  s'occupait  de  dorer  le  chemin  du  salut  en  grossissant 
les  revenus  de  Port-Royal,  en  sautant  à  pieds  joints  sur  le  cumul  des 
bénéfices,  etc.  ;  que  père,  et  père  dans  toute  l'extension  du  mot,  le  chef 
de  famille  s'était  fait  despote  à  ce  point  qu'il  usait  et  abusait  de  ses  en- 
fants, en  faisant  et  redefaisant  leur  vocation.  Cet  Arnaud  d'Andilly  est 
donc,  dans  la  revue  rétrospective  de  M.  Varin,  le  bouc  émissaire  de 
Port-Royal.  C'est  lui  qui  en  porte  les  plus  nombreuses  iniquités.  Mais, 
ce  n'est  pas  tout,  continuez  de  lire  et  vous  verrez  :  ici  jansénisme  spé- 
culateur; plus  loin ,  jansénisme  agioteur,  jansénisme  banqueroutier, 
jansénisme  illuminé,  jansénisme  accusé  d'assassinat;  telle  est  du  moins 
Tétiquelle  que  pose  sur  la  marchandise  une  rude  main. 

Toutefois,  il  faut  bien  le  dire,  dans  ce  travailsi  longuement  élaboré, 
si  piquant,  si  instructif,  si  exubérant  de  faits  et  de  recherches,  la  cri- 
tique n'étouffe  pas  la  justice.  Si  elle  fait  la  part  du  diable,  elle  fait  bien 
aussi  la  part  du  bon  Dieu.  Les  femmes  surtout,  dans  cette  innombiable 
lignée  d'Arnaud,  couvraient  de  leurs  vertus  les  hontes  de  famille.  Où 
trouver,  en  effets  des  modèles  de  dévouement,  d'onction  et  de  charité, 
plus  sublimes  que  la  mère  Agnès  et  la  mère  Angélique  de  Saint-Jean  ! 
elles  sont  toutes  piété,  piété  enfantine  et  gracieuse  ,  (jui  adressait  d'ar- 
dentes supi)liques  à  notre  Seigneur  et  mettait  ses  lettres  à  la  poste  sous 
la  nappe  de  l'autel.  La  sainteté  était  là;  il  n'y  manquait  que  la  foi.  Il 
est  iujpossible  aussi  de  ne  pas  admirer  tant  de  stoïcisme,  tant  de  con- 
stance, tant  de  génie,  tant  d'héroïsme  pour  une  cause  mal  connue  et 
mal  jugée  jusqu'à  présent.  Certes,  l'opiniâtreté  des  jansénistes  à  ne  pas 
signer  la  bulle  Vnigenitus,  est  une  désobéissance  coupable  à  nos  yeux 
catholiques;  mais,  franchement,  est-ce  là  l'unique  cause  des  persécu- 
tions qu'ils  ont  souffertes.  Rome  et  la  religion  sont  pures  de  la  persécu- 
tion qui  s'abattit  sur  Port-Royal.  Devant  les  horreurs  qui  furent  com- 
mises, en  présence  de  ce  lieutenant  civil,  de  ce  chevalier  du  guet,  de 
ces  exempts,  de  ces  archers,  de  ces  fossoyeurs  ivres,  se  révèle  la  ven- 
geance qui  poursuit,  non  pas  une  erreur  théologique,  mais  une  idée  de 
révolte,  mais  le  premier  exemple  de  résistance  donné  contre  l'absolu- 
tisme de  la  puissance  royale.  La  cause  religieuse  n'était  donc  que  le 


prétexte;  il  est  bon  de  le  constater  1  La  foi,  l'inflexible  foi  catholique  a 
proscrit  l'erreur,  dans  le  jansénisme,  par  la  parole  du  successeur  de 
Pierre;  mais  la  politique,  fidèle  à  ses  errements,  a  frappé  et  persécuté 
l'idée  de  résistance,  et,  comme  toujours,  elle  s'est  couverte  du  manteau 
religieux.  A  chacun  ses  œuvres  I  Ceux  donc  qui  persévèrent  dans  le 
jansénisme,  ignorent  que  l'œuvre  de  Port-Royal  est  morte  avec  son 
temps?  A  l'heure  qu'il  est,  les  pères  rougiraient  de  leurs  enfants. 
Depuis  longtemps  le  jansénisme  n'est  plus  qu'une  insistance  à  Dieu. 

31.  Varin  a-t-il  compris  la  portée  de  son  œuvre? 11  aura  du  moins, 

par  une  critique  luxuriante  d'érudition  et  à  la  fois  étincelante  de 
slvle,  contribué  à  débarrasser  la  vérité  historique  des  nuages  que 
l'esprit  de  corps  et  la  vieille  politique  s'étaient  plu  à  amonceler  sur 
cette  mystérieuse  maison  de  Port-Royal.  C'est  bien  !  G"'. 


LTMVERS  EXPLIQUÉ  PAR  LA  REVELATION, 

ou    ESSAI    DE    PHILOSOPHIE   POSITIVE, 

Par  L.-A.  Cuaubard  {<). 

On  a  toujours  été  d'accord  touchant  le  but  de  la  philosophie  :  c'est  la 
raison  des  choses  divines  et  créées  ;  mais,  jusqu'à  présent,  il  a  été  im- 
possible d'aborder  la  science  sous  ce  vaste  point  de  vue.  Tous  les  phi- 
losophes s'étaient  même  épuisés  en  vains  efforts,  soit  pour  découvrir  le 
principe  fondamental  de  la  science  philosophique,  soit  pour  imaginer 
une  méthode  assurée  qui  permît  d'arriver  à  la  vérité  avec  complète  cer- 
titude. L'auteur  des  Eléments  de  Géologie  offrant  la  concordance  des  faits 
géologiques  avec  les  faits  historiques ,  ouvrage  aujourd'hui  professé  dans 
toutes  les  institutions  ecclésiastiques  où  l'on  fait  de  fortes  études ,  a  été 
plus  heureux  :  il  croit  avoir  eu  le  bonheur  de  trouver  l'un  et  l'autre. 
Le  principe  fondamental  de  la  philosophie,  selon  lui,  était  consigné 
depuis  plus  de  dix-huit  cents  ans  dans  la  révélation  évangélique.  Il  y 
était  même  exprimé  avec  la  plus  complète  clarté  et  une  précision  d'ex- 
pressions qui  ne  laissait  rien  à  désirer.  Si  on  ne  l'y  avait  point  remar- 
qué ,  c'est  uniquement  parce  que  les  sciences  physiques  n'étaient  pas 
encore  arrivées  au  point  où  il  fallait  qu'elles  fussent  pour  convertir  ce 
principe  révélé  en  fiiit  confirmé  par  les  expériences.  Ce  principe  fonda- 
mental se  trouvait  encore  dans  la  signification  des  mots  de  la  langue  hé- 
braïque, de  cette  langue  que  parlaient  les  enfants  d'Héber  ,  pelit-fils 
de  Noé  ,  ce  qui  suppose  que  la  philosophie  à  laquelle  ce  principe  sert  de 
base  ,  était  généralement  connue  avant  le  déluge,  et  tombée,  pour  ainsi 
dire  ,  dans  le  domaine  des  choses  vulgaires  ,  sans  quoi  elle  n'eût  pu 
laisser  ainsi  des  traces  dans  le  langage  commun.  Ce  principe  est  fort 

(4)  In  vol.  in-8*  de  670  pages ,  2  planches.  Prix  ;  7  fr.  Chez  l'auteur,  rue  de  Seine,  62. 


—  290  — 

simple  d'expression,   le  voici  :  La  vie  est  ce  que  les  hommes  nomment 
lumière  et  chaleur  ,  et  elle  émane  de  la  parole  divine  (Yerbum). 

Aujourd'hui,  des  expériences  faites  par  le  docteur  Donné,  confirmées 
par  !e  célèbre  Mateuchi ,  et  passées  dans  la  science  physique  ,  étant  ve- 
nues donner  à  ce  principe  révélé  la  sanction  de  Texpérience,  il  se  trouve 
transformé  en  principe- fait. 

Quant  à  la  méthode  ou  au  critérium  de  la  vérité ,  comme  disent  les 
philosophes  psychologues,  l'auteur  Va  trouvée  dans  celle  des  mathéma- 
tiques :  il  n'a  eu  qu'à  l'appliquer  a  la  philosophie.  Partant  du  principe- 
fuit,  il  en  poursuit  les  conséquences  logiques  ;  et  puis,  mettant  ces  con- 
séquences en  tloute  ,  il  ne  les  admet  qu'autant  q  /elles  se  trouvent  con- 
firmées ,  soit  par  les  faits  de  la  science ,  quand  il  s'agii  de  philosophie 
physique,  soit  par  des  textes  de  la  révélation  ,  quand  il  s'agit  de  plii- 
losophie  morale.  Cette  méthode,  qui  consiste,  comme  on  voit,  à  fournir 
toujours  la  preuve  des  conséquences  purement  rationnelles  ,  et  qui  est 
connue  sous  le  nom  de  méthode  des  mathématiques  ,  n'avait  encore  été 
appliquée  par  personne  à  la  philosophie ,  quoiqu'elle  soit  reconnue  pour 
être  infaillible. 

Tout  ce  qui  vient  détre  dit  ne  concerne  que  la  philosophie  physi- 
que. Quant  a  la  philosophie  morale,  il  semble,  au  premier  aperçu, 
que  l'autour  n'aurait  su  mieux  f<iire  que  de  suivre  les  errements  de 
la  scolastique.  Mais  il  faut  prendre  garde,  prétend  l'auteur,  qu'en 
présence  du  panthéisme  de  nos  jours,  ses  errements  ne  peuvent  plus 
suffire,  et  que  l'on  se  trouve  contraint  d'en  sortir.  En  effet,  en  niant 
la  réalité  de  la  création  visible,  les  panthéistes  se  transportent,  par 
le  fait  même  de  cette  négation,  dans  l'idée  éternelle  de  Dieu  anté- 
rieure à  la  création  visible.  Or  là,  dans  cette  idée  de  Dieu,  tout  est 
d'essence  divine  pour  la  scolastique.  In  Deo  idea  nihil  aliud  est  quàm 
Dei  essentia.  —  Vetitas  intellectûs  divini  est  ipse  Dcus ,  a  dit  l'ange  de 
l'école  {Summa,  Q.  XV,  1  et  XVI,  7).  Par  conséquent  les  panthéistes 
auraient  raison,  et  la  scolastique  est  elle-même  panthéiste  sans  s'en 
douter;  car  toutes  les  théologies  allant  à  la  remorque  de  la  grave  au- 
torité de  saint  Thomas,  disent  à  l'unisson  que  l'idée  de  Dieu  est  d'es- 
sence divine.  La  scolastique,  il  est  vrai,  ne  nie  point  la  réalité  des 
choses  de  la  création;  mais  Terreur  n'en  devient  que  plus  grave,  car 
il  s'ensuit  alors  qu'elle  est  panthéiste  à  la  manière  de  Lamennais. 
Et,  en  effet,  le  monde  visible  n'étant  autre  chose  que  l'idée  de  Dieu 
réalisée,  c'est-à-dire  manifestée,  il  s'ensuit  que  tout  ce  qui  a  été  réa- 
lisé est  d'essence  divine.  Et  comme  Dieu  est  essentiellement  un  et  in- 
divisible, il  s'ensuit  encore  que  tout  est  Dieu,  ou  comme  dit  Lamen- 
nais, que  dans  la  création,  c'est  la  parole  divine,  le  Verbe,  qui  se 
manifeste  dans  les  limites  du  temps  et  de  l'espace. 

Ces  épouvantables  conséquences  étant  subversives  du  christianisme, 
la  scolastique  ne  peut  plus  continuer  à  les  proléger  de  son  autorité. 


—    291    — 

Il  faut,  au  contraire,  qu'elle  se  hàle  de  se  tirer  de  ce  mauvais  pas, 
où  trop  d'inconsidéralion  l'a  précipitée. 

L'on  voit  que  l'auteur  s'égare  dans  des  matières  qui  ne  sont  pns  de 
son  ressort.  Mais  môme  ses  erreurs  généreuses  ont  leur  avantage  pour 
l'étude. 

Tel  est  le  bref  aperçu  de  la  matière  traitée  dans  les  livres  I  et  VI 
composant  la  philosophie  morale,  etc. 

Au  commencement  de  1842,  ce  livre  fut  apporté  à  Rome  par  Mon- 
seigneur de  Forhin-Janson  ,  et  soumis  à  la  congrégation  de  Vludex. 
Vers  la  fin  de  184o,  V Index  a  paru,  et  cet  ouvrage  n'y  figurant  pas, 
on  est  en  droit  d'en  induire  que  la  sacrée  congrégation  n'y  a  rien 
trouve  dhétérodoxe;  car  les  ouvrages  de  M.  Cousin,  qui  lui  furent 
soumis  beaucoup  plus  tard  ,  y  figurent. 

C'est  que  ce  livre  est  l'œuvre  d'un  homme  de  foi.  Mais,  parce  qu'il 
y  a  des  idées  qui  choquent  la  science  reçue  et  qu'on  appelle  excen- 
triques,  on  le  repousse.  Nous  croyons,  au  contraire,  que  c'est  une 
raison  de  l'étudier;  car  ce  sont  les  hommes  qui  s'éloignent  des  routes 
battues  qui  font  des  découvertes. 

On  dira  sans  doute  ici  :  Mais  l'auteur  de  VUnivers  expliqué  a-t-il  réelle- 
ment eu  le  bonheur  de  trouver  ce  principe  fondamental  de  la  science 
que  les  philosophes  poursuivaient  depuis  tant  de  siècles?  N'a-t-il  pas 
fait  comme  tant  d'autres,  qui ,  avant  lui,  ont  cru  avoir  trouvé  la  clef  de 
la  science  ,  et  dont  les  systèmes  n'ont  pu  se  tenir  debout  en  présence  de 
ceux  de  leurs  successeurs  qui  eux-mêmes  se  sont  vus  culbutés  par  d'au- 
tres? Ce  qui  nous  garantit  que  l'auteur  ne  s'est  pas  ainsi  abusé ,  et  qu'il 
a  réellement  eu  le  bonheur  de  trouver  et  le  principe  fondamental  de  la 
philosoî)hie,  et  une  méthode  conduisant  à  de  véritables  démonstrations, 
aussi  rigoureuses  que  la  matière  le  comporte,  c'est  son  livre  même.  Ce 
livre,  en  effet,  est  composé  pour  montrer  par  une  application  expéri- 
mentale que  tout,  absolument  tout  dans  l'univers,  se  déduit  aisément 
de  ce  principe  fondamental  :  en  sorte  qu'il  fournit  la  raison  des  choses 
divines  et  créées,  qui  est  le  but  de  la  vraie  philosophie.  L'univers  en- 
tier y  est  passé  en  revue,  et  l'on  y  trouve,  non  sans  étonnement , 
toute  la  science  moderne;  et  non-seulement  toute  la  science,  mais  en- 
core une  science  beaucoup  plus  avancée  que  celle  de  nos  jours.  Il  est 
vrai  que,  pour  comprendre  ce  progrès,  il  faut  être  au  courant  de  celte 
science  moderne;  car  l'auteur  ne  s'est  point  arrêté  à  faire  ressortir  ces 
avantages  aux  yeux  des  lecteurs.  En  voici  un  petit  aperçu. 

Le  dogii  e  de  la  mélcmpsycosc  ,  si  répandu  chez  les  peuples  de  Tanli- 
quilé ,  loin  d'être  une  extravagance,  est  au  contraire  une  capitale 
vérité;  mais  on  ne  l'entend  pas  aujourd'hui  comme  l'entendaient  les 
anciens.  Ce  n'est  pas  l'Ame  qui  d'un  corps  passe  dans  un  autre;  c'est 
l'agent  de  la  vie,  l'animation  vitale  qui  neqintte  un  corps  que  pour  en 
aller  immédiatement  animer  un  autre.  Les  théogonies  de  l'antiquité  chez 
les  Egyptiens,  chez  les  Indous,  chez  les    Chinois,  sont  de  capitales 


"  292  — 

vérités  voilées  du  manteau  de  l'allégorie,  ainsi  que  l'avaient  dit  Cicé- 
ron,  Macrobe,  etc.  ;  ce  sont  les  grands  faits  de  la  physique  personnifiés. 
La  lumière  et  la  chaleur,  ces  deux  grands  mystères  de  la  science, 
ne  sont  autre  chose  que  des  effets  concomitants  de  l'action  incessante  de 
la  création  sur  la  matière  de  l'univers.  Ils  ne  se  produisent  que  dans 
deux  circonstances  seulement  ;  quand  un  corps  meurt  ou  se  décom- 
pose, et  qu'un  autre  corps  naît  ou  se  forme.  Une  théorie  de  la  lumière 
aussi  complète,  plus  complète  même  que  les  faits  constatés  nel'exigeaient, 
s'y  trouve  exposée.  La  lumière  sidérale,  ou,  si  ou  l'aime  mieux,  la 
lumière  du  jour ,  est  l'effet  de  l'échange  réciproque  de  ce  qu'on  a  appelé 
sans  raison  calorique  rayonnant,  entre  les  corps  célestes  Le  soleil  ,  la 
June,  etc.,  n'envoient  point  de  la  lumière  à  la  terre,  comme  on  l'a 
cru.  Chaque  sj>hère  céleste  a  sa  lumière  propre  :  celle  du  soleil  est 
rouge-orangé,  c'est-à-dire  électro-positive,  et  celle  des  planètes  est 
bleue,  c'est-à-dire  électro-négative.  Au  moyen  de  celte  théorie  delà 
lumière,  il  n'y  a  plus  de  mystère  dans  la  congélation  de  l'eau  sur  un 
tube  dont  ou  laisse  échapper  un  gaz  comprimé.  11  n'y  en  a  pas  non 
plus  dans  le  creuset  incandescent  qui  se  laisse  remplir  d'eau  sans  l'éva- 
porer. Il  n'y  a  pas  sept  couleurs  primitives  dans  la  lumière ,  mais 
quatre  seulement  :  le  jaune-orangé ,  le  rouge,  le  jaune-citron  et  le 
bleu.  Les  deux  premières  décèlent  le  pôle  positif  de  la  lumière,  et  les 
deux  autres  le  pôle  négatif.  Les  quatre  autres  couleurs  du  prisme  ,  pré- 
tendues naturelles  ,  ne  sont  que  des  mélanges  de  deux  teintes  voisines. 
La  couleur  blanche  de  Newton  est  une  hypothèse,  une  pure  rêverie. 
Les  mystères  de  la  phosphorescence  des  corps ,  de  certains  insectes,  des 
ombres  colorées,  de  la  réfraction  et  de  la  réflexion  de  la  lumière,  et 
enfin  celui  de  la  pile  électrique,  s'expliquent  d'eux-mêmes  dans  celle 
nouvelle  théorie. 

Tel  est  le  bref  aperçu  xles  mystères  de  la  science  physique  dont  l'ex- 
plication se  trouve  dans  le  second  livre,  c'est-à-dire  dans  la  théorie  du 
règne  minéral,  embrassante  la  fois  la  chimie  et  la  physique. 

Une  foule  d'autres  uiyslères  de  la  science  se  trouvent  pareillement 
dévoilés  dans  les  livres  suivants,  contenant  la  théorie  du  règne  végétal, 
celle  du  règne  sidéral  et  celle  du  règne  animal  ;  mais  il  serait  trop  long 
d'en  donner  l'analyse  même  par  aperçu.  D'ailleurs,  ce  qui  précède  ne 
suOit-il  pas  pour  donner  l'idée  de  la  richesse  de  matière  que  renferme  ce 
livre? 


CHAPITRE  DE  SAINT-DENIS  , 

Hi!>>toii'c  lie  «a  fondation  ,  des  nvg;ocia(3on««  pour  obtenir  sou  exemption  , 
di!Scusf>«ion  de  ce  privilège, 

Par  Mgr  l'ArclievOiiue  de  Paris  (1). 

C'est  ah  ovo  et  depuis  le  décret  du  28  février  1806,  que  Mgr  Affre  fait 

(I)  Chez  Lcclcrc  et  C".  —  ln-18;  prix  :  oO  cent. 


—  293  — 

l'histoiî'e  de  ce  fameux  Chapitre.  Il  appuie  chaque  point  des  pièces  au- 
thentiques dont  la  réunion  donne  un  haut  prix  à  ce  petit  volume.  Le 
Prélat  y  soutient  son  opinion  et  !e  droit  de  son  siège  avec  la  puissance  de 
sa  logique  bien  connue.  Nous  mentionnons  cette  brochure  parce  qu'elle 
est  essentielle  pour  l'étude  de  cette  grave  question.  C'est  pour  cela  sans 
doute,  et  à  cause  de  sa  haute  importance,  que  la  Voix  de  la  Vérité  la  \ili- 
penduit  et  injuriait  bassement  l'Archevêque  de  Paris  dans  son  numéro 
du  20  juin  dernier.  Elle  aurait  dû  faire  attention  que  de  telles  insultes 
sont  une  reconnnandation  auprès  des  honnêtes  gens  et  des  prêtres  res- 
pectueux. On  ne  peut  lire  sans  douleur,  dit  cette  feuille,  ce  qui  a  trait  au 

projet  de  loi  destiné  à  procurer  V exécution  d'une  Bulle On  lit  tout  le  reste 

avec  SURPRISE  !  Il  est  évident  qu'elle  veut  faire  entendre  par  là  que 
Mgr  l'Archevêque  de  Paris  se  fait  l'ennenii  du  Saint-Siège  ,  et  qu'il 
fait  concevoir  des  craintes  sur  son  orthodoxie.  Nous  lisons  ,  nous  ,  sans 
surprise;  mais  non  sans  douleur,  une  appréciation  aussi  perfide.  Ce  n'est 
pas  que  nous  partagions  l'opinion  de  Mgr  Affre  sur  celte  question  ,  nos 
lecteurs  connaissent  à  cet  égard  toute  notre  pensée,  mais  nous  savons 
respecter  le  sentiment  d'un  Prélat  dévoué  à  l'Eglise,  et  qui,  d'ailleurs, 
est  dans  une  position  où  il  peut  apprécier  aussi  bien  ,  et  mieux  que  per- 
sonne, l'utilité  ou  les  inconvénients  qui  peuvent  résulter,  par  la  suite,  de 
l'exemption  du  Chapitre  de  Saint-Denis. 


PANORAMA  DE  LA  CORSE, 

ou 

Uisioire  abrégée  de  celte  lie,  et  descnption  dos  mœurs  et  usages  de  ses  liabilauts, 
Par  M.  Tabbc  de  Leîips  (1). 

Croiriez-vous,  lecteur,  que  nie  voilà  dans  l'embai'ras  pour  vous  rendre 
compte  de  ce  petit  livre  dont  la  lecture  m'a  tant  plu  et  tant  allaché?  Le 
style  est  pur,  simple  et  sans  prétention  ,  agréable  et  naturel.  La  conipo- 
silion  est  faite  avec  intelligence  et  mesure.  Tout  esta  sa  place,  tout  se 
soutient;  tout  est  exposé  d'une  manière  satisfaisante,  et  l'auteur  a  su  ne 
pas  mettre  un  mot  de  trop,  en  sorte  qu'on  lit  ce  charmant  pelit  volume 
avec  intérêt,  avec  plaisir  même,  et  sans  fatigue.  La  seule  chose  conlra- 
rianle,  c'est  d'arriver  à  la  fin  d'une  partie  sans  s'en  être  douté,  et  c'est 
un  plaisir  de  plus.  En  un  mot,  ce  petit  livre  est  du  nombre  assez  res- 
treint de  ceux  qui  sont  bien  faits,,  et  je  crains  qu'on  ne  veuille  pas 
m'en  croire. 

Car,  direz-vous,  quel  si  grand  intérêt  peut  avoir  un  livre  sur  la 
Corse?  Je  vous  assure  qu'il  y  en  a  beaucoup.  Ce  déparlemc  ni  de  la 
France  nous  est  aussi  étranger  que  les  îles  Marquises  i)ar  son  langage, 
par  ses  irioeurs,  par  son  climat,  par  ses  productions  tropicales,  par  son 

(l;  Chez  A.  Sii'ou  et  Desquels,  rue  des  Nùyers,  57  ;  prix  :  \  fr.  oO. 


—  294  — 

incroyable  fécondité  qu'on  abandonne  aux  ronces  et  aux  makis,  comme 
si  nous  n'a\ions  pas  besoin  de  toutes  les  puissances  prociuclives  du 
soi  de  la  [)atrie.  A  tout  cela  se  mêlent  des  anecdotes  sur  l'enfance  de 
Napoléon  ;  voici  la  grotte  où  il  venait  travailler,  la  pierre  sur  laquelle 
il  s'asseyait,  etc.  Je  ne  regrette  pas,  et  tant  s'en  fnut,  le  temps  que  j'ai 
consacré  à  la  lecture  de  ce  livre.  Je  vous  engage  à  le  préférer  au  dernier 
roman  histori(|ue  d'Al.  Dumas  :  au  moins  il  en  restera  quelque  chose, 
quelque  bon  et  utile  souvenir. 


Grâces  à  toi ,  mon  Dieu  !   dans  la  pauvre  retraite 
Où  ma  jeune  ferveur  ensevelit  ses  jours  , 
Tes  célestes  lionlés  ont  répandu  toujours 
Les  dons  mystérieux  d'une  fa\eur  secrète. 

Loin  d'un  monde  où  ton  nom  ,  qu'outragent  les  méchants^ 

Ne  trouve  plus  d'écho  sur  la  lyre  profane  , 

Ma  main  a  repoussé  le  laurier  qui  se  fane^ 

Et  je  n'ai  murmuré  que  ce  nom  dans  mes  chants. 

Car  je  n'ai  pas  voulu  ,  dans  ma  candeur  sincère 
Méconnaître  les  biens  sur  nies  pas  suscités. 
Que  n'ai-,e  pu  toujours  des  fleurs  de  mon  Calvaire 
Purifier  les  lieux  que  mon  rêve  a  quittés! 

Mais,  sous  l'aile  du  Dieu  qu'évoquait  ma  prière, 
J'ai  retrouvé  la  paix  ,   le  silence  et  l'autel , 
L'autel  où  ma  jeunesse  a  recueilli  le  miel 
Qui  coulait  autrefois  sur  ma  ferveur  première. 

Jours  de  saintes  clartés  ,   trésors  mystérieux  , 
Ange  du  jeune  prêtre  au  seuil  des  solitudes  , 
Félicité  cachée  aux  froides  multitudes, 
Riens  que  pour  les  élus  font  éclore  les  cieux  ; 

Dictamc  préparé  pour  les  saints  de  la  terre  , 
Baume  du  chaste  amour  qui  pour  eux  germe  encor, 
Rayonnements  sacrés  des  gloires  du  Thabor, 
Source  du  Siloë  dont  l'eau  nous  désaltère  ; 

Sous  l'œil  de  l'Eternel  mélodieux  accents  , 
Cantiques  soupires  sur  les  harpes  bénies , 


—  295  — 

Extase  des  transports  vibres  par  tous  les  sens  , 
Quand  les  sens  sont  remplis  de  saintes  harmonies  ; 

Charmes  de  la  prière  où  pleure  l'amitié  , 
Trésors  de  la  vertu  dont  une  part  nous  reste , 
Ame  toujours  ouverte  à  quelque  voix  céleste , 
Gomme  un  écoulement  de  tendre  piété  ; 

Doux  rêves  conservés  pour  ceux  qu'on  laisse  au  monde, 
Souvenirs  embaumés  de  candeur  et  d'espoir, 
Regrets  épanouis  sur  les  lyres  du  soir  , 
Quand  la  douleur  se  glisse  en  notre  âme  profonde  : 


Oui ,  tu  m'as  tout  donné  ,  mon  Dieu  !  grâces  à  toi! 
De  l'arbre  de  la  vie  où  grondent  tant  d'orages  , 
Ta  main  a  sur  mes  pas  préparé  les  ombrages  , 
Un  reflet  de  tes  cieux  est  descendu  sur  moi. 

Bien  souvent ,  comine  un  fils  que  la  douleur  dévore, 
Ma  prière  épura  les  larmes  de  mes  yeux  ; 
Dans  mes  privations  tu  me  montras  les  cieux  , 
Et  j'y  volai ,  Seigneur,  pour  t'y  prier  encore  : 

Pour  t'y  prier  pour  moi  ,  pleurant  sur  mon  passé  ; 
Pour  elle,  celte  sainte  où  mon  àme  s'épure, 
Oasis  de  mon  cœur  ,  céleste  créature , 
Vase  plein  de  parfums  dans  l'or  pur  enchâssé. 

Donne-lui  paix  ,  bojjheur  ;  garde  son  innocence 
Des  pièges  que  le  mal  amasse  sur  nos  pas  ; 
Montre-lui  tous  les  biens  qui  ne  nous  trompent  pas. 
Et,  pour  les  partager,  donne-moi  l'espérance. 

Car,  en  l'aimant.   Seigneur,  je  puis  l'aimer  un  peu 
C'est  l'ombre  de  mes  jours  répandue  en  mes  voies , 
C'est  un  rayon  levé  dfins  nos  terrestres  joies  , 
C'est  une  sainte  fleur  dans  les  jardins  de  Dieu. 

D.... 


NOUVELLES. 

Nous  voyons  avec  bonheur  nos  Evoques  ,  selon  l'engagement  pris  à 
leur  sacre  ,  visiter  la  ville  éternelle.  Une  lellre  de  Marseille  nous  an- 
nonce que  S.   E,  le  Cardinal  Giraud  ,  Archevêque  de  Cambrai     et 


—  '296  — 

Mgr  l'Evêque  de  Rhodez  ,  se  sont  embarqués  pour  Rome,  le  1"  sep- 
tembre, a  Marseille.  La  saïUé  des  deux  Prélats  était  excellente.  — 
Mgr  l'Evêque  de  Frcjus  vient  d'annoncer,  par  une  circulaire  adressée 
au  Clergé  de  son  diocèse,  son  départ  pour  Rome.  — -Bien  que  la  lettre 
que  nous  recevons  de  Marseille  ne  nous  parle  pas  du  départ,  pour  Rome, 
du  Cardinal  Archevêque  de  Bourges ,  nous  savons  ,  d'ailleurs  ,  que 
S.  E.  s'est  également  embarquée  pour  Rome,  le  1"  septembre,  sur 
un  paquebot  de  l'Etat. 

—  Tout  le  monde  a  lu  les  lettres  si  touchantes,  si  pleines  de  foi  et  de 
résignation  de  l'infortunée  duchesse  de  Praslin.  On  y  a  vu  que  cette  ver- 
tueuse épouse  puisait  dans  la  religion  les  forces  et  les  consolations  dont 
elle  avait  un  si  grand  besoin  dans  sa  triste  et  cruelle  position.  Aussi  nos 
lecteurs  apprendront  sans  étonnementet  avec  édification  que  cette  pieuse 
et  excellente  femme,  cette  innocente  victime,  s'asseyait  souvent  à  la  table 
sainte,  notamment  aux  jours  de  fêtes  et  avant  tout  déplacement  impor- 
tant, et  qu'elle  avait  communié  le  dimanche  qui  a  précédé  l'As- 
somption. 

—  L'Académie,  dans  sa  séance  publique  annuelle,  a  décerné  une  mé- 
daille de  1,500  francs  aM™'' Guinai'd,  auteur  du  recueil  intitulé  -.Poésies 
du  /byer,.  dont  nous  a\ons  rendu  un  compte  très-favorable  dans  notre 
livraison  du  15  mars  (page  86  . 

—  La  Voix  de  la  Vérité,  (jui  n'est  pas  le  n^.oins  du  monde  véridique, 
s'exprimait  ainsi  dans  son  numéro  du  27  noùt  :  ►  Nous  avons  donné  ,  le 
18  avril  1847.  la  liste  des  journaux  religieux  qui  s'imprimaient  a  Paris. 
Mais  plusieurs  sont  morts  avant  d'être  devenus  vieux.  Ce  sont  V Abeille 
catholique)  Williancc,  V Auxiliaire  catholique,  la  Biographie  du  Clergé  con- 
temporain, le  Bulletin  de  censure,  le  Monde  catholique,  la  Revue  de  Biblio- 
graphie analytique,  la  Tribune  sacrée.  Par  contre  ,  deux  journaux  ont 
surgi,  savoir:  la  Revue  du  Monde  catholique  el  la  Voix  de  l'Eglise;  ces 
deux  feuilles  sont  mensuelles.  » 

Nous  ne  dirons  pas  que  la  Voix  de  la  Vérité  s'est  trompée,  mais  qu'elle 
a  menti  sciemment ,  sans  doute  à  ciuse  du  privilège  de  son  litre;  elle 
n'ignore  pas  que  plusieurs  di'S  journaux  leligieux  qu'elle  dit  morts 
avant  d'être  devenus  vieux  ,  sont  encore  pleins  de  vie  et  probablement 
mieux  portants  qu'elle,  par  exemple  la  Tribune  sacrée.  On  sait  que  la 
Voix  de  la  Vérité  est  née  sous  de  bien  fâcheux  auspices,  et  qu'elle  a 
un  vice  de  conslitution  qui  ne  peut  manquer  de  la  conduire  prochaine- 
ment au  tombeau.  Mais  que  dire  de  la  véracité  de  ses  rédacteurs  qui  ne 
craignent  pas  d'avancer  que  la  Vo/x  de  l'Eglise  n'existait  pas  encore  au 
18  avril  1847?  Elle  leur  a  cause  ccpendanl  bien  des  insomnies  depuis 
seize  mois. 

—  Nous  nous  faisons  un  devoir  de  reconmiander  le  cabinet  de  lecture 
de  M.  Hervé,  rue  de  Condé,  10.  On  y  trouve  tous  les  bons  journaux  et 
toutes  les  publications  religieuses. 

Imprimerie  calholifiue  d'A.  SIROU  et  DESQUERS,  rue  des  Noyers,  37. 


LA  LECTURE. 


■^.IB~- 


A  NOS   LECTEURS. 

Nous  recevons  tous  les  jours,  soit  de  nos  abonnés,  soit  des  journaux  de  pro- 
MHce  ou  de  l'étranger,  des  témoignages  de  vive  satisfaction  sur  la  nouvelle  direction 
de  la  Lecture.  Ces  témoignages  sont  pour  nous  de  puissants  encouragements  ,  non- 
seulemenl  de  marcher  dans  la  même  voie  ,  mais  encore  de  donner  à  notre  Revue 
toutes  les  améliorations  qu'elle  comporte  et  que  nous  n'avons  pu  réaliccr  jusqu'à  ce 
jour,  malgré  ions  nos  désirs,  à  cause  des  énormes  sacriGces  qu'il  nous  a  fallu  faire 
cette  année.  On  sait  que  nous  sommes  obligés  de  servir  gratuitement  au  moins  les 
trois  quarts  des  abonnements  qui  ont  été  payés  à  l'ancienne  administration.  Nous  ne 
regretterons  nullement  ces  sacriGces  si  nous  sommes  assez  heureux  pour  faire  quel- 
que bien  ,  et  si  nous  continuons  à  recevoir  des  témoignages  de  sympathies  aussi 
honorables  que  ceux  qui  nous  arrivent  de  toutes  parts.  Toici,  entre  autres,  le  juge- 
ment que  porte  de  nous  un  journal  américain  qui  paraît  tous  les  samedis  à  New- 
York  (Etats-Unis  ),  excellente  publication  que  nous  ne  saurions  trop  recommander 
spécialement  à  nos  abonnés  du  Nouveau-Monde  et  de  la  Grande-Bretagne. 

K  La  Lecture,  Revue  périodique  et  déjà  ancienne,  dit  \e  Freeinan's  Journal, 
dans  son  numéro  du  7  août  dernier ,  vient  de  passer  entre  les  mains  habiles  qui 
dirigent  la  Voix  de  l'Eglise.  Conforme  à  cette  dernière  Revue,  sous  le  rapport  du 
format  et  de  l'étendue,  elle  en  diffère  en  ce  que  1 1  Voix  de  l'Eglise  traite  les  arti- 
cles sérieux  ,  tandis  que  la  Lecture  s'est  impose  la  tâche  de  faire  connaître  la  litté- 
rature chrétienne  aux  personnes  peu  versées  dans  les  matières  philosophiques  , 
politiques  ou  théologiques.  La  Voix  de  V  Eglise  p^r3iU  régulièrement,  etc.  C'est  avec 
le  plus  grand  plaisir  que  nous  recommandons  à  nos  lecteurs  français  ces  Revues 
remarquables  par  cet  esprit  si  chaleureusement  populaire  et  démocratique  qui  se 
manifeste  dans  leurs  écrits  pour  la  défense  de  l'Eglise.  Nous  les  recommandons  à 
tous  ceux  qui  aiment  une  lecture  où  respire  une  piéié  sans  affectation.» 

Plusieurs  de  nos  lecteurs,  tout  en  nous  félicitant  de  notre  Critique  littéraire. 
nous  ont  témoigné  le  regret  de  ce  que  cette  partie  importante  n'est  pas  plus  éten- 
due. Nous  le  regrettons  nous-mêmes,  et  nous  nous  proposons  de  consacrer  à  l'avenir 
un  plus  grand  espace  à  la  Bibliographie,  sans  nuire  pour  cela  aux  autres  matières. 
Nous  pouvons  même  offrir,  dès  aujourd'hui,  une  Revue  bibliographique,  à  ceux  qui 
désireraient  un  recueil  comme  était  l'ancien  Bulletin  de  censure.  C'est  une  revue 
critique  des  ouvrages  de  religion,  de  philosophie,  d'histoire,  de  littérature,  d'éduca- 
tion, etc.,  destinée  aux  ecclésiastiques,  aux  pères  et  aux  mères  de  famille,  aux  chefs 
d'institution  et  de  pension  des  deux  sexes,  aux  bibliothèques  paroissiales,  aux  cabi- 
nets de  lecture  chrétiens  et  à  toutes  les  personnes  qui  veulent  connaître  les  bons  li- 
vres et  s'occuper  de  leur  propagation.  Cette  Critique  bibliographique  est  infiniment 
\.    1o    OCTOBRE    1847.  1  I 


—  298  — 

plus  complète  et  rédigée  plus  consciencieusement  que  le  BuUelin  de  censure,  qui 
avait  son  mérite  sans  doute,  mais  qui  jugeait  certains  ouvrages  fort  légèrement,  et 
souvent  avec  une  partialité  très-caraclérisée.  Celle-ci  est  du  même  format  que  la 
Lecture,  et  paraît  par  livraison  de  trois  feuilles  d'impression,  c'est-à-dire  de  qua- 
rante-huit pages.  Le  prix  est  de  10  fr.  par  an,  et  de  9  fr.  pour  les  abonnés  de  la 
Lecture  ou  de  la  Voix  de  l'Eglise,  qui  enverront  franco  un  mandat  de  19  fr.  sur 
la  poste. 

Nous  profitons  de  celle  occasion  pour  offrir  à  très-bas  prix,  à  ceux  de  nos  abonnés 
qui  ne  les  auraient  pas,  les  quatre  premiers  volumes  de  la  Lecture  et  du  Bulletin 
de  censure.  îsous  pouvons  donner  ces  quatre  volumes  pour  12  fr.,  ou  pour  3  fr., 
chaque  volume  séparé  pris  au  bureau.  Pour  les  avoir  franc  de  port,  il  faudrait  ajouter 
un  franc  par  volume.  Il  serait  facile  de  nous  demander  ces  volumes  en  renouvelant 
l'abonnement  pour  Tannée  1843. 


DES  LIBERTÉS  DE  L'ÉGLISE  GALLICANE. 


SIXIÈME    ARTICLE ('). 

Saite   des  réflexiciiêi    générales    sur  la   Déclaration.  —  Sa  décadenre 
progressive  dans  le  Clergé  de  France. 

Nous  avons  déjà  fait  remarquer  combien  les  Souverains -Pontifes 
avaient  été  blessés  des  actes  de  l'asseniblée  de  1682,  qu'ils  ont  improu- 
vés, cassés,  annulés.  Quant  aux  Evéques  nonjmés  qui  avaient  assisté  à 
cette  assemblée,  ils  n'ont  pu  obtenir  leurs  bulles  d'institution  qu'après 
avoir  individuellement  fait  parvenir  au  Pape  une  lettre  qui  attestait  leur 
sincère  repentir  sur  tout  ce  qui  avait  pu  être  censé  décrété,  dans  la  même 
assemblée  ,  contre  l'autorité  pontificale  et  les  di^oits  des  Eglises.  Louis  XIV 
lui-même,  malgré  sa  fierté  naturelle,  avait  compris  qu'il  était  de  son 
devoir  d'apaiser  la  juste  indignation  du  Saint-Siège  ,  et  avait  écrit  de 
sa  propre  main  à  bmocent  XII,  qu'il  avait  donné  des  ordres  pour  annu- 
ler l'effet  de  son  édit  touchant  la  Déclaration. 

Il  en  coûte  au  grand  Bossuet  d'avouer  fiu'une  Déclaration  qui  avait  été 
faite  et  publiée  avec  tant  d'appareil  et  de  fracas,  avait  fini  par  être  ré- 
pudiée avec  assez  de  honte.  Voulant  la  relever  et  la  soutenir  autant  qu'il 
est  en  lui,  il  dit  dans  sa  Défense  (T.  xix  f/j  ses  œuv.^  n.  24,  p.  368),  qu'A- 
lexandre VIII,  en  condamnant  et  déclarant  nuls  les  actes  de  l'assemblée 
de  1682,  s'était  borné  à  une  simple  protestation,  et  qu'il  ne  s'en  fût  pas 
tenu  là  si  la  Déclaration  eût  été  erronée  ou  suspecte.  L'illustre  Evèque  de 
Meaux  n'a  pas  réGéchi,  en  tenant  ce  langage,  combien  il  était  peu  délicat 
de  chercher  un  appui,  en  faveur  d'une  mauvaise  cause,  dans  la  man- 
suétude et  la  sagesse  d'un  Pontife  qui  craint  de  nuire  à  la  religion  en 
usant  de  tous  ses  droits,  même  les  plus  légitimes. 

Quand  Louis  XIV  écrivit  à  Innocent  XII  qu'il  avait  donné  des  ordres 
pour  que  son  lùlit,  relatif  a  la  Déclaration,  ne  fût  plus  exécute,  ce  Pon- 

(I)  Voir  la  livraison  du  15  septembre,  p.  263. 


—  299  — 

iife  était  bien  en  droit  de  donner  à  In  lettre  royale  la  plus  grande  publi- 
cité; mais  le  susceptible  monarque  eût  été  infailliblement  irrité  et  hu- 
milié de  voir  sa  palinodie  proclamée  par  le  Saint-Siège.  On  n'agit  pas 
ainsi  à  Rome  :  on  ne  veut  que  le  triomphe  de  la  vérité.  Cependant  il  esf 
à  croire  que  le  Pape  aurait  demandé,  par  rapport  à  la  Déclaration,  toutes 
les  mesures  qui  en  devaient  assurer  l'anéantissement  pour  le  présent  et 
pour  l'avenir,  si  l'on  eût  pu  conjecturer  qu'après  la  mort  de  Louis  XIV, 
son  édit  serait  remis  en  vigueur  par  une  magistrature  toujours  hostile 
au  Saint-Siège.  Mais  devait-on  supposer  une  conduite  aussi  indélicate? 
D'ailleurs,  n'y  avait-il  pas  quelque  danger  pour  la  cause  de  la  rebgion  à 
demander  même  de  simples  explications  à  un  prince  qui  se  piquait  si  fa- 
cilement? 

La  lettre  de  Louis  XIV  à  Innocent  XII  ne  fut  rendue  publique  en  Italie 
que  trente-neuf  ans  après  qu'elle  avait  été  écrite,  c'est-à-dire  en  1732. 
M.  de  Maistre  dit  qu'elle  ne  fut  connue  en  France  qu'en  1789,  par  la  pu- 
blication du  XIII^  volume  des  œuvres  de  M.  d'Aguesseau;  il  se  trompe  : 
le  savant  Soardi  l'avait  fait  connaître  en  1745,  par  la  publication  de  son 
admirable  ouvrage  De  supremà  Summi-Pontiflcis  auctoritate,  qui  fut  im- 
primé à  Avignon.  Mais  il  faut  bien  ajouter  que  le  Parlement,  par  son 
arrêt  du  25  juillet  1748,  supprima  ce  livre,  le  plus  beau  et  le  plus  ho- 
norable des  monuments  qui  aient  jamais  été  élevés  à  la  gloire  de  la 
France  et  de  ses  Evêques.  (Faut-il  donc  qu'un  Parlement  fasse  croire 
aux  nations  étrangères  que  notre  patrie  récompense  les  honneurs  qu'on 
lui  rend  par  la  flétrissure  et  l'ingratitude  la  plus  monstrueuse?)  Quoi 
qu'il  en  soit,  je  me  range  parfaitement  de  l'avis  de  M.  de  Maistre  quand 
il  dit  :  que  plusieurs  Français  instruits  ignorent  encore  de  nos  jours  l'exis- 
tence de  la  lettre  de  Louis  XIV  à  Innocent  XII.  Il  paraît  que  le  roi  n'en 
avait  donné  connaissance  qu'à  ses  confidents  les  plus  intimes,  qui  ne 
manquèrent  pas  eux-mêmes  d'en  garder  et  d'en  recommander  le  se- 
cret. Ils  insinuèrent  au  prince  qu'il  était  peu  convenable  à  sa  dignité  de 
laisser  voir  qu'il  fût  revenu  sur  ses  pas,  en  cédant  aux  exigences  de  la 
cour  de  Rome.  Mille  autres  suggestions,  de  la  part  de  ses  ministres  et 
probablement  d'une  secte  astucieuse  qui  attachait  le  plus  grand  prix  à 
la  Déclaration,  pour  le  succès  de  ses  desseins  perfides,  déterminèrent 
enfin  le  roi,  non  pas  à  rendre  aux  quatre  Articles  leur  première  force, 
mais  à  préparer  les  voies  qui  devaient  bientôt  les  faire  revivre. 

Deux  jeunes  ecclésiastiques,  l'abbé  de  Saint-Aignan  et  le  neveu  de 
l'Evêque  de  Chartres,  reçurent,  en  1713,  de  la  part  du  roi,  l'ordre  de 
soutenir  une  thèse  publique  où  les  quatre  Articles  seraient  reproduits 
comme  des  vérités  incontestables.  Cet  ordre,  suivant  Fleury,  commenté 
par  M.  Emery,  avait  été  déterminé  par  le  chancelier  de  Pontchartrain, 
qui  était  excessivement  attaché  aux  maximes  parlementaires.  Le  Pape 
se  plaignit  hautement  de  cette  thèse  ;  et  le  roi  s'expliqua,  dans  une  lettre 
(|u'il  adressa  au  cardinal  de  la  Trémoille ,  alors  son  ministre  près  le 
Saint-Siège.  Il  y  disait,  en  substance,  que  l'engagement  qu'il  avait  pris, 
en  donnant  des  ordres  pour  la  révocation  de  son  édit,  se  bornait  à  ne 
plus  obliger  à  ce  qu'on  enseignât  les  quatre  propositions;  mais  que  ja- 
mais il  n'avait  promis  de  l'empêcher  :  de  manière  qu'en  laissant  l'en- 
seignement libre,  il  avait  satisfait  à  ses  engagements  envers  le  Saint- 
Siège.  Louis  XIV  n'eût  pas  agi  de  lui-même  d'une  manière  aussi  peu 
loyale;  mais  son  entourage  avait  piqué  son  amour-propre,  et  les  adver- 
saires des  prérogatives  pontificales  triomphèrent  une  seconde  fois.  Ils 


—  300  — 

ont  dit  depuis,  que  ceux  qui  repoussaient  les  quatre  Articles  n'avaient 
pas  saisi  le  sens  de  la  lettre  du  prince  au  Pape  Innocent  XII.  Mais,  quand 
jUn  Souverain-Pontife  demande  qu'une  Déclaration  soit  révoquée,  en- 
tend-il, peut-il  raisonnablement  entendre  qu'il  ne  soit  porté  aucune 
atteinte  à  la  liberté  de  l'enseigner,  et  de  l'enseigner  comme  renfermant 
des  maximes  que  l'on  ne  veut  pas  abandonner?  11  était  bien  évident  que 
cette  vaine  distinction,  suggérée  par  des  hommes  exercés  à  la  chicane, 
laissait  subsister  la  Déclaration  avec  tous  ses  résultats,  puisque,  chacun 
étant  libre  de  soutenir  les  quatre  Articles,  le  parti  si  nombreux  d'oppo- 
sition au  Saint-Siège  qui  existait  alors  en  France  ne  manquerait  pas  de 
les  ressusciter  au  plus  tôt.  Et  c'est  ce  qui  est  arrivé,  a  Etrange  destinée 
«  des  Souverains-Pontifes,  s'écrie  ici  M.  de  Maistre!  Ou  les  menace  des 
a  plus  funestes  scissions  ;  et,  lorsqu'on  les  a  poussés  jusqu'aux  dernières 
a  limites  de  la  prudence,  on  leur  dit  ;  Vous  n'avez  pas  demandé  davan- 
«  tage;  comme  s'ils  avaient  été  parfaitement  libres  de  demander  ce  qu'ils 
a  voulaient.  » 

Les  jansénistes  ont  prétendu  que,  depuis  l'accommodement,  on  n'a- 
vait pas  cessé  de  soutenir  les  quatre  Articles.  Le  Pape,  ajoutent-ils,  avait 
passé  sous  silence  plusieurs  thèses  semblables  à  celle  de  M.  de  Saint- 
Aignan.  Cela  peut  être  :  il  devait  prudeuiment  ne  pas  faire  attention  à 
quelques  thèses  soutenues  de  loin  en  loin  dans  l'ombre  des  collèges. 
Mais,  quand  il  eut  appris  que  les  quatre  Articles  étaient  remontés  en 
chaire  dans  la  capitale,  par  ordre  du  chancelier,  c'est-à-dire  du  roi,  le 
Pontife  se  plaignit,  et  il  eut  raison.  (T.  M.  de  Maistre,  de  l'Eglise  galli- 
cane, liv.  2,  c.  6.) 

Convenons  donc  que  le  monarque  eut  de  grands  torts  dans  toute  cette 
affaire;  mais  n'oublions  pas  qu'il  fut  trompé  par  ses  ministres  et  .ses  ma- 
gistrats, qui  le  jetèrent  dans  cette  fausse  voie.  Je  ne  demande  pas  mieux 
que  d'atténuer  sa  culpabilité,  en  y  retrouvant  l'influence  de  ses  conseils. 
Mais  heureux  le  roi  pieux  et  sage  qui  mérite  de  n'en  avoir  que  de  bons! 

Plus  tard,  Clément  XI  eut  à  se  plaindre  ,  et  il  le  fit  sur  le  ton  d'un 
homme  justement  indigné,  de  ce  que,  suivant  la  teneur  du  quatrième 
article  de  la  Déclaration,  on  avait  assujéti  à  un  nouveau  jugement  la 
bulle  Vineam  Domini  Sabaoth.  Pie  YI,  dans  sa  bulle  Auctorem  fidei,  en 
renouvelant  tous  les  actes  de  ses  prédécesseurs,  a,  de  plus,  condamné 
l'adoption  qu'avait  faite,  de  la  Déclaration,  le  synode  de  Pistoie  en  Tos- 
cane. Voici  en  quels  termes  ce  grand  Pontife  s'exprime  sur  les  actes  de 
cette  réunion  schismatique  :  f.  C'est  pourquoi,  notre  vénérable  prédé- 
((  cesseur  Innocent  XI,  par  sa  lettre  du  \  I  avril  1682,  et  plus  formelle- 
t'  ment  encore  Alexandre  VIII,  par  sa  constitution  Inter  multiplices,  du 
«  4  août  1690,  ayant,  suivant  le  devoir  de  leur  charge  apostolique,  im- 
«  prouvé,  cassé  et  annulé  les  actes  de  l'assemblée  du  Clergé  de  France,  la 
«  sollicitude  pastorale  exige  de  nous,  d'une  manière  beaucoup  plus  im- 
('  périeuse  encore,  que  nous  réprouvions  et  condamnions,  ainsi  que,  par 
(.notre  présente  constitution,  nous  réprouvons,  condamnons,  et  vou- 
<<  Ions  que  l'on  tienne  pour  réprouvée  et  condamnée  l'approbation,  cou- 
«  pable  à  tant  de  titres,  que  vient  de  faire  de  ces  mômes  actes  le  synode 
<<  {de  Pistoie).  Nous  condamnons  et  réprouvons  cette  adoption  comme  té- 
«  méraire,  scandaleuse  et  spécialement  injurieuse  à  ce  Siège  apostolique, 
«  après  les  décrets  de  nos  prédécesseurs.  » 

Je  demande  maintenant  si  un  véritable  enfant  de  la  sainte  Eglise  ro- 
maine peut  être  indécis  sur  le  jugement  qu'il  doit  se  former  d'une  Dé- 


—    30)    — 

claration  si  odieuse  au  Saint-Siège?  Les  Papes,  j'en  conviens,  pouvaient 
aller  beaucoup  plus  loin  contre  ces  actes  si  ouvertement  repréhensibles  ; 
et  nous  devons  savoir  gré  au  Saint-Siège  de  ne  les  avoir  pas  tlélris  par 
de  solennels  anathèmes.  Ils  ont  usé  d'une  modération  que  la  France  ne 
méritait  pas,  mais  qui  n'en  doit  que  plus  vivement  exciter  notre  recon- 
naissance. 

Tous  les  catholiques,  en  qualité  d'enfants  du  Père  commun  des 
fidèles,  doivent  montrer  l'amour  qu'ils  lui  portent,  en  se  détachant  de 
tout  ce  qui  centriste  son  cœur.  Sommes-nous  donc  obligés  de  nous  dé- 
vouer aux  quatre  Articles,  parce  qu'ils  sont  une  production  de  la  France? 
Ah!  notre  patrie  a  bien  d'autres  fruits  plus  dignes  de  nos  affections  :  ne 
fussent  que  ces  paroles  de  saint  Louis  à  l'empereur  Frédéric  :  «  Nos  pré- 
a  décesseurs  ,  qui  ont  gouverné  avant  nous  notre  royaume  de  France, 
«  ont  toujours  aimé  et  honoré  la  suprême  dignité  de  l'empire  de  Rome; 
«  sachez  que  nous  ,  qui  venons  après  eux,  sommes  inébranlable  dans 
«  la  résolution  de  marcher  sur  les  traces  de  nos  devanciers.  {An7iaks  du 
«  règne  de  saint  Louis  ,  éd.  roy.  ,  1761  ^  p.  180.)  Cher  fiuz  ,  disait  le 
«  saint  roi  à  son  fils  Philippe,  je  t'enseigne  que  tu  soies  tozjors  dévot  à 
«  l'Eglise  de  Rome,  et  au  souverain  Evesque  nostre  Père,  c'est  le  Pape, 
<<  et  li  porte  révérence  et  enneur  (honneur)  si  comme  tu  dois  fère  à  ton 
«  Père  espirituel.  »  (Sirede  Joinv.,  ibid.,  p.  333.)  On  sait  les  honneurs 
que  ce  prince  pieux  rendit  au  pape  Innocent  IV,  le  respect  avec  lequel 
il  consultait  le  Saint-Siège  ,  la  soumission  avec  laquelle  il  se  conformait 
à  ses  avis.  La  France  doit  être  bien  plus  fière  de  pareilles  leçons  que  des 
quatre  Articles,  qui  ne  laissent  dans  l'âme  qu'un  souvenir  d'hostilité 
envers  la  Chaire  de  Pierre,  et,  dans  notre  histoire,  qu'un  contraste 
frappant  entre  la  conduite  des  Français  de  cette  époque  et  les  exemples 
de  nos  aïeux  si  dévoués  et  si  pleins  de  vénération  pour  le  Siège  aposto- 
lique. Ils  étaient  tout  fiers  d'appartenir  au  royaume  très-chrétien^  fUs 
aîné  de  l'Eglise  romaine  :  préférerions-nous  à  ce  titre  celui  ùe  gallicans , 
qui  semble  porter  avec  lui  une  idée  de  séparation  d'avec  l'Eglise  mère 
et  maîtresse  de  toutes  les  Eglises?  Ce  serait  alors  le  cas  de  dire  avec 
l'Apôtre,  quoique  pour  un  sujet  diffèrent  :  Noji  est  bona  glo?iatio  vestra. 
Nescitis  quia  modicum  fermentum  totam  massam  corrumpit?  Expurgate 
vêtus  ferment um ,  ut  sitis  nova  conspersio  (1  Cor.,  v,  6,  7.) 

Fleury  avoue,  dans  son  discours  sur  les  libertés  de  l'Eglise  gallicane, 
que  ce  qu'il  y  a  d'hommes  plus  pieux  en  France  ne  peut  se  détacher  des 
prérogatives  du  Saint-Siège  qui  sont  soutenues  comme  incontestables 
par  toutes  les  autres  nations  catholiques.  Or,  je  le  demande,  n'est-ce  pas 
principalement  dans  la  vraie  piété  que  se  trouve  la  vraie  orthodoxie  , 
surtout  quand  elle  s'attache  à  un  sentiment  qui  a  pour  lui  l'immense 
majorité  des  enfants  de  l'Eglise? 

Les  Français,  parfois,  sont  bien  peu  conséquents  avec  eux-mêmes. 
C'est  chez  nous  que  l'on  s'est  élevé  avec  le  plus  de  vigueur  contre  la  doc- 
trine du  probabilisme.  Pour  la  combattre,  on  est  allé  chercher  dans  la 
poussière  des  plus  vieilles  bibliothèques,  des  auteurs  dont  les  noms  sont 
si  barbares  qu'ils  semblent  avoir  été  choisis  pour  inspirer  Teffroi;  ils 
étaient  inconnus  même  à  des  milliers  de  théologiens  ;  mais  on  les  a  exhu- 
més pour  le  seul  plaisir  de  les  faire  apparaître  comme  des  monstres, 
et  frapper  de  grands  coups  sur  leurs  opinions.  Eh  bien!  qu'il  me  soit 
permis  de  le  demander  ici,  est-il  possible  d'assigner  une  opinion  moins 
probable  que  celle  qui  a  contre  elle,  je  ne  dis  pas  seulement  saint  Tho- 


—  302   — 

mas  ,  l'ange  de  la  théologie ,  mais  les  Papes,  le  très-grand  nombre  des 
Evèques  unis  au  Saint-Siège,  la  généralité  des  nations  et  des  fidèles  ca- 
tholiques, excepté,  en  France,  une  certaine  école  qui,  tous  les  jours , 
perd  de  plus  en  plus  son  crédit,  spécialement  parmi  les  hommes  les  plus 
vertueux  et  les  plus  solidement  instruits  dans  la  science  des  saints? 

Notre  grande  révolution  de  93,  si  désastreuse,  sous  raille  rapports, 
n'a  pas  été  sans  avantage  à  l'égard  de  la  question  que  je  traite.  Nos 
meilleurs  ecclésiastiques,  obligés  d'aller  chercher  un  asile  dans  les  pays 
étrangers,  pour  éviter  la  persécution  qui  les  menaçait  dans  le  nôtre,  ont 
trouvé  partout  la  Déclaration  de  1682  dans  le  plus  ignominieux  discré- 
dit. L'Espagne  comme  l'Italie,  l'Angleterre  comme  l'Allemagne,  dans 
leurs  parties  catholiques,  admiraient  les  qualités  vraiment  sacerdotales 
de  nos  prêtres  fidèles;  mais  on  leur  faisait  sentir  que  les  principes  de 
l'Ecole  de  Paris  étaient  une  singulière  aberration  dans  de  généreux  con- 
fesseurs de  la  foi  romaine.  Ils  ont  bien  mieux  étudié  la  question  des 
prérogatives  du  Saint-Siège  dans  la  terre  d'exil,  qu'ils  ne  l'avaient  ja- 
mais fait  sur  le  sol  natal.  Les  doctrines  romaines  contre  lesquelles,  dès 
leur  jeunesse,  on  leur  avait  inspiré  tant  de  préventions ,  leur  ont  paru 
tout  éclatantes  de  vérité,  loin  de  l'atmosphère  des  parlements  et  des  jan- 
sénistes. Ils  étaient  partis  gallicans;  et,  pour  la  plupart,  ils  sont  revenus 
idtramon  tains. 

Leur  retour  a  été  salutaire  :  ils  ont  raconté  à  leurs  confrères  l'effet 
qu'avaient  produit  sur  eux  et  l'abus  de  ces  prétendues  libertés,  au  nom 
desquelles  on  avait  fait  des  exilés  et  des  esclaves,  et  les  rapports  qu'ils 
avaient  eus  avec  des  hommes  calmes  et  sans  passion  qui  n'avaient  puisé 
dans  l'étude  de  l'Evangile  et  de  la  théologie  que  des  leçons  d'attache- 
ment à  l'égard  du  Pasteur  suprême  des  agneaux  et  des  brebis  de  Jésus- 
Christ;  des  leçons  de  reconnaissance  envers  celui  qui  avait  été  chargé 
de  confirmer  ses  frères  ;  des  leçons  de  docilité  et  d'obéissance  pour  celui 
qui  avait  la  parole  même  d'un  Dieu  comme  garantie  de  V infaillibilité  de 
sa  foi.  Us  voyaient,  dans  la  fin  d'un  schisme  désastreux,  le  résultat  de 
son  intervention  paternelle  ;  dans  le  Concordat,  la  preuve  de  sa  puissance 
suprême  et  de  sa  supériorité  inattaquable  au-dessus  de  tous  les  cano7is  ; 
dans  l'opprobre  des  prêtres  assermentés,  le  châtiment  mérité  d'une  con- 
descendance si  impérieusement  exigée  par  des  lois  impies  .  mais  alors  si 
honteusement  expiée  par  un  mépris  universel. 

Cependant ,  les  préjugés  qui,  pendant  plus  d'un  siècle,  avaient  envahi 
la  plupart  de  nos  écoles,  ne  pouvaient  pas  disparaître  subitement.  L'an- 
cienne éducation  cléricale,  quoique  singulièrement  modifiée  par  les  com- 
motions religieuses  et  politiques,  conservait  encore  quelques  restes  de 
son  allure  première,  comme  un  vase  qui  a  renfermé  autrefois  une  li- 
queur forte  et  pénétrante  ,  retient  longtemps  l'odeur  dont  il  fut  imprei- 
gné.  Les  livres  élémentaires,  confiés  aux  jeunes  lévites,  n'avaient  pu 
subir  des  changements  qu'on  ne  voudrait  peut-être  pas  encore  y  intro- 
duire généralement  aujourd'hui.  Une  précipitation  imprudente  eût  fait 
naître  (les  embarras  que  les  constitutionnels ,  déjà  si  mécontents,  et  les 
jansénistes,  toujours  si  rusés,  n'eussent  pas  manqué  d'exploiter  au  détri- 
ment de  la  paix  et  de  la  tranquillité.  On  parlait  donc  à  voix  basse  ;  mais 
on  parlait,  sans  rien  écrire  ni  publier;  cela  suffisait:  les  principes  de /a 
sainte  Eglise  romaine  gagnaient  tous  les  jours  du  terrain.  Aujourd'hui, 
la  situation  dos  esprits  vraiment  chrétiens  et  catholiques,  parmi  nous, 
n'est  plus  douteuse.  Il  n'y  a  plus  d'inconvénient  à  la  proclamer,  dans  un 


—  303  — 

Ela',011  toutes  les  opinions  sont  libres  :  Gloire  aDieu  !  plus  «le  trente  mille 
ecclésiastiques  français,  tout  en  révérant  le  grand  Bossuet,  ne  lisent  avec 
enthousiasme  dans  tout  ce  qu'il  a  écrit  sur  les  quatre  Articles,  que  ce  re- 
frain désormais  national  qu'ils  empruntent  de  sa  bouche  éloquente  : 
Loin  de  nous,  loin  de  la  France  catholique,  déclabation  funeste,  source 
de  tant  de  troubles,  de  dissensions,  de  calamités!  cherche  ailleurs  un  asile 
que  nous  te  refusons  pour  toujours;  tu  n'auras  plus  un  appui  dans  l'élite 
du  Clergé  français  :  Abeat  Dedaratio  quo  Uhuerit  :  non  enim  eam  tutandam 
suscipimus.  L'abbé  ***,  ancien  vicaire  général. 


QUELQUES  RÉFLEXIONS 

Sar  la  complicité  des  gens  de  bien  dans  la  roine 
de  la  société  (t). 

—  On  est  certainement  forcé  de  croire  qu'il  y  a  en  France  beaucoup 
d'honnêtes  gens  sans  conscience  ,  et,  par  malheur,  il  y  en  a  plus  encore 
qu'on  ne  le  croit  :  car,  dans  la  corruption  rapide  de  la  société  par  les 
ouvrages  infâmes  que  vomit  la  presse  chaque  jour  ,  les  honnêtes  gens 
qui  les  achètent  et  les  lisent  sont  les  complices  naturels  de  ceux  qui  les 
écrivent. 

—  Quels  sont  les  complices  des  voleurs  ?"  Ceux  qui  achètent  sciem- 
ment les  objets  volés.  Quels  sont  les  complices  des  écrivains  coupables  ? 
Ceux  qui  achètent  leurs  livres  ,  qui  les  louent  et  qui  les  répandent. 

—  La  morale  publique  ,  ainsi  qu'une  exacte  justice  ,  ne  mettent  pas 
de  différence  entre  les  auteurs  et  les  complices  du  mal. 

—  Que  demandent  ceux  qui  méditent  un  vaste  complot  pour  pouvoir 
l'exécuter?  Des  complices.  Que  demandent  les  auteurs  du  plus  vaste 
complot  qui  fut  jamais ,  celui  de  corrompre  la  société  par  les  livres  ?  Une 
seule  chose  :  des  lecteurs....  et  ils  en  obtiennent,  hélas!  plus  qu'ils 
n'osaient  l'espérer,,  et  cela  parmi  les  honnêtes  gens  eux-mêmes.... 

—  On  n'a  jamais  vu  des  hommes  plus  niais  ou  plus  froidement  indif- 
férents à  la  ruine  de  leur  pays  et  de  leur  religion  ,  que  les  prétendus 
honnêtes  gens  qui  lisent  pour  s'amuser  [  grand  Dieu  !  s'amuser  de  la  ruine 
de  sa  patrie  !  )  qui  lisent ,  dis-je  ,  pour  s'a7nuser  les  ouvrages  qui  atta- 
quent et  détruisent  ce  qu'ils  doivent  avoir  de  plus  cher  au  monde  I 

—  L'Angleterre  a  fait  une  noble  association  contre  l'usage  des  liqueurs 
abrutissantes  :  la  France  devrait  bien  en  faire  une  aujourd'hui  contre 
la  lecture  des  ouvrages  qui  abrutissent  la  raison  et  l'esprit ,  et  qui  flé- 
trissent tous  les  senliments  honnêtes. 

—  Si  cette  association  avait  existé,  une  ïoule  lïhoymê tes  gens  n'au- 
raient pas  laissé  surprendre  leur  raison  et  leur  bon  sens  par  les  mon- 

(1)  Nous  empruntons  cet  article  a  VEcho  de  l'Aveyron,  excellent  journal  que  nous  avons 
déjà  recommandé. 


—  30  4  — 

slrueux  paradoxes  d'un  écrivain  que  l'on  avait  autrefois  coniplé  parmi 
les  esprits  élevés  et  les  nobles  cœurs  ,  et  qui  nous  présente  aujourd'hui 
Robespierre  comme  Tapôtre  d'une  démocratie  fraternelle  et  cqké- 

TIENNE  ... 

Piobespierre  qui  établit  sur  tous  les  points  de  la  France  la  souveraine 
ARISTOCRATIE  de  l'échafaud  !...  Singulier  apôtre  d'une  démocratie  frater- 
nelle et  chrétienne ,  que  celui  qui  envoyait  chaque  jour  à  la  mort  des  mil- 
liers de  ses  frères ,  et  cela  parce  qu'ils  étaient  suspects  d'attachement  au 
christianisme  m... 

—  Mais  l'auteur  des  Girondins  (1)  semble  avoir  tûté  le  pouls  à  cette 
génération  d'honnêtes  gens  ,  et  il  a  dit  dans  son  orgueil  :  «  Il  n'y  a  rien 
«  de  si  fort  et  de  si  absurde  que  je  ne  puisse  faire  avaler  à  ces  gens-là.... 
«  Il  me  plaira  même  de  les  faire  pleurer  d'allendrissement  au  récit 
«  d'une  idylle  sur  les  innocents  amours  d'un  tigre  altéré  de  sang,  et  je 
«  veux  intéresser  en  faveur  de  ce  monstre  jusqu'aux  fils  et  aux  petits- 
«  fils  des  victimes  qu'il  a  autrefois  envoyées  h  l'échafaud....  » 

Voilà  ce  qu'a  dit  l'écrivain  dans  sa  juste  confiance  en  la  débonuaireté 
de  ses  contemporains,  et  il  a  tenu  parole... 

—  La  plus  monstrueuse  prétention  est  celle  d'un  esprit  ordinaire  qui 
croit  n'avoir  rien  à  redouter  d'une  mauvaise  lecture  à  laquelle  le  devoir 
ne  le  condamne  pas.... 

—  C'est  aujourd'hui  surtout  que  nous  pouvons  apprécier  toute  la 
sagesse  de  la  religion  qui  condamne  avec  tant  de  sévérité  les  mauvais 
livres  !  Mais  il  y  a  de  forts  esprits  qui  ne  regardent  pas  les  mauvais  ro- 
mans comme  de  mauvais  livres ,  tant  qu'ils  ne  sont  contenus  que  dans 
les  colonnes  d'un  journal ,  et  ne  sont  pas  brochés  ou  reliés  en  veau  , 
gens  tout  à  fait  candides,  en  vérité  !!! 

—  L'on  dirait  vraiment  que  les  malhonnêtes  gens  ont  une  supériorité 
décidée  sur  les  honnêtes  gens  ,  puisque  les  premiers  savent  toujours 
faire  leur  métier  et  que  les  seconds  ne  savent  janiais  faire  leur  devoir  /... 

—  Les  honnêtes  gens  dont  nous  parlons  ont  certainement  perdu  le 
droit  de  se  plaindre  des  maux  dont  ils  se  font  les  complices.... 

Je  suis  fatigué  d'entendre  toujours  parler  du  talent  des  écrivains  cor- 
rupteurs.... Le  talent  de  corrompre  1  Mais  il  n'y  en  a  pas  de  plus  vul- 
gaire et  de  plus  facile,...  Flattez  de  honteuses  passions  ,  humiliez-vous 
devant  la  foule,  adorez  le  succès,  la  fortune  et  surtout  Vespril  du  siècle , 
et  vous  voilà  assuré  d'être  un  homme  de  talent!... 

—  L'on  dirait ,  en  vérité  ,  (juc  les  châteaux  qui  renferment  aujour- 
d'hui un  si  grand  nombre  de  ces  complices  dont  nous  avons  parlé  ,  ont 
l'envie  d'être  brûlés  une  seconde  fois....  Malheureusement,  il  n'y  a  pas 
de  paratonnerres  possibles  contre  l'incendie  produit  par  les  mauvais 
livres!!!... 

—  Tout  ce  déluge  de  mauvais  écrits  qui  arrivent  chaque  jour  dans  les 

(I)  Voir  dans  nos  livraisons  de  mars  et  d'avril,  p.  83  et  H 2,  le  jugement  que  nous 
portons  dts  Gircncl'nis.  Voir  aussi  le  sonnet  à  M.  de  I.anKullm'    ciaiirès,  p.  520. 


—  303   — 

demeures  somptueuses  des  grands  pourraient  être  classés  sous  le  même 
titre  :  gceure  alx  châteaux  !  Et  plût  au  ciel  que  l'on  pût  ajouter  :  paix 
AUX  CHAUMIÈRES  !  Mais  l'une  n'a  jamais  amené  l'autre....  et  nous  l'avons 
vu Henri  de  Bonald. 


L^  KEH  BT  LE  DèSESlT, 

ou 

LES   MISSIONNAIRES  EN   AMÉRIQUE. 

I 

L'Amérique  nord-ouest  est  probablement  la  plus  vaste  portion  du 
monde  qui  n'ait  pas  encore  été  soun)ise  à  la  culture.  Depuis  le  32"  degré 
de  latitude  jusqu'au  70",  depuis  le  125^  de  longitude  jusqu'au  95%  li- 
mites qui  comprennent  une  étendue  de  plus  de  quatre  millions  de  milles 
carrés,  les  occupants  réels  sont  les  chasseurs  et  les  pêcheurs  aborigènes. 
Quels  sont  les  seuls  points  habités  par  les  hommes  civilisés?  —  Sur  la 
côte  ,  deux  ou  trois  stations  de  commerce ,  russes  ,  anglaises  ou  mexi- 
caines ;  dans  l'intérieur,  quelques  postes  de  chasseurs  anglais  ,  et  quel- 
ques établissements  de  missionnaires  catholiques  fondés  par  les  missions 
du  Canada.  Environ  .50,000  Indiens  et  i  0,000  Blancs  composent  toute  la 
population  d'une  contrée  qui  est  un  tiers  plus  considérable  que  l'Europe, 
et  située  presque  entièrement  dans  une  zone  tempérée.  Le  tout  est  en- 
trecoupé,  du  nord  au  sud  ,  par  une  chaîne  appelée,  au  42'  de  lati- 
tude, les  Montagnes-Rocheuses  ,  et ,  au  sud  de  ce  parallèle  ,  la  Sierra- 
Anahuac ,  chaîne  qui  est,  par  le  fait,  une  continuation  des  Andes. 
Entre  ces  montagnes  et  l'Océan-Pacifique,  dont  elles  sont  à  une  distance 
moyenne  de  oOO  milles  ,  courent  des  chaînes  intermédiaires  ,  les  unes 
parallèles  et  les  autres  de  l'ouest  à  l'est ,  de  manière  à  ne  laisser  de 
niveau  qu'une  très-petite  portion  de  la  contrée.  Les  fleuves  qui  coulent 
des  pentes  orientales  des  Montagnes-Rocheuses  sont  les  grands  fleuves 
de  l'Amérique  septentrionale:  le  Mackensie ,  le  Missouri  et  le  Rio- 
Grande.  Sur  le  revers  occidental ,  on  trouve  quelques  rivières  inter- 
rompues par  des  chutes  rapides ,  fermées  à  leur  embouchure  par  des 
barres ,  et ,  dans  la  première  partie  de  leurs  cours  ,  encaissées  géné- 
ralement entre  des  précipices  de  1 ,000  ou  1 ,500  pieds  de  hauteur. 

De  toutes  les  parties  de  cette  vaste  région  ,  celle  de  VOrégon  est  cer- 
tainement la  moins  privilégiée.  Toutefois,  la  partie  septentrionale  de  la 
cote ,  au-dessus  du  48'=  parallèle  ,  est  abritée  par  de  nombreuses  îl^s  , 
dont  la  plus  considérable,  l'ile  de  Vancouver,  a  envirun  deux  tiers  île 
l'étendue  de  l'Irlande. 

Ce  pays  ainsi  coupé  de  montagnes,  dont  la  plupart  sont  plus  hautes 


—  306  — 

que  nos  plus  hautes  chaînes  des  Alpes ,  on  devine  sans  peine  que  le 
climat  doit  y  être  sévère  ;  les  vallées  sud-ouest ,  tempérées  par  le 
voisinage  de  la  mer ,  y  font  seules  exception  :  les  graminées  y  viennent 
assez  bien;  mais,  dans  les  autres  contrées,  la  culture  n'y  donne  que 
des  résultats  médiocres.  La  meilleure  partie  des  vallées  est  celle  située 
entre  les  monts  Kalmet  et  l'Océan-Pacifique,  d'une  largeur  de  80  milles 
environ ,  arrosée  par  la  Colombie  et  ses  tributaires  ,  le  Cowlitz ,  au 
nord,  et  le  Williamet,  au  sud;  mais,  môme  dans  cet  Orégon  privilégié, 
un  huitième  seulement  est  cultivable. 

Plus  loin  ,  à  l'ouest ,  la  terre  s'exhausse  en  surfaces  élevées  ,  quel- 
quefois composées  de  rochers ,  quelquefois  de  sables  ,  sans  bois  et  pres- 
que sans  végétation,  entrecoupées,  il  est  vrai ,  par  des  rivières  ,  mais 
par  des  rivières  qui  n'apportent  aucune  fertilité. 

«Les  bords  de  la  Colombie  supérieure,  dit  le  capitaine  Wilkes,  sont 
tout  à  fait  privés  d'aucune  alluvion  ,  privés  de  toute  espèce  d'abri,  sans 
fraîcheur  dans  le  peu  de  végétation  qu'on  y  remarque  çà  et  là  ;  ce  ne 
sont  que  des  sables  inféconds  :  on  croirait  difTicilement  qu'au  delà  de 
ces  déserts  arides  coulent  les  eaux  d'un  large  fleuve.  »  Vers  le  nord,  une 
latitude  plus  haute  et  une  plus  grande  élévation  du  sol  rendent  le  pays 
encore  plus  impropre  à  l'habitation  des  hommes  ;  là  encore  cependant 
on  trouve  quelques  vallées  fertiles.  M.  Dcnn  ,  voyageur  anglais  ,  décrit 
la  partie  la  plus  basse  de  l'île  Vancouver,  comme  la  portion  la  plus 
habitable  de  cette  côte  inhospitalière. 

Si  la  terre  est  rebelle  au  labour,  la  partie  sud -ouest  contient  quelques 
districts  qui  peuvent  servir  de  pâturages  ,  et  d'autres  qui  sont  riches  en 
bois  de  construction.  Ces  rivages  sont  très-poissonneux,  et  la  partie 
septentrionale  abonde  ou  abondait  récemment  encore  en  animaux  à 
fourrure. 

Jusqu'ici ,  l'Orégon  n'a  été  qu'un  marché  aux  fourrures  et  aux  pelle- 
teries. Qui  dirait,  à  cette  description  ,  que  ce  pays  est  l'objet  de  la  con- 
voitise de  deux  grandes  puissances,  l'Angleterre  et  les  Etats-Unis  ,  et 
qu'il  sera  certainement  l'occasion  d'une  guerre  terrible? 

Les  premiers  aventuriers  qui  firent  le  commerce  des  fourrures  furent 
les  Français  du  Canada.  Au  commencement  du  xvn'^  siècle ,  lorsque  les 
animaux  sauvages  étaient  abondants  et  les  Indiens  nombreux,  les  Blancs 
restaient  dans  leurs  villes  sur  les  bords  du  Saint-Laurent,  et  se  conten- 
taient des  peaux  que  leur  apportaient  les  chasseurs.  Quand  ces  objets  de 
commerce  diminuèrent  et  que  les  tribus  indiennes  furent  détruites  ou 
reculèrent  à  l'approche  de  la  civilisation ,  les  commerçants  se  virent 
forcés  de  pénétrer  dans  le  désert  et  d'y  traiter  de  leurs  achats  avec  le 
chasseur  ,  sur  son  propre  territoire.  Les  hommes  hardis  qui  se  livraient 
à  ce  trafic  avaient  à  braver  toutes  sortes  de  dangers  et  de  fatigues.  Il  leur 
fallut  négocier  avec  des  sauvages  égoïstes,  cruels  et  perfides,  leurs  infé- 
rieurs moralement,  —  (|uok[uc  inechanls  que  les  Blancs  fussent  eux- 
mêmes  ,  —  avec  des  êtres  enfin  qu'aucune  sympathie  ne  ralliait  a  eux  , 


—   307   — 

et  qui  n'avaient ,  comme  eux  ,  d'autre  but  que  de  tromper,  de  piller  ou 
de  tuer  ceux  à  qui  ils  avaient  à  faire.  Dans  un  pays  sans  lois  et  sans 
opinion  politique,  les  coureurs  de  bois ,  ainsi  qu'on  les  appelait,  dégé- 
nérèrent,—  comme  dégénèrent  toujours  les  hommes  de  la  civilisation, — 
disons-nous,  en  véritables  animaux  de  proie  intelligents,  réunissant  à 
la  prévoyance  et  à  toutes  les  facultés  de  la  réflexion  des  Blancs,  la  féro- 
cité rapace  et  sans  scrupule  des  Indiens. 

«  J'ai  entendu  raconter  ,  parmi  les  trappeurs  américains  blancs  ,  dit 
M.Wyeth,  Américain  lui-même,  qu'un  trappeur,  qui  avait  déclaré  qu'il 
tuerait  tout  Indien  qu'il  surprendrait  à  voler  ses  trappes  ,  en  tua  en 
effet  un.  Quelqu'un  qui  le  vit  lui  ayant  demandé  s'il  l'avait  pris  en  fla- 
grant délit.  —  Non  ,  répondit-il  ,  mais  il  m'avait  tout  l'air  d'y  songer. 
Un  Indien  avait  été  immolé  à  un  simple  soupçon ,  et  sa  mort  semblait 
aux  Blancs  une  excellente  plaisanterie.  » 

Ces  cruautés  se  renouvellent  plus  souvent  qu'on  ne  le  pense  ,  et  les 
trappeurs  ont  commis  des  excès  si  criants  qu'on  a  cherché  à  y  remédier, 
mais ,  disons-le  avec  peine  ,  sans  aucun  succès.  Les  Canadiens  inter- 
dirent rentrée  du  territoire  indien  sans  une  licence  ,  et  firent  dépendre 
de  la  conduite  du  trappeur  la  prolongation  de  sa  licence  ;  mais  ces  me- 
sures ne  produisirent  aucun  effet,  et  il  faudrait  détourner  les  yeux  d'un 
si  malheureux  pays  et  en  désespérer  à  jamais  ,  si  la  religion  catholique, 
cette  fille  de  Dieu ,  n'était  venue  ici  ,  comme  elle  l'a  fait  si  souvent,  ré- 
parer le  mal  fait  et  l'empêcher  de  se  renouveler. 

Si  en  Europe  on  considère  avec  froideur  ,  sinon  avec  indifférence  ,  le 
dévouement  de  ces  pauvres  missionnaires,  il  en  est  tout  autrement  dans 
le  Nouveau-Monde  :  là  il  est  béni  par  tous  ,  et  les  protestants  ne  les  ad- 
mirent pas  moins  que  les  cathohques. 

Le  5  octobre  1840  ,  le  supérieur  des  missions  de  Québec  envoya  trois 
missionnaires  sur  les  côtes  de  l'Océan-Pacifique,  près  du  détroit  de 
Noolka  ,  où  on  lui  apprit  que  plusieurs  navires  s'étaient  perdus  tout 
récemment.  Les  PP.  Marceau  ,  neveu  de  l'illustre  général  de  ce  nom  , 
Combettes  et  Jamin  ,  furent  ceux  qu'il  choisit.  Deux  mois  après ,  le  5 
décembre,  ils  arjjivèrent  au  lieu  de  leur  destination ,  après  avoir  fait 
une  route  à  pied  a  travers  des  montagnes  couvertes  de  neige.  Dès  le 
lendemain  de  leur  arrivée  ,  ils  se  disposèrent  à  accomplir  leur  mission  ; 
il  fut  convenu  que  chacun  d'eux  se  tiendrait  un  jour  sur  la  montagne 
Foost-Qually,  qui  s'avance  dans  la  mer ,  afin  de  découvrir  tous  les  na- 
vires qui  seraient  en  détresse,  et  leur  porter  secours  s'ils  venaient  à 
échouer.  Ils  comprirent  qu'un  seul  serait  de  peu  d'utilité  en  cas  de  mal- 
heur; mais  celui  qui  était  en  vigie,  au  moyen  d'un  signe  convenu, 
pouvait  à  l'instant  prévenir  ses  frères. 

La  maison  de  la  petite  colonie  était  au  pied  de  la  montagne,  sur  les 
confins  d'un  marais  et  sur  les  bords  do  la  mer.  Tout  autour  de  l'habi- 
tation .  ((u'il  leur  fallut  bâtir  eux-mêmes,  c'était  connue  un  mélango 


—  308  — 

de  terre  et  d'eau ,  sans  qu'on  pût  distinguer  ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  deux 
éléments. 

Outre  la  mer,  sur  laquelle  ils  allaient  toujours  avoir  les  yeux  fixés , 
il  leur  fut  recommandé  d'aller,  chacun  à  leur  tour,  tous  les  quinze  jours, 
à  Astoria  ,  à  60  milles  au  sud,  afin  de  correspondre  avec  d'autres  mis- 
sionnaires qui  résidaient  à  120  milles,  chez  les  Indiens  Hol-Pa-Ac. 

Le  8  mars  ,  le  Père  Marceau  partit  pour  Astoria.  Ce  pays  si  triste 
avait  pour  lui  des  charmes  qu'on  trouve  toujours  dans  la  nature  quand 
on  a  sa  conscience  pure.  La  nuit  il  était  survenu  un  léger  dégel  suivi 
d'une  pluie  fine  et  froide,  qui  formait  en  tombant  une  glace  du  plus  pur 
cristal.  Tous  les  arbres  étaient  revêtus  de  cette  brillante  incrustation 
qui  les  faisait  ressembler  de  loin  à  un  énorme  mais  gracieux  panache  , 
tandis  que,  de  près  ,  chacun  d'eux  ,  ployant  ses  rameaux  sous  le  poids 
de  cette  parure  transparente ,  avait  la  figure  d'un  éblouissant  candé- 
labre. Les  champs,  couverts  d'une  surface  de  neigu  durcie,  étincelaient 
au  soleil  comme  s'ils  avaient  été  parsemés  de  gros  diamants.  Dans  cette 
richesse  de  décorations,  les  barrières  en  bois  étaient  bordées  d'une 
frange  délicate  qui  rayonnait  comme  de  l'argent  poli.  Le  sombre  sapin, 
chargé  de  neige ,  semblait  fier  de  sa  verte  vieillesse  ;  la  masse  de  sa 
forme  pyramidale,  mise  en  relief  par  de  vives  et  nombreuses  lumières, 
gagnait  en  grâce  ce  qu'elle  perdait  en  force  ,  et ,  seul  debout  au  milieu 
de  ses  voisins  ,  il  régnait  comme  le  vénérable  patriarche  de  la  forêt. 

Le  svelte  peuplier  et  le  bouleau  au  fourreau  blanc  ,  qui  s'élançaient 
des  vieilles  racines  laissées  par  les  défricheurs  ,  courbaient  gracieuse- 
ment leurs  hautes  têtes  sous  leur  fardeau  de  frimas  et  dessinaient  des 
arches  capricieuses  que  la  gelée  ornait  de  guirlandes  de  perles.  Dans  le 
lointain,  tous  les  objets  en  saillie  avaient  une  uniforme  blancheur  ;  mais 
de  près  ils  étaient  aussi  diversifiés  de  couleurs  que  de  formes  ,  chaque 
arbre  et  chaque  branche  conservant  la  nuance  de  son  écorce  sous  la 
glace  diaphane ,  et  les  rayons  du  soleil  leur  prêtant  toutes  les  teintes 
du  prisme. 

C'est  en  effet  un  de  ces  spectacles  qu'on  ne  peut  oublier  ni  décrire  ; 
pour  les  habitants  de  ces  pays  ,  il  revient  au  moins  une  fois  l'an  ,  et  ils 
en  connaissent  bien  tous  les  effets  et  toute  la  magnificence.  C'est  mer- 
veille comme  leurs  sens  délicats  leur  font  découvrir  des  beautés,  des 
sensations  que  nous  n'y  soupçonnons  pas.  Ce  bon  Père,  lui  qui  s'iden- 
tifiait avec  cette  nouvelle  contrée,  parce  qu'il  en  sentait  les  besoins 
aussi  ardemment  qu'il  avait  cherché  à  les  connaître  ,  lui ,  disons-nous, 
admirait  cette  sévère  niais  grande  nature.  Sa  douce  physionomie  peu  à 
peu,  cependant,  devint  mélancolique;  il  prévoyait  que  ce  froid  ruine- 
rait peut-être  le  verger  des  pauvres  laboureurs  qui  s'étaient  jetés  au 
milieu  de  ces  terres  arides  ;  il  gémissait  en  pensant  que  le  bûcheron 
aurait  à  se  frayer  une  route  à  la  forêt  à  travers  des  barrières  de  glace  ; 
en  songeant  au  chasseur,  il  déplorait  (ju'il  no  put  pénétrer  dans  les  bois, 
parce  qu'il  savait  bien  que  le  produit  de  sa  chasse  était,  à  cette  époque, 


—  309  — 

sa  seule  ressource.  Il  eût  pu  s'attrister  sur  le  pauvre  voyageur  dont 
les  fatigues  sont  sans  nombre  au  milieu  d'une  saison  si  rigoureuse  ,  mais 
il  lui  vint  si  peu  à  l'idée  qu'il  eût  à  se  plaindre  qu'il  n'y  songea  pas. 

Cependant ,  telle  était  ce  matin  le  beauté  du  paysage  que  son  cœur 
en  subissait  la  magie  et  admirait  cette  soudaine  métamorphose  de  la 
nature.  C'était  l'œuvre  d'une  nuit  :  le  soleil  s'était  couché  au  milieu  de 
froides  ondées,  et  il  se  levait  avec  toute  sa  gloire  pour  ajouter,  par  sa 
présence,  plus  d'éclat  encore  à  cette  scène  magnifique.  Il  ne  pouvait  se 
lasser  de  ses  émotions  ;  il  tâchait ,  tout  en  marchant ,  de  saisir  les  der- 
nières lueurs  de  ce  splendide  jour  d'hiver  avant  qu'il  disparût  avec  les 
adieux  de  l'astre  à  son  déclin  ;  une  nuit  sombre  l'enveloppa  bientôt  ;  un 
vent  terrible  l'assaillit,  et  c'est  au  milieu  d'innombrables  précipices  qu'il 
continua  sa  marche.  Que  Dieu  le  protège  comme  il  le  mérite! 

Revenons  aux  deux  Pères  qu'il  a  laissés  seuls. 

Leur  petite  chaumière  était  située  sur  l'une  des  routes  du  rivage  (c'est 
ainsi  qu'on  appelle  les  grands  chemins  près  de  la  mer',  dans  une  partie 
éloignée  de  la  province  et  au  milieu  des  cantons  les  plus  sauvages  et  les 
plus  arides  de  ces  colonies;  de  chaque  côté  s'étendent  d'immenses  tour- 
bières; sur  le  derrière,  c'est  un  sol  onduleux  de  formation  granitique, 
couvert  d'énormes  fragments  de  rochers.  Sur  le  devant  est  un  lac  perdu 
dans  un  bassin  profond  si  calme,  mais  si  triste  à  l'œil,  qu'on  croirait  voir 
leCocyte  de  la  vieille  mythologie.  Au  delà  s'élève  une  montagne  qui,  sem- 
blable à  une  vague  soudain  pétrifiée,  sert  de  barrière  à  l'Océan,  dont  on 
entend  le  murmure.  L'emplacement  de  la  maison  est  une  langue  de  terre 
qu'ombrageait  autrefois  un  bois  de  frênes  et  de  bouleaux,  tombés  succes- 
sivement sous  les  efforts  d'une  mer  terrible;  le  sol  n'y  est  pas  encombré 
de  pierres  ;  mais,  à  part  cette  langue  de  terre  stérile,  tout  est  au  loin  sur- 
faces stériles,  marais  nus,  où  quelques  framboisiers  et  quelques  oisiesde 
luzerne  s'encadrent  dans  des  landes  tapissées  d'herbes  rampantes  de 
mer.  Ça  et  la  quelque  bouleau  rabougri,  ou  quelque  frêne  accroche  ses 
racines  entre  les  fentes  des  rochers  ou  dans  une  espèce  de  gravier  formé 
par  les  solutions  de  continuité,  que  le  froid  et  les  alternatives  du  froid 
et  du  chaud  ont  produites  dans  le  granit.  Presque  partout  il  s'est  accu- 
mulé dans  des  réservoirs  de  pierres  une  substance  maréciigeuse ,  de 
laquelle  sortent  quelques  arbustes  qui  ont  un  air  de  vieillesse  préma- 
turée ,  et  envahis  par  une  mousse  découpée  qui  retombe  en  frange 
comme  une  blanche  chevelure.  Les  tourbières  de  droite  et  de  gauche, 
un  peu  plus  considérables  que  les  autres,  sont  couvertes  en  partie  d'une 
longue  herbe  palustre  que  l'élan  et  le  carabon  viennent  brouter  en  hiver 
quand  le  froid  leur  permet  de  risquer  le  passage  dangereux  de  ces  ma- 
récages. Il  n'y  a  de  fleurs  que  des  lys  jaunes  et  des  iris  sauvages;  aussi 
est-il  impossible  de  concevoir  rien  de  plus  solitaire  que  ce  désert.  En 
été ,  même  alors  que  la  végétation  s'est  efforcée  d'en  dissimuler  la  déso- 
lation et  la  difformité  ,  alors  que  vous  êtes  distrait  do  la  monotonie  de 
ces  horribles  tourbières  par  le  vol  d'un  brillant  insecte,  par  le  bourdon- 


--  310  — 

nement  de  l'abeille  voyageuse  ou  le  chant  des  oiseaux,  cette  maison  per- 
due au  milieu  de  la  solitude  vous  inspire  un  sentiment  pénible;  vous 
vous  demandez  qui  a  pu  conduire  dans  cette  Thébaïde  des  êtres  humains, 
et  vainement  vous  voulez  vous  réconcilier  avec  son  isolement  par  la  pen- 
sée d'une  vie  calme,  innocente,  à  l'abri  des  passions,  de  la  haine,  de  l'en- 
vie, des  persécutions,  de  tout  ce  qui  trouble  enfin  les  joies  du  monde; 
c'est  toujours  l'image  des  maux  de  l'exil  qui  revient  dans  votre  esprit; 
vous  n'éprouvez  que  pitié  pour  ceux  qui  se  sont  affranchis  là  d'un  lien 
social,  vous  vous  dites  que  l'homme  n'est  pas  né  pour  être  seul,  que  sa 
faiblesse  individuelle  lui  indique  qu'il  a  besoin  non-seulement  des  liens 
de  l'amitié,  mais  encore  de  ces  échanges  de  protection  et  de  secours  qui 
rapprochent  les  membres  d'une  ville  ou  d'une  bourgade. 

Si  tels  sont  les  sentiments  d'un  voyageur  en  été,  combien  il  doit  fris- 
sonner quand  c'est  en  hiver  qu'il  rencontre  sur  sa  roule  cette  maison  iso- 
lée! Il  est  des  habitations  solitaires,  quelques-unes  plus  loin  encore  dans 
le  désert,  mais  aucune  qui  parut  si  triste.  Partout  ailleurs  dans  ces  con- 
trées américaines,  si  rapidement  peuplées,  quelque  chose  vous  indique 
que  le  pionnier  le  plus  avancé  est  suivi  de  près  par  le  flot  de  l'émigra- 
tion... Mais  ici  vous  croyez  voir  une  sentinelle  perdue...  Entrez,  c'est 
pire  encore,  vous  n'êtes  plus  étonné  de  n'entendre  ni  l'écho  de  la  cognée 
dans  la  forêt,  ni  le  bruit  du  traîneau,  ni  les  mugissements  du  troupeau; 
vous  reconnaissez  que  les  habitants  ont  renoncé  au  commerce  des  hommes 
pour  ne  se  reposer  que  sur  Dieu,  et  cependant,  si  vous  voyez  sur  leur 
physionomie  la  résignation,  il  y  a  ce  je  ne  sais  quoi  de  calme,  d'heureux 
qui  ne  se  voit  nulle  part. 

C'était,  en  effet,  une  inspiration  charitable  qui  avait  inspiré  ces  pau- 
vres missionnaires.  Ils  s'étaient  proposé,  en  s'etablissant  là,  de  procu- 
rer au  voyageur  un  abri  pour  la  nuit  et  un  guide  le  lendemain.  Ils 
avaient  été  aidés  par  des  souscriptions  et  encouragés  par  l'aide  person- 
nelle de  tous  ceux  qui,  fixés  à  quelque  distance,  avaient  un  intérêt  à 
entretenir  la  route,  ou  étaient  touchés  de  l'intention  bienveillante  et 
hospitalière  d'un  pareil  établissement.  La  maison  et  sa  grange  avaient 
été  élevées  non  sans  beaucoup  de  peines  et  de  difficultés  :  car  tous  les 
matériaux  venaient  de  bien  loin;  leur  domaine  contenait  envii^on  trente 
acres,  qui  furent  bientôt  défrichés  et  mis  en  culture.  Ils  pouvaient  y  ré- 
colter facilement  leur  provision  de  foin  pour  l'hiver  et  un  produit  an- 
nuel de  grains  et  de  légumes.  Leurs  moutons  et  leurs  vaches  errants 
dans  les  plaines,  y  trouvaient,  pendant  la  belle  saison,  une  dépaissance 
suffisante  en  herbages,  et  ils  broutaient  aussi  au  besoin  les  feuilles  des 
buissons.  La  tourbière  fournissait  du  combustible  et  des  matériaux  pour 
cultiver  la  terre;  enfin,  les  ressources  de  la  petite  colonie  permettaient 
aux  missionnaires  d'acheter  ces  articles  d'épiceries  que  l'habitude  a 
rendus  indispensables  aux  plus  pauvres  colons  de  ces  contrées. 

Telle  était  la  position  de  ces  admirables  missionnaires. 

Dans  cette  nuit  affreuse  au    milieu  de   laquelle  nous  avons  laissé  le 


—   311    — 

P.  Marceau,  succéda  une  journée  plus  désastreuse  encore  :  il  pluL  beau- 
coup, et  la  pluie  était  aussitôt  réduite  en  glace  qu'elle  louchait  le  sol. 
A  peine  le  chasseur  le  plus  exercé  pouvait-il  poser  le  pied.  Mon  Dieu, 
que  deviendra  le  modeste  missionnaire  ?  ayez  -  le  en  votre  sainte 
garde. . . . 

Un  mois  s'était  passé  depuis  son  départ  ;  on  l'attendait  tous  les  jours. 
Un  matin  qu'il  faisait  beau,  on  espéra  qu'il  viendrait ,  mais  cet  espoir 
se  fut  aussitôt  éclipsé  que  ce  beau  temps  si  variable  en  ces  climats.  Aux 
environs  de  midi ,  il  commença  à  neiger  ;  vers  le  soir  tourna  à  l'oura- 
gan ,  et  des  nuages  promenèrent  sur  le  désert  une  pluie  froide  de  grésil. 
Une  ou  deux  fois  le  P.  Combeltes  voulut  aller  sur  la  porte  pgur  regar- 
der, et  il  fut  forcé  de  rentrer  bien  vite,  presque  aveuglé  et  suffoqué 
par  la  violence  de  l'orage.  11  prépara  le  souper  pour  ses  frères  ;  la  nappe 
blanche  fut  étendue  sur  la  table  ;  le  feu  réjouit  la  cuisine,  et,  lorsque  le 
repas  aurait  dû  être  déjà  servi  : 

—  «  Ah  !  c'est  lui,  dit-il,  en  voyant  la  porte  s'entr'ouvrir Mais 

non  ,  c'était  une  bourrasque  qui  jeta  sur  le  seuil  un  tas  de  neige.  » 

—  Ah  !  reprit-il ,  il  ne  viendra  pas  ce  soir  et  tant  mieux  ;  il  aura 
prévu  l'orage  et  sera  resté  prudemment  en  ville.  C'est  étonnant  comme 
il  s'y  connaît  ;  il  n'est  personne  pour  prédire  comme  lui  l'approche  d'un 
orage  ou  du  dégel;  il  en  sait  trop  long  pour  avoir  voulu  traverser  le 
désert. 

L'absence  du  P.  Marceau  ne  lui  cause  plus  d'inquiétude  ;  le  bon  père 
s'était  familiarisé  avec  le  mauvais  temps  et  ne  le  redoutait  plus  que 
pour  les  voyageurs  et  les  étrangers.  Le  P.  Marceau,  d'ailleurs,  avait  fait 
plusieurs  traversées ,  et  il  n'y  avait  rien  de  bien  extraordinaire  dans  son 
retour;  ce  retard  ne  prouvait  que  sa  sagesse  et  non  son  danger.  Plus 
tranquille,  lise  mit  à  table,  mangea  son  frugal  repas  qui  fut  bientôt 
fini  ;  puis,  après  avoir  remis  le  reste  sur  le  feu,  il  se  mit  sur  le  seuil  de 
la  maison,  et  avertit  avec  un  clairon  son  compagnon  de  venir  prendre 
son  repas ,  et  il  se  prépara  à  aller  le  remplacer. 

Le  lendemain  ,  l'ouragan  continua  avec  la  niênie  violence  ;  on  n'atten- 
dit pas  davantage  l'absent  et  on  ne  prépara  rien  pour  le  recevoir.  Le 
troisième  jour  fut  calme  et  tranquille  :  le  vent  tomba  comme  épuisé  par 
ses  propres  fureurs  ;  les  bruants  de  neige  re\inrent  en  foule  aux  envi- 
rons de  la  chaumière  pour  becqueter  les  semences  des  meules  de  foin  ; 
les  vaches  et  les  moutons  furent  lâchés  pour  aller  déraidir  leurs  mem- 
bres et  se  désaltérer  ji  la  source;  les  volatiles  de  la  basse-cour,  effrayés 
et  affamés,  sortirent  de  leurs  retraites  ,  réclamante  grands  cris  les  soins 
qui  leur  avaient  été  refusés  depuis  si  longtemps,  et  le  corbeau  s'abattit 
lui-même,  parmi  les  poules  et  les  canards,  sans  craindre  d'être  impor- 
tun ,  comme  un  pauvre  qu'on  a  accoutumé  à  l'aumône  quotidienne. 

Le  pauvre  P.  Combeltes,  car  c'était  encore  lui  qui  elail  de  garde  et' 
jour-là,  debout  sur  la  porte,  regardait  cette  scène  animée,  lorsqu'un 
[)elil  oiseau  du  piinlctnps.  le  prfii\i(T  j)r(''curscur  de  ccllo  saison,  se 


—  312  — 

posa  sur  le  pommier  planté  au  coin  de  la  demeure  et  chanta  son  air  de 
iète. 

«  Dieu  soit  loué,  dit-il ,  nous  touchons  à  la  fin  de  l'hiver.  Quand  ce 
petit  oiseau  vient  nous  chanter  son  premier  air,  nous  n'avons  plus  guère 
à  redouter  qu'une  dernière  rafale  et  le  beau  temps  arrive.  Notre  frère 
sera  de  retour  aujourd'hui.  » 

Il  alla  aux  pièges  continuellement  tendus  pour  prendre  les  lapins 
sauvages. 

—  Ils  doivent  être  tous  aux  champs  aujourd'hui ,  dit-il  ;  tâchons  d'en 
apporter  un  pour  le  dîner. 

—  Quelques  instants  après,  il  revint  avec  un  lapin  à  chaque  main.  II 
mit  la  table. 

—  Il  ne  sera  de  retour  peut-être  que  ce  soir,  dit-il  encore  :  car,  lors- 
qu'il n'arrive  pas  à  midi ,  il  ne  faut  plus  l'attendre  que  dans  la  soirée. 

Mais  la  nuit  succéda  au  jour ,  et  à  la  table  du  souper  la  place  du  bon 
Père  resta  encore  vide. 

—  Demain  est  jour  de  courrier,  dit-il;  il  aura  très-sagement  fait 
d'attendre  pour  venir  avec  Ra  wlinson.  J'en  suis  bien  aise  :  il  se  plaignait 
de  ses  jambes  ;  le  chemin  est  bien  long  ,  et  probablement  il  a  porté 
avec  lui  quelques  livres  que  nous  attendons  d'Europe.  Oui,  je  le  devine, 
demain  il  sera  de  bonne  heure  ici  avec  Rawlinson. 

Le  doute,  la  crainte,  le  pressentiment,  ne  troublaient  pas  sou  esprit  ; 
il  avait  une  grande  confiance  dans  le  jugement  du  Père  :  tout  ce  qu'il 
décidait  lui  semblait  toujours  à  propos.  11  ne  pouvait  que  l'approuver 
d'avoir  songé  à  voyager  avec  le  facteur  que  le  chef  d'une  compagnie 
anglaise  envoyait  tous  les  mois  dans  ces  parages.  Le  lendemain  ,  à  son 
retour  de  la  vigie ,  il  se  mit  joyeux  sur  le  seuil  de  la  chaumière  pour 
regarder  au  loin  dans  le  tourbillon  et  tâcher  d'apercevoir  le  traîneau  du 
facteur. 

L'arrivée  de  Rawlinson  était  un  événement  important  pour  le  petit 
monastère.  Le  retour  du  Père  supérieur  ,  après  une  si  longue  absence , 
n'était  pas  non  plus  une  affaire  moins  intéressante.  Us  se  séparaient  si 
rarement  que  l'absence  de  l'un  d'eux  faisait  un  vide  immense.  Quand 
l'un  d'eux  faisait  des  voyages,  il  rapportait  quelques  livres,  des  nouvelles 
de  France  ,  et  ceux  qui  ont  vécu  sur  la  terre  étrangère  savent  seuls  ce 
que  c'est  que  ce  mot  :  France  !  11  racontait  en  deux  jours  ce  que  les  au- 
tres Pères  lui  avaient  appris  de  leur  vie  ,  de  leur  crainte  et  de  leur  es- 
poir !  Qui  ne  sait  tout  le  prix  de  ces  épisodes  d'une  vie  monotone  et 
solitaire  !  Le  facteur  vint  ;  mais  il  n'avait  pas  de  compagnon.  Il  laissa 
son  traîneau  de  l'autre  côté  de  la  route  où  était  la  grange,  et  s'avança 
vers  le  P.  Jamin,  qui,  allant  lui-même  au-devant  de  lui ,  lui  prit  cor- 
dialement la  main,  et  lui  dit  qu'il  avait  espéré  que  le  Père  supérieur 
reviendrait  avec  lui,  mais  qu'il  supposait  qu'il  était  retenu  par  quelque 
aiTairc. 


—  313  — 

—  Cependant  le  diner  est  prêt,  dit-il;  venez  y  tenir  sa  place.... 
Avez- vous  vu  en  route  notre  frère  ? 

—  Oui ,  mon  Père,  répondit  le  facteur. 

—  Mais,  reprit  le  Père  en  examinant  le  chariot  où  le  chien  s'était 
jeté  ,  et  qui  déchirait  avec  ses  dents  une  couverture  grossière....  Mais, 
dit-il  enfin,  je  le  vois  notre  Père....  Il  s'était  caché  dans  cette  draperie.... 
Notre  chien  a  eu  meilleur  nez  que  moi....  Approchons  vite  ;  allons  l'em- 
brasser quoiqu'il  ait  été  assez  cruel  pour  nous  donner  tant  de  chagrin. 

Et  il  courait  toujours  ;  puis ,  arrivé  près  de  lui ,  il  se  jeta  sur  son 
corps  ,  l'embrassa  et  se  releva  aussi  vite  que  s'il  eût  pressé  dans  ses 
mains  une  vipère. 

—  Oh  1  mon  Dieu  ,  s'écria-t-il ,  il  est  mort  I... 

{La  suite  au  prochain  numéro.) 
Bernard  de  Polmeyrol. 


LES  SCANDALES  DE  PARIS 

DEUXIÈME    VOLUME  (2). 


{*) 


m 

Moriceau  le  philosophe  inculte,  l'artisan  sale  et  déguenillé,  offrait  main- 
tenant le  type  le  plus  exagéré  de  toutes  les  grâces  qui  constituent  l'opu- 
lent banquier.  Rien  ne  manquait  au  costume  de  l'emploi  :  ni  Vhabit 
noir  à  larges  basques  doublées  de  satin,  ni  le  gilet  mirifique,  ni  l'indis- 
pensable lorgnon  savamment  adapté  sous  l'arcade  sourcillaire.  Pour 
compléter  la  tenue,  ajoutez  :  pantalon  de  bal,  menus  souliers,  et  trait 
plus  caractéristique,  diamant  fabuleux  dissimulant  avec  hypocrisie  sa 
splendeur  entre  les  plis  de  la  chemise  brodée.  Il  n'était  pas  jusqu'à  ses 
odieux  cheveux  roux  auquels  le  fer  du  coiffeur  habile  n'avait  su  donner 
un  tour  agréable.  L'art  ne  pouvait  toutefois  dissimuler  la  teinte  ver- 
dâlre  des  gros  yeux  de  guépard ,  l'écarlate  des  doigts  enflés,  la  brune 
couleur  des  ongles  et  les  mille  bourgeons  du  visage.  A  part  ces  quel- 
ques infirmités  naturelles,  le  juif,  dans  le  monde  de  la  finance,  eût  passé 
pour  un  fort  joli  cavalier.  Et  vraiment  la  subite  rotondité  de  son  fac- 
tice abdomen,  la  carrure  de  ses  épaules  improvisées,  la  solidité  monu- 
mentale de  ses  Jarrets  postiches,  en  faisaient  un  noble  et  puissant  per- 
sonnage, très-digne  de  remplir  un  fauteuil,  et  secouant  d'un  air  tout  à 

(1)  Cet  article  est  composé  depuis  cinq  mois.  Nous  attendions,  pour  le  publier,  que 
M.  Blanc,  qui  a  refusé  de  rendre  les  précédents  à  lauteur  ,  les  eût  insérés  dans  les  nu- 
méros airiérés.  11  en  est  de  même  des  autres  travaux  commencés.  Le  mauvais  vouloir  de 
M.  Blanc  en  a  fait  ajourner  la  continuation  jusqu'à  ce  jour.  Nous  allons  prendre  nos 
mesures  pour  terminer  ces  travaux  et  ne  laisser  dans  la  collection  aucune  lacune. 

(2)  Voir  la  livraison  du  15  mars  ,  p    fi'l. 


—  314  — 

fait  respectable  les  trois  grains  de  tabac  s'éparpillanl  de  sa  boîte  d'or 
sur  son  jabot  imaginaire. 

Mariette  ne  témoigna  nul  élonnement,  soit  que  Moriceau  ne  se  fût 
d'abord  montré  à  elle  sous  aucun  autre  aspect,  soit  qu'un  long  usage 
l'eût  familiarisée  à  ces  métamorphoses.  Soliman  à  peine  revenu  de  son 
émoi,  ressentit  une  violente  indignation. 

—  Monsieur, — fit-il  d'un  ton  péremptoire  ,  —j'attends  depuis  une 
heure,  et  je  vous  engage  à  vous  expliquer  sur-le-champ. 

—  Vous  me  pardonnerez  ce  retard  involontaire,  —  répondit  courtoi- 
sement l'usurier. 

—  Je  vous  eusse  volontiers  dispensé  de  vos  frais  de  toilette,  qui,  je  le 
suppose,  n'ajoutent  rien  à  la  validité  de  l'obligation  et  aux  exigences  du 
créancier. 

—  Vous  m'excuserez,  monsieur,  si  je  suis  obligé  de  détruire  cet  es- 
poir. L'élévation  de  la  somme  m'a  forcé  à  de  longues  courses,  à  des  em- 
prunts desquels  il  est  de  toute  justice  que  vous  supportiez  les  frais. 

—  Volontiers,  mais  terminons,  je  vous  prie.  Madame  n'a  sans  doute 
avec  vous  d'autre  affaire  que  celle  du  bracelet,  qu'elle  me  permettra 
d'ajouter  à  la  mienne. 

—  Monsieur,  —  balbutia  Mariette,  — je  ne  souffrirai  pas... 

—  Une  plaisanterie!  —  s'écria  Soliman.  —  Ce  bijou  est  d'ailleurs  un 
objet  d'art  que  je  ne  saurais  trop  cher  acquérir. 

La  jeune  fille  insista  ;  le  musulman  répliqua  ;  si  bien  que  la  première 
dut  finir  par  céder. 

—  Je  porte  vingt  louis ,  —  observa  l'usurier. 

—  Si  j'ai  bonne  mémoire,  vous  n'avez  offert  que  moitié. 

—  Sans  doute,  monsieur, — riposta  sérieusement  Moriceau.  —  mais 
vous  ne  prétendez  pas  l'emporter  sans  enchère. 

Soliman  rougit  et  détourna  la  tête. 

—  Votre  collier  sera  vendu  demain  ,  —  poursuivit  l'usurier  d'un  ton 
sec. 

Mariette  poussa  comme  un  gémissement. 

—  Vous  voudrez  bien  reprendre  cet  autre  joyau ,  —  fît  le  Syrien  en 
s'inclinant  avec  une  gaucherie  pudibonde. 

—  Quinze  mille  francs ,  —  grommela  Moriceau. 
Soliman  dissimula  son  dépit  sous  un  sourire. 

—  C'est  le  seul  héritage  que  m'ait  laissé  ma  mère,  —  fit  comme  en 
à  parte  Mariette. 

Soliman  salua  de  nouveau  et  d'une  façon  plus  niaise  que  la  première 
fois.  Mariette  lui  serra  éloquemment  la  main.  11  se  crut  un  héros. 

—  Maintenant,  vous  plaît-il  designer? — insinua  traîtreusement  Mori- 
ceau, qui  présenta  un  papier  au  jeune  homme. 

Celui-ci  trancha  du  calife  et  écrivit  son  nom  avec  une  apparence  de 
laisser-aller  magnifique  et  sans  même  prendre  la  peine  de  lire  le  fasti- 
dieux engagement.  11  glissa  dans  celle  de  ses  poches  qui  se  trouvait  in- 
tacte, le  bracelet  accompagné  d'une  charmante  boîte  recouverte  en 
velours. 

—  Est-ce  tout?  — ajouta-t-il  négligemment,  en  jetant  à  Mariette  un 
regard  d'excuse. 

—  Restent  les  frais  pour  inscriptions,  retards  et  autres,  —  murmura 
le  juif  en  s'inclinant. 

Le  Syrien,  vouant  le  misérable  à  tous  les  diables,  offrit  son  bras  à  la 


—  315  — 

jeune  fille,  et  se  retira  de  l'air  d'un  condamné  politique  dont  on  vient 
de  réduire  la  peine  h  dix  ans.  Ils  sortirent  par  une  petite  cour  plantée 
d'arbres  verts  et  ouvrant  sur  une  ruelle  parfaitement  déserte. 

—  Vous  m'avez  sauvé  plus  que  la  vie!  —  s'écria  chaleureusement 
M™^  de  Saint-Charles.  — Mais  j'y  songe,  que  vous  restera-t-il  de  l'em- 
prunt que  vous  étiez  venu  contracter? 

Soliman  devint  pâle,  et  néanmoins  resta  superbe.  Le  plus  malicieux 
des  démons  venait  de  lui  suggérer  le  plus  effronté  des  mensonges. 

—  Pouvez-vous  croire ,  —  répondit^il  sournoisement,  —  que  cette  sotte 
visite  eût  un  autre  but  que  de  vous  épargner  un  regret?  Seulement  le 
juif  s'est  trop  fait  attendre,  et  il  m'a  été  impossible  de  me  rendre  chez 
vous  aussitôt  que  je  l'avais  espéré. 

—  Quoi  !  sérieusement,  vous  connaissiez  ma  démarche? 

—  Puisse  au  moins  l'intention  faire  excuser  la  maladresse  ! 

—  Vous  savez  bien  qu'il  ne  m'est  plus  même  possible  de  vous  aimer 
davantage. 

—  Est-il  donc  pour  moi  quelque  chose  au  delà  d'un  tel  aveu? 

La  conversation  se  prolongea  sur  ce  ton  de  fadeur  jusqu'au  détour 
d'une  seconde  ruelle  plus  étroite.  Là  Soliman  vint  à  songer  que  le  déla- 
brement de  son  costume  ne  lui  permettait  pas  d'accompagner  Mariette. 
Il  maudit  de  nouveau  les  bizarreries  du  juif  et  du  sort,  et  fit  en  son  âme 
les  vœux  les  plus  ardents  pour  qu'une  voiture  de  louage  vînt  à  passer 
aussitôt.  Mais  pas  un  bruit  ne  se  faisait  entendre,  et  le  jeune  homme 
commençait  à  trouver  la  situation  ridicule. 

—  Refuserez- vous  de  me  suivre  à  la  glacière  ?  —  dit  coquettement 
Mariette ,  le  voyant  s'adosser  à  un  mur. 

Soliman  se  tordit  les  poings. 

—  Madame,  — reprit-il  en  balbutiant,  — je  n'ose  vous  exposer  avec 
moi  aux  quolibets  qu'attirera  de  toutes  parts  le  désordre  produit  dans 
mon  costume  par  les  incroyables  fantaisies  de  ce  Moriceau,  puisse  le 
prophète  le  confondre!  Cet  infernal  drôle  m'a  fait  passer  sur  les  toits; 
c'est  toute  une  histoire  que  je  vous  conterai  lorsqu'il  vous  plaira  de 
rire.  En  attendant,  veuillez  agréer  mes  regrets  et  permettez-moi  de 
vous  rendre  ici  les  bijoux. 

—  Gardez-les  jusqu'à  l'heure  du  dîner.  Vous  passerez  la  soirée  avec 
moi  ;  j'ai  mille  choses  à  vous  dire.  Je  veux  bien  différer  toute  plaisanterie 
jusque-là. 

Et  leste  et  frétillante,  la  jeune  fille  s'éloigna  en  minaudant,  tandis  que 
le  Syrien,  immobile^  la  suivait  du  regard,  et  proférait  intérieurement 
d'effroyables  blasphèmes.  Quand  l'accès  fut  calmé,  il  prit  immédiate- 
ment la  résolution  d'écrire  à  Turin,  pour  faire  porter  au  double  l'envoi 
qu'il  attendait. 

—  Et  jusqu'à  la  réception,  —  se  dit-il,  —  vienne  un  nouveau  caprice, 
une  dette  inconnue,  que  sais-je?  je  suis  dans  la  plus  honteuse  im- 
puissance. Arthur  ne  saurait  m'obliger,  Melchior  n'a  rien,  je  connais  à 
peine  le  chevalier  de  Noirraont.  Il  est  de  toute  nécessité  que  je  retourne 
chez  cet  infâme  Moriceau. 

Soliman  brisa  sur  le  pavé  un  joli  jonc  qu'il  tenait  à  la  main,  puis  re- 
venant sur  ses  pas,  se  pendit  à  la  sonnette  extérieure.  Pendant  plus  d'un 
auart  d'heure  il  fit  tapage  à  la  porte,  sans  produire  d'autre  effet  que 
'attirer  l'attention  d'une  vieille  femme  et  de  deux  polissons  qui 
s'arrêtèrent  pour  jouir  tout  à  l'aise  du  spectacle  que  leur  offrait  sa  mau- 


—  316   — 

vaise  humeur  et  ses  efforts  infructueux.  Après  mille  tentatives,  il  ré- 
solut de  diriger  ses  attaques  vers  la  rue  Neuve-Saint-Médard.  Un  mur- 
mure peu  flatteur  l'accompagna  de  loin.  La  troupe  des  curieux,  consi- 
dérablement grossie  se  permelîait  maint  sarcasme. 

—  C'est  un  milord  aviné,  disait  l'un. 

—  Ohé!  obéi  —  cria  un  autre,  de  l'accent  essentiellement  provoca- 
teur que  les  gamins  de  Paris  savent  donner  à  cette  interjection. 

Soliman  avait  envie  de  leur  fendre  le  crâne. 

—  Monsieur,  —  reprit  en  ricanant  la  vieille,  —  vous  oubliez  votre 
canne. 

—  Gardez  au  moins  la  pomme  en  chrysocale,  —  ajouta  l'un  des  en- 
fants, —  le  père  Moriceau  vous  en  donnera  dix  centimes  payables  à  vos 
héritiers. 

Et  cent  lazzis  de  cette  force,  jusqu'à  ce  que  le  jeune  homme  suant  de 
honte  et  livide  de  fureur  eût  atteint  l'allée  sombre. 

Il  se  reprit  à  frapper  sur  la  porte  où  l'on  avait  écrit  casse-cou.  Ce 
nouvel  exercice  dura  une  demi  heure  environ.  Puis  l'étranger  avisa 
l'échelle  et  se  mit  en  devoir  de  recommencer  l'ascension  périlleuse.  Il 
parvint  à  faire  jouer  la  trappe,  non  sans  s'être  préalablement  excorié  les 
deux  mains.  Il  traversa  les  greniers;  mais,  arrivé  au  toit,  son  courage 
faiblit  ;  le  vertige  troublait  son  cerveau.  Après  un  instant  d'hésitation, 
il  tenta  le  passage.  A  deux  reprises,  il  faillit  perdre  équilibre,  et  arriva 
néanmoins  au  but,  laissant  en  route  le  pan  de  son  habit;  heureusement 
les  bijoux  furent  sauvés.  Satisfait  de  ce  premier  succès,  il  entra  hardi- 
ment dans  les  combles  de  la  maison  voisine,  se  guida  sans  autre  obstacle 
jusqu'à  la  porte  convoitée,  laquelle  se  trouvait  ouverte.  Il  pénétra  sans 
bruit  et  put  s'introduire  dans  le  premier  salon.  Le  cœur  lui  battait  haut 
dans  la  poitrine.  Il  lui  vint  à  la  pensée  que  ses  intentions  pouvaient 
au  premier  abord  paraître  un  peu  suspectes,  et  s'arrêta  glacé  par 
une  crainte  pénible.  Il  allait  appeler,  quand  un  bruit  de  voix  partant  de 
la  pièce  attenante  fixa  son  attention.  Il  eut  la  faiblesse  de  prêter  l'oreille. 

—  Je  l'exige!  —  disait  rudement  Moriceau, — que  me  font  à  moi  les 
pleurs  et  les  soupirs?  Vraiment,  c'est  pour  cela  que  je  consens  à  voler 
chaque  nuit  l'or  qui  vous  fait  heureuse!  Trois  années  passées  ainsi  ne 
s'oublient  pas  en  un  clin  d'œil,  et  je  ne  puis  sitôt  me  convertir  à  vos 
charmants  projets.  Puis  j'ai  des  engagements  avec  le  capitaine.  Il  y  va 
pour  moi  du  bagne,  de  Téchafaud  peut-être.  Vous  avez  les  secrets  de  la 
bande,  et ,  quand  même  vous  parviendriez  à  rembourser  nos  avances, 
nous  serions  loin  d'être  quittes.  Le  vice  oblige.  Laissez-donc^  croyez- 
moi,  les  fadaises,  et  achevez  gairaent  de  dépouiller  l'Américain. 

Il  y  eut  une  réponse  que  Soliman  ne  put  saisir.  Il  distingua  vague- 
ment des  plaintes  étouffées,  et  un  indicible  instinct  fit  tressaillir  toutes 
les  fibres  de  son  être. 

La  grosse  voix  de  Moriceau  éclata  plus  sinistre. 

—  Nous  en  parlerons  demain.  Songez  qu'il  me  faut  aussi  l'Anglais.  Ce 
gaillard-là  doit  être  bourré  de  bank-notes.  Que  diable!  le  sentiment 
n'ordonne  pas  de  laisser  aller  une  proie  de  cette  taille;  le  gros  gibier  se 
fait  trop  rare.  Quant  au  jeune  homme,  je  permets  une  faiblesse,  conte- 
nue toutefois  dans  les  règles  à  notre  usage.  Parbleu  !  nous  ne  sommes 
pas  des  loups,  et,  si  la  vie  n'était  joyeuse,  à  [quoi  bon  la  poursuivre?  Mais 
après  l'ivresse  ou  l'amour,  selon  les  besoins  divers  de  l'âge  et  des  habi- 
tudes, le  travail  et  la  peine.  N'espérez  pas  m'atlendrir.  Tel  que  vous  me 


I 


—  317   — 

voyez  ,  j'ai  senti  plus  d'une  poitrine  râler  sous  mon  genou  ;  et,  pas  plus 
que  tant  d'autres  ,  vous  n'obtiendrez  miséricorde  ,  et,  si  même  vous  ne 
faites  à  l'instant  ce  que  j'exige,  vous  ne  sortirez  pas  d'ici  vivante. 

J.  de  AViSMEWSKi  (Jules  de  Tournefort). 

{La  suite  à  un  prochain  numéro.) 


CRITIQUE   BIBLIOGRAPHIQUE. 


DE    L'ORIGIIVE    ET    DE    LA   RÉPARATION  DU  HIAL  , 

Par  M.  l'abbé  Actorie,   supérieur  de  l'institution  de  Feysin  (1). 

Ce  livre  est  composé  directement  contre  Pierre  Leroux  et  Lamennais, 
dans  leur  explication  panthéiste  du  mal ,  dont  ils  font  une  accusation 
contre  l'Eglise. 

Fondamentalement,  la  controverse  retombe  sur  Bayle,  le  patriarche 
des  incrédules,  qui  le  premier  éleva,  au  sujet  du  mal,  des  accusations 
contre  la  Providence  dont  l'Europe  s'émut. 

Occasionnellement,  l'auteur  réfute  les  brillants  systèmes  que  Leibnitz 
et  Mallebranche  essaient  d'opposer  à  Bayle. 

L'auteur  a  divisé  son  travail  en  trois  livres.  Dans  le  premier,  il  exa- 
mine si,  dans  l'idée  chrétienne,  le  mal  prédomine  sur  le  bien,  et  il  éta- 
blit que  le  bien  l'emporte  immensément  sur  le  mal;  dans  le  second,  il 
recherche  les  raisons  que  Dieu  a  eues  de  permettre  le  mal,  et  il  établit 
que  le  mal  était  nécessaire  à  la  protection  du  bien  ;  dans  le  troisième,  il 
montre  par  quels  moyens  la  Providence  limite  l'étendue  du  mal,  et  il 
fait  voir  que  Dieu  exerce  sa  miséricorde  et  sa  bonté  même  envers  les 
réprouvés. 

Notre  auteur  fait  entrer  dans  ses  calculs  une  foule  d'idées  si  rarement 
produites,  qu'elles  ont  l'air  d'être  neuves.  Ainsi,  il  fait  remarquer  qu'en- 
viron les  trois  quarts  des  enfants  meurent  avant  l'âge  de  raison;  or, 
ceux  qui  ont  reçu  le  baptême  sont  bienheureux,  et  l'opinion  la  plus  gé- 
néralement reçue  dans  l'Eglise  est  que  ceux  qui  meurent  sans  le  bap- 
tême jouiront  du  bonheur  naturel,  hors  de  la  vue  de  Dieu.  Ainsi,  les 
nations  anciennes  sont  tombées  dans  l'idolâtrie  plus  lard  qu'on  ne  croit, 
et,  chez  les  nations  infidèles,  il  y  a  plus  de  justes  qu'on  ne  pense.  Ainsi, 
les  nations  hérétiques  et  schismatiques  ont  des  secours  particuliers  dans 
les  sacrements  et  dans  la  connaissance  de  Jésus-Christ  ;  et,  quant  aux  ca- 
tholiques, la  fameuse  thèse  du  petit  nombre  des  élus  ne  leur  est  pas  ap- 
plicable; le  nombre  de  ceux  qui  meurent  sans  secours  est  relativement 
très-minime.  Sous  tous  ces  rapports,  le  bien  domine  le  mal  immensé- 
ment. 

(4)  L'n  vol.  iu-8".  Prix  ;  7  fr.  30  c.  Lyon,  chez  Cbanoiiip. 


—   318    - 

Mais  il  faut  surlout  remarquer  que  le  bonheur  et  la  gloire  des  élus 
sont  si  grands  que  tout  l'enfer  ne  saurait  être  mis  en  comparaison  avec 
un  seul  d'entre  les  bienheureux. 

11  nous  semble  que  l'auteur  n'a  fait  que  déparer  sa  cause  en  introdui- 
sant dans  cette  première  partie  des  idées  excentriques  comme  celle  d'un 
Septième  Sabbatisme ,  espèce  de  millénarisme,  pendant  lequel  l'Eglise  ré- 
gnera seule  dans  le  monde.  11  faut  dire  cependant  que  les  intentions  de 
l'auteur  sont  parfaitement  puies ;  nul  n'est  plus  soumis  que  lui  à  l'auto- 
rité de  l'Eglise  et  du  Saint-Siège  apostolique. 

Les  deux  derniers  livres  sont  surtout  importants  et  parfaitement  or- 
thodoxes. Pour  prouver  la  miséricorde  que  Dieu  exerce  même  envers  les 
réprouvés,  l'auteur,  nous  l'en  louons,  ne  fait  aucun  usage  d'un  certain 
système  sur  la  mitigation  des  peines ,  système  qui  a  été  proclamé  dans 
ces  derniers  temps,  et  que  nous  regardons  comme  aussi  faux  que  dan- 
gereux. Il  est  peu  d'objections  auxquelles  il  ne  donne  une  réponse  pé- 
remptoire.  Les  divers  systèmes  philosophiques  d'après  lesquels  le  mal, 
supérieur  au  bien,  a  été  permis  sans  raison,  sans  contrepoids  et  sans  re- 
mède, n'apparaissent  plus  que  comme  des  spéculations  qui  donnent 
complètement  dans  le  faux,  parce  qu'elles  s'appuient  sur  des  données 
inexactes  et  sur  des  faits  incomplets  et  tronqués. 

Cette  publication  est  une  œuvre  sérieuse  qui  s'adresse  aux  hommes 
graves,  habitués  au  travail  de  la  réflexion.  Le  défaut  de  clarté  dansia  forme 
en  rend  l'étude  plus  difïïcile.  Il  est  à  regretter  qu'un  livre  si  important 
n'ait  pas  été  refait  au  moins  trois  fois,  et  que  l'auteur  ne  se  soit  pas  pro- 
posé d'en  faire  une  œuvre  littéraire  autant  qu'un  livre  de  controverse. 
C'est  l'exemple  que  lui  donnait  son  principal  adversaire.  En  général 
nous  avons  le  défaut,  nous  autres  catholiques,  de  trop  compter  sur  la 
bonté  de  notre  cause,  et  de  ne  pas  faire  assez  de  cas  des  moyens  litté- 
raires. Assurément  nous  pourrions  y  réussir  aussi  bien  que  nos  adver- 
saires. M.  l'abbé  Actorie  surtout  était  capable  de  rendre  son  livre  aussi 
clair  et  intéressant  par  la  forme  qu'il  est  solide,  instructif  et  victorieux 
dans  le  fond.  Qu'il  ne  craigne  donc  pas  de  le  remettre  sur  le  métier,  et 
si  dans  dix  ans  il  nous  donne  un  livre  aussi  parfait,  sous  le  rapport  lit- 
téraire, que  les  Esquisses  d'une  philosophie  panthéiste  et  antichrétienne , 
de  M.  de  Lamennais,  qui  y  ont  été  plus  de  quatorze  ans,  il  aura  plus 
fait  que  de  publier  dix  nouveaux  volumes.  Nous  le  prions  de  nous  par- 
donner ce  conseil,  et  nous  désirons  le  voir  adopté  par  bien  d'autres. 


DEFENSE  DE  CLÉMENT  XIV  ET  RÉPONSE  A  L'ABBÉ  GIOBERTI, 

Par  J.  Crétineau-Joi.\.  — In-S"  H). 

Clément  XIV et  les  Jésuites,  dont  nous  avons  rendu  compte  dans  la  Lec- 
ture, page  182,  était  un  livre  troj)  important,  (jui  heurtait  trop  de  pas- 

(I)  Elle  se  vend  2  fr.,  rlie/  Mcllici   frcrcs,  iiline  Saint-Aïuhi'-clcs  Arls,  11,  ;i  Paris. 


—  319  — 

sions,  et  renversait  trop  de  préjugés  pour  qu'il  pût  passer  sans  contra- 
diction. On  lui  a  reproché  de  manquer  de  prudence  et  d'opportunité; 
c'était  là  peu  de  chose.  On  Fa  accusé  de  manquer  à  la  dignité  du  Saint- 
Siège  et  d'affaiblir  son  autorité;  malheureusement  l'accusation  ne  tom- 
bait que  sur  les  faits,  mais  ces  faits  qui  peuvent  affaiblir  notre  vénéra- 
tion pour  la  personne  d'un  Pape,  ne  peuvent  que  manifester  davantage 
la  protection  divine  sur  la  Papauté,  qui  se  montre  ainsi  toujours  plus 
digne  de  nos  respects  et  de  notre  amour. 

Mais  on  est  allé  plus  loin,  Ton  a  attaqué  la  bonne  foi  et  la  loyauté  de 
l'auteur,  on  a  suspecté  jusqu'à  sa  sincérité.  De  cette  accusation,  dont 
nous  ne  comprenons  pas  les  motifs,  il  est  résulté  que  l'auteur  a  déposé 
ses  plus  précieux  documents  pour  être  vérifiés  par  les  contradicteurs. 
Ces  pièces  acquièrent  ainsi  tout  le  degré  d'authenticité  historique  qu'on 
pouvait  désirer,  et  la  nouvelle  phase  sous  laquelle  ils  montrent  le  dix- 
huitième  siècle,  ne  saurait  dorénavant  être  négligée  par  aucun  histo- 
rien. 

Nous  disions  d'abord  que  Clément  XIV et  les  Jésuites  se  défendait  assez 
par  lui-même,  et  nous  regrettions  la  vivacité  de  la  Défense.  Mais,  en  vé- 
rité, il  est  peut-être  bon  que  le  public  sache  d"où  part  l'attaque,  et 
quelle  considération  méritent  MM.  les  abbés  Gioberti,  Clavel,  Gazzola, 
et  des  critiques  comme  M.  Moeller.  Nous  regrettons  qu'une  Revue  aussi 
grave  et  aussi  honnête  que  le  Correspondant  ait  mérité  la  vendetta. 

Du  reste,  cette  brochure,  écrite  avec  beaucoup  de  verve,  est  destinéeà 
donner  plus  de  vie  encore,  et  à  rendre  plus  évidente  l'immense  impor- 
tance de  Clément  XIV  et  les  Jésuites.  Nous  n'entrons  pas  dans  d'autres 
détails,  parce  que  ceux  qui  ont  le  livre  doivent  nécessairement  s'en  pro- 
curer la  Défense. 


DIEU  ET  L'HOMME , 

on 

Les  devoirs  de  rhomme  envers  Bien  ,  et  les  avantages 

attachés  à  lear  accomplissement , 

Par  un  homme  du  monde  (1). 

C'est  un  bon  livre  qu'on  peut  faire  lire  en  toute  assurance.  Dans  l'in- 
troduction l'auteur  raconte,  avec  une  naïveté  de  soldat  bien  élevé,  le 
malheur  de  son  éducation  ,  la  manière  admirable  dont  la  Providence  le 
ramena  à  la  vertu  et  à  la  pratique  de  la  religion,  et  la  sage  fidélité  qu'il 
lui  garda  dans  les  occasions  les  plus  difficiles.  Prenez-moi  la  vie  du 
chrétien  fidèle,  le  premier  venu,  vous  êtes  sûr  d'y  trouver  le  sublime  de 
l'héroïsme.  Voyez  celui-ci.  C'était  en  4813.  Notre  capitaine  se  trouvait  à 
l'embouchure  de  l'Elbe.  Les  armées  ennemies  s'avançaient  rapidement, 

(\)  C.licz  refisse  fièrts  ,   rue  du  Pclit-B'.'uibou  ,  18.  \'\\  vol.  iiiMi.  Prix  ;  2  fr.  r>fl  c. 


—  320   ~ 

et  l'insurrection  éclatait  de  loute  part.  La  femme  de  noire  autour  dut 
s'éloigner  précipitament  avec  ses  enfants  ;  mais  elle  voulait  entraîner 
son  mari.  Elle  employa  pour  le  déterminer  à  fuir  tous  les  moyens  en  son 
pouvoir.  Enfin,  elle  se  laissa  tomber  à  ses  pieds,  et,  quand  il  voulut  la 
relever,  elle  lui  étreignit  les  genoux  de  loute  la  force  que  donne  le  déses- 
poir. Alors,  rappelant  son  courage,  le  capitaine  lui  dit,  avec  l'accent 
d'une  ferme  détermination  :  «  Si  je  dois  perdre  ici  la  vie,  laisse-moi 
et  mourir  comme  un  brave  homme  ;  si  je  me  déshonorais,  j'en  mourrais 
«  de  honte!...  »  L'auteur ,  qui  ne  fait  pas  attention  qu'il  dit  une  parole 
sublime,  digne  de  son  action  héroïque,  ajoute  qu'à  cette  parole  sa  femme 
se  releva  comme  s'il  lui  eût  conmiuniqué  son  courage. 

Voilà  l'homme.  Qu'est-ce  que  son  livre?  Le  titre  vous  le  dit.  Quant  à 
l'exécution,  figurez-vous  que  cet  homme  a  voulu  faire  profiter  le  public 
du  fruit  des  lectures  dont  il  occupe  ses  loisirs.  Pour  cela  il  a  formé  un 
plan  ,  il  a  tracé  un  canevas  bien  régulier,  puis  il  a  rempli  les  cases  avec 
des  morceaux  de  de  Maistre,  de  de  Bonald,  de  de  Lamennais ,  de  Frays- 
sinous,  de  de  Ravignan  ,  de  Pascal,  de  Vauvenargues,  de  de  Chateau- 
briand, et  autres  célèbres  auteurs  dont  sa  mémoire  est  riche,  et  où  il 
puise  avec  un  sage  discernement. 

Voilà  le  livre.  Je  vous  engage  à  vous  procurer  le  plaisir  de  ruminer  le 
travail  d'un  brave  guerrier  à  qui  son  confesseur  disait,  la  veille  d'une 
bataille  :  •  Nous  sommes  dans  une  position  fort  alarmante;  mais  il  ne 
«  faut  pas  désespérer  de  la  Providence.  »  Et  il  lui  répondait  :  «  C'est 
«  parce  que  je  m'y  confie  sans  réserve  que  je  suis  venu  à  vous,  mou  père, 
f  pour  me  préparer  à  tout  événement ,  pour  n'avoir  rien  à  en  redou- 
«  ter,  et  surtout  pour  ne  pas  craindre  la  mort  !..  » 


LES  CATHOLIQUES  DE  FRANCE  AU  TRIBUNAL  DE  PIE  IX, 

Par  ?.l.  le  marquis  de  Régnon  (1). 

Ecce  iterùm  Crispinus.  Pendant  sa  première  année,  la  Voix  de  l' Eglise 
ouvrit  contre  M.  de  Régnon,  qui  publiait  alors /a  Liberté,  une  controverse 
dans  laquelle  le  noble  marquis  crut  triompher  par  la  longueur  et  la 
quantité  de  ses  articles.  Mais,  quand  il  vit  que  les  chefs  du  Clergé,  à 
qui  il  envoyait  gratuitement  sa  Revue,  ne  daignaient  pas  même  l'ou- 
vrir, et  qu'un  Evêque  allait  jusqu'à  lui  dire  :  Ne  sutor  ultra  crcpidam, 
ce  que  nous,  avions  l'impertinence  de  traduire  par,  il  ne  faut  pas  que 
Gros-Jean  remontre  à  son  curé  ;  quand  il  vit  cela ,  il  déclara  solennellement 
que  les  triumvirs  de  la  Voix  de  VEglise  étaient  venus  se  ranger  au  nom- 
bre des  athlètes  déjà  vaincus.  Puis,  pour  mieux  déguiser  sa  défaite  ,  il 
prit  le  bourdon  et  le  bâton  du  pèlerin,  et  s'achemina  \  ers  la  ville  éter- 
nelle. —  Qu'avait-il  fait  à  Home  .''  que  devenait-il  depuis  son  retour  P.. . 

(I)  lin  vol.  in  8'.  Clie/.  Mollier  liores,  place  Sainl-Auilrc-dcs-.Vrls ,  II. 


—  321    — 

Nous  l'ignorions.  Mais  voici  qu'il  vient  éclairer  nos  doutes.  Il  publie 
aujourd'hui  un  gros  volume  in-8°  de  près  de  600  pages,  et  qui  restera 
probablement  chez  le  libraire,  car  celte  fois  il  se  vend,  ou  du  moins 
il  est  en  vente;  or,  la  lecture  en  est  déjà  bien  assez  accablante  sans  qu'il 
taille  encore  payer  pour  cela?  D'ailleurs,  l'auteur  ne  répète-t-il  pas 
toujours  les  mêmes  choses ,  sur  le  même  ton  et  avec  les  mêmes  expres- 
sions? - 

Mais  on  ne  nous  en  croira  pas  sur  parole,  et  l'on  ne  nous  dispensera 
pas  de  lire  ce  livre:  nous  nous  y  sommes  donc  résignés,  puisque  nos 
lecteurs,  qui  veulent  tout  savoir,  nous  en  font  un  devoir.  Voici  donc  ce 
que  contient  cette  nouvelle  production  du  génie  de  M.  de  Régnon  -.une 
Introduction  dans  laquelle  M.  le  marquis  rend  compte  de  ses  combats; 
un  Mémoire  au  Pape  au  sujet  de  Vétat  critique  de  la  religion  et  de  l'en- 
seignement en  France  ;  un  Mémoire  à  M.  le  comte  Rossi,  en  italien  et  eu 
français  ;  une  Lettre  à  Mgr  l'Evêque  de  Langres  au  sujet  de  /'hérésie  do 
LAïcisME,  dont  tous  les  écrits  de  ce  Prélat  sont  entachés;  enfin,  une  Lettre 
à  S.  E.  Mgr  le  Cardinal  de  Bonald  au  sujet  du  gallicanisme  ëpiscopal. 

Mais  que  dit-il  donc  au  Pape?  Ah  !  il  lui  dit  qu'il  lui  parle  au  nom 
des  pères  de  famille  et  de  tous  les  catholiques  de  France,  pays  qui  ren- 
ferme une  société  irréligieuse,  laquelle,  en  1830,  fonda  une  Charte  de 
liberté.  —  Il  lui  dit  que  les  droits  concédés  par  le  Concordat  se  trouvent 
aujourd'hui  en  contradiction  manifeste  avec  la  Charte  ;  que  le  Concordat 
nous  assujettit  à  l'oppression  laïque;  qu'il  confond  les  deux  pouvoirs; 
qu'il  renverse  de  fond  en  comble  notre  droit  social;  qu'il  est  devenu  fatal  a 
LA  RELIGION  et  à  uos  libertés  ;  qu'il  amène  le  retour  des  articles  orga- 
niques; qu'il  fomente  le  gallicanisme;  qu'il  ébranle  l'Episcopat;  qu'il 
place  le  pouvoir  et  V Episcopat  dans  une  position  immorale.  Il  dit  au  Pape 
que,  par  le  Concordat,  nos  pasteurs  deviennent  les  auxiliaires  de  la  so- 
ciété irréligieuse  et  lui  pi^êtent  leur  concours;  qu'en  conséquence,  les 
catholiques  doivent  repousser  les  conseils  et  la  direction  de  leurs  pasteurs, 
surtout  dans  ce  qui  concerne  l'éducation  de  leurs  enfants  et  la  défense 
de  leurs  droits  politiques.  Il  dit  enfin  que  le  Concordat  amoindrit  le  pou- 
voir papal ,  et  qu'il  proteste  contre  au  nom  de  tous  les  catholiques  qui 
ne  se  doutent  guère  assurément  d'avoir  donné  une  telle  mission  au  noble 
marquis. 

Que  dit-il  encore  au  Pape?  11  lui  débite  une  dissertation  de  sa  façon, 
sur  les  articles  organiques,  puis  une  autre,  sur  l'enseignement  univer- 
sitaire, puis  une  autre  encore  sur  l'asservissement  de  l'Episcopat,  dont 
le  gallicanisme  est  Vunique  cause  de  l'athéisme  gouvernemental  et  du 
schisme  dont  on  pressent  la  venue;  puis  une  autre,  enfin,  sur  le  gallica- 
nisme des  Evèques  de  Trance  considéré  conmie  favorisant  le  panthéisme 
de  l'Etat,  el  produisant  i hérésie  du  luïcisme. 

Mais  le  gallicanisme,  n'est-ce  pas  l'indépendance  absolue  du  tempo- 
rel? et  le  laïcisme  n'est-ce  pas  cette  insoumission  laïque  à  la  hiérar- 
chie, celte  manie  de  vouloir  se  mêler  de  la  doctrine  et  de  la  discipline 


—  32â   — 

à  rencontre  de  l'autorité  spirituelle  étnhlie  p;u-  Jésus-Christ  même?  — 
Ah  !  vous  n'y  êtes  pas  :  «  Le  gallicanisme^  selon  M.  de  Régnon,  s'appuie 
«  sur  les  chefs  du  pouvoir  temporel  pour  créer  un  intermédiaire  laïque 
«  entre  le  Pape  et  les  peuples  catholiques.  »  C'est  le  système  fondé  par 
le  Concordat.  «  Le  laïcisme,  c'est  cette  liberté  dogmatique  des  cultes  que 
«  l'Etat  a  proclamée  et  dont  il  s'appuie  pour  s'introduire  dans  l'Eglise  et 
a  confondre  toutes  les  religions  dans  son  panthéisme  gouvernemental,  » 

Est-ce  tout?  —  Oui ,  sauf  huit  dissertations  qui  suivent  les  six  pre- 
mières. —  Et  pour  établir  quoi?  —  Pour  établir  que  le  dernier  Pontifi- 
cat n'a  point  été  favorable  à  la  liberté  de  l'Eglise  de  France  ;  que  la  Cour 
de  Rome  suivait  une  ligne  où  tout  semblait  contradictoire ,  dans  ses 
rapports  avec  le  nouveau  gouvernement  de  la  France;  que  ce  Pontifi- 
cat, par  cette  double  conduite,  s'est  rendu  complice  des  erreurs  de  no- 
tre Episcopat;  pour  établir  que  la  Charte  est  un  admirable  don  de  Dieu, 
et  le  Concordat  une  chose  détestable,  pleine  de  schisme,  d'hérésie  et 
d'athéisme;  que  la  ligne  suivie  par  la  presse  religieuse  de  Paris  est 
dangereuse,  le  pétitionnement  pitoyable,  le  Comité  pour  la  défense  de  la 
liberté  religieuse  absurde.  —  Que  conclut-il?  —  11  conclut  par  des  pro- 
testations et  des  réclamations...  et  il  signe,  en  date  du  18  mars  1847  !  !  ! 

Quant  au  Mémoire  que  notre  auteur  adresse,  en  deux  langues,  à  M.  le 
comte  Rossi,  et  quant  aux  interminables  dissertations  sur  les  écrits  de 
Mgr  l'Evéque  de  Langres,  il  faut  avoir  du  courage  pour  les  lire;  voulant 
éviter  cette  peine  à  nos  lecteurs,  nous  affirmons  que  ce  Mémoire  et  ces 
dissertations  ne  renferment  que  les  vieilleries  qu'on  trouve  dans  toutes 
les  autres  publications  de  M.  de  Régnon. 

Tel  est  donc  le  Mémoire  présenté  au  Pape.  —  Un  de  ces  jours,  M.  Gué- 
rin  viendra  dire,  dans  son  Mémorial  catholique,  que  le  Saint-Siège  en  a 
approuvé  la  doctrine,  et  que  nous  avons  été  calomniateurs.  Heureuse- 
ment que  le  livre  est  déposé  chez  le  libraire  Mellier,  qui  se  fera  un  plaisir 
de  le  montrer  pour  rien. 


L'UNIVERS  EXPLIQUÉ  PAR  LA  RÉVÉLATION  , 


ESSAM   BE    PnMIjOSOPHBE    POSÊTIJE , 

Par  L.-A.  Chaubaud. 

Nous  avons  rendu  un  compte  succinct  de  ce  livre  dans  le  dernier  nu- 
méro de  la  Lecture  (p.  289);  mais  notre  travail  a  été  tellement  boule- 
versé par  le  metteur  en  pages,  (jue  nous  avons  des  excuses  à  en  deman- 
der à  nos  lecteurs.  Confondant  les  pages  des  épreuves,  cet  ouvrier  à  mis 
au  milieu  la  fin  de  notre  travail,  et  le  milieu  à  la  fin.  En  sorte  qu'après 
une  majeure,  on  trouve  des  conclusions  qui  sont  suivies  de  leur  mineure; 
de  sorte  que  l'on  repousse  avec  dégoût  une  lecture  qui  heurte  la  marche 
naturelle  de  l'intelligence.  Nous  laissons  ordinairement  passer  une  foule 
de  fautes  légères  que  la  moindre  attention  redresse,  mais  celle-ci  en- 


—  323  — 

gageait  trop  noire  amour-propre  pour  qu'elle  passât  sans  que  nous  en 
fissions  des  excuses. 

Nous  sommes  bien  aises,  d'ailleurs,  d'avoir  l'occasion  de  revenir  sur 
ce  nouveau  livre  de  M.  Chaubard,  qu'on  traite,  dans  le  monde  savant, 
d'esprit  excentrique,  déplorant  que  le  Clergé  se  laisse  prendre  à  ses  spé- 
culations creuses;  et  voilà  toute  la  réponse  qu'on  daigne  lui  faire  et  tout 
l'examen  qu'on  veut  lui  consacrer.  Quant  a  nous,  qui  savons  que  les 
sciences  les  plus  vantées  ne  sont  que  des  hypothèses  plus  ou  moins  fa- 
vorables à  l'explication  des  phénomènes,  nous  croyons  que  les  hypo- 
thèses de  M.  Chaubard  peuvent  bien  valoir  celles  de  Newton  ou  de 
Descartes.  11  y  a  plus  :  dans  le  monde  de  l'intelligence,  comme  dans  le 
monde  des  fails,  les  découvertes  appartiennent,  cela  est  avéré,  à  ces  es- 
prits aventureux  qui  dédaignent  les  sentiers  battus,  se  jettent  à  la  tra- 
verse de  toutes  les  règles  de  l'emj)irisme  scientifique,  et  rencontrent 
souvent,  par  une  sorte  de  privilège  accordé  à  leur  audace,  la  vérité  là 
où  l'on  croyait  qu'ils  ne  poursuivaient  que  des  chimères. 

M.  Chaubard,  il  faut  le  dire,  inspire  d'autant  plus  de  confiance  que 
sa  méthode  est  plus  rigoureuse,  et  sa  foi  plus  pure.  Malheureusement,  si 
les  sciences  naturelles  lui  sont  familières,  nous  sommes  obligés  d'avouer 
qu'il  connaît  peu  les  sciences  théologiques  fondées  sur  l'autorité,  et  qu'il 
a  le  tort  de  les  vouloir  juger  d'après  sa  méthode  mathématique ,  qui 
manque  ici  de  justesse.  Mais,  malgré  ce  défaut,  nous  croyons  son  livre 
éminemment  utile  aux  hautes  spéculations  philosophiques  ,  et  nous 
pensons  que  l'étude  ne  peut  en  être  négligée  par  les  hommes  spé- 
ciaux. 


foc^tc. 


Quand  arrive  l'hiver,  l'hirondelle  s'envole 

Ainsi  s'est  envolé  le  trop  rapide  temps.... 

(Alfred  de  Mdsset.) 

Le  temps  emporte  sur  son  aile 
Et  le  printemps  et  l'hirondelle , 
Et  la  vie  et  les  jours  perdus. 
(le  même.) 

Hier  encor  j'ai  vu  la  frileuse  hirondelle 
Frôler,  en  tournoyant,  ma  vitre  de  son  aile  , 
J'espérais  ,  —  fol  espoir  1  —  elle  a  fui  de  mes  yeux  , 
Je  n'ai  plus  entendu  que  ses  plaintifs  adieux  , 

Hélas  !  et  la  belle  infidèle 
S'en  est  allée  au  loin  courtiser  d'autres  cieux  ! 

Hier  aussi .  —  bien  haut ,  bien  haut,  près  des  nuages, 

A  retenti  le  cri  de  ces  oiseaux  sauvages 

Qui  portent  leur  séjour  vers  de  plus  doux  climats  ; 


—  324  — 

Et,  rêveur,  j'écoutais  leur  clameur  monotone.... 

C'est  le  chant  de  mort  de  l'automne 
Que  disaient  ces  oiseaux  précurseurs  des  frimas. 

L'oiseau  part....  Avec  lui  s'envole  le  zéphyre  ; 
La  nature  a  souri  de  son  dernier  sourire, 
Et  la  feuille  qui  tombe ,  et  les  pâles  gazons  , 
La  fleur  qui  sur  sa  tige  en  se  penchant  expire  , 

Tout  semble  se  plaindre  et  me  dire  : 
Les  beaux  jours  sont  passés  !  plus  de  belles  saisons  ! 

Plus  de  guirlande  en  fleurs  le  long  des  blés  écloses , 
Mais  ,  dans  les  prés  jaunis  ,  quelques  veilleuses  roses , 

De  l'automne  mourant  mélancolique  adieu 

Dans  le  creux  du  sillon  je  n'entends  plus  la  grive 

Rappeler  sa  compagne ,  —  et  vive  , 
L'alouette  en  chantant  monter,  monter  vers  Dieu. 

Sur  les  joncs  de  l'étang  ,  plus  d'insecte  volage  , 
A  l'aile  diaprée ,  au  long  et  fin  corsage, 
Promenant  par  les  airs  ses  amours  inconstants.... 
De  la  vallée  aux  monts  ,  plus  de  riche  verdure  , 

Au  front  des  bois  plus  de  parure.... 
Plus  de  vents  doux  et  chauds  ;  —  les  noirs  et  froids  autans  ! 

Et  vous  ,  bois  majestueux  ,  beaux  bois  au  dôme  antique  , 
Se  courbant  en  arceaux  comme  une  nef  gothique  , 
Arbres  rois  qui  levez  haut  vos  superbes  fronts , 
Sous  la  commune  loi  vous  pliez  donc  la  tête?... 

Vos  diadèmes  ,  de  leur  faîte  , 
En  débris  sont  tombés  autour  de  vos  vieux  troncs 

Et  toi ,  charmille  obscure  ,  abri  sous  la  feuillée  , 
De  paix  ,  de  demi-jour,  de  silence  voilée  , 
Où  j'ai  bien  doucement  coulé  de  doux  instants  , 
J'aimais  de  tes  bosquets  goûter  le  frais  et  l'ombre , 

Et  rêver ,  sous  ton  arche  sombre , 
Et  de  gloire  et  d'amour ,  comme  on  rêve  à  vingt  ans  !... 

Où  va  chaque  fleuron  de  ta  triste  couronne , 
Qui ,  pâle  et  desséché ,  sous  mes  pieds  tourbillonne? 
Las!  où  va  toute  chose....  au  gouffre  du  tombeau..,. 
C'est  un  rameau  de  moins  à  l'arbre  de  la  vie, 

Une  étoile  à  mon  front  ravie  , 
Un  rayon  éclipsé  d'un  songe  qui  fut  beau  ! 

Tombe  ,  feuille  de  deuil  !  inconnue  ,  isolée  ! 
Jouet  de  l'aquilon  ,  roule  dans  la  vallée.... 
Ainsi  ,  dans  cette  vie ,  inconstant  voyageur , 
J'erre  seul ,  sans  savoir  où  poser  ma  souffrance  : 

Le  vent  froid  de  l'indifiérence 
Me  ramène  toujours  de  douleur  en  douleur.... 


—  325  — 

Hélas  1  ma  belle  allée  ,  et  triste  et  solitaire  , 
Est  déjà  sans  ombrage ,  et  n'a  plus  de  mystère.... 
Plus  de  brise  ,  au  matin  ,  dans  les  bocages  verts  ; 
Le  soir,  je  n'irai  plus  sous  la  voûte  fleurie 

D'espoir  bercer  ma  rêverie 

Le  vent  sitïle  et  mugit  sous  mes  berceaux  déserts. 

Adieu  !    voici  l'hiver  !  —  Le  soleil,  plus  avare, 
Ne  nous  jette  en  passant  qu'un  rayon  fauve  et  rare  ; 
Le  jour,  à  l'horizon,  en  vain  comb.it  la  nuit , 
Il  recule  toujours  ,   et  plus  court  et  plus  sombre  , 

Pâlit  sous  l'étreinte  de  l'ombre 

C'en  est  fait  :  —  tout  se  meurt ,  tout  nous  quitte  ,  tout  fuit  ! 

Et  qui  me  dit  :  a  Espère,  oui ,  tout  se  renouvelle  ; 
«  La  nature,  au  printemps,  reparaîtra  plus  belle  ; 
«  Le  soleil  brillera  de  ses  plus  beaux  rayons  ; 
«  L'arbre  retrouvera  son  manteau  de  verdure  , 

"  La  plaine  sa  riche  parure, 
«  La  brise  ses  soupirs,  et  l'oiseau  ses  chansons?» 

Ah  !  trop  riant  espoir  ,  en  vain  tu  me  consoles  ; 
Oui ,  je  pourrais  sourire  à  tes  douces  paroles , 
Si ,  comme  le  printemps,  je  devais  rajeunir.... 
Mais  j'ai  vu  sans  retour  se  flétrir  mes  années , 

Roses  que  l'hiver  a  fanées , 
Et  que  jamais  l'été  ne  verra  refleurir  ! 

Charles  Pénard. 


TERCETS  A  TOM   MURPHY. 

«  Deus  elegit  paupercs  hoc  in  mundo.  » 

{Hit.  rom.) 
€  Si  mon  corps  est  cy  en  tourment , 
t  Mon  âme  en  ira  plus  liement.  » 
{Vie  et  oraison  de  M"  sainte  Marguerite.  ) 

Le  Christ ,  aux  indigents  que  sa  droite  a  bénis  , 
Ouvre  de  son  amour  les  trésors  infinis 
Et  revêt  de  ses  dons  leur  misère  profonde. 

Ils  font  envie  à  ceux  que  la  terre  a  comptés 

Au  nombre  des  puissants  et  des  heureux  du  monde  , 

Mais  dont  les  vœux  au  ciel  ne  sont  jamais  montés. 

Aux  lieux  où  Wasserburg  sur  le  fleuve  s'incline  (1,\ 
J'avais  gravi  les  flancs  de  la  verte  colline, 
Près  de  la  grande  croix  j'étais  allé  m'asseoir. 

(1)  La  ville  de  Wasserburg  est  hàtie  sur  un  plan  incliné  qui  forme  une  presqu'île  en- 
tourée par  rinn  ,  qni  se  replie  plusieurs  fois  sur  lui-même  au  pied  de  coteaux  que 
domine  une  grande  croix  placée  là  comme  pour  bénir  la  vallée. 


—  32G   — 

Là  ,  (l'un  Dieu  mis  à  mort  pend  la  sanglante  image  , 
Et  j'y  vis ,  comme  au  but  de  son  pèlerinage  , 
Un  malheureux  vieillard  s'agenouiller  un  soir. 

Tandis  que  le  soleil  ,  avant  de  disparaître  , 
Ainsi  qu'une  auréole ,  au  front  du  divin  Maître  , 
Jetait  de  ses  rayons  la  dernière  lueur , 

Aux  pieds  du  crucifix  la  face  prosternée  , 
Après  le  dur  travail  d'une  longue  journée, 
Le  vieillard  essuyait  ses  pleurs  et  sa  sueur. 

Ce  pauvre  ,  pour  atteindre  à  ce  lieu  de  prière  , 
Arrivait  haletant,  pâle,  les  traits  défaits, 
Courbé  par  la  fatigue  et  pliant  sous  le  faix. 

Un  instant  il  posa  sur  les  marches  de  pierre 

La  besace  et  le  fer  dont  le  poids  accablant 

Pour  un.  labeur  ingrat  chargeait  son  corps  tremblant. 

Il  contempla  Celui  qui  but  l'amer  calice , 

Et ,  sous  les  oliviers  ,  à  Theure  du  supplice  , 

Abandonné  de  tous  ,  pleura  dans  le  jardin. 

L'humble  oraison  du  pauvre  au  ciel  parvint  sans  doute, 
Et,  dès  qu'il  eut  prié,  pour  repiendre  sa  roule, 
Je  le  vis  ,  calme  et  fort,  se  relever  soudain. 

Des  lèvres  de  son  Dieu  que  venait-il  d'entendre? 
Je  ne  sais  ,  mais  j'ai  vu  que  la  foi  pouvait  rendre 
Le  courage  à  son  âme  et  la  force  à  ses  pas. 

Si  tu  trouves  parfois  aux  sentiers  d'ici-bas 

Ton  fardeau  trop  pesant ,  ton  arrêt  trop  sévère  , 

Homme,  lève  les  yeux  ,  et  regarde  au  Calvaire! 

(Extrait  inédit  des  souvenirs  d'un  voyageur.) 
Vie  DE  NUGENT. 

Wasserburg-sur-l'lnn  (Bavière). 


SONNET  A  M.   DE  LAMARTINE. 

«  Certaines  familles  de  rois  sont  comme  ces  dieux 
«  domestiques  qu'où  ne  pouvait  enlever  du  seuil  de 
»  nos  ancêtres  sans  que  le  foyer  lui-même  fût  ra- 
«  vagé  ou  détruit.  »  (  Discours  de  M.  de  Lamartine 
à  l'Académie. — Moniteur  du  10  avriliSôO.) 

«  Ils  ont  fait  de  la  muse  un  valet  de  bourreaux  !  » 

(  IIlPPOLYTK  ViOLEAU.  ) 

Quoi!  tu  voudrais  ,  cueillant  une  palme  précaire, 
Des  os  du  roi-martyr  te  faire  un  piédestal, 


—  3^7   — 

Et  ton  génie  ,  atteint  d'un  vertige  fatal, 
Goûte  d'un  faux  encens  l'enivrement  vulgaire  ! 

Effaçant  aux  bourreaux  leur  slygraale  infernal  , 
Epousant  des  partis  l'amour  et  la  colère, 
Et  souillée  au  limon  du  torrent  populaire  , 
Ta  muse  a  confondu  le  bien  avec  le  mal. 

Un  peu  d'or,  un  vain  bruit ,  forcent-ils  donc  l'histoire 
A  changer  en  tréteaux  sou  auguste  prétoire  , 
Et  la  gloire  à  briller  où  la  vertu  n'est  pas  (1)? 

A  ces  tristes  calculs  faut-il  te  voir  descendre. 
Et  ton  cœur  de  poëte  est-il  fait  pour  entendre 
Des  applaudissements  qui  partent  de  si  bas? 

Vte  DE  NUGENT. 

Saint-Germain-en-Lave. 


NOUVELLES. 


Nous  avons  annoncé  ,  dans  le  dernier  numéro  de  la  Voix  de  l'Eglise, 
p.  128  ,  le  départ  pour  la  Gliine  de  douze  sœurs  de  la  Charité,  du  nom- 
bre desquelles  se  trouve  la  propre  sœur  du  saint  martyr  Perboire. 
Nous  sommes  heureux  d'apprendre  que  le  bâtiment  qui  doit  les  con- 
duire à  leur  destination  porte  le  notn  d'Éloile  de  la  Mer,  et  qu'il  est  com- 
mandé par  M.  le  vicomte  d'Escars.  Voici  ce  que  nous  lisons  à  cet  égard 
dans  la  Gazette  du  Midi,  sous  la  date  de  Marseille,  le  6  octobre  : 

"  Le  trois-màts  sarde  Stella  délia  Mare  vient  d'arriver  aujourd'hui 
dans  notre  port,  où  il  doit  prendre  les  douze  sœurs  de  Saint-Vincent-de- 
Paul  et  les  quatre  missionnaires  lazaristes  qui  vont  fonder  un  établis- 
sement en  Chine.  Ce  beau  navire  fait  partie  de  l'escadrille  de  la  Société 
Océanique.  Le  SMa  délia  Mure  est  commandé  par  M.  le  vicomte  d'Es- 
cars,  fils  du  brave  lieutenant  général  duc  d'Escars,  qui  a  laissé  de  si  ho- 
norables souvenirs  militaires  dans  l'expédition  d'Alger.  C'est  encore  à 
une  œuvre  de  civilisation  que  s'est  voue,  en  celte  circonstance,  le  fils 
de  l'ancien  aide  de  camp  de  Mgr  le  Dauphin.  » 

La  Société  de  l'Océanie  a  été  fondée,  il  va  deux  ans,  par  M.  Marziou, 
jeune  négociant  du  Havre,  pour  le  service  des  missions  catholiques,  pour 
l'établisseu)ent  des  colonisations  chrétiennes  et  pour  le  développement  du 
commerce  européen  avec  les  pays  d'outre-raer.  Le  trois-màts  VÉtoiledela 
Mer  aura  encore  à  bord  quinze  missionnaires  maristes  pour  l'Océanie. 

—  Mgr  l'Evèque  d'Orléans  s'est  associé  aux  pensées  qui  avaient  inspiré 
le  dernier  Mandement  de  Mgr  l'Archevêque  de  Paris  (  Voir  ce  Mande- 
ment dans  le  dernier  numéro  de  la  Voix  de  i Eglise). 

Le  digne  Prélat  a  voulu  qu'il  fût  lu  dans  toutes  les  églises  de  son 
diocèse. 

(I)  Dans  une  Méditation  adressée  à  Lord  Byron ,  M.  de  Lamartine  s'écriait: 

«  La  gloire  peut-elle  être  où  la  vertu  n'est  pas?  » 
Et .  avant  lui ,  Lefranc  de  Ponipignan  avait  déjà  dit  : 

•  La  gloire  n'est  jamais  oii  la  vertu  u  isl  pas.  • 


—  328  — 

K<  Nous  sommes  heureux  ,  dit  à  cette  occasion  VOdéatiais  ,  de  pouvoir 
constater  ce  fait  de  l'Episcopat  français  s'unissant  à  la  pensée  libérale, 
aux  généreux  desseins  du  Souverain-Pontife.  C'est  là,  à  notre  avis  ,  la 
meilleure  réponse  qu'il  pût  faire  aux  déclamations  de  ces  journaux  soi- 
disant  libéraux  qui  prétendent  qu'en  France,  aux  yeux  du  Clergé  et  des 
hommes  religieux,  la  religion  et  la  liberté  sont  inconciliables.  » 

—  Dans  un  village  de  l'arrondissement  de  Sarreguemines,  un  paysan 
vient  de  fournir  un  exemple  d'une  bien  rare  sagacité.  Voici  ce  que  l'on 
nous  écrit  : 

«  Ses  enfants  le  sollicitaient  vivement  de  leur  abandonner  tout  son 
bien  ,  lui  promettant  de  le  nourrir  et  de  l'entretenir  convenablement 
pour  le  reste  de  ses  jours.  Cet  homme  ajourna  sa  réponse  à  deux  mois 
de  là  ,   et  il  engagea  ses  enfants  à  bien  examiner  ce  qu'il  allait  faire. 

«  Il  prit  alors  un  nid  de  chardonnerets  ,  et  il  enferma  les  petits  dans 
une  cage  exposée  en  dehors  de  la  fenêtre.  Il  fit  observer  à  ses  enfants 
que  le  père  et  la  mère  de  ces  petits  oiseaux  venaient  très-exactement 
leur  apporter  de  la  nourriture  à  travers  les  barreaux  de  la  cage,  qu'ils 
veillaient  sur  eux  et  qu'ils  ne  les  laissaient  manquer  de  rien. 

«  Quand  les  petits  furent  devenus  assez  grands  pour  pouvoir  se  suf- 
fire à  eux-mêmes  ,  notre  paysan  altrappa  le  père  et  la  mère  et  les  plaça 
dans  la  cage  à  la  place  de  leurs  enTants  ,  auxquels  il  donna  la  liberté. 

«  Les  jeunes  chardonnerets  s'inquiétèrent  si  peu  de  leurs  parents  , 
qu'ils  les  laissèrent  mourir  de  faim  dans  la  cage  où  on  les  avait  mis 
sans  nourriture.  Le  paysan  dit  alors  à  ses  enfants  qui  s'en  indignaient  : 
Mes  amis ,  vous  le  voyez ,  il  ne  faut  pas  compter  sur  la  tendresse  de 
ceux  auxquels  on  a  donné  le  jour.  De  petits  oiseaux  viennent  de  nous 
en  donner  un  exemple  frappant.  Et,  sachez  bien  une  chose,  c'est  que 
souvent  nous  valons,  nous  autres  hommes,  encore  beaucoup  moins  que 
les  animaux. 

«  Les  enfants  de  cet  homme  si  censé  n'osèrent  plus  insister.  » 

—  Nous  avons  inséré  dans  le  numéro  du  1  "  septembre  de  la  Voix  de 
VEglise,  une  lettre  datée  du  I-'  août  et  écrite  d'Oléani  (Corse)  par 
M.  l'abbé  Georgetti.  ^  Je  l'ai  adressée  dans  le  mois  de  juin  davmeY  ,  nous 
disait-il ,  au  rédacteur  de  la  Voix  de  la  Vérité  ^  qui  n'a  pas  jugé  à  propos 
de  la  reproduire Je  vous  l'envoie  et  vous  prie  instamment  de  l'insé- 
rer dans  la  Voix  de  l'Eglise.  Vous  m'obligeriez  même  infiniment^  si  vous 
vouliez  l'accompagner  de  notes  explicatives  qui  feraient  connaître  au  pu- 
blic la  civilité  peu  commune  de  M.  Migne.  »  Nous  n'en  n'avons  rien  fait; 
mais  aujourd'hui,  13  octobre,  nous  ne  sonmies  pas  peu  surpris  de  re- 
trouver cette  lettre  dans  la  Voix  de  la  Vérité,  après  cinq  mois  dédale, 
date  qu'on  a  soin  de  faire  disparaître  ,  parce  qu'en  homme  poli  qu'il  est, 
M.  l'abbe  Georgetti  avait  glissé  deux  mots  d'éloge  pour  le  journal.  Des 
éloges  à  la  Voix  de  la  Vérité,  c'est  aujourd'hui  une  bonne  fortune.  Cepen- 
dant, pour  faire  comprendre  au  rédacteur  le  prix  qu'ils  valent,  nous 
lui  rappellerons  que  M.  l'abbé  Georgetti  nous  disait  dans  sa  lettre  du 
1"  août  :■  «  J'ai  pris  un  abonnement  de  trois  mois  à  ce  journal,  iwnpar 
esprit  de  sympathie  (c'est  M.  Georgetti  qui  souligne),  mais  seulement  ponr 
être  au  fait  des  nomelles  du  jour.  »  Nous  avons  quclf|ues  raisons  de 
croire  que  les  sijmpatiu'es  de  ce  respectable  ecclésiastique  pour  le  journal 
condamné  n'ont  pas  augmenté  depuis  cette  époque. 

Imprimerie  catholique  d'A.  SIRUU  et  DESQUERS,  rm-  des  Noyers,  37. 


LA  LECTURE. 


■-€i)i»- 


DES  LIBERTÉS  DE  L'ÉGLISE  GALLICANE. 

SEPTIÈME   ARTICLi;(l). 
Premier  article  de  la  Déclaration. 

Plùt  à  Dieu ,  dit  le  Cardinal  Litla ,  que  les  Prélats  de  l'assemblée  de 
1682  eussent  été  animés  de  ce  bon  esprit  de  modération  et  de  douceur, 
qui  respire  dans  les  lettres  de  saint  François  de  Sales!  Ce  saint  n'ap- 
prouvait pas  ceux  qui  traitent  les  questions  dont  il  s'agit  dans  le  pre- 
mier article  de  la  Déclaration.  «  Ils  ne  voient  pas,  dit-il,  qu'on  ne  sau- 
"  rait  rien  faire  de  pis  pour  un  père  que  de  lui  ôter  l'amour  de  ses  en- 
«  fants,  ni  pour  les  enfants,  que  de  leur  ôter  le  respect  qu'ils  doivent  à 
«  leur  père...  Le  Pape  ne  demande  rien  aux  rois  et  aux  princes  pour  ce 
«regard  :  il  les  aime  tous  tendrement...  Tl  ne  fait  presque  rien  dans 
«  leurs  Etats,  non  pas  môme  en  ce  qui  regarde  les  choses  purement  ec- 
«  clésiasliques,  qu'avec  leur  agrément  et  volonté,  Qu'est-il  donc  besoin  de 
«  s'empresser  maintenant  à  l'examen  de  son  autorité  sur  les  choses  tem- 
«  porelles,  et,  par  ce  moyen,  ouvrir  la  porte  à  la  dissension  et  a  la  dis- 
c(  corde?  A  quel  propos  nous  imaginer  des  prétentions  contre  celui  que 
ff  nous  devons  finalement  chérir,  honorer  et  respecter,  comme  un  vrai  père 
t<  et  pasteur  spirituel?  Je  vous  le  dis  sincèrement,  j'ai  une  douleur  ex- 
«  trême  au  cœur  de  savoir  que  cette  dispute  de  l'autorité  du  Pape  soit 
«  le  jouet  et  le  sujet  de  parlerie  parmi  tant  de  gens  qui,  peu  capables  de 
«  la  résolution  qu'on  y  doit  prendre,  au  lieu  de  la  décider,  la  déchirent; 
«  et,  ce  ({ui  est  pis,  en  la  troublant,  troublent  la  paix  de  plusieurs  Ames, 
«et,  en  la  déchirant,  déchirent  la  très-sainte  unité  des  catholiques 
«  [Lettre  48,  liv.  7).  » 

Le  Cardinal  du  Perron,  que  nous  avons  déjà  précédemment  cité,  di- 
sait vers  le  même  temps  :  ><  Ce  n'a  pas  été  le  but  de  ceux  qui,  les  pre- 
«  miers,  ont  remué  celte  pierre  de  scandale,  de  pourvoir  à  la  sûreté  de 
«  l'Etat  et  à  la  personne  de  nos  rois;  leur  but  a  été  de  jeter  des  semences 
«  de  division  dans  l'Eglise  gallicane,  et  essayer,  ou  de  la  séparer  des  au- 

(1)  Voir  la  livraison  du  15  octobre  ,  p.  297. 

1.     1o    NOVEMBRE    1847.  12 


—  330   — 

«  1res  parties  de  l'Eglise,  ou  de  la  diviser  en  elle-même...  Il  ne  faut  pas 
«  se  laisser  séiluire  à  celle  première  amorce  :  c'est  du  miel;  mais  c'est 
f<  du  miel  qui  a  été  fait  par  des  mouches  qui  ont  volé  gur  les  fleurs  de 
«  l'aconit  :  c'est-à-dire,  par  des  âmes  qui  ont  goùlé  et  sucé  le  venin  du 
«  schisme  [Harangue  aux  Etats  généraux  de  1614).  » 

J'ai  parlé,  ailleurs,  de  la  victoire  que  remporta  le  Cardinal  du  Perron, 
dans  ce  discours  fameux,  ou  il  démasqua  les  desseins  perfides  des  héré- 
tiques, qui  avaient  fait  proposer,  par  les  Etats  généraux,  la  prestation  d'un 
serment  qui  semblait  n'avoir  d'autre  but  que  la  sûreté  du  roi  et  de  son 
trône.  Pour  mieux  cacher  leur  stratagème,  ils  avaient  mis  en  avant  des 
catholiques  dont  les  vues  ne  semblaient  pas  devoir  inspirer  le  moindre 
soupçon  :  ce  qui  faisait  dire  à  l'orateur  que  c'étaient  des  Ulysses  qui  com- 
battaient sous  le  bouclier  d'Achilles.  Quand  les  protestants  virent  que  leurs 
tentatives  avaient  échoué,  ils  se  dévoilèrent  ouvertement,  et  quatre  mi- 
nistres de  Charenton  adressèrent  au  roi  Louis  XIII,  sous  le  litre  de  Dé- 
fense des  principaux  points  de  la  foi ,  une  satire  amère  contre  les  catho- 
liques. «  Sur  toutes  choses,  disaienl-ils,  nous  pourrions  faire  voir  à  votre 
"  majesté  que  nous  sommes  haïs  et  maltraités  pour  ce  que  nous  mainte- 
(f  nous  la  dignité  de  votre  couronne  contre  les  usurpations  étrangères, 
«  qui  la  souillent  et  dépriment  en  captivité.  Car  votre  majesté  peut  avoir 
c<  souvenance  qu'es  Etals  nouvellement  tenus  à  Paris,  la  question  a  été 
«  agitée,  si  le  Pape  peut  déposer  nos  rois,  et  s'il  est  en  la  puissance  des 
«  Papes  de  disposer  de  votre  couronne  :  et  que,  par  la  faction  des  ecclé- 
«  siastiques,  qui  entraîna  une  partie  de  la  noblesse,  vous  y  avez  perdu 
«  votre  procès...  Pour  nous,  nous  savons  que  nous  devons  nos  vies  et 
c<  nos  moyens  à  la  défense  de  la  dignité  de  voire  couronne,  surtout  à  la 
«  défense  d'un  droit  que  Dieu  vous  donne  et  qui  est  fondé  en  sa  pa- 
«  rôle.  » 

Ce  fut  le  célèbre  Richelieu  qui,  à  cette  époque  (1617),  c'est-à-dire, 
trois  ans  après  la  tenue  des  Etats  généraux,  se  chargea  de  répondre  aux 
quatre  ministres  protestants  de  Charenton,  dans  un  petit  ouvrage  très- 
substantiel,  qu'il  intitula  :  les  Principaux  points  de  la  foi  de  l'Eglise  ca- 
tholique; ouvrage  qui  ne  déparerait  pas  les  productions  de  Bossuet  lui- 
même.  Sur  la  question  présente,  il  dit  entre  autres  choses  aux  minis- 
tres :  «  C'est  une  vieille  ruse,  quand  on  est  coupable  d'un  crinje,  de  s'en 
«décharger  sur  autrui;  mais  je  m'étonne  comment  vous  osez  en  user 
«  contre  le  Clergé  de  ce  royaume,  que  vous  voulez  rendre  suspect  au  roi, 
«  en  l'accusant  de  faction,  quoiqu'il  en  soit  tout  à  fait  innocent,  et  qu'au 
<c  contraire,  \ous  êtes  reconnus  en  être  les  souverains  architectes...  C'est 
«  l'ordinaire  des  hérétiques,  lorsqu'ils  ne  peuvent  défendre  la  cause  de 
«  leur  séparation  d'avec  l'Eglise  catholique,  de  feindre  des  crimes,  pour 
«  rendre  odieux  ceux  qui  prêchent  la  vérité...  A  que!  propos  taxez-vous 
«  les  deux  premiers  ordres  de  l'Etal,  accusant  l'un  de  l'action,  l'aulre  de 
«  faiblesse  préjudiciable  à  son  roi,  si  ce  n'est  pour  faire  voir  clairement 
«  que,  lorsque  vous  voulez  mal  à  quelqu'un,  vous  inveniez  des  sujets  de 


—  331    — 

«  le  décrier?...  La  décision  de  ce  point  était  non-seulement  inutile  nu 
«  bien  et  à  la  sûreté  du  roi ,  qui  était  cependant  l'unique  point  de  la 
c<  question;  mais,  de  plus,  leur  était  préjudiciable,  comme  on  peut  le 
«  voir  en  ce  qu'a  écrit  ce  grand  Cardinal  {du  Perron),  l'honneur  de  son 
«  siècle,  qui  traite  au  long  cette  matière,  avec  une  éloquence  égale  à  la 
«  profonde  doctrine  que  tout  le  monde  admire  en  lui...  Comment  pou- 
ce vez-vous  dire,  sans  rougir,  que  les  ecclésiastiques  et  une  partie  de  la 
«  noblesse  firent  perdre  le  procès  au  roi,  puisqu'il  est  notoire  à  tout  le 
cf  monde  qu'en  tous  les  cahiers  du  Clergé  et  de  la  noblesse,  on  n'a  ja- 
«  mais  proposé,  et  encore  moins  l'ésolu  aucune  proposition  qui  aille  tant 
«  soit  peu  à  la  diminution  de  la  puissance  souveraine  de  nos  rois  et  de  la 
«  grandeur  de  leur  couronne?...  Si  quelqu'un  a  perdu  son  procès,  c'est 
«  vous  qui,  sous  prétexte  de  maintenir  l'autorité  des  rois,  vouliez  in- 
c(  troduire  le  schisme  entre  les  catholiques...  Vous  tachez  de  rendre  la 
"  puissance  des  Papes  suspecte  à  tous  les  rois  de  la  terre.  Mais  la  dignité 
«  royale  et  celle  de  l'Eglise  n'ayant  aucune  répugnance,  ce  que  nous  ren- 
c<  dons  au  Saint-Siège  n'empêchera  point  que  nous  fassions  paraître,  par 
«  les  effets,  ce  que  vous  professez  de  paroles,  savoir,  qu'un  sujet  doit  sa 
a  vie  et  tous  ses  moyens  à  la  défense  de  la  dignité  de  la  couronne  de  son  roi  ; 
«  et,  en  cela,  vous  nous  aurez  non-seulement  pour  compagnons,  mais 
«  pour  guides;  et,  sans  doute,  si  vous  nous  suivez,  comme  j'en  supplie 
«  Dieu,  et  le  veux  croire,  la  France  conservera  son  repos  qui  a  été,  par  le 
c<  passé,  souvent  troublé  par  les  vôtres...  Les  rois  seraient  immortels  si 
«  leur  conservation  dépendait  des  Papes,  qui  désirent  leur  bien,  comme 
«  les  pères  celui  de  leurs  enfants...  Les  Evéques  français  ne  plaindront 
«jamais  leur  vie  pour  assurer  celle  de  leurs  princes...  Vous  nous  ren- 
«  dez  cou [)ables  envers  la  France,  elle,  redevable  envers  vous,  comme  si 
«  sa  défense  se  trouvait  seulement  entre  vos  mains,  et  qu'elle  ne  fût  ga- 
f<  rantie  des  usurpations  étrangères  que  par  vos  armes.  Vous  faites  bien 
r<  de  dire  étrangères,  pour  n'y  pas  comprendre  vos  entreprises,  qui  sont 
«  si  ordinaires,  que  les  plus  grossiers  reconnaîtront  que  ce  n'est  pas  l'a- 
«  mour  que  vous  portez  aux  rois  qui  vous  rend  si  zélés  à  leur  grandeur, 
«  mais  bien  la  haine  que  vous  portez  au  Pape  et  à  toute  l'Eglise...  Vous 
«  donnez  une  puissance  beaucoup  plus  grande  au  peuple  (jue  celle  que 
c<  vous  désirez  au  Pape  :  ce  qui  est  grandement  désavantageux  aux  rois, 
«  n'y  ayant  personne  ([ui  ne  juge  que  ce  leur  est  chose  beaucoup  plus  pè- 
te rilleuse  d'être  livrés  à  la  discrclion  d'un  peuple  qui  s'imagine  quelque- 
«  fois  êlre  maltraité,  quoiqu'il  ne  le  soit  pas,  (|ue  d'être  soumis  ii  la  cor- 
rc  rection  d'un  père  plein  d'amour  pour  ses  enfants...  Vos  docteurs  Bu- 
«  chanan,  si  fort  loué  par  Bèze,  et  Goodman,  si  intime  de  Calvin,  n'en- 
«  seignent-ils  pas  ouvertement,  dans  leurs  écrits,  que  le  peuple  a  le 
«  droit  de  disposer  des  sceptres,  et  de  révoquer  le  droit  qu'il  donne  au 
«  roi  de  régner?  Osiandre  ne  met-il  pas  le  glaive  enti-e  les  mains  du 
«  peuple,  pour  punir  les  rois'.''  Calvin  ne  dit-il  pas  qu'il  est  telle  circon- 
(«  slancc  où  il  faut  plutôt  cracher  à  la  lêlc  des  rois  que  leur  obéir?...  Il 


—  332  — 

est  de  vos  auteurs  qui  ont  écrit  que,  par  droit  divin  et  humain,  il  est 
permis  de  tuer  les  rois  impies  ;  que  c'est  chose  conforme  à  la  parole  de 
Dieu  qu'un  homme  privé,  par  spécial  instinct,  peut  tuer  un  tyran  : 
doctrine  détestable,  en  tout  point,  qui  n'entrera  jamais  en  la  pensée 
de  l'Eglise  catholique.  Ce  n'est  pas  tout;  après  avoir  vu  ce  que  vous 
enseignez,  touchant  la  déposition  des  rois,  il  faut  voir,  par  vos  actions, 
comment  vous  vous  gouvernez  en  leur  endroit...  Vous  avez  mis  des 
armées  sur  pied  contre  Charles  Y,  pour  le  troubler  en  ses  Etals,  et  le 
priver  de  l'empire;  vous  avez  pris  les  armes  contre  trois  rois  de 
France,  François  II,  Charles  IX,  Henri  III.  Sous  le  règne  de  Charles  IX, 
vous  avez  battu  de  la  monnaie,  sous  le  nom  d'un  autre  à  qui  vous  don- 
niez le  nom  de  roi.  Comment  avez-vous  traité  Marie,  reine  d'Ecosse? 
Ne  l'avez-vous  pas  rendue  captive?  En  prison,  ne  lui  avez-vous  pas 
fait  renoncer  à  la  dignité  royale?  N'avez-vous  pas,  par  trois  fois,  di'essé 
des  armées  contre  Marie,  reine  d'Angleterre?  N'avez-vous  pas  élevé 
une  reine  prétendue  contre  elle?  Un  des  vôtres  n'a-t-il  pas  attenté  à 
sa  personne?  Vous  avez  dépouillé,  en  Flandre,  Philippe,  roi  d'Es- 
pagne, d'une  partie  de  ses  provinces;  Christiern,  roi  de  Danemarck, 
a  été,  par  les  vôtres,  dépossédé  de  la  couronne,  chassé  de  son  royaume; 
depuis,  mis  en  prison,  où,  selon  l'opinion  du  temps,  ses  jours  furent 
avancés  par  poison.  Sigismond  qui,  à  présent,  règne  en  Pologne,  se 
voit  privé  de  la  couronne  qui  lui  appartient  par  droit  d'hérédité,  et 
que  son  père  possédait  sans  trouble  :  son  oncle,  qui  professait  votre 
croyance,  ayant  été  mis  en  sa  place  par  les  ^ôtres.  Vous  avez  usurpé 
sur  l'empereur  Rodolphe,  dernier  mort,  la  Transilvanie,  qu'il  possé- 
dait à  juste  titre,  comme  roi  de  Hongrie  :  et  tout  cela,  suivant  1  exem- 
ple du  prédécesseur  de  Calvin,  qui  ne  put  souffrir  l'Evêque  de  Genève, 
je  ne  dis  pas  seulement  comme  Evèque,  mais  comme  prince  temporel. 
Quiconque  lira  les  histoires  qui  vérifient  ce  que  je  dis,  verra  qu'en  un 
siècle  vous  avez  troublé  deux  empereurs,  dépouillé  actuellement  un 
roi,  exclu  un  autre  roi  de  son  royaume,  déposé  une  reine,  fait  la 
guerre  à  une  autre  pour  la  priver  de  sa  couronne,  pris  les  armes  con- 
tre quatre  rois,  déposé  d'autres  princes  temporels,  fait  mourir  un  roi, 
rendu  captive  une  reine  vertueuse  et  sage,  à  qui  il  appartenait  de  don- 
ner la  liberté  aux  autres;  laquelle  enfin,  violant  les  lois  divines  et  hu- 
maines, vous  avez  fait  mourir  par  un  genre  de  mort  inhumain  et  digne 
ds  pitié.  » 

Depuis  plus  de  deux  siècles  que  Richelieu  tenait  ce  langage,  il  y  au- 
rait une  toute  autre  liste  de  proscriptions,  de  meurtres  et  d'horreurs,  à 
inscrire  dans  les  fastes  sanglants  de  l'hérésie.  Et  c'était  elle  pourtant 
qui  avait  dicté,  en  1614,  le  premier  article  reproduit,  d'une  manière 
plus  radoucie,  en  1682.  N'en  est-ce  pas  assez  pour  nous  le  rendre 
odieux?  On  ne  me  saura  pas  mauvais  gré,  je  l'espère,  d'être  remonté  à 
la  source  de  cet  article  et  d'en  avoir  montré  l'origine,  afin  de  faire,  sui- 
vant le  proverbe  ,  reconnatlrc  k  lion  à  ses  ongles. 


—  333  — 

Examinons  maintennnt  ce  premier  article.  On  y  établit  que  les  Vi- 
caires de  Jésus-Christ  n'ont  reçu  de  Dieu  d'autre  puissance  que  sur  les 
choses  spirituei'cs  et  qui  concernent  le  salut ,    et   non  point  sur  les 
choses  temporelles  et  séculières  :  on  le  prouve  par  ces  paroles  du  Sau- 
veur :  Regnum  meum  non  est  de  hoc  mundo.  que  l'on  traduit  ordinaire- 
ment ainsi  :  Mon  royaume  n'est  pas  de  ce  monde.  Cette  traduction  n'est 
pas  sans  équivoque ,   parce  qu'elle  peut,  donner  à  entendre  que  le 
royaume  de  Jésus-Christ  n'appartient  pas  à  ce  monde,  tandis  que  le 
vrai  sens  paraît  être  qu'il  n'en  vient  pas,  comme  l'indiquent  les  particules 
de  et  ex  et  l'ablatif  qui  les  suit  (S.  Jean ,  xviii,  36)  :  c'est  ce  que  con- 
firme la  fin  de  la  phrase;  mais  maintenant  mon  royaume  n'est  pas 
d'ici  :  Xunc  autem  regnum  meum  non  est  liinc.  Si  l'on  voulait  conclure 
de  ces  paroles  que  l'Eglise  n'a  aucun  pouvoir  dans  le  monde,  on  tombe- 
rait dans  une  erreur  absurde,  puisqu'il  est  évident  que  le  pouvoir  de 
l'Eglise  doit  nécessairement  s'exercer  dans  le  monde,  sur  les  hommes  et 
sur  les  actions  pour  les  conduire  au  bonheur  éternel.  Quant  aux  autres 
textes  cités  dans  le  premier  article  :  Rendez  à  César  ce  qui  est  à  César, 
et*à  Dieu  ce  qui  est  à  Dieu  ;  que  toute  personne  soit  soumise  auxpuissances 
supérieures  ;  car  il  n'y  a  point  de  puissance  qui  ne  vienne  de  Dieu,  et  c'est 
lui  qui  ordonne  celles  qui  sont  sur  la  terre  :  celui  donc  qui  résiste  à  la 
puissance ,  résiste  à  l'ordre  de  Dieu ,  quant  à  ces  textes  ,  dis-je ,  ils  ex- 
priment des  vérités,  qui  ,  n'étant  niées  par  personne,  n'avaient  nul 
besoin  de  se  trouver  là.  Maison  voulait  en  faire  sortir  cette  conclusion  : 
(c  Nous  déclarons,  en  conséquence,  que  les  rois  et  les  souverains  ne  sont 
«  soumis  à  aucune  puissance  ecclésiastique  ,  par  l'ordre  de  Dieu ,  dans 
«  les  choses  temporelles;  qu'ils  ne  peuvent  être  déposés  directement,  ni 
«  indirectement  par  l'autorité  des  clés  de  l'Eglise  ;  que  leurs  sujets  ne 
«  peuvent  être  dispensés  de  la  soumission  et  de  l'obéissance  qu'ils  leur 
«  doivent,  ou  absous  du  serment  de  fidélité.  »  Je  ne  trouve  rien,  dans 
les  textes  précités,  qui  autorise  ces  conclusions.  Que  l'on  me  dise,  si 
l'on  ose,  qu'un  prince  chrétien  n'est  pas  soumis  à  la  puissance  ecclé- 
siastique dans  toutes  ses  actions  morales,  dont  l'usage  de  son  autorité 
n'est  qu'une  suite  !  L'Eglise,  en  exerçant  son  ministère,  ne  méconnaît 
pas,  pour  cela,  la  puissance  temporelle,  et  ne  prétend  pas  affaiblir  les 
devoirs  des  sujets.  Je  ne  prétends  pas  entrer  à  fond  dans  la  question  dé- 
licate de  savoir  si  l'Eglise  a  le  pouvoir  de  délier  les  sujets  du  serment 
de  fidélité  ;  et  il  ne  faut  pas  se  dissimuler  qu'il  serait  bien  difficile  que  le 
plus  grand  nombre  des  princes  régnants  ne  trouvassent  de  l'imperti- 
nence dans  quiconque  révoquerait  en  doute  leur  autorité  inviolable  et 
la  soumission  qui  leur  est  due  par  leurs  sujets.  Je  n'ai,  certes,  pas  envie 
de  les  contredire,  cela  n'est  pas  nécessaire;  je  dirai  plus,  la  contradic- 
tion me  paraîtrait  tout  à  fait  inadmissible.  Mais,  comme  je  n'ai  pas  perdu 
la  mémoire  des  grandes  commotions  de  la  France,  il  m'est  bien  permis 
d'en  tirer  quelques  raisonnements  que  d'autres,  plus  habiles  que  moi , 
pourront  réformer  s'ils  ne  les  trouvent  pas  justes.  Napoléon  avait  été 


—   334   — 

sacré  empereur  par  un  Souverain-Ponlife  :  j'aduiels,  sans  la  moindre 
difficuUé,  la  légitimilé  et  robligalion  des  serments  qu'on  lui  avait  prê- 
tés; il  a  été  frappé  d'exconiniunication  :  j'admets  la  légitimité  de  cette 
sentence  terrible.  Louis  XVIII  est  monté  sur  le  trône;  le  Souverain-Pon- 
tife Va  reconnu  ,  et  moi  aussi.  Charles  X  lui  ?  succédé,  je  me  seraisbien 
gardé  de  contester  ses  droits.  îi  a  revu  la  terre  d'exil  ;  et  Rome,  consul- 
tée si  Ton  pouvait  reconnaître  son  successeur,  a  donné  une  réponse  af- 
firmative :  qu"avais-je  à  faire,  sinon  de  me  conformer  à  celte  décision? 
Mais,  direz-vous  ,  cette  décision  est  en  opposition  directe  avec  le  pre- 
mier article  de  la  Déclaration.  Eh  !  qu'est-ce  que  cela  me  fait?  est-il 
pour  moi  un  article  de  foi?  Mais  c'est  Bossuet,  le  grand  Bossuet  qui 
l'avait  rédigé!  Cela  est  vrai  ;  mais  laissez-moi  faire  passer  avant  lui  le 
Pasteur  des  pasieurs,  à  qui  il  a  été  dit  :  Pais  mes  agneaux;  pais  mes 
brebis;  fout  ce  que  lu  délieras  sera  délié,  etc.  Vous  voudriez,  là-dessus, 
une  plus  longue  discussion  ;  mais  cela  ne  me  convient  pas,  nous  n'en 
finirions  jamais;  qu'il  me  suffise  de  vous  dire  que  la  doctrine  du  pouvoir 
indirect  de  l'Eglise  est  beaucoup  plus  slàre  pour  la  tranciuillitc  publique, 
et  plus  avantageuse  à  l'Etat  et  aux  souverains  c[ae  la  doctrine  opposée, 
qui,  en  ôtant  à  l'Eglise  la  faculté  de  prononcer  ,  l'abandonnerait  néces- 
sairement à  la  merci,  ou  de  chaque  particulier,  ou  de  la  multitude.  Dans 
ce  cas,  pourrait-on  dire,  avec  le  premier  article  de  la  Déclaration,  «  que 
«  cette  doctrine  est  nécessaire  pour  la  tranquillité  publique,  et  non 
«  moins  avantageuse  à  l'Eglise  qu'à  l'Etat;  qu'elle  doit  être  invariable- 
«  ment  suivie  comme  conforme  à  la  parole  de  Dieu,  à  la  tradition  des 
«  Saints?  » 

Bossuet,  rédacteur  de  ce  premier  article,  semble  avoir  oublié  qu'il 
avait  dit  dans  sa  Défense  de  P Histoire  des  variations,  ch.  oo  :  «  S'il  fallait 
«  comparer  les  deux  sentiments,  celai  qui  soumet  le  temporel  des  souve- 
«  rains  au  Pape,  et  celui  qui  le  soumet  au  peuple  ,  ce  dernier  parti  où 
«  la  fureur,  où  le  caprice,  où  l'ignorance  et  l'emportement  dominent  le 
t<  plus  souvent ,  serait  aussi  le  plus  à  craindre.  L'expérience  a  fait  voir 
«  la  vérité  de  ce  sentiment;  et  notre  âge  seul  a  montré,  parmi  ceux  qui 
«  ont  abandonné  les  souverains  aux  cruelles  bizarreries  delà  multitude, 
«  plus  d'exemples  et  plus  tragiques  contre  la  personne  et  la  puissance 
«  des  rois,  qu'on  n'en  trouve  pendant  six  à  sept  cents  ans,  parmi  les 
«  peuples,  qui,  en  ce  point,  ont  reconnu  la  puissance  de  Rome.  » 

Alors  même  que  l'on  pourrait  admettre  que  l'Eglise  ne  peut,  dans 
aucun  cas,  absoudre  des  sujets  du  serment  de  fidélité  à  l'égard  d'un 
roi ,  comment  serait-il  possible  d'approuver  les  expressions  vagues  et 
illimitées  qui  suivent  :  «  Que  saint  Pierre  et  ses  successeurs  les  Vicaires 
('  de  Jésus-Christ,  et  que  l'Eglise  même  n'ont  reçu  de  puissance  de  Dieu 
«  ({ue  sur  les  choses  spirituelles  et  qui  concci'nent  le  salut,  et  non  sur 
«  les  choses  temporelles  et  ci\iles?  »  Un  pareil  langage  peut  insinuer 
des  erreurs  tout  à  fait  étrangères  au  but  et  à  l'intention  de  ceux  qui  ont 
formulé  la  Déclaration.  Il  en  est  de  même  de  celui-ci  :  «  Les  rois  et  les 


—  335  — 

('  souverains  ne  sont  soumis  à  aucune  puissance  ecclésiastique,  par  l'or- 
«  dre  de  Dieu,  dans  les  choses  temporelles.  »  On  ne  peut  dire  simple- 
ment, et  sans  explication,  que  Dieu  n'a  donné  aucun  pouvoir  à  l'Eglise, 
sur  les  choses  temporelles  ;  et  encore  moins  que  les  souverains  ne  sont 
soumis  à  aucune  puissance  ecclésiastique,  par  l'ordre  de  Dieu,  dans  les 
choses  temporelles.  Je  le  répète  :  l'usage  de  la  puissance  temporelle 
n'est  qu'une  suite  d'actions  morales;  et  les  souverains  peuvent  com- 
mettre des  péchés  dans  les  actions  qui  regardent  le  gouvernement  de 
l'Etat.  Ainsi  ,  dans  toutes  les  actions  qui  entrent  assurément  dans  le 
nombre  des  choses  temporelles,  ils  sont  soumis  à  l'Eglise.  Le  massacre 
de  Thessalonique,  pour  lequel  saint  Ambroise  ferma  l'entrée  de  l'Eglise  à 
Théodose  était  incontestablement  une  chose  ten)porelle;  cependant,  saint 
Ambroise  a  jugé  et  puni  cette  action  par  des  peines  ecclésiastiques; 
de  plus,  le  même  saint  exigea  de  ïhéodose  une  loi  qui  suspendit  les 
exécutions  de  mort  pendant  trente  jours.  Quoique  ce  fût  là  une  loi  civile 
et  temporelle  ,  le  saint  Evéque  avait  le  droit  de  l'exiger  ,  par  un  double 
motif  :  pour  réparer  le  scandale  et  pour  obviera  de  nouveaux  péchés; 
l'expérience  ayant  montré  combien  Théodose  était  sujet  à  des  accès  de 
colère.  Ainsi,  les  rois  et  les  souverains,  comme  enfants  de  l'iilglise,  sont 
soumis,  par  l'ordre  de  Dieu,  à  la  puissance  ecclésiastique,  même  dans 
les  choses  temporelles,  selon  le  rapport  qu'elles  peuvent  avoir  avec 
leur  bonheur  éternel  et  celui  de  leurs  i)euples,  auxquels  ils  doivent  le 
bon  exemple  et  la  réparation  du  scandale  qu'ils  ontclonné.  Qu'on  ne 
dise  pas  que  ce  principe  détruit  l'indépendance  de  la  puissance  tempo- 
relle, puisque  cette  indépendance  n'est  que  dans  les  objets  qui  sont 
uniquement  de  son  ressort  ;  qu'on  ne  dise  pas  non  plus  que,  par  là,  on 
confondrait  la  distinction  des  deux  puissances,  puisque  cette  distinction 
subsiste  en  ce  ([ue  la  [)uissance  temporelle  a  directement  pour  but  le 
bonheur  temporel  des  hommes,  et  (|ue  la  puissance  spirituelle  a  pour 
fin  directe  l'éternelle  félicité.  Ainsi,  la  même  personne,  et  pour  la  même 
action,  peut  être  jugée  et  punie  par  l'une  et  par  l'autre  puissance,  mais 
sous  des  rapports  dilTérents;  l'obstination  de  ceux  qui  ne  veulent  pas 
obéir  a  l'Eglise  ne  détruit  pas  son  pouvoir  ;  je  ne  parle  pas  d'un  pouvoir 
physique,  mais  d'un  pouvoir  légal,  qui  consiste  dans  le  droit  décom- 
mander, de  juger  et  de  punir.  Il  en  serait  de  même  d'un  souverain  qui 
ne  pourrait  soumettre  ses  sujets  rebelles;  on  ne  dirait  pas,  pour  cela  , 
qu'il  a  perdu  son  pouvoir  sur  eux,  c'est-à-dire  son  droit  de  comman- 
der, déjuger  et  de  punir,  nmlgré  l'impuissance  où  il  se  trouverait,  par 
des  circonstances  particulières  ,  d'user  de  ce  droit  ;  de  même  le  pouvoir 
de  l'Eglise  ne  dé()end  pas  de  l'obéissance  des  fidèles  ;  et  il  faut  prendre 
garde  de  tomber  dans  l'erreur  de  ceux  qui  ne  laissent  à  l'Eglise  qu'un 
simple  ministère  d'instruction  tel  que  celui  d'un  i)édagogue,  ou  njême,  si 
l'on  veut,  d'une  mère  dont  toute  l'autorité  se  bornerait  à  pouvoir  in- 
struire et  prier,  sans  pouvoir  commander  ni  punir.  [Myr  Litlu .  Let- 
tre .V.) 


—  ;i36  — 

Je  pourrais  parler  du  pouvoir  qu'a  l'Eglise  sur  les  vœux  de  pauvreté, 
de  chasteté  et  d'obéissance,  sur  les  biens  ecclésiastiques ,  sur  le  ma- 
riage,  etc.  Les  auteurs  de  la  Déclaration  n'avaient  assurément  pas  eu  la 
pensée  de  le  nier.  Le  premier  article  de  celte  Déclaration  ne  saurait  donc 
être  admis  dans  sa  généralité.  L'abbé  *** , 

ancien  vicaire  général. 


LA  LIBERTÉ  DES  PEUPLES  N'EST  OLE  DANS  LE  CHRISTLiNISME. 

Il  n'est  rien  de  plus  grand  et  de  plus  auguste  sur  la  terre  que  de  vi- 
vre sous  une  liberté  à  la  fois  respectable  et  solide.  Certainement  une 
liberté  glorieusement  fondée  sur  les  principes  immortels  de  la  morale, 
ne  peut  qu'accroître  et  ennoblir  la  grandeur  des  empires.  Mais  d'où  sort- 
elle  cette  liberté  précieuse  et  nécessaire  à  laquelle  tous  les  hommes  de- 
vraient aspirer?  N'est-ce  pas  de  la  vertu?  et  n'est-on  pas  libre,  au  su- 
prême degré  ,  lorsque  chacun  peut  se  livrer  à  la  pratique  des  bonnes 
œuvres?  lorsqu'on  peut  travailler  avec  une  généreuse  ardeur  pour  le 
bien  de  l'humanité?  et  qu'on  se  soumet  aux  lois,  parce  qu'on  sait  que 
sans  elles  l'ordre  ne  pourrait  exister  ?  La  religion  seule  enfante  toutes 
les  vertus  ,  et  une  liberté  sagement  réglée  est  une  vertu  éminente  pour 
les  nations  ,  car^ê'est  ce  qui  constitue  leur  majesté;  et  elle  est  la  source 
d'une  gloire  plus  durable  que  celle  qu'on  recueille  dans  les  combats. 

Si  vous  voulez  perfectionner  l'humanité  dans  sa  partie  faible ,  si  vous 
voulez  qu'il  y  ait  moins  de  malheureux  ,  il  faut  que  toutes  les  sociétés 
concourent  à  étendre  le  règne  de  la  paix  ,  et  qu'elles  travaillent  sérieu- 
sement pour  l'amour  delà  vraie  liberté.  Loin  de  nous,  loin  de  nous  ces 
lois  dangereuses  et  funestes  qui  promettent  en  vain  le  bonheur  et  la 
paix.  Non  ,  jamais  ,  ô  lois  impies  !  vous  n'entrerez  dans  ces  cœurs  gé- 
néreux ;  jamais  ,  parmi  les  catholiques  ,  vous  ne  trouverez  de  sincères 
partisans.  Fuyez,  fuyez  loin  de  notre  patrie;  allez  porter  ailleurs  vos 
ravages  et  vos  désastres ,  et  laissez-nous  jouir  de  cette  sainte  liberté  que 
donne  notre  divine  religion.  0  rois  I  ô  princes  !  unissez-vous  contre 
elles  :  si  vous  êtes  grands ,  combattez-les  avec  cette  ardeur  qu'enfante  la 
véritable  gloire  ;  et  si  vous  êtes  justes ,  préservez  les  peuples  de  leurs 
funestes  effets.  Rassemblez-vous ,  puissances  du  siècle ,  marchez  vers 
la  colline  mystérieuse  et  sacrée  où  le  Sauveur  expira  pour  vous,  et  sa- 
chez que  c'est  aux'  pieds  de  la  croix  que  vous  puiserez  les  plus  nobles 
pensées  de  prospérité  ,  et  les  plus  glorieux  enseignements  qui  puissent 
être  présentés  aux  plus  sages  gouvernements.  Gloire  aux  nations  qui 
savent  ainsi  se  procurer  la  liberté  !  leur  grandeur  apparaîtra  brillante  et 
sublime  dans  la  majesté  des  siècles.  Les  empires  ainsi  établis,  seront 
comme  ces  arbres  majestueux  qui  régnent  sur  ceux  qui  les  environnent 
et  qui  leur  cunununiquent  la  fécoudilé  et  la  vie.  Si  la  sagesse  a  présidé 


—  337  — 

à  leurs  lois,  si  réquité  gouverne  leurs  actions,  si  la  justice  est  la  règle 
inviolable  de  leurs  plus  beaux  actes ,  ils  marchent  dans  la  route  resplen- 
dissante et  sublime  des  vertus,  et  ils  vivront  sous  réclatante  lumière 
du  divin  Soleil  qui  brille  au  plus  haut  des  cieux  et  qui,  dans  son  incom- 
mensurable éternité,  resplendit  dans  toute  sa  force  pour  les  nations  du 
monde. 

Lorsqu'on  est  plongé  dans  les  ténèbres ,  l'on  s'imagine  qu'il  n'existe 
plus  aucun  soleil  de  clarté  ;  l'on  pose  des  doutes  sur  tout,  même  sur  la 
vérité  éternelle  ;  et  l'erreur,  qui  est  la  dévastation  des  Etats  et  le  fléau 
des  sociétés  ,  pénètre  dans  tous  les  corps  d'un  empire  pour  y  exercer  ses 
désastres  ,  comme  ce  serpent  qui  ,  caché  sous  les  fleurs  ,  se  glisse  autour 
de  vous  et  vous  accable  d'un  coup  mortel  par  sa  liqueur  empoisonnée. 
Voyez-vous  la  religion ,  rayonnante  de  lumière ,  brillante  sous  l'immor- 
telle auréole  des  plus  sublimes  vertus  ,  répandant  sur  le  vaste  horizon 
du  monde  les  rayons  purs  de  sa  céleste  morale?  Plus  éclatante  que  les 
cieux  ,  elle  revêt  la  terre  de  son  vêtement  de  pureté  ;  plus  puissante  que 
les  rois  ,  elle  change  en  un  avenir  heureux  les  destinées  du  genre  hu- 
main ;  plus  grande  que  les  conquérants ,  elle  s'annonce  comme  la  libéra- 
trice des  nations;  et  plus  éternelle  que  les  siècles,  elle  préside  aux 
temps.  Son  trône  est  dans  les  cieux ,  et  la  terre  est  son  sanctuaire.  Elle 
a  la  parole  divine  qui  est  le  pain  de  la  vie  des  hommes  ;  elle  est  cette 
fontaine  sacrée  où  tous  les  peuples  viendront  se  purifier;  elle  est  cet  ar- 
bre majestueux  sous  l'ombre  duquel  se  reposeront  les  générations. 
Gloire  aux  puissances  du  siècle  qui  se  consacreront  à  elle  I  car  elle  sou- 
tiendra les  collines  du  monde.  Qui  connaît  les  trésors  de  sa  sagesse  mé- 
ritera d'entrer  dans  les  cieux  ;  qui  pratiquera  ses  vertus  jouira  du 
bonheur  céleste  dans  les  grandeurs  de  la  félicité  divine.  Les  crimes  du 
genre  humain  nous  ont  donc  appris  que  sans  elle  il  n'y  avait  point  de 
vertu,  et  que  toutes  les  qualités  des  hommes,  quelque  brillantes 
qu'elles  soient ,  ne  sont  qu'une  belle  vanité. 

Connaissez  ,  à  peuples  !  les  vrais  biens  ,  les  solides  richesses  qui  con- 
duisent à  un  empire  éternel.  Voyez  cet  aigle  qui  règne  sur  les  sept  col- 
lines :  la  lumière  brille  dans  ses  yeux ,  et  dans  son  vol  sublime  il  appelle 
les  nations.  Les  princes  le  suivront  et  la  terre  verra  les  puissances  so- 
lidement affermies.  Tous  nous  marchons  avec  les  temps  vers  l'éternité  ; 
nos  œuvres  nous  suivent ,  et  celui  qui  n'a  pas  connu  la  sagesse  ,  n'a  pas 
ressenti  les  bienfaits  de  la  miséricorde  éternelle,  qui  est  la  protection  de 
l'âme  fervente  et  pure.  Qu'est-ce  que  le  monde  sans  une  religion  vraie 
émanée  de  Dieu  môme?  Il  est  comme  un  abîme  où  tout  est  dans  le  dés- 
ordre ,  où  le  vice  est  considéré  un  bien,  où  le  mal  est  en  honneur.  Jus- 
qu'il quand  les  peuples  lermeronl-ils  les  yeux  à  la  vérité?  sera-ce  en 
vain  qu'elle  frappera  à  leurs  cœurs  ?  Mais,  s'il  est  une  grandeur  sur  la 
terre  dans  laquelle  les  nations  puissent  voir  leurs  plus  éclatants  triom- 
phes, n'est-ce  pas  celle  qui  vient  de  la  vérité  ?  Car  elle  s'harmonise  mer- 
veilleusement avec  les  justes  actions  ;  et  n'est-ce  pas  ensuite  la  religion 


—  338  — 

qui  lui  donne  celte  force  supérieure  et  cette  autorité  éminente  qui  im- 
prime le  respect?  Sachons  que  notre  plus  glorieuse  destinée  n'est  pas 
dans  cette  vie  ;  mais  elle  est  au  delà  des  temps. 

Charles-Stanislas  Delahaye. 


L'IMPIE  MYSTIFIÉ. 


.1  Moiisicni*  le  RéclacteiiB'  de  la  Lecture. 
Monsieur  , 

Voici  une  histoire  que  je  viens  de  découvrir  dans  un  vieux  livre  du 
temps  passé  ;  comme  elle  m'a  fort  amusé ,  et  bien  dédommagé  de  la 
peine  de  lire  un  vieux  bouquin,  il  date  de  1827,  je  pense  que  vos 
nombreux  lecteurs  y  trouveront  le  même  plaisir,  et  j'ai  l'honneur  de 
vous  en  envoyer  copie.  Qu'on  ne  dise  pas  que  j'invente  ;  certes,  je  par- 
donne qu'on  m'accuse  de  plagiat  ;  mais  d'invention  !...  oh  !  j'en  suis  in- 
capable. Toutefois  ,  pour  que  la  préface  ne  soit  pas  plus  longue  que 
l'histoire,  voici  le  fait  : 

«  Au  temps  jadis  ,  alors  que  la  vue  d'un  prêtre  causait  des  accès  de 
fiénésie  ,  un  ecclésiastique  de  province  qui  se  trouvait  à  Paris  pour  af- 
faires, fut  un  jour  surpris  par  l'heure  dans  un  quartier  fort  éloigné  de 
celui  où  il  prenait  habituellement  ses  repas.  Il  entre  chez  un  traiteur;,  et 
prendplace.  lui  vingtième,  à  la  table  d'hôle.  Sur  la  fin  du  repas,  un  jeune 
homme,  excité  sans  doute  pai'  la  présence  de  l'ecclésiastique,  se  meta 
enfiler  une  longue  tirade  contre  le  christianisme,  .loignant  l'invective  à  la 
raillerie,  il  repassa  toutes  les  vieilles  objections  mille  fois  pulvérisées, 
qui  aujourd'hui  traînent  dans  le  Constitulionnel. 

«  L'abbé,  a[)rès  l'avoir  écoulé  pendant  quelque  temps  en  silence,  se 
penche  à  l'oreille  de  son  voisin  et  lui  dit  à  demi-voix,  mais  de  manière  à 
être  entendu  :  De  quelle  religion  est  ce  jeune  homme?  car  assurément  il 
n'est  pas  chrétien.  —  D'où  concluez-vous  que  je  ne  suis  pas  chrétien, 
monsieur  l'abbé,  reprit  le  jeune  honune  ?  • —  De  vos  propres  paroles,  ré- 
pondit l'ecclésiastique  ;  un  juif  ne  déclame  pas  contre  la  loi  de  Moyse, 
ni  un  mahométan  contre  l'islamisme  ,  ni  un  Chinois  contre  Confucius. 
Vous  devez  sentir,  monsieur,  (ju'il  y  a  indécence  de  votre  part  à  venir 
ici ,  dans  une  société  de  chrétiens  ,  déclamer  contre  le  christianisme. 
Croyez  tant  que  vous  voudrez  à  la  fausseté  de  notre  culte  ;  mais,  comme 
il  y  a  im[)ertinence,  sottise,  indécence ù  parler  delà  corde  dans  la  mai- 
son d'un  pendu  ,  il  y  a,  à  plus  forte  raison,  manque  de  convenance  à 
invectiver  contre  le  christianisme  devant  une  société  de  chrétiens  qui  né 


—  339  — 

vous  demandent  pas  ce  que  vous  êtes.  La  plupart  des  convives  s'amu- 
sèrent de  rembarras  du  jeune  philosophe,  dévorant  dans  la  confusion 
cette  dure  apostrophe,  et  ne  pouvant  plus  que  i/ronmieler  des  injures. 

«  Un  homme  d'un  âge  plus  avancé  se  chargea  de  sa  défense.  Vous 
vous  avancez  un  peu  trop,  monsieur,  dit-il  à  l'ecclésiastique.  Vous 
vous  trompez  en  supposant  que  nous  sommes  tous  chrétiens  ici;  car, 
sans  parler  des  autres,  moi,  je  vous  déclare  que  je  ne  le  suis  pas.  —  De 
quelle  religion  êtes-vous  donc,  monsieur?  —  D'aucune ,  si  ce  n'est  de 
celle  d'Epicure  ;  j'admets  le  destin  comme  cause;  le  plaisir  comme 
moyen.  —  Ah  !  ah!  fort  bien,  vous  êtes  Epicuri de  (jrege  porcus  (un  porc 
de  la  ménagerie  d'Epicure  !  )  Un  rire  général  déconcerta  un  peu  l'épi- 
curien; il  se  remit  cependant,  et  reprit  ainsi  :  —  Quand  je  dis  que  je 
suis  de  la  religion  d'Epicure  ,  j'entends  que  je  ne  reconnais,  ainsi  que 
lui,  aucun  Dieu,  ni  d'autre  règle  des  actions  de  l'honmieque  le  plaisir 
et  l'intérêt.  —  Aucun  Dieu!  aucune  règle  des  actions  humaines,  si  ce 
n'est  le  plaisir  et  l'intérêt!  Ah!  monsieur,  permettez-moi  de  ne  pas 
vous  croire  pour  votre  honneur.  —  Et  moi  je  vous  prie  de  me  faire 
l'honneur  de  me  croire.  —  Quoi  !  c'est  le  destin,  le  hasard,  qui  sont  le 
principe,  la  cause  de  tout  ce  qui  existe.  C'est  le  hasard  qui  a  tout  fait , 
tout  produit,  tout  créé,  tout  arraiîgé;  et  ces  cieux  étendus  comme  un 
pavillon  ;  et  ces  astres  roulant  dans  l'espace  avec  un  ordre  qui  ne  se  dé- 
mentit jamais;  et  ces  divcis  ordres  d'êtres  animés  ou  inanimés  qui  oc- 
cupent chacun  dans  la  nature,  juste  la.  place  qui  leur  convient;  et  cet 
organisme  de  l'houime  et  des  animaux  si  parfait,  si  compliqué  que 
l'analomie  et  la  physiologie  n'ont  pu  seulement  l'expliquer;  et  celte  in- 
telligence qui  élève  l'homme  si  haut  au-dessus  de  tout  l'univers  maté- 
riel !  en  vérité,  quand  je  vois  qu'il  n'y  a  pas  seulement  une  pierre 
dans  les  rues  de  Paris  ([ui  se  trouve  là  par  hasard,  je  ne  conçois 
pas  ce  hasard  si  puissant,  si  sage,  si  intelligent.  Et  comment  conce- 
vrais-je  que  le  plaisir  et  l'intérêt  puissent  être  la  règle  des  actions 
humaines,  lorsque  partout  je  vois  les  lois  des  peuples  opposées  aux 
plaisirs  et  aux  intérêts  des  individus;  lorsque  je  vois  la  loi  du  plaisir 
confondue  par  la  médecine,  par  la  physiologie,  par  la  morale  ;  lors- 
que je  vois  que  l'intérêt  justifierait  le  vol,  l'assassinat,  la  spoliation  ,  la 
ré\o!te,  la  tyrannie,  et  mènerait  à  !a  ruine  du  genre  humain!  —  Mon- 
sieur l'abbé,  vous  exagérez  les  conséquences,  mais  voilàma  religion.  — 
Il  se  mettait  à  explique!' comment  l'intérêt  doit  être  entendu  et  condjiné 
avec  le  plaisir  ;  comment  les  peuples  n'ont  fait  que  radoter  quand  ils 
ont  cru  à  une  règle  morale,  à  un  droit  de  propriété,  etc.,  lorsque  l'abbé 
demande  au  domestique  d'appeler  son  maître  sur-le-champ.  Tout  le 
monde  se  regarde,  ne  concevant  pas  ce  que  le  traiteur  j)ouvait  avoir 
à  faire  là -dedans.  Il  arrive  :  Monsieur,  lui  dit  l'abbé,  si  par  hasard  vous 
vous  attendiez  à  être  payé  du  dîner  qui  s'est  trouvé  là  par  hasard  , 
et  que  par  hasard  nous  nous  sommes  trouvés  là  pour  manger,  je  vous 
déclare,  par  hasard,  que  votre  prélention  serait  déçue  ;  car,  par  hasard, 


—  340  — 

nous  ne  vous  payerons  rien.  —  Ces  messieurs  veulent  s'amuser!  — 
Point  du  tout  ;  nous  ne  serons  pas  assez  dupes  pour  vous  paver.  — 
Est-ce  que  ces  messieurs  ne  sont  pas  contents  de  leur  dîner?  —  Nous  en 
sommes  par  hasard  fort  contents.  —  Pourquoi  donc  me  refuserait-on 
mon  payement?  —  Votre  payement  !  par  hasard  nous  ne  vous  devons 
rien.  —  Qui  est-ce  donc  qui  a  acheté  et  les  viandes  et  les  légumes  ,  et 
les  fruits  qu'on  vous  a  servis?  qui  est-ce  qui  les  a  préparés,  assaison- 
nés, si  ce  n'est  votre  serviteur?  —  A  d'autres,  mon  cher,  je  vous  le  ré- 
pète, nous  ne  serons  pas  vos  dupes ,  et  quant  à  moi  je  ne  crois  point  que 
ce  soit  vous  qui  ayez  préparé  ce  diner;  il  n'était  point  préparé  pour 
nous ,  nous  ne  sommes  point  venus  pour  lui ,  il  n'est  pas  de  notre  inté- 
rêt de  vous  payer.  —  Ehl  qui  donc  Va  préparé,  s'il  vous  plaît?  et 
pourquoi  êtes-vous  venus  le  manger?  — Le  hasard  !  — Je  ne  vous  com- 
prends pas!  !  !  —  D'abord,  c'est  le  hasard  qui  a  fait  rencontrer  dans  votre 
cuisine,  ces  poulardes,  ces  canards,  ces  pigeons,  ces  épinards,  ces 
fruits  de  dilTérenles  espèces;  c'est  le  hasard  qui  nous  a  conduits  ici , 
c'est  le  plaisir  qui  nous  a  portés  à  manger  ce  dîner,  —  Messieurs  ,  c'est 
vraiment  bien  moi  qui  ai  couru  les  marchés  pour  trouver  tout  cela, 
pour  le  choisir,  qui  l'ai  acheté  et  apporté  à  la  luaison  dans  Tintenlion  de 
vous  en  régaler.  Est-ce  aussi  le  hasard  qui  a  préparé  toutes  ces  provi- 
sions pour  les  mettre  en  état  de  vous  être  servies?  —  Précisément.  Par 
un  mouvement  fortuit  des  atomes,  les  plumes  des  différentes  volailles  se 
sont  détachées  de  leurs  reps.  Les  atomes  de  leurs  membres,  par  un  au- 
tre mouvement  fortuit ,  i  '  sont  attachés  à  votre  lournebroche  ,  puis 
un  autre  mouvement  fortuit  de  votre  lournebroche  les  a  agités  jusqu'à 
cuisson.  Vos  ragoûts  se  sont  formés  de  même  ,  c'est-à-dire  par  le  mou- 
vement fortuit  qui  a  eu  lieu  dans  vos  casseroles,  et  le  rapj)rochementdes 
atomes  du  sel^  du  poivre,  de  la  farine,  des  viandes,  des  légumes;  etc. 
Votre  dessert,  qu*est-il  autre  chose  qu'un  assemblage  fortuit  de  fruits 
cruds  ou  cuits,  verds  ou  mûrs,  frais  ou  secs ,  comme  le  hasard  l'a 
voulu,  et  que  tantôt  l'un,  tantôt  l'autre  de  vos  garçons  ont  apporté  par 
hasard  sur  cette  table,  et  arrangé  de  même,  selon  que  le  hasard  l'a  voulu? 
Et  vous  prétendez  que  nous  vous  ayons  obligation  de  tout  cela?  Consi- 
dérez donc  que  non-seulement  nous  nous  sommes  trouvés  là  par  hasard 
aussi,  mais  encore  que  le  seul  motif  qui  nous  a  portés  à  manger  ce  diner, 
c'est  le  plaisir  que  nous  devions  y  goûter,  et  l'intérêt  que  nous  y  avions 
pour  le  maintien  de  nos  forces  et  de  notre  santé.  Il  n'y  a  ni  plaisir  ni 
intérêt  pour  nous  à  vous  donner  notre  argent.  Notre  plaisir  et  notre 
intérêt  combinés  nous  défendent  de  vous  payer.  Et  pourvu  que  nous 
satisfassions  nos  plaisirs  dans  la  mesure  de  nos  intérêts,  selon  que  le  ha- 
sard nous  le  permet,  que  nous  importe  le  reste!  nous  n'en  avons  point 
cure.  Vive  le  hasard,  l'intérêt  et  le  plaisir  ,  ce  sont  les  trois  pôles  sur 
lesquels  roule  le  monde. 

«  Pendant  ce  discours  que  l'abbé  débita  avec  un  grand  sérieux,   le 
traiteur  était  à  peindre.  Immobile,  la  bouche  béante  et  les  yeux  fixés  sur 


—  34)    — 

son  homme,  il  ne  savait  que  penser  de  lui,  ou  plutôt  il  pensait  qu'il 
avait  perdu  l'esprit  et  qu'il  extravaguait.  Mais  le  disciple  d'Epicure  n'é- 
tait pas  inoins  curieux  à  voir.  11  rougissait ,  il  dépitait,  il  enrageait  ;  il 
aurait  bien  voulu  répondre,  mais  il  pensait  qu'il  n'aurait  pas  les  rieurs 
pour  lui  ;  car  tous  les  autres  convives  s'amusaient  beaucoup  de  cette 
scène ,  excepté  le  jeune  homme  qui  avait  d'abord  été  mis  hors  de  com- 
bat, et  qui  partageait  la  rage  de  son  défenseur. 

«  Quand  l'abbé  eut  cessé  do  parler,  le  traiteur  s'adressant  à  la  com- 
pagnie :  Messieurs,  dit-il,  je  n'ai  rien  comprise  tous  les  propos  de  mou- 
sieur  l'abbé;  mais  sûrement  vous  êtes  trop  raisonnables  pour  penser 
comme  lui,  que  c'est  le  hasard  qui  vous  a  donné  à  diner,  et  que  vous 
ne  me  devez  rien;  ainsi  je  suis  fort  tranquille  pour  mon  payement,  et 
j'ai  l'honneur  de  vous  saluer.  —  Que  dites-vous  là,  mon  cher,  reprit 
vivement  l'abbé,  en  le  saisissant  par  le  bras.  Parce  que  votre  repas 
était  bon ,  bien  ordonné,  proprement  servi;  parce  que  nous  l'avons 
mangé ,  vous  croyez  qu'il  ne  peut  être  l'ouvrage  du  hasard,  et  que  nous 
vous  sommes  redevables?  Et  voilà  monsieur  (en  montrant  l'épicurien) 
qui  prétend  que  le  ciel  avec  tous  ses  astres,  la  terre  avec  toutes  ses  pro- 
ductions, le  genre  humain  avec  toutes  ses  merveilles ,  tout  l'univers,  en 
un  mot,  n'est  que  l'ouvrage  du  hasard;  que  le  mobile  de  toutes  les  ac- 
tions humaines  n'est  que  le  plaisir  ou  la  douleur,  leur  règle  l'intérêt  ; 
qu'après  avoir  satisfait  ses  plaisirs,  évité  les  maux,  veillé  à  ses  intérêts, 
il  ne  faut  pas  s'inquiéter  d'une  autre  justice  ,  ni  des  folles  croyances  de 
l'humanité  !  Certes,  si  le  hasard  a  fait  le  monde ,  il  a  bien  pu  faire  votre 
dîner  ;  si  le  plaisir  est  le  mobile  de  nos  actions,  il  n'est  pas  étonnant  que 
nous  l'ayons  mangé  ;  et  si  l'intérêt  est  notre  seule  règle,  notre  seule  loi , 
la  force  sa  sanction ,  évidemment  nous  ne  vous  devons  rien  !  En  ache- 
vant ces  mots ,  il  se  leva  de  table  :  tout  le  monde  en  fit  autant  en  riant 
aux  éclats.  Chacun  paya  le  traiteur,  et  salua  l'abbé,  excepté  nos  deux 
philosophes,  qui,  de  dépit  ou  de  colère,  chancelaient  comme  des  hommes 
ivres,  et  qu'on  laissa  s'arranger  comme  ils  l'entendraient,  n 

Je  trouve,  monsieur,  qu'il  y  a  beaucoup  de  philosophie  dans  cette 
anecdote ,  et  que  montrer  les  suites  pratiques  de  l'impiété  ,  c'est  en  mon- 
trer à  la  fois  l'absurdité  ,  le  ridicule,  l'injustice,  l'infamie.  Faites-en  ce 
que  vous  voudrez.  Si  vous  la  trouvez  bonne,  j'en  pourrai  tirer  quelques- 
unes  encore  tle  mon  vieux'livre  à  mesure  que  je  parviendrai  à  le  déchif- 
frer; ça  a  l'air  d'être  du  temps  desGolhs  ,  mais  ça  ne  fait  rien;  l'impiété 
est  plus  vieille  qu'elle  ne  pense  ;  elle  est  si  vieille  qu'elle  radote. 

J'ai  l'honneur  ,  etc.  M.... 


On  nous  demande  quelquefois  les  livres  dont  nous  rendons  compte 
au  prix  qu'ils  sont  annoncés.  Nous  pouvons  faire  mieux  :  car  la  plupart 
(les  libraires  nous  font  une  remise  sur  cluuiue  ouvrage.  Nous  serons 
heureux  d'en  faire  jouir  nos  abonnés. 


342  — 


CRITIQUE  BIBLIOGRAPHIQUE. 


SOLUTION  DE  GHAHDS  PROBLEMES, 

MISE  A  LA  PORTÉE  DE  TOUS  LES  ESPRITS  , 

Par  l'auteur  de  Platon-Polichinelle ,  quatre  volumes  in-8°,  5'  édition  (1). 

DERNIÈRES  COXSÉQCEXCES  DD  PROTEST.OTISIIB. 

Nous  avons  analysé  succinctement  les  deux  premiers  volumes  de  cet 
important  ouvrage  ,  dans  la  seplième  livraison  de  la  Lecture  (  ]).  229). 
Mais  nous  avons  besoin  de  faire ,  des  deux  derniers ,  autre  chose  qu'une 
sèche  analyse.  Ce  livre  est  trop  supérieur  pour  le  traiter  comme  toutes 
les  productions  plus  ou  moins  communes  qui  nous  passent  par  les  mains. 
Si  notre  siècle  affairé  et  corrompu  était  capable  de  réflexion  ,  ces  lugu- 
bres éclats  d'un  génie  railleur,  plus  léger  et  non  moins  profond  que 
Joseph  de  Maistre  ,  auraient  causé  une  émotion  qu'on  etit  pris  pour  une 
révolution  dans  les  idées  qui  mènent  le  monde.  Mais  les  idées  dorment 
dans  ce  moment  ;  les  affaires  et  les  jouissances  seules  occupent  la  scène  , 
qu'elles  se  partagent  avec  la  domination.  Les  idées  n'étant  qu'un  em- 
barras ,  on  les  laisse  sous  la  remise.  Ecoutez  cependant  ;  voici  de  quoi 
il  est  question  : 

Le  troisième  problème  dont  l'auteur  de  Platon-Polichinelle  donne  la 
solution  est  celui-ci  :  a  L;\  société  peut-clie  se  sauver  sans  redevenir  ca- 
tholique? »  Or,  trouvant  qu'en  définitive  le  monde  civilisé  se  partage 
entre  le  protestantisme  et  le  catholicisme  ,  l'auteur  examine  ,  dans  son 
troisième  volume  ,  l'espi'it  de  réforme  qui  est  le  motif  de  la  division  ; 
il  étudie  cet  esprit  dans  l'application  qui  en  a  été  faite  de  part  et 
d'autre. 

Dans  le  catholicisme,  cet  esprit  de  réforme  n'est  (lue  l'esprit  de  vie 
réparant  sans  cosse  les  ravages  causés  par  le  temps;  c'est  la  sève  vivante 
circulant  et  réparant  nécessairement  les  plaies  et  les  maux  de  larbre 
religieux.  Ce  principe  a  été  successivement  appli(iué  i)ar  le  concile  de 
Trente  et  par  les  Souverains-Pontifes  ,  et  son  but  a  été  de  ramener  tou- 
jours à  la  pureté  primitive ,  etc. 

Quant  au  protestantisme,  c'est  le  ver  qui  ronge  les  feuilles  et  les 
fruits  ,  d'où  l'on  conclut  que  les  branches  seules  ont  la  vie  ;  mais  les 
branches  venant  à  tomber  ,  on  ne  veut  plus  que  le  tronc,  qui ,  à  son 
tour,  rongé  parles  insectes ,  disparaît  pour  faire  place  au  rationalisme 
pur.  S'élançant  de  la  réprobation  des  indulgences  et  de  l'abjuration  des 
mœurs  du  cloître  ,  le  chef  de  la  réforme  proclame  le  grand  principe  du 
libre  examen  et  de  la  liberté  chrétienne.  Aussitôt  l'alliance  des  croyances 

(l)  Chez  Sirou  et  Desquers,  rue  des  Noyers,  57.  Prix  :  iG  fr. 


—  343  — 

et  des  vertus  est  détruite,  elles  mœurs  publiques  en  reçoivent  le  contre- 
coup. Le  fanatisme  apparaît  et  l'ordre  civil  est  ébranlé.  Les  vertus  chré- 
tiennes sont  en  butte  à  une  guerre  ouverte  ,  la  morale  évangélique  n'a 
plus  de  caractère  obligatoire  ,  la  pratique  des  conseils  évangéliques  est 
livrée  au  ridicule,  et  le  raonachisme  est  détruit.  Ainsi  commence  la 
marche  de  la  réforme  protestante. 

Mais  cette  maladie  s'attaque  à  la  foi ,  et  les  dogmes  tombent  l'un 
après  l'autre,  emportant  successivement  le  retranchement  et  l'abolition 
de  toutes  les  formes  et  cérémonies  sacrées  du  culte.  Enfin  ,  les  gouver- 
nements conservent  seuls,  par  l'usage  de  la  force  ,  et  pour  les  besoins 
de  leur  police,  une  forme  religieuse  quelconque;  en  sorte  que  ,  depuis 
longtemps,  il  n'y  a  plus  que  les  églises  nationales  qui  conservent  une 
apparence  de  vie. 

De  là  sont  sortis  à  la  fuis  le  rationalisme  dissolvant  et  la  réaction  de 
l'absoluiisme  ,  la  révolution  de  93  et  l'empire  de  Napoléon  ,  le  com- 
munisme et  les  religions  d'Etat ,  l'industrialisme  et  le  paupérisme  ,  la 
traite  des  blancs  et  la  barbarie  savante Nous  en  sommes  là  ! 

Telle  est  la  marche  des  idées  développées  dans  le  troisième  volume  de 
ce  savant  ouvrage.  Mais  il  faut  s'arrêter  un  peu  aux  dernières  conclu- 
sions de  ce  volume  ,  la  barbarie  savante  ;  éco.ulez  : 

f<  Voici  ce  que  l'homme  pense  inévitablement  quand  il  pense  sans 
«  Dieu  ,  soit  qu'il  repose  mollement  sur  de  riches  étofifes  dans  un  cabinet 
a  doré  ,  soit  qu'il  erre  dans  les  fo.-^èls  de  la  Nouvelle-Zélande. 

«  La  satisfaction  des  besoins  matériels  est  le  but  de  mon  existence  ; 
«  car  ces  besoins  sont  les  seuls  que  je  sente  vivement.  Il  y  a  douleur, 
«  par  conséquent  mal ,  à  les  combattre  et  à  les  réduire  ;  il  y  a  plaisir, 
a  par  conséquent  devoir,  à  les  satisfaire.  —  La  satisfaction  des  besoins 
«  physi(jues  exige  deux  choses  :  possession  abondante  d'objets  propres 
«  à  la  consommation  ,  préparation  de  ces  objets  qui  fasse  de  leur  usage 
«  une  jouissance.  —  J'obtiendrai  ces  deux  choses  par  l'application  de 
0  mon  esprit  au  meilleur  emploi  de  mes  forces  physiques,  des  forces  de 
«  mes  semblables,  des  forces  aussi  de  la  nature.  —  En  somme,  mon 
«  but  final  est  la  consommation  :  le  moyen  de  consommer  est  dans  la 
«  richesse  ,  soit  l'abondance  et  la  perfection  des  produits  ;  le  moyen  de 
«  la  richesse,   c'est  le  travail. 

«Jusque-là,  accord  entre  le  philosophe  rasé  et  le  philosophe  velu, 
ff  Voici  le  point  où  les  deux  raisonneurs  se  séparent  pour  se  rencontrer 
cf  plus  loin. 

«  Le  Néo-Zélandais  dit  :  La  plus  délicieuse  consommation  (|u'il  y  ait, 
«  la  vraie  nourriture  des  dieux  et  de  ceux  qui  veulent  leur  ressembler, 
«  c'est  la  chair  humaine  cuite  au  four.  Le  meilleur  moyen  de  me  la  pro- 
«  curer,  c'est  la  guerre.  Faire  force  prisonniers  en  temps  de  guerre,  les 
«  rôtir,  les  manger  en  temps  de  paix,  telle  sera  mon  existence. 

«  Le  l)arbare  d'Europe  ..  raisonnera  autrement;  il  dit  : 

0  Pour  multiplier  et  accroître  mes  jouissances,  sans  m'exposer  à  les 


—  344  — 

«  voir  diminuer  ni  gâter  par  la  nécessité  du  travail  personnel,  j'ai  besoin 
«  de  beaucoup  de  machines  humaines  et  autres.  Ces  machines,  la  loi  du 
«  besoin  les  met  à  ma  disposition,  puisque  je  possède  ce  qui  seul  peut 
«  leur  donner  le  mouvement  et  la  vie,  l'intelligence  et  les  capitaux.  Ces 
«  machines  souffriront  beaucoup,  s'useront  vile,  c'est  fâcheux;  car  ces 
«  machines  diffèrent  peu  de  la  mienne;  mais  qu'y  faire?  Le  monde  n'est- 
ce  il  pas  donné  aux  plus  capables?  N'est-ce  pas  une  loi  générale  de  la  na- 
«  ture  que  les  petits  servent  à  la  nourriture  des  gros  (p.  396  et  suiv,)?  » 

Pour  bien  entendre  l'application  de  cette  personnification  de  prin- 
cipes, dont  la  réalité  domine  le  monde,  il  faut  rapporter  c^uelque  chose 
de  la  traite  des  enfants. 

a  Dans  un  faubourg  de  Londres,  habité  par  les  tisserands,  il  se  tient 
tous  les  lundis  et  mardis,  entre  six  et  sept  heures  du  matin,  un  marché 
aux  enfants.  On  y  présente  ceux  des  deux  sexes,  au-dessus  de  sept  ans, 
pour  être  loués  à  la  semaine  ou  au  mois,  etc.  On  fait  travailler  ces  en- 
fants dans  les  manufactures,  et  dès  l'âge  de  huit  ans  on  les  soumet  à  un 
travail  qui  se  continue  pendant  huit  heures  sans  interruption,  et  recom- 
mence pendant  huit  heures  nouvelles,  après  une  interruption  de  quel- 
ques heures.  Pour  les  faire  travailler,  on  les  frappe  avec  des  cordes,  des 
fouets  et  môme  des  butons.  On  les  voit  avec  des  yeux  crevés,  des  mem- 
bres brisés  par  ces  traitements,  ou  le  corps  mutilé  par  les  machines,  dé- 
formé parle  travail.  Tous  sont  grêles,  pâles  et  maladifs.  Un  grand  nombre 
meurent  avant  l'adolescence. 

«  L'Angleterre  s'en  émut,  cependant.  Le  parlement  ordonna  une  en- 
([uète.  Mais  les  torys  se  dirent  :  La  réduction  du  travail  des  enfants  pro- 
duira la  réduction  des  salaires  ;  la  baisse  des  salaires  nécessitera  la  baisse 
dans  le  prix  de  nos  blés.  —  Les  wighs  disaient  :  La  réduction  du  travail 
des  enfants  produira  une  hausse  dans  le  prix  de  fabrication,  et  cette 
hausse  ne  nous  permettra  plus  de  soutenir  la  concurrence  contre  la  fa- 
brication étrangère,  sans  diminuer  le  bénéfice  des  maîtres.  —  La  loi 
échoua,  et  l' infanticide  industriel,  reconnu  nécessité  nationale,  devint  plus 
hbre  que  jamais. 

«  En  France,  quoique  moins  avancés  dans  l'exploilation  de  l'homme 
par  l'homme,  il  a  été  nécessaire  de  réglementer  le  travail  des  enfants  par 
une  loi,  et  malheureusement  l'exploitation  continue  partout,  et  l'on  a 
seulement  ajouté  au  mal  le  mal  non  moins  grave  d'avoir  une  loi  demeu- 
rée sans  vigueur  (p.  389  et  suiv.).  » 

Voilà  où  l'idée  protestante  a  conduit  l'industrialisme  moderne.  Veut- 
on  connaître  la  limite  qu'atteignent  les  moeurs  au  milieu  de  la  civilisa- 
tion et  du  progrès  protestants?  Qu'on  nous  permette  de  citer  le  fait  sui- 
vant : 

«  Les  complices  de  madame  Restell.  Cette  femme,  qui  a  transformé  l'a- 
vortementen  une  profession  publique ,  dans  New-York,  depuis  plusieurs 
années,  et  qui  a  du  à  celte  profession  meurtrièi-e  une  fortune  qu'elle  étale 
scandaleusement,  déjouera-t-elle  encore  les  efforts  de  la  justice  améri- 


—  345  — 

caine,  comme  elle  l'a  fait  jusqu'à  présent?  Sera-t-elle  condamnée  ou  ab- 
soute (lu  crime  pour  lequel  elle  est  en  ce  moment  dans  les  prisons?  Un 
jouiTial  du  dimanche  ne  craint  pas  de  prédire  l'acquittement  do  l'accu- 
sée, basé  non  pas  sur  son  innocence,  mais  sur  le  nombre  et  l'influence 
de  ses  complices.  Voici,  d'après  ce  journal,  de  quels  éléments  se  compose 
la  clientèle  de  la  moderne  Locuste  : 

«  '1°  De  femiiies  mariées,  plongées  dans  la  richesse  et  le  luxe,  et  qui  ne 
peuvent  se  résoudre  à  prendre  sur  leurs  plaisirs  et  sur  leurs  amuse- 
ments, le  temps  et  les  peines  qu'emportent  avec  eux  les  devoirs  de  la 
maternité; 

a  2"  De  jolies  femmes  en  puissance  de  mari,  remplies  de  vanité  et  de 
coquetterie,  qui  violent  les  lois  de  la  nature  en  commettant  un  crime 
odieux,  dans  le  seul  but  de  conserver  l'admirable  symétrie  de  leurs 
proportions  ; 

«  3"  D'actrices,  de  chanteuses,  de  danseuses,  qui  ne  veulent  perdre  ni 
les  triomphes,  ni  les  profits  de  leurs  professions; 

«  4"  De  filles  de  parents  riches  et  respectables  qui  emploient  ce  moyen 
pour  se  soustraire  à  des  conséquences  terribles  et  autrement  inévitables; 

«  5"  De  femmes  vivant  seules,  dans  un  certain  rang  de  la  société,  et 
qui,  tout  en  menant  une  conduite  déréglée,  caclicnl  les  appai'ences  sous 
l'abri  du  crime; 

«  6"  De  riches  débauchés,  mariés  ou  non  mariés,  séducteurs  de  pro- 
fession, qui,  dans  le  but  d'empêcher  une  publicité  pleine  de  dangers 
pour  eux,  sont  réduits  à  faiie  opérer  l'avorlement  de  leurs  victimes. 

«  Nous  pourrions,  ù\\,l'Evening  Express,  inettreen  doute  l'authenticité 
de  celle  énumération  ;  mais  nous  la  trouvons  confirmée  et  répétée  dans  le 
Messenger,  du  major  Noah.,  et  les  rapports  qu'a  eus  ce  dernier  avec  l'ad- 
ministration de  la  justice  criminelle,  sa  connaissance  approfondie  des 
mystères  de  notre  grande  cité,  ajoutent  une  grande  force  aux  révéla- 
tions de  notre  confrère,  s'ils  ne  les  corroborent  entièrement.  Aussi  la 
justice  semble-t-elle  déterminée  à  venger  cette  fois  la  morale  outra- 
gée, même  en  dépit  de  la  loi  qui  paut-êlre  sera  encore  impuissante 

On  annonce  la  mise  en  accusation  du  mari  de  cette  femme,  et  celle  de 
l'aulcur  d'un  ouvrage  intitulé  :  Le  Compagnon  médical  et  privé  de  la 
femme  mariée,  qui  servait  de  prospectus  à  la  Restell  et  à  ses  remèdes 
homicides.  »  [Courrier  des  Etats-Unis.) 

Voilà  les  mœurs  où  arrive  la  civilisation  protestante;  or,  les  mœurs 
sont  plus  fortes  que  les  lois.  Les  lois  de  TUnion  seront  impuissantes 
conti'e  l'avorlement,  comme  celles  de  la  Chine  le  sont  contre  l'infanti- 
cide. 

En  sorte  que  la  civilisation  moderne  n'a  de  choix  et  d'option  qu'en- 
tre une  inévitable  et  hideuse  barbarie,  et  les  institutions  du  catholi- 
cisme romain.  Celle  conclusion  est  fatale  comme  celle  de  la  chute  des 


—  346  — 

corps;  et  autant  il  en  ressort  de  honte  pour  le  protestantisme,  autant 

fait-elle  éclater  la  gloire  du  catholicisme. 

Si  le  livre  qui  expose  ces  choses  ne  fait  nulle  impression  ,  il  faut 
croire  que  Dieu  nous  abandonne  à  l'aveuglement  qui  précède  la  sé- 
vère correction.  Puisse-t-elle  nous  disposer  à  la  réforme  par  l'Eglise! 


DIVI  CiECILII  CYPRIANI, 

Cai'thagittieitais  epi»copi  ,  opewa  otnttia  ,  aceetsit  Firtnici  Matemi  viri 
clai'intiitti ,  ite  ct'fofe  pt'ofttttawuttt  l'eliffionuin  ti'aclatua  t  Jujpltt 
Baittîii  et  negallii  eifiliones  (I). 

Nous  n'avons  pas  à  faire  l'éloge  de  saint  Cyprien,  ni  de  ses  œuvres. 
Nous  dirons  seulement  qu'il  est  peut-être  celui  des  saints  Pères,  qui  a 
été  le  moins  étudié,  et  dont  on  a  le  plus  abusé.  Le  lecteur  s'en  fait  faci- 
lement une  idée  préconçue,  à  raison  de  la  discussion  sur  le  baptême  des 
hérétiques.  Le  saint  Pontife  a  combattu  l'enseignement  du  Saint-Siège, 
tout  est  dit  ;  on  recourt  à  la  discussion,  et  l'on  y  trouve  facilement  la  con- 
firmation de  ses  idées.  On  s'en  tieni  là.  Tellement  que  même  des  défen- 
seurs des  prérogatives  du  Saint-Siège,  passent  facilement  l'étude  de  ce 
Père,  comme  ne  leur  offrant  aucun  intérêt.  Quand  cependant  on  l'étudié 
à  fond,  il  en  est  tout  différemment,  et  la  discussion  sur  un  point  non  en- 
core défini,  n'est  plus  qu'une  ombre  légère  qui  fait  mieux  ressortir  la 
profonde  doctrine  du  saint,  sur  la  divine  constitution  de  l'Eglise,  et  la 
haute  autorité  de  son  chef.  C'est  donc  un  grand  service  que  MM.  Périsse 
rendent  à  l'étude  des  Pères  et  à  la  controverse  sur  l'autorité  sacrée  du 
Saint-Siège,  en  éditant  saint  Cyprien  en  un  seul  volume  m-8°.  Le  volume 
est  compacte,  mais  le  caractère  est  net  et  lisible;  la  réunion  de  toutes  les 
œuvres  de  saint  Cyprien,  en  un  seul  volume  porlalif,  est  un  vrai  bien- 
fait. Nous  engageons  l'honorable  M.  Périsse  à  continuer  une  si  belle  en- 
treprise. Nous  parlerons  ultérieurement  de  Lactance,  de  saint  Bernard  et 
de  saint  Ambroise,  qui  viennent  aussi  d'être  édités.  Chaque  Père  se  vend 
séparément. 

LES  CATnOlIQUES  M  FRA^'CE  Al'  TRIBUNAL  DE  PIE  IX, 

Par  M.  le  marquis  de  Régnom. 

Nous  avons  rendu  compte  de  cet  ouvrage  dans  la  précédente  livrai- 
son, p.  320.  Nous  nous  attendions  bien  que  notre  article  ne  passerait 
point  inaperçu,  et  que  M.  le  marquis  de  Régnon,  auquel  nous  avons 
adressé  le  numéro  qui  contient  cet  article,  ou  quelques-uns  de  ses  amis 
ne  le  laisseraient  pas  sans  réponse.  Or,  le  rédacteur  en  chef  d'une  Revue 
mensuelle  nous  écrit,  à  la  date  du  9  de  ce  mois,  «  qu'on  lui  envoie  de 
f<  province,  un  article  en  réponse  à  notre  attaque  non  7-aisonnée;,  lui  dit- 

(1)  Clicz  Périsse  fi'('>ro.s ,   un  vol.  in-8'  sur  papier  fin  saline.  1817.  Prix:  2  fr. 


—   347   — 

«  on,  et  assez  désobligeante  pour  la  personne  de  l'auteur,  dont  il  faudrait 
«moins  s'occuper  que  des  principes  qu'il  soutient.  »  Nous  n'iuons  point 
voulu  faire  une  attaque  raisonnée  ni  non  raisonnée,  mais  seulement  ex- 
poser ce  que  contient  l'ouvrage  pour  le  faire  connaître,  ce  qui  est  beau- 
coup plus  simple.  Si  nous  eussions  voulu  faire  une  attaque,  les  preuves  se 
seraient  présentées  en  trop  grand  nombre  pour  la  faire  raisonnée.  'I.  le 
rédacteur  en  chef  de  la  Revue  en  question  peut  donc  insérer,  quand  il  le 
voudra,  l'arlicle  qui  lui  a  été  envoyé  de  province.  En  voici,  par  avance, 
la  meilleure  réponse  : 

«  Lyon,  le  6  novembre,  1847. 

«  Monsieur  le  Rédacteur, 

«  Permettez-moi  de  me  servir  de  votre  journal  pour  faire  une  ré- 
clamation dont  vos  lecteurs  comprendront  l'imporlance. 

«  En  ouvrant  le  dernier  livre  de  M.  le  marquis  de  Régnon  ,  inti- 
tulé :  Les  Catholiques  de  France  au  tribunal  de  Pie  IX,  mes  yeux  sont 
tombés,  à  la  page  506,  sur  une  étrange  assertion. 

a  L'auteur  rendant  compte,  à  sa  manière,  d'une  conversation  qu'il  a 
eue  avec  moi,  affirme  que/e  lui  ai  dit  en  propres  termes  que  le  Pape  re- 
connaissait les  articles  organiques.  Je  déclare  que  cette  assertion  est  fausse 
et  calomnieuse.  Les  paroles  que  me  prête  M.  de  Régnon  seraient,  dans 
ma  bouche,  une  absurdité,  si  on  les  rapproche  des  pages  31 ,  32,  33  et  34 
de  mon  Mandement  contre  le  Manuel  de  M.  Dupin.  J'ai  dit  seulement  que 
le  Pape  entendait  que  le  Concordat  de  1801  fût  observé:  il  a  sauvé  la  re- 
ligion en  France.  Je  ne  sache  pas  que  Pie  VII,  ou  ses  successeurs,  aient 
approuvé  les  articles  organiques.  M.  de  Régnon  me  cile  au  trjbunal  de 
Pie  IX,  avec  tous  les  catholiques;  je  m'y  présenterai  avec  confiance. 

«  Veuillez  agréer.  Monsieur,  l'assurance  de  ma  considération  distin- 
guée. 7  L.-J.-M.  card    de  BONALD, 

a  Archevêque  de  Lgon.  » 


HUMBLE  REMONTRANCE 
An  n.  P.  Boni  Prosper  Gnérangei* ,  ftlibc  de  Solcsnies, 

son    SA   TROISIÈME  LETTRE   A    MONSEIGNEUR   LÉVEClLE    u'ORLÉANS  , 

Par  M.  Bekmer,  vicaire  général  d'Angers  {h). 

Cette  brochure  a  pour  objet  de  défendre  «  des  doctrines,  qui ,  apiès 
«  quatre  siècles  de  contioverse,  ont  été  hautement  professées  par  dillus- 
«  très  docteurs,  des  universités,  des  conciles,  et  par  l'Episcopat  fran- 
M  çais,  et  contre  lesquelles  on  ne  peut  citer  aucune  censure,  aucun 
«  jugement  doctrinal  de  l'Eglise  (2)  ;  d'où  il  suit  qu'elles  ont  droit  à  quel- 
«  ques  égards,  à  quelque  respect  même (Pag.  9.)  » 

[\)  Cliez  Périsse  ,  un  vol.  in-18.  Prix  :  90  cent. 

(2)  Parmi  les  pioposilions  condamnées  par  Alexandre  VIII,  le  17  décembre  1G90,  la 
29*  porte  cependant  :  futilis ,  et  folies  romulsa  eai  asserlio  de  Ponlifîcîs  romani  super 


—  348  — 

L'opuscule  se  divise  en  trois  paragraphes.  Dans  le  premier  paragra- 
phe ,  l'auteur  nous  apprend  que  dom  Guéranger  a  critiqué  la  pi-o- 
position  que  voici  :  «  Profondément  pénétré  de  vénération,  d'obéissance 
«  et  d'amour  pour  la  Chaire  pontificale  et  pour  le  Pape,  nous  ne  connais- 
«  sons  d'autres  moyens  à  notre  portée  pour  mettre  en  pratique  ces  heu- 
«  reux  sentiments  et  pour  accomplir  le  devoir  que  nous  impose  l'unité, 
«  que  de  vénérer  et  d'entourer  des  marques  de  notre  affection  et  de  no- 
«  tre  déférence  ,  le  pasteur  que  le  successeur  de  Pierre  nous  a  donné... 
«  (P.  '18.)» 

La  critique  porte  sur  les  deux  endroits  que  nous  avons  soulignés.  Re- 
connaissant la  justesse  de  la  critique  de  la  seconde  proposition,  l'au- 
teur la  corrige  ainsi  :  «  d'entourer  des  marques  de  notre  obéissance  et 
V  de  notre  soumission,  dans  toute  l'étendue  de  sonpouvoir,  l'Evêque  que... 
«  (P.  18.)  » 

C'est  bien. 

Dans  le  deuxième  paragraphe,  l'auteur  attaque  une  proposition  de 
dom  Guéranger  et  en  établit  une  autre  à  l'encontre.  La  proposition  atta- 
quée est  celle-ci  :  «  11  est  nécessaire,  sous  peine  d'être  taxé  de  renverser 
«  l'Eglise,  de  reconnaître  le  droit  du  Pasteur  suprême  à  obliger  par  ses  lois 
«  tous  les  enfants  de  l'Eglise,  lors  même  que  ces  lois  n'ont  pas  été  intimées 
«  par  les  Prélats  particuliers  aux  ouailles  confiées  à  leur  garde.  (P.  26.)» 

D'après  l'auteur,  cette  proposition  supposerait  vraie  cette  autre  que 
doiii  Guéranger  donne  en  preuve  :  «  Pierre  est  la  source  de  l'Episcopat... 
«  Pierre  députe  à  notre  garde  les  brebis  de  son  troupeau.  (P.  11.)  »  Et 
cette  autre  :  «  Que  les  Evêques  sont  les  vicaires  de  Pierre,  comme  Pierre 
«  l'est  de  Jésus-Christ  (p.  33),  qu'on  eût,  à  une  autre  époque,  solennelle- 
«  ment  et  sévèrement  censurée.  ;P.  35.)  »  Et  celte  autre,  que  ^  le  pou- 
«  vair  pontifical  est  une  puissance  ;ie?i«è;'e^  une  véritable  et  divine  «îo- 
«  narchie,  qui  donne  à  celui  qui  Texerce  une  autorité  immédiate  sur  tous 
«  les  chrétiens  (p.  36),  opinion  que  les  Evêques  et  les  théologiens  français 
«  ne  voulurent  point  admettre  au  Concile  de  Trente.  (P.  39.)» 

Il  suit  deHà  «  (pie  l'autorité  pontificale  sur  l'Eglise  eslplénière  en  ce 
«  sens  qu'elle  est  absolue  et  affranchie  de  toute  règle  canonique.  (P.  41 
«  et  42.)  ))  Mais  «  on  conçoit  fort  bien  qu'une  ordonnance  pontificale  , 
«  parfaitement  apj)ropriée  aux  besoins  généraux  de  la  chrétienté,  puisse 
«  être  sans  utilité,  et  même  d'un  effet   très-fàcheux ,  pour  tel  ou  tel 

«  royaume,  telle  ou  telle  province,  tel  ou  tel  diocèse 11  est  donc  es- 

«  sentiel  pour  le  bon  gouverneracnl  de  l'Eglise  qu'ils  (les  Evêques)  ne 

concilium  œcumenicum  ancloritale ,  alquc  in  fidei  questionibus  decernendis  infalUbi- 
litate.  Le  même  Pape,  par  sa  constitution  du  4  août  1670,  casse  et  iniprouve,  non-seule- 
ment la  Déclaration  de  1682,  mais  aussi  quatuor  in  eu  contentas  propcsitiones  ;  et 
Pie  VI,  dans  la  bulle  Auctorem  fidei,  déclare  téméraire,  scandaleuse,  injurieuse  au 
Siège  apostolicjue  ,  non-seulc^nienl  rinscrlion  de  la  Déclaration  de  1682,  dans  les  décrets 
du  Synode  de  Pistoye  ,  et  les  éloges  qu'on  lui  donna ,  sed....  cani  in  decretum  de  fide 
inscriptam  insidiosè  includere  auticulos  in  eà  contentos  palàm  adoptare.  Tout  cela  n'a 
pas  l'air  ilc  rcspeeter  beaucoup  ces  doetrincs. 


—  349  — 

«  soient  pas  comptés  pour  rien...;  il  est  nécessaire  qu'ils  aient  des 
ft  moyens  d'empêcher  ces  pernicieux  résultais  qu'ils  i)révoient;  autre- 
«  ment,  le  pouvoir  législatif  du  chef  de  l'Eglise  tournerait  souvent  à  la 
«  destruction (P.  46.)  » 

Ainsi,   «  est-ce  un  grand  malheur  que  nos  Evèques se  soient 

«  maintenus  en  possession  de  retenir  et  de  lire  les  livres  hérétiques  et 
«  notés  à  Vindex ,  et  d'en  permetti  e  la  lecture,  malgré  la  bulle  Doniinici 
tt  gregis  de  Pie  IV  ,  et  la  bulle  Sacrosanctum  de  Clément  VIII,  qui  s'y 
«  opposent,  sous  peine  d'excommunication ('!)?  Est-ce  un  grand  mal- 
«  heur  qu'on  n'ait  pas  publié  dans  les  diocèses  de  France  la  bulle  Pasto- 
o  ralis  de  Paul  V?...  (P.  71 .)  Est-ce  un  grand  malheur  que  les  Légats  du 
«  Saint-Siège  soient  restés  assujélis,  en  France  ,  à  des  formalités  et  à 
«  des  restrictions  pour  l'exercice  de  leurs  pouvoirs,  et  que  les  Nonces 
«  n'y  aient  aucune  juridiction?...  (P.  72.)  Est-ce  un  grand  malheur  que 
«  des  privilèges  exorbitants  dont  les  réguliers  croyaient  trouver  des 
«  titres  dans  des  concessions  pontificales,  aient  suscité  en  France  une 
«  opposition  constante  et  efficace?...  (73  ,  etc.)  • 

«  Si,  en  fait  de  discipline,  Pierre  est  le  pasteur  immédiat  des  prêtres 
«  et  des  simples  fidèles...  (P.  78),  ce  n'est  là  qu'un  système  de  désordre. 
«  (P.  79,  etc.).) 

Telles  sont ,  en  substance  ,  les  conclusions  que  l'auteur  déduit  de  la 
proposition  de  dom  Guéranger.  Quant  à  lui,  il  établit  cette  proposition 
que  ce  paraît  êlie  «  une  loi  de  la  monarchie  chiétiennc,  que  les  lois  du 
«  monarque  n'obligeront  les  sujets  quocjuand  elles  auront  été  promul- 
«  guées  dans  leur  province,  par  le  prince  qui  la  gouverne,  sauf  au  prince 
«  à  s'entendre  avec  le  souverain.  (P.  45.)  La  loi  n'atteindra  pas  les 
«  consciences,  elle  ne  les  liera  pas,  si  elle  n'est  pas  notifiée  par  les  Evê- 
«  ques.  (P.  47,;  Si  les  Prélats  s'.ibslionnent  de  poser  la  condition  ,  c'est 
«  au  pouvoir  pontifical  qu'ils  doivent  rendre  compte  de  leur  conduite, 
«  c'est  devant  lui  qu'ils  doivent  justifier  leui*  hésitation  ou  leur  résis- 
o  lance.  (P.  48.)  C'est  le  pouvoir  lègisla'if  lui-même,  c'est  l'esprit  de 
«  l'Eglise,  c'est  une  loi  fondamentale  et  tradilionnelle,  qui  suspend  l'obli- 
«  galion  d'une  conslitulion  pontificale  ,  jusciu'à  ce  (ju'il  y  ait  [>romulga- 
ff  lion  par  les  Evêques  dans  leurs  diocèses  respeclils.  (P.  ^S.)  Entendre 
«  les  choses  autrement,  c'est  vouloir  introsluire  ra!)S()lulisine ,  l'auto- 
•  cralie,...  c'est  dénaturer  l'institution  (ic  .Îésus-Chrisl.  (P.  G!.)» 

a  Elle  (l'Eglise  gallicane)  professe  (|ue  des  Eglises  particulières  peu- 
«  vent  conserver  des  usages  légitimes,  fondés  sur  les  anciens  canons , 
«  même  contrairement  à  des  règlements  postérieurs  émanant  de  con- 
«  cilcs  œcuméniques.  Ce  qu'elle  professe,  elle  Ip  pratique.  (P.  64.)  • 

Dans   son  troisième  paragraphe,  après  avoir  abandonné  le  gallica- 

(Ij  L'on  devrait  peut-être  dire  que,  dans  l'inslitiition  rai;onii|iie,  le  Souvorain-Pnntife 
donne  aux  Evéqucs  de  France  les  pouvoirs  de  délégués  du  Saint-Siège  ,  pour  les  dispenses 
qu'ils  peuvent  avoir  a  donner  en  cette  matière. 


—  350  — 

nisme  des  parlements,   l'auteur  prend  la  défense  des  treize  proposi- 
tions de  Fleury,  et  de  la  Déclaration  de  1682. 

Telle  est  la  valeur  doctrinale  de  cette  brochure  dont  nous  laissons  l'ap- 
préciation au  lecteur.  Nous  dirons  seulement  que  les  reproches  qu'on 
adresse  au  ton  dedoni  Guéranger  ne  nous  semblent  pas  justifier  le  style 
dont  on  use  envers  lui.  (  Voir  nos  articles  sur  les  libertés  gallicanes.  ) 


LA  DIVINE  APOCALYPSE  EX  VERS  FRANÇAIS  LIBRES , 

Par  i'abbé  Victor  de  Lestaxg  ,  chan.  hon.  du  Puy,  etc. 

Nous  avons  dit  :  «  Un  livre  coûte  de  l'argent ,  beaucoup  d'argent,  et 
souvent  après  l'avoir  acheté,  et  à  peine  ouvert,  on  le  jette  de  dépit, 
tant  ce  livre  répond  mal  à  son  titre  et  à  l'idée  que  le  prospectus  en  a\ait 
fait  concevoir  !  11  serait  bien  temps  d'aviser » 

Ces  paroles  ne  tombèrent  pas  vaines  de  nos  lèvres.  Nous  nous  sommes 
appliqués  à  leur  donner  vie  et  consistance.  La  Voix  de  VEglise  et  la  Lec- 
ture surtout,  ont  adopté  un  genre  de  critique  bibliographique  propre  à 
éclairer  le  choix  de  leurs  lecteurs  sur  les  publications  qui  peuvent, 
d'une  manière  ou  d'une  autre  ,  attirer  leurs  regards  et  compromettre 
leur  bourse.  Aussi,  des  félicitations  et  des  remercîmenls  nous  arrivent... 
Très-bien!  Pourtant  qu'il  nous  soit  jjermis  ,  pour  édifier  de  plus  en 
plus  le  publie  sur  l'utilité  de  notre  œuvre,  de  l'initier  fout  à  fait  à  notre 
faire.  11  y  aura  enseignement  et  avantage  pour  le  vendeur  et  pour  l'a- 
cheteur: nous  aurons,  nous,  la  conscience  plus  nette  et  le  cœur  plus  con- 
tent ;  conscience  et  cœur  de  critique  s'entend  !  Procédons. 

Voici  donc  la  Z)ù'me  Apocalypse,  qui  nous  arrive...  en  hommage,  etc. 
Notre  cœur  se  réjouit  déjà  ;  on  aime  tant  à  louer  !  Mais  voilà  que  la  Di- 
vine Apocalijpse  tombe  des  mains  du  confrère  dans  celles  du  critique.  Or, 
celui-ci,  fidèle  à  ses  engagements  pris  vis-à-vis  du  public,  n'écoute 
plus  que  sa  conscience,  et  il  prononce  irrévocablement  que  ce  livre  ne 
peut  être  présenté  aux  abonnés  de  la  Lecture  comme  un!i\re  à ac- 
quérir, parce  que,  sans  rien  préjuger  sur  le  mérite  des  explications  en 
prose  qui  suivent  chaque  chapitre  de  l'Apocalypse  ,  ce  critique  affirme  , 
en  sa  qualité  de  littérateur,  que  la  traduction  en  vers  est  indigne  d'un 
sujet  si  élevé.  Et  pour  justifier  sa  critique  ,  il  lui  suffit  d'une  citation 
prise  au  hasard,  page  48  : 

Après  cela  ,   j'ouïs  ,    dit  saint  Jean  ,  une  voix  , 

Qui  sortait  du  temple  ,  et  disait  tant  à  la  fois 

Aux  sept  anges  :  Allez  et  répandez  de  suite 

Les  sept  coupes  du  ciel.  — Le  premier,  au  plus  vite  , 

Sur  le  monde  versa  sa  coupe,  et  les  mortels, 

Qui  s'étaient  affichés  tellement  criminels 

QuMIs,  etc. 

Après  cela,  laiss.'z-vous  prendre  à  un  !)ea'i  titre,  la  /)/{;/«<?  A poca- 


—  351   — 

lypse! Après  cela  ,  que  pouvait  dire  le  critique  que  ce  qu'il  a  dit  ? 

Heureusement  il  n'y  a  là  qu'une  illusion  pardonnable.  L'auteur-de  la 
Divine  Apocalypse  s'est  laissé  prendre  aux  charmes  de  celle  syrène  qu'on 
appelle  la  Poésie.  Que  de  bons  jugements  elle  a  faussés  !  Que  d'excel- 
lentes intentions  elle  a  trompées!  Racine  ,  le  grand  Racine  ,  ne  disait-il 
pas  à  son  fils  ,  en  lisant  la  Phèdre  de  Pradon  :  «  Mon  enfant ,  voilà  un 
poète,  je  ne  suis  auprès  de  lui  qu'un  pauvre  versificateur  !  » 

Aujourd'hui ,  nous  rions  de  celte  illusion  de  Racine  ;  pourquoi  M.  de 
Lestang  ne  rirait-il  pas  aussi  de  celle  qui  Ta  séduit?  Il  imiterait  iMalbran- 
che,  qui  se  vantait  de  n'avoir  fait  que  ces  deux  vers  dans  sa  vie  : 

Il  fait  le  plus  beau  temps  du  monde 
Pour  aller  à  cheval  sur  la  terre  et  sur  l'onde. 

Mais  M.  de  Lestang  nous  dira  qu'il  a  fait  des  vers...  libres.  C'est  vrai, 
il  y  paraît  ;  mais  encore,  qu'il  nous  permette  de  lui  dire,  tout  on  riant, 
qu'il  a  abusé  de  la  liberté. 


CHANTS  DES  RUINES , 

Par  M.  Jules  de  Tournefort  fl). 

Nous  venons  à  peine  d'échapper  à  un  écueil ,  et  déjà  nous  touchons  à 
un  autre  ,  bien  différent ,  il  est  vrai.  Nous  voici  en  présence  d'un  auteur 
très-honorablement  connu  dans  le  monde  littéraire  ,  et  particulièrement 
estimé  et  aimé  par  les  abonnés  de  la  Lecture  :  car  c'est  à  M.  Jules  de 
Tournefort,  qu'ils  doivent  d'avoir  lu  les  Scandales  de  Paris ,  le  Dernier 
Baron  chrétien  ,  etc.  Il  est  donc  notre  collaborateur,  et  l'une  de  ces  bel- 
les natures  qui  font  du  commerce  des  lettres  un  doux  commerce  d'ami- 
tié. Tout  cela  est  pour  nous  un  grand  bonheur,  et  pour  nos  abonnés  une 
bonne  fortune.  En  effet,  M.  de  Tournefort  s'est  associé  à  noire  œuvre 
par  toutes  les  sympathies  du  cœur,  et  il  continue  d'enrichir  nos  colonnes 
de  cette  littérature  douce  et  riante  ,  pudique  et  chrétienne  ,  qui  est  le 
genre  de  la  Lecture ,  et  qui  peut  se  poser  dans  le  cabinet  de  l'homme  d'é- 
tude ,  comme  dans  la  chambre  de  l'homme  du  monde ,  sur  le  riche  gué- 
ridon de  la  grande  dame  ,  comme  sur  l'humble  tnble  de  la  jeune  fille. 

Quand  donc  une  main  si  amie  nous  présente  un  livre  qu'elle-même  a 
écrit,  vous  jugez  de  notre  félicité  à  lire,  à  dévorer,  en  quelque  sorte, 
ces  chants  sympathiques  !  Notre  àme  s'épanouit,  s'exalte,  s'enivre,  et 
brûle  de  dire  au  public  ses  joies  ,  ses  admirations...  Mais  alors  lui  appa- 
raît tout  à  coup  une  figure  sévère  ,  froide,  impassible,  qui  lui  crie  :  Ar- 
rête, je  suis  la  Critique,  et  c'est  en  mon  nom  que  tu  vas  louer  un  ami  ! 
un  collaborateur  !  Le  public  t'absoudra-t-il?  N'est-ce  pas  même  compro- 
mettre le  succès  d'un  ouvrage  le  plus  estimable  ?  —  Nous  frémissons  en 

(1)  Un  vol.  in-l2  ,  chez  Ledoïen,  Palais-Royal ,  et  au  bureau  du  journal.  Prix  :  1  fr. 


—  352  — 

nous-mêmo  et  nous  sentons  un  nouvel  embarras  de  notre  position  d'ami 
et  de  critique  consciencieux.  Hélas  !  naguère  nous  n'avons  pu  louer  un 
livre  d'un  confrère ,  parce  que  la  poésie  lui  avait  fait  défaut,  et  mainte- 
nant nous  ne  pouvons  louer  un  livre  où  la  poésie  la  plus  délicieuse 
abonde  .  parce  que  l'auteur  est  en  communion  avec  nous  dans  le  monde 
littéraire  !  C'est  bien  fort  !  car  enfin  notre  conscience  est  tranquille  ;  le 
plus  sévère  Aristarque  ne  pourra  s'empêcher  de  payer  aux  Chants  des 
Ruines  un  juste  ti'ibut  d'admiration.  Ce  sont  donc  absolument  de  pures 
convenances  qui  enchaînent  noire  plume  !  N'importe,  nous  les  garderons 
ces  convenances.  Mais  certes  ,  il  n'y  a  rien  au  monde  qui  puisse  s'op- 
poser à  ce  qu'un  livre  se  recommande  lui-même;  et,  pour  se  recomman- 
der lui-même ,  le  livre  de  M.  de  Tournefort  n'a  besoin  que  d'être  ouvert 
et  lu.  On  nous  permettra  bien  de  le  faire  pour  nos  lecteurs!... 

On  s'étonne  d'abord  de  ce  titre  :  Chants  des  Ruines.  L'auteur  est 
allé  au-devant  de  cette  surprise  ,  en  disant  dans  sa  préface  :  «  Ne  tenant 
tt  au  passé  que  par  les  souvenirs  de  ses  infortunes  et  de  sa  gloire ,  au 
«  présent  que  par  les  rudes  angoisses  du  travailleur ,  je  suis  libre  de 
«  pleurer  sur  toutes  les  poussières ,  et  nul  ne  me  contestera  le  droit 
«  d'invoquer  toutes  les  espérances  !  ■> 

C'est  assez  pour  justifier,  ou  plutôt  faire  aimer  un  tel  titre.  Oh  !  com- 
bien il  doit  faire  rechercher  un  livre  qui  parle,  dans  la  langue  des 
dieux,  des  soufifrances  du  ten^ps  révolutionnaire  et  des  angoisses  du 
temps  |)résent,  où  tout  menace  de  se  changer  en  7'uines  !  Mais  ce  luth  , 
qui  fait  entendre  sur  ses  cordes  d'airain  l'hymne  des  tombeaux,  a  aussi 
des  chants  de  prière,  des  strophes  à  l'espérance,  et  des  mélodies  pour 
l'amour  pudique.  Ecoutez-les  : 

LE  CHANT  DU  ROI  GÉLIMER  (page  87). 

Ecoutez  î  écoulez  !   Técho  de  la  colline 

A  tressailli  soudain , 

Et  la  lire  à  la  main 

Le  flls  des  rois  s'avance.... 
De  tes  flots  mugissants  ,  mer  ,   enchaîne  la  voix  ; 

Foudres,   faites  silence  : 
Gélimer  va  chanter  pour  la  dernière  fois. 

II 

Amis  ,  plaisirs  ,  joyeux  festins  ,    richesse  : 
Trésor  d'orgueil  par  la  gloire  amassé , 
Tout  s'empressait  à  me  verser  l'ivresse.... 

Et  voilà  que  tout  est  passé  ! 

Bonheur  !   comme  une  eau  mensongère  , 

Tu  t'es  échappé  de  mon  sein  ; 

lionhcurl  comme  un  lis  éphémère, 

Tu  n'as  pu  survivre  au  matin; 

Kl  de  la  coupe  enclianlercsse 


—  35:i  — 

Je  saisis  les  bords  écumanis 

Quand  du  sort  la  main  vengeresse 

Déjà  !a  brisait  sur  mes  dénis  I 

Frais  aquilons  ,  voii  solennelles, 
Eveillez-vous  ,   grondez  ,  répondez  à  ma  voix  ! 
Frais  aquilons  ,  portez  mes  accents  sur  vos  ailes  ; 
Portez-les ,  portez-les  à  l'oreille  des  rois  ! 

Ce  chant  se  continue  avec  la  même  mélodie  et  la  même  vigueur  à  la 
fois,  pour  se  terminer  ainsi  : 

Et  Gélimer  s'arrête.  Un  son  plaintif  achève 

Lentement  de  gémir, 
Et ,  d'écbos  en  échos  ,   va  mourir  sur  la  grève  ; 
Triste  ,  mélodieux  ,  comme  un  dernier  soupir. 
Et,  quelques  jours  après,  vainqueur,  au  Capitole,  etc. 


Le  dernier  des  Romains,  Eélisaire,  à  son  char 

Traînait  le  dernier  roi  vandale. 
Et ,  quelques  jours  après,  dans  Rome,  une  ombre  paie, 
Un  spectre  méconnu  ,  qui  semblait  un  vieillard, 
A  la  face  du  peuple  étalant  sa  misère , 

Aveugle,  implorait  au  hasard 

Une  obole  pour....  r.éiisairel 

Et  voilà  que  fout  est  passé!...  Trouvez  un  vers  qui  soil  un  plus  mé- 
lancolique souvenir  ,  et  qui  peigne  mieux,  dans  sa  rapide  simplicité, 
le  néant  des  grandeurs  humaines  ! 

Et  pour  exprimer  ,  si  je  puis  parler  ainsi  .  toute  la  brulrililé  du  sort , 
y  a-t-il  rien  de  plus  saccadé  ,  de  plus  strident ,  de  plus  brusque  ,  que 
cet  accouplement  de  mots  durs  et  monosyllabiques  :  ....Déjà  la  brisait 
sur  mes  dents?... 

Et  ce  portrait  de  Bélisaire  !...  Mais  j'oubliais  que  l'amitié  m"a  interdit 
toute  critique  élogieuse....  Une  citation  encore  et  dans  un  genre  plus 
doux  : 

iNE  Mi^uE  (page  169  ). 

L'enfant  dort  au  berceau  ,  sa  mère  est  auprès  d'elle, 
Et  pensive,  aux  dessins  d'une  loile  nouvelle 
Enlace  un  fil  de  soie  ,  et  cherche  à  contenir 
Bruit  d'aiguille,  et  parole,  et  murmure,  et  soupir, 
Son  plaintif  ou  joyeux  ,  que,  semblable  à  l'abeille, 
Fait  bruire  toujours  une  femme  qui  veille. 
L'enfant,  depuis  hier,  n'avait  pu  sommeiller; 
Une  mouche  en  volant  sudit  à  l'éveiller!.... 


Sa  mère  le  nommait  du  nom  que  les  Archanges 
Répètent,  Vierge  sainte  ,  en  chantant  vos  louanges. 
La  paavre  violette  éclose  au  vent  du  ciel , 


—  35  i  — 

La  voilà  ,  sou5  vos  pas,  dés  Paurorc  flétrie  1 

Vous  l'avez  laissée  ,  ô  Marie  I 

Mourir  au  pied  de  voire  autel. 
C'est  Dieu  qui  Pa  voulu  :  gloire  à  Dieu  seul  !  il  donne  , 
A  son  gré  ,  les  fléaux  ,  la  palme  et  la  couronne  ;  ' 

A  lui  sont  tous  les  temps,  les  êtres  et  les  cieuxj 
Son  bras  est  redoutable  ,  et  sa  main  lutélaire  : 

Il  cueille  une  fleur  sur  la  terre  , 

Il  en  fait  une  étoile  aux  cicus. 

Il  faut  s'arrêter;  le  cadre  d'une  Revue  est  si  resserré!  il  faut  s'arrêter! 
et  nous  voudrions  citer,  citer  toujours,  tant  il  nous  semble  que  ces  vers 
d'un  ami  diraient  plus  à  sa  louange  ,  que  toutes  nos  paroles  laudatives. 
Certes,  nous  n'entendons  pas  ici  faire  croire  que  tout  soit  beau,  divin, 
comme  s'exclame  le  laudator  d'Horace;  la  nature  poétique  de  M.  Jules 
de  Tournefort  participe  assurément  à  la  faiblesse  de  notre  nature  hu- 
maine. Mais  ce  que  nous  avons  cite  de  son  livre,  si  l'on  craint  que  l'ami- 
tié nous  abuse,  suffit  pour  prouver  combien  ce  livre  de  vraie  poésie  sera 
doux  à  lire  à  tous  ceux  qui  ont  pleuré,  à  tous  ceux  qui  gémissent,  à  tous 
ceux  qui  espèrent.  Ovide  a  composé  ses  Tristes,  et  Ovide  a  trouvé  une 
postérité  de  lecteurs;  les  Chants  des  Ruines  n'auront  pas  un  moindre 
succès.  L'abbé  G***. 


NOUVELLES  CONFERENCES  ECGLÉSLVSTIQUES , 

Par  M.  l'abbé  Hilairc  Aubert  ,  vicaire  général  de  Tulle,  chanoine  de  la  métropole 
de  Sens  .  deuxième  édiliou  iu-18. 

Peu  de  personnes  peuvent  soutenir  la  lecture  d'un  livre  sérieux  ,  sco- 
laslique,  ou  scientifique  ,  c'est-à-dire  composé  d'idées  toutes  pures  liées 
par  le  ciment  de  la  logique,  comme  une  maison  ou  un  palais  sont  com- 
posés de  pierres  liées  par  le  mortier.  Cela  s'appelle  de  la  métaphysique, 
et  rien  n'est  effrayant  comme  la  métaphysique.  Parlez-nous  de  la  litté- 
rature, à  la  bonne  heure  ;  elle  est  à  la  métaphysique  ce  qu'un  palais 
orné  par  les  arls  ,  entouré  de  jardins  et  de  bosf|uets  où  chantent  les  oi- 
seaux et  où  murmurent  de  clairs  ruisseaux  ,  est  aux  plans  et  aux  des- 
sins de  l'architecte. 

Quand  donc  on  veut  faire  un  livre  qui  soit  lu,  il  faut  le  faire  litté- 
raire ;  quand  on  veut  vulgariser  une  idée,  il  faut  la  délayer  dans  quel- 
que milieu  littéraire  ,  la  mêler  aux  feuilles  et  aux  fleurs  de  quelqu'un  de 
ces  arbres  plus  ou  moins  curieux,  plus  ou  moins  intéressants,  qui 
croissent  dans  le  terrain  de  l'imagination.  Car  le  public  veut  bien  s'in- 
struire ,  mais  en  s'amusant. 

M.  l'abbé  Hilaire  Aubert  a  compris  cela  ,  et,  au  lieu  de  faire  une  dis- 
sertation sur  la  prédication  ,  il  a  fait  un  livre,  c'est-à-dire  qu'il  a  monté 
une  machine  complexe,  qui  se  compose  d'entretiens  qu'on  suppose  avoir 
eu  lieu  dans  des  réunions  ou  rendez-vous  à  la  campagne  ,  et  cela  pen- 


—  3oo  — 

dant  un  séjour  en  pavs  étranger.  Cette  invention  ne  manque  pas  d'inlé- 
rêt.  I!  a  jeté  au  milieu  de  ces  entreliens  ces  graves  questions  :  Qu'est-ce 
que  la  prédication  ?  Qu'est-ce  que  le  prédicateur  ?  Qu'est-ce  que  le  devoir 
de  la  prédication?  A  quels  litres  divers  la  prédication  est-elle  un  droit 
ou  un  devoir  pour  les  diverses  personnes  de  la  hiérarchie  ,  depuis  le 
Pape  et  l'Evoque  ,  jusqu'au  simple  vicaire  ?  etc.,  etc.  L'examen  de  cette 
discipline  ,  mêlé  aux  causeries  amicales ,  aux  incidents  de  la  promenade, 
aux  variétés  d'usages  ,  de  mœurs  et  de  caractères  .  fait  le  fond  solide 
d'une  lecture  agréable  que  nous  ne  saurions  trop  recommander  à  nos 
lecteurs ,  surtout  au  jeune  Clergé. 

Ces  Xouvelles  Conférences  ecclésiastiques  ont  déjà  été  livrées  au  public, 
en  1844,  dans  le  format  in-S",  avec  des  développements  assez  considéra- 
bles, sous  le  litre  de  Conférences  ecclésiastiques  de  Malines.  Ces  deux  édi- 
tions ,  qui  ditTèrent  un  peu  l'une  de  l'autre,  se  trouvent  à  la  librairie 
de  J.  Lecoffre  ,  rue  du  Vieux-Colombier,  29. 


0  vous  dont  l'amitié  sincère 
Du  malheur  m'adoucit  l'ainerlnme  et  le  poids! 
Ecoutez  les  accents  de  votre  Petit-Pierre, 
Car  il  vous  parle,  hélas  !  pour  la  dernière  fois. 

Déjà  ,  sur  mon  pâle  visage  , 
De  la  mort  implacable  est  imprimé  le  sceau  , 
Et  bientôt,  insensible  aux  fleurs  de  mon  jeune  âge  , 
Le  trépas  va  m'ouvrir  le  chemin  du  tombeau. 

Pourtant,  dans  ce  cœur  tendre  encore. 
De  vivre  heureux  un  jour  je  nourrissais  l'espoir  , 
Et  je  meurs  comme  un  lis  qui  nait  avec  l'aurore 
El  meurt  avant  le  soir. 

Lorsque  l'on  est  si  jeune ,  aux  charmes  de  la  vie 
Il  est  triste  de  dire  un  éternel  adieu  , 
Sous  un  ciel  qui  n'est  pas  le  ciel  de  ma  patrie  ; 
Ma  patrie  où  j'appris  à  connaître  mon  Dieu  ! 

Sans  regrets  cepc'nd;;nl  je  quitte  celte  terre  , 
Car  elle  a  tant  de  maux....  et  ces  maux  vont  finir  ! 
.le  ne  regrette  rien....  rien  que  ma  pauvre  mère  ; 
Dans  ses  bras  je  voudrais  mourir  î 


—  350  — 

Quand ,  au  retour  des  fleurs  et  du  printemps  fertile  , 
La  blanche  pâquerette  émaillera  les  champs  ; 
Lorsque  vous  laisserez  Paris  la  grande  ville, 
Pour  chercher  le  bonheur  au  sein  de  vos  parents  ; 
Si  dans  voire  lointain  voyage  , 
Que  je  voudrais  faire  avec  vous, 
Vous  passez  par  notre  village, 
Arrêtez-vous  un  peu  chez  nous. 

Allez  ,  allez  frapper  au  seuil  de  ma  chaumière 
Qui ,  modeste,  se  cache  aux  yeux  du  voyageur. 
Vous  la  reconnaîtrez  à  son  manteau  de  lierre  , 

A  son  vieux  banc  de  pierre 
Où  je  dormais  jadis  en  rêvant  au  bonheur. 
La  porte  s'ouvrira  sous  la  main  d'une  femme 
Qui  vous  demandera  pourquoi  je  ne  viens  pas  ; 
Mais  gardez-vous  de  chagriner  son  àme 

En  lui  racontant  mon  trépas. 

Puis ,  lorsque  vous  verrez  des  larmes 

Lentement  tomber  de  ses  yeux , 
Hàtez-vous  ,  hàtez-vous  de  calmer  ses  alarmes  , 
En  lui  disant  que  je  suis  dans  les  cieux. 

Prenez  ce  pain  ,  que  pour  elle  j'envoie  : 
En  le  mangeant ,  ma  mère  à  son  fils  pensera  ; 
Dans  elle  renaîtront  le  bonheur  et  la  joie  ; 
Peut-être  qu'elle  sourira  !... 

Mais  surtout  rendez-lui  celte  croix  où  ma  bouche 

S'attache  encore  une  dernière  fois, 
Et  cette  pièce  d'or  au  chevet  de  ma  couche  , 
Produit  de  mon  travail  pendant  quatre  longs  mois. 

Avec  cet  or  entrera  l'abondance 

Sous  notre  toit  par  la  paix  habité  ; 
Et  ma  mère,  en  voyant  qu'une  douce  existence 
Peut  encore  lui  rendre  un  rayon  de  gaité  , 
Donnera  quelques  sous  pour  acheter  un  cierge 

Que  ,  le  dimanche  après  votre  retour, 
Elle  fera  brûler  sur  l'autel  de  la  Vierge 

En  répandant  quelques  larmes  d'amour. 

Mais  je  sens  que  mon  heure  approche  , 
Et  bientôt ,  par  ses  sons  dans  les  airs  répandus  , 
La  funéraire  cloche 
Annoncci"a  que  votre  ami  n'est  plus. 


—  3o7  — 

Lorsque  j'aurai  quitté  celte  couche  deroière 

Pour  aller  au  lieu  du  repos  , 
Faites-moi  déposer  auprès  de  mon  vieux  père  , 

Sous  le  cyprès  aux  longs  rameaux. 

Lorsque  le  soir  ramenant  le  silence 
Du  jour  suspendra  les  labeurs  , 
Sur  ma  tombe  venez  ,  venez  en  ma  présence 
Répandre  quelques  pleurs. 

Et  moi  qui  vais  entrer  dans  la  sainte  patrie  : 
Car,  encor  cette  nuit , 
Dans  mon  sommeil  un  ange  me  l'a  dit  ; 
Et  moi ,  de  mes  amis  ,  jusrju'aux  pieds  de  Marie  , 
Je  garderai  la  mémoire  chérie. 

Non  ,  je  ne  vous  oublierai  pas  , 
Et  la  Vierge  ,  du  Petil-Pierre 
Ecoutant  la  douce  prière  , 
De  sa  main  conduira  vos  pas. 

Que  sans  cesse  en  vos  cœurs  règne  cette  innocence 
Pure  comme  le  ciel  de  nos  vallons  fleuris  ; 
Et  puis  un  jour,  je  meurs  avec  cette  espérance  , 
Nous  nous  reverrons  tous  au  sein  du  paradis. 

On  dit  qu'il  est  bien  beau  !  je  ne  puis  vous  le  dire  ; 
Je  n'ai  point  encor  vu  ce  séjour  éternel  ! 
Mais  bientôt,  oui,  bientôt....  Ah  I  je  le  sens,...  j'expire. 
0  mes  amis  !...  ma  mère'...  au  revoir....  dans  le  ciel  !. 

A.  M. 


Pensée.^  ,  maximes  ,  réflexions  niornles ,  jagemeuts 
et  paradoxes, 

Recueillis  de  la  conversation  des  contemporains  illustres,  par  un  homme  du  monde  (1). 

On  croit  assez  généralement  que  les  gens  d'esprit  ne  .s'inquiètent  pas 
des  affaires  des  sots.  Erreur  grossière  !  Ce  sont  bien  plutôt  les  imbéciles 
qui  ne  daignent  pas  trouver  les  grandes  affaires  des  gens  d'esprit  dignes 
de  la  moindre  attention.  (  Joly.  ) 

Nous  affectons  de  la  générosité  à  épouser  les  querelles  des  autres,  pour 
cacher  qu'en  ce  point  nous  ne  faisons  (jne  suivie  l'impulsion  secrète  de 
nos  haines  personnelles.  (Cte  Mole.) 

(1)  Voir  la  livraison  du  1o  août,  p.  tî60. 


L'esprit  est  comme  la  fortune  ;  ce  n'est  pas  toujours  aux  j)îus  dignes 
qu'il  échoit  en  partaj^e.  (M'"'^  Ri;CA:.iiER.) 

Les  femmes  sont  comme  les  cerises  :  on  choisit  jusqu'à  la  dernière. 

Scribe . } 

L'homme  qui  a  beaucoup  pensé  arrive  à  un  moment  où  ,  se  sentant 
incapable  de  considérer  et  de  développer  séparément  les  vérités  diverses 
dont  l'ensemble  a  frappé  son  esprit,  il  prend  le  parti  de  les  lier  vio- 
lemment en  un  seul  faisceau.  Cette  opération  un o  fois  accomplie,  son 
orgueil  la  présente  sous  le  nom  ambitieux  de  sys'.èiic;  mais  elle  n'en 
marque  pas  moins  la  faiblesse  et  les  bornes  du  gé:.;o  humain. 

(!'>i-  ;,i  d'Hurban.) 

Il  n'y  a  rien  comme  la  colère  pour  faire  parler  -.m  homme  d'abon- 
dance de  cœur.  (Arnr::^.(l  Carel.) 

Nous  nous  croyons  toujours  un  peu  plus  riches  quand  nous  avons 
découvert  un  défaut  chez  quelqu'un.  (  Mélanie  Waldor. J 

11  faut  encore  savoir  être  poli  avec  discrétion  ;  la  civilité  trop  puérile 
finit  par  devenir  malhonnête.  (Maxime  de  Villemarest.) 

Nous  avons  si  peu  de  vertu  et  tant  de  vanité,  que  nous  nous  passons 
plus  volontiers  de  l'approbation  de  notre  conscience  f|ue  des  applaudis- 
sements du  monde.  (  Michelet.  ) 

Notre  sagesse  a  beau  calculer  les  accidents  de  la  vie,  en  fin  de  compte 
elle  se  trouve  toujours  en  face  du  plus  grand  de  tous  ,  appelé  la  mort, 
et  qu'il  ne  lui  a  pas  été  donné  de  prévenir.     (Reboul  de  Nîmes.) 

Il  n'est  de  pire  supplice  pour  celui  qui  a  de  l'ambition  que  de  ne  pas 
savoir  s'en  servir.  (BtRANGER.) 

Ce  qui  gâte  la  vertu  de  beaucoup  d'honnêtes  gens,  c'est  qu'ils  ne  pos- 
sèdent pas  certaines  petites  qualités  dont  sont  pourvus  les  coquins. 

(  M"^  Mars.  ) 

Bien  des  femmes  seraient  restées  vertueuses  toute  leur  vie ,  si  elles 
avaient  pu  résister  à  la  tentation  d'être  les  rivales  heureuses  de  leurs 
voisines.  (  Mélanie  "Waldor.) 

Il  y  a  des  gens  qui ,  sous  prétexte  de  franchise ,  poussent  l'indécence 
jusqu'à  nous  montrer  le  fond  de  leur  cœur. 

(  M'"''  Emile  de  Gir.\rpin.  ) 

11  y  a  des  hommes  que  le  luxe  «c  leur  table  et  la  science  de  leur  glou- 
tonnerie ont  fait  passer  à  la  postérité  ;  et ,  chose  singulière  ,  ce  sont  de 
pauvres  diables  qui  le  plus  souvent  se  sont  chargés  de  chanter  dans  une 
prose  à  jeun  et  une  poésie  famélique  la  gloire  de  ces  très-noblos  et  très- 
illustres  pourceaux.  (  Le  niarquis  de  Cussy.) 

Il  n'y  a  au  monde  que  deux  espèces  d'hommes  (pi'il  est  à  pou  près 
impossible  de  débusqu(M'  de  leurs  opinions  ,  les  grands  esprits  et  les 
grands  sols  :  chez  les  premiers  ,  toute  idée  devient  un  système  ;  chez  les 
seconds,  la  moindre  lubie  se  change  en  fanatisme     (Maduolle.) 


—  359  — 

C'est  une  grande  science  pour  la  conduite  des  hommes  que  celle  des 
périphrases.  (  Duc  de  Valmy.  ) 

Tout  despotisme  qui  ne  se  fait  pas  supporter  est  un  despotisme  sans 
intelligence  ;  le  peuple  le  plus  naturellement  rebelle  est  toujours  disposé 
a  se  soumettre  au  tyran  qui  sait  lui  persuader  qu'il  a  pour  lui  l'habileté 
et  la  force.  (Bugeaud.) 

Nous  ne  sommes  courageux  en  beaucoup  d'occasions  que  parce  que 
nous  n'osons  pas  avoir  peur.  (Persil,  ) 

Le  tact  c'est  la  conscience  de  l'a -propos.  (  De  Broglie.  ) 


NOUVELLES. 

Ou  lit  dans  le  Spectateur  de  Dijon  : 

«  Les  quelques  lignes  qu'on  va  lire  ne  nous  ont  point  été  adressées*, 
bien  qu'elles  ne  fussent  pas  destinées  à  la  pu'olicité,  l'ami  auquel  le  Père 
Lacordaire  les  a  écrites  prend  sur  lui  de  nous  communiquer  ce  nouveau 
témoignage  des  sentiments  du  Clergé  français  envers  Pie  IX. 

«  J'ai  revu  Rome,  j'ai  vu  Pie  IX.  Vous  me  demandez  ce  que  je  pense 
de  lui,  de  ses  réformes,  de  ses  adversaires  et  de  ses  partisans;  je  ne  de- 
mande pas  mieux  que  de  vous  satisfaire,  ayant  la  vieille  habitude  de 
vous  confier  mes  pensées,  toutes  les  fois  que  le  bon  Dieu  m'en  donne 
l'occasion. 

«  Pie  IX  est  la  bonté,  la  sincérité,  la  douceur,  la  simplicité,  le  calme 
en  personne.  C'est,  de  plus,  une  àme  ferme.  Au  milieu  de  ce  déluge  de 
conseils  et  de  prédictions,  le  Pape  parait  sei-ein  et  sur  de  lui-même;  il 
compte  sur  Dieu  et  sur  son  peuple,  peuple  droit,  honnête,  sincère,  pro- 
fondément attaché  à  la  religion,  et  qui  donne  en  ce  moment  au  monde 
entier  le  spectacle  persévérant  d'une  docilité  virile,  d'une  reconnais- 
sance pieuse  et  sans  tache,  d'un  admirable  discernement  de  ses  vrais 
intérêts. 

«  La  papauté  était  entre  deux  abîmes  :  l'Autriche  et  le  l'adicalisnie  ita- 
lien. Pie  IX  a  regardé  à  droite  et  à  gauche;  il  a  trouvé  dans  son  cœur  el 
dans  sa  foi  une  route  entre  les  deux  écueils.  Il  a  voulu  de  son  propre 
mouvement ,  et  avec  une  invincible  sincérité,  correspondre  aux  besoins 
de  son  peuple;  et  seul,  sans  appuis  diplomatiques,  il  a  rencontré,  dans 
les  entrailles  mêmes  de  ses  enfants,  toute  la  force  qu'il  lui  fallait  pour 
leur  faire  du  bien. 

«  L'accord  entre  le  peuple  et  le  souverain  est  à  son  comble.  Rien  ne 
peut  peindre  Rome  en  ce  moment.  C'est  une  fête  r|ui  dure  depuis  dix- 
huit  mois,  fête  religieuse  et  nationale  tout  ensemble,  où  tous  les  senti- 
ments les  plus  chers  à  l'homme  ont  leur  place,  leur  expression,  leur 
élan,  leur  silence.  Pour  moi,  je  ne  puis  croire  à  une  triste  issue  d'un  si 
beau  mouvement  :  Dieu  est  la.  Toute  l'Italie,  avec  des  nuances,  est  sous 
le  même  charme  ;  Pie  IX  règne  d'un  bout  à  l'autre  de  la  péninsule.  Ces 


—  360  — 

choses-là  ne  sont  pas  de  l'homme  tout  seul.  Jésus-Christ  a  voulu  montrer 
une  fois  ce  qu'est  une  révolution  chrétienne,  et  il  ne  pouvail  donner  aux 
nations  et  aux  rois  un  plus  salutaire  exemple. 

«  H.-D.  LACORD.\IRE.  » 

—  La  lettre  que  Mgr  TEvêque  de  Digne  a  écrite  au  R.  P.  Ventura  a 
produit  à  Rome  l'effet  que  cette  noble  et  grande  parole  d'un  évêque  fran- 
çais produit  toujours,  lorsqu'elle  exprime  des  sentiments  si  élevés  et  si 
purs.  L'opinion  publique  à  Rome  s'est  émue,  comme  elle  l'avait  fait  déjà 
lors  de  l'apparition  du  beau  Mandement  de  Mgr  l'Archevêque  de  Paris, 
de  cette  manifestation  éloquente;  elle  a  compris  que,  si  les  peuples  ont 
peu  à  espérer  du  concours  et  de  la  protection  des  gouvernements  hu- 
mains, ils  ont  tout  à  attendre  de  l'Eglise,  dont  les  représentants  les  plus 
illustres  viennent  se  grouper  autour  du  Pasteur  commun. 

—  Le  chapitre  de  l'église  métropolitaine  de  Paris  vient  de  faire  une 
nouvelle  perle.  M.  l'abbé  Jean-Raptisle-Louis  de  Sambucy-Saint-Estève, 
chanoine  titulaire  de  Notre-Dame,  vicaire  général  et  chanoine  honoraire 
de  Rodez  et  de  Saint-Brieuc,  chevalier  de  Malte,  ancien  conseiller  d'am- 
bassade et  secrétaire  du  Sacré-ColIége  pour  la  France  à  Rome,  est  décédé 
le  30  octobre,  à  Paris,  dans  sa  soixante-dix-septième  année. 

M.  l'abbé  de  Sambucy  avait  été  le  premier  maître  de  latinité  de  feu 
Mgr  de  Quélen.  L'illustre  Prélat,  en  le  nommant  au  canonicat  de  Notre- 
Dame,  dit  avec  sa  grâce  ordinaire,  en  s'adressant  au  chapitre  métro- 
politain, lorsque  celui-ci  vint  le  remercier  au  nom  du  Clergé  de  Paris  : 
«  C'est  votre  Archevêque  pauvre  qui  vous  a  donné  pour  collègue  son  an- 
cien niailre,  que  les  révolutions  avaient  rendu  encore  plus  pauvre  que 
lui.  »  En  effet,  depuis  1830,  M.  l'abbé  de  Sambucy  avait  perdu  la  mo- 
deste pension  que  la  Restauration  lui  avait  accordée  pour  ses  services 
rendus  à  l'Eglise. 

—  L'Univers  enregistre,  chaque  jour,  les  offrandes  qui  sont  offertes 
au  trésor  pontifical.  Nous  ne  saurions  trop  applaudir  à  cette  manifesta- 
tion de  dévouement  au  Père  commun  de  tous  les  fidèles.  Sa  Sainteté 
Pie  IX,  ayant  daigné  témoigner  que  les  offrandes  qu'on  lui  adresse  lui 
sont  agréables,  nous  serons  heureux  de  pouvoir  recevoir  celles  que  nos 
amis  pourraient  nous  envoyer.  Nous  nous  empresserons  de  les  remettre 
à  S.  Ex.  Mgr  le  Nonce,  qui  les  enverra  à  leur  destination.  11  n'est  pas 
un  prêtre,  pas  un  chrétien  qui  ne  se  fasse  un  bonheur  de  donner  à  l'im- 
mortel Pie  IX  cette  marque  de  son  respectueux  et  filial  dévouement. 

—  Mgr  l'Archevêque  de  Paris  a  [)ublié  une  Lettre  pastorale  qui  confirme 
la  condanmation  portée  contre  la  Voix  de  la  Vérité,  par  son  Mandement 
du  20  août.  M.  Migne  s'est  soumis  purement  et  simplement  à  celte  Lettre 
pastorale  et  au  Mandement  qui  lui  a  donné  lieu.  L'indulgent  Prélat  s'est 
alors  empresse  de  lever  les  censures  qu'il  avait  portées  contre  le  journal. 
Nous  regardons  donc  celle  malheureuse  affaires  connue  entièrement 
terminée. 

Imprimerie  catholi'iuc  d'A.  SIROU  cl  DES^UEUS ,  rue  des  Noyers,  57. 


LA  LECTURE. 


A  ]\0S  BIENVEILLANTS  A3IIS  ET  LECTEURS. 

Six  années  se  sont  écoulées  depuis  que  la  Lecture  a  paru  dans  le 
monde  littéraire.  A  cette  époque  où  tant  de  feuilles  publiques  ont  le  sort 
des  feuilles  d'automne ,  c'est  un  beau  baptême,  que  celui  du  temps  1  il 
atteste  le  succès  passé  et  présage  le  succès  futur.  Nous  venons  donc  à  la 
fin  de  cette  année,  la  première  que  la  nouvelle  direction  a  parcourue, 
féliciter  et  remercier  tout  à  la  fois,  au  nom  de  la  religion  et  de  la  bonne 
littérature ,  ceux  qui  ont  bien  voulu  appuyer  notre  œuvre  de  leur  pa- 
tronage ,  et  ceux  qui  ont  concouru  par  leur  talent  à  la  faire  prospérer. 
Entre  eux  et  nous  il  y  a  des  liens  naturels  aussi  doux  que  sacrés,  car  no- 
tre but  à  tous  est  de  faire  rayonner  dans  les  intelligences  ces  splen- 
deurs du  beau  et  du  vrai ,  qui  récréent,  qui  soutiennent  les  âmes  dans 
le  beau,  et  les  rendent  meilleures.  Voilà  ce  que  nous  avons  tous  com- 
pris et  senti  profondément  ;  voilà  le  cachet  qui  distingue  la  Lecture  ,  qui 
l'a  rendue  et  la  rendra  plus  que  jamais  populaire  et  florissante.  Car 
aussi  bien,  nous  sommes  loin  de  nous  abuser  sur  les  témoignages  de 
bienveillance  que  nous  avons  reçus!  Nous  avons,  grâces  à  Dieu,  l'intelli- 
gence du  cœur  et  de  la  raison  ,  et  nous  comprenons  parfaitement  la  si- 
gnification et  la  portée  des  encouragements  donnés  à  nos  efforts.  On  a 
voulu  nous  prouver  que  l'on  nous  savait  gré  d'avoir  affronté  courageu- 
sement une  année  d'épreuve.  En  effet,  l'année  était  critique  !  L'admi- 
nistration de  la  Lecture  était  en  désarroi,  par  suite  de  la  captivité  de 
l'ancien  directeur  ;  il  y  avait  dans  le  service  un  grand  arriéré  à  couvrir. 
Nous  avons  fait  tète  aux  difficultés  de  tous  genres  ;  nous  avons  publié 
les  numéros  en  retard  des  trois  premiers  mois  de  l'année;  nul  sacrifice 
ne  nous  a  coûté  pour  compléter  les  travaux  commencés  ,  ainsi  que  nous 
continuerons  de  le  faire.  Enfin,  notre  exactitude  à  paraître  au  temps 
fixé  ne  s'est  point  démentie.  Nos  lecteurs  et  nos  abonnés  ont  su  tout 
cela  ,  et  ils  ont  été  indulgents  pour  la  nouvelle  direction  ;  ils  savent 
au  surplus,  qu'il  y  a  un  noviciat  en  tout,  dans  le  journalisme  comme 
dans  le  reste ,  et ,  bien  que  l'on  soit  animé  des  meilleures  dispositions 
bien  que  l'on  soit  sûr  de  ses  idées  et  de  ses  principes,  ce  n'est  j)as  trop 
de  quelques  mois  pour  étudier  et  apprendre  la  manière  de  les  appli- 
L    15  DÉCEMBRE   1847.  13 


—   362    — 

quer  avec  fruit.  Oui ,  ce  n'est  que  lorsqu'il  s'est  établi  une  communion 
d'idées  et  de  sentiments  entre  ceux  qui  lisent  et  ceux  qui  écrivent , 
lorsqu'on  a  essayé  les  routes  qui  mènent  aux  cœurs  et  aux  intelligences, 
que  des  journalistes  peuvent  connaître  la  meilleure  voie  à  suivre,  et 
présenter  les  améliorations  principales  vers  lesquelles  ils  porteront  leurs 
efforts.  Jusqu'ici  donc,  —  nous  le  confessons  sans  fausse  délicatesse,  — 
nous  n'avons  pu ,  en  quelque  sorte ,  qu'essayer  pour  la  Lecture  l'instru- 
ment de  la  publicité;  c'est  à  partir  de  cette  année  surtout  que  nous 
comptons  nous  en  servir  plus  convenablement,  formés  que  nous  sommes 
par  l'expérience. 

Sans  nous  arrêter  aux  heureux  changements  qui ,  par  le  charme 
d'une  rédaction  plus  soignée  ,  plus  variée,  plus  littéraire  en  un  sens  , 
répondront  mieux  au  genre  du  journal ,  nous  avons  bâte  de  signaler  à 
l'attention  et  à  l'intérêt  de  nos  abonnés  et  amis,  les  innovations  qui  doi- 
vent assurer  à  la  Lecture  toute  son  importance,  toute  sa  prospérité. 

La  Lecture,  pour  échapper  aux  droits  énormes  du  timbre,  s'était  ren- 
fermée dans  les  questions  religieuses  ,  philosophiques,  historiques,  litté- 
raires ;  mais  ses  allures  ne  laissaient  pas  que  d'être  gênées,  ne  pouvant 
toucher  à  la  politique,  et  traitant  néanmoins  des  matières  qui  s'y  rat- 
tachent toujours  par  quelques  points;  et  puis,  quel  autre  intérêt  que 
l'intérêt  politique  est  aujourd'hui  plus  palpitant,  plus  vivace,  plus 
cher?  Nous  n'avons  donc  pu  hésiter  entre  le  sacrifice  imposé  par  la  loi 
du  fisc^  et  la  liberté  pleine  et  entière  de  donner  à  toutes  nos  idées,  à  tous 
nos  principes,  le  développement  nécessaire.  Nos  abonnés,  nos  amis  sau- 
ront apprécier  ce  dévouement.  Mais,  disons-le  tout  d'abord,  disons-le 
haut ,  la  Lecture  ,  en  payant  le  droit  de  juger  la  politique,  n'entend  en 
aucune  façon  subir  le  vasselage  du  pouvoir  ou  des  partis;  elle  ne  connaît 
que  Dieu  et  la  vérité,  et  les  saintes  traditions  du  passé  se  conciliant 
avec  le  progrès  des  véritables  principes  politiques-catholiques.  Nous 
avons  inauguré  cette  politique  nouvelle  dans  la  Voix  de  l'Eglise,  et  notre 
bonheur  a  été  grand  de  la  voir  consacrée  par  l'immortel  Pontife  suscité 
de  Dieu  pour  régénérer  cette  science,  qui  est  aussi  un  don  du  ciel,  mais 
qui  a  été  faussée  par  le  pouvoir  et  dénaturée  par  le  philosophisme.  Comme 
Français,  comme  catholique,  chacun  étant  appelé  à  prendre  une  part 
quelconque  d'intérêt  de  cet  immense  mouvement  d'idées  politiques-reli- 
gieuses ,  ne  saurait  s'entourer  de  trop  de  lumières.  Un  journal  de  ce 
genre  a  donc  une  double  utilité  pour  le  public. 

Fait  remarquable  1  les  mêmes  journaux  qui  ont  travaillé  à  déshonorer 
notre  politique,  déshonorent  également  notre  littérature.  Vraiment,  il 
faut  être  doué  d'une  audace  infernale  pour  dire  si  clairement  qu'on  veut 
la  mort  de  la  société  1  Eh  !  que  manque-t-il  donc  à  certains  auteurs ,  à 
certains  feuilletonistes  do  notre  époque,  pour  avoir  droit  à  la  peine  capi- 
tale? N'ont-ils  pas  tué  bien  des  âmes  ?  n'ont-ils  pas  mis  le  feu  à  toutes  les 
passions  qui,  allumées  une  fois,  embrasent  la  cité  des  intelligences? 
Nous  en  appelons  aux  magistrats,  aux  pères  de  famille,  aux  mores  sur- 


—  363  — 

tout,  à  ceux-là  mômes  qui  écrivent  des  romans,  des  feuilletons  ,  etc..  : 
car  ils  ne  les  laissent  point  lire  à  leurs  fils,  à  leurs  filles.  Impossible 
pourtant  de  soustraire  aux  regards  ces  œuvres  de  corruption  ;  les  pré- 
cautions sont  si  bien  prises  pour  les  faire  circuler  dans  toutes  les  mains, 
que  la  plus  grande  prudence  ,  l'amour  maternel  lui-même  ,  se  trouvent 
en  défaut. 

En  face  d'un  si  grand  mal  ,  peut-on  parler  encore  de  l'avantage  qu'il 
y  aurait  pour  les  hommes  d'étude  à  être  édifiés  sur  la  valeur  des  ou- 
vrages qui  nous  inondent  de  toutes  parts  ?  C'est  quelque  chose  pourtant 
lorsqu'on  connaît  les  pièges  de  certains  prospectus,  espèce  de  guet-apens 
tendus  à  nos  bourses. 

Il  y  a  donc  utilité  incontestable  a  signaler  les  bons  et  les  mauvais 
livres  ;  il  y  a  surtout  urgence  et  devoir  à  venir  au  secours  de  la  société  se 
mourant  par  le  poison  des  lectures  ,  en  écartant  tout  ce  qui  peut  cor- 
rompre le  goût  et  les  bonnes  mœurs ,  et  en  fournissant  à  l'esprit  un 
aliment  sain  et  agréable.  Tel  est  le  but  principal  de  la  Critique  biblio- 
graphique, revue  distincte,  précédemment  annoncée,  qui  sera  envoyée  à 
tous  nos  abonnés  sans  augmentation  de  prix  (l).  II  nous  reste  un  mot  à 
dire  sur  la  manière  dont  nous  comprenons  celte  tâche  importante.  Les 
bulletins  bibliographiques  ne  contiennent  qu'une  longue  nomenclature 
de  volumes,  et  se  contentent ,  pour  les  deux  tiers  de  leur  cadre  ,  de  ces 
formules  faciles  et  expéditives,  ce  livre  est  bon,  bien  écrit  ;  il  aura  du 
succès  ,  etc.,  ou  bien  ils  affirment  le  contraire.  Rien  d'aride  ,  de  fas- 
tidieux ,  comme  ces  appréciations  magistrales  ;  nous  disons  plus  ,  rien 
de  plus  traître  parfois  :  car  enfin ,  en  supposant  que  le  critique  ne  se 
trompe  point  sur  la  valeur  intrinsèque  d'un  ouvrage,  l'acheteur  ne  peut 
le  croire  sur  parole.  Il  y  a  une  valeur  relative  à  ses  goûts ,  à  ses  idées  , 
à  ses  intentions  particulières  ,  et  il  tient ,  avant  tout ,  à  orner  sa  biblio- 
thèque de  ce  qui  convient  à  lui ,  qui  paie.  Bon  ou  mauvais  pour  les  au- 
tres ,  un  livre  n'est  digne  d'être  rejeté  ou  acheté  par  lui  qu'autant  qu'il 
peut  juger  par  lui-môme  s'il  remplit  ses  vues.  Ce  sont  ces  raisons  d'agré- 
ment et  d'utilité  relatives  qui  nous  engagent  à  laisser  dans  un  complet 
oubli  tant  de  productions  peu  dignes  de  voir  la  lumière  ,  et  à  réserver 
pour  les  ouvrages  seuls  importants  par  leur  actualité  ,  ou  par  le  mérite 
de  la  composition  ,  le  charme  et  toute  l'étendue  d'un  examen  raisonné 
et  appuyé  de  citations  nombreuses,  afin  que  chacun  ait  en  quelque  sorte 
le  livre  sous  les  yeux,  et  qu'il  puisse  l'apprécier  à  son  point  de  vue.  Tel 
est  le  cachet  particulier  de  notre  Critique  ,  laquelle  s'étendra  à  toutes 
les  productions  de  l'esprit ,  romans  et  pièces  de  théâtre  mêmes.  Ne 
faut-il  pas  qu'elle  satisfasse  à  tous  les  goûts  ,  à  toutes  les  exigences  de 
l'époque  ,  afin  de  porter  la  lumière  partout,  et  de  tout  faire  servir  au 
triomphe  de  la  religion  ,   de  la  morale  et  de  la  bonne  littérature  ? 

Tenir  nos  lecteurs  au  courant  du  mouvement  religieux,  j)hilosophi- 
que  ,  scientifique  et  littéraire  de  l'époque,  en  faire  connaître  les  phases 
(1)  La  Critique  bibliographique ,  prise  séiiarcmcut,  6  fr.  pur  an. 


—  364  — 

par  les  ouvrages  et  la  critique  raisonnée  de  ces  ouvrages  où  ce  mouve- 
ment se  manifeste  ;  opjwser  à  des  romans  licencieux  ,  immoraux  ,  des 
écrits  chastes  et  non  moins  agréables  par  le  style  et  le  fond  des  idées  ; 
parler  de  théâtre  ,  de  nouvelles  ,  etc. ,  pour  ramener  les  esprits  légers 
aux  règles  du  bon  goût  et  de  la  morale  ;  démontrer  l'accord  qui  s'établit 
entre  les  sciences  naturelles  et  la  révélation  ;  retremper  la  politique  dans 
les  eaux  bienfaisantes  du  catholicisme  ;  constater  et  faire  ressortir  l'in- 
fluence de  la  religion  sur  les  mœurs,  les  arts  et  la  littérature  :  rehausser 
le  Clergé  aux  yeux  des  peuples,  en  montrant  quelle  est  sa  mission  di- 
vine ;  parler  de  sa  position  sociale,  de  ses  droits ,  de  ses  vœux  et  de 
ses  besoins  ;  aborder  toutes  les  hautes  questions  d'enseignement ,  de  li- 
berté religieuse ,  etc. ,  et  en  tout  et  partout  ne  point  oublier  que  notre 
journal  s'adresse  à  toutes  les  intelligences  ,  à  tous  les  goûts;  que,  par 
conséquent,  il  doit  viser  constamment  à  la  variété,  à  la  clarté,  à  l'agré- 
ment. Cette  tâche  est  vraiment  belle  ,  mais  bien  délicate  !  Elle  nous  eut 
arrêtés  ,  si  nous  n'avions  compté  fermement  sur  l'appui  de  Dieu,  sur  le 
concours  de  nos  amis  et  de  tout  ce  qu'il  y  a  d'hommes  fidèles  à  la  foi  de 
leurs  pères  ,  et  jaloux  de  la  gloire  littéraire  de  la  France. 

En  face  de  nouveaux  frais  de  rédaction,  de  timbre  et  de  port,  frais 
assez  lourds  qu'entraîne  notre  nouveau  mode  de  publication,  nous  eus- 
sions pu  nous  croire  autorisés  à  demander  à  nos  abonnés,  a  nos  amis, 
d'y  contribuer  par  une  légère  augmentation  dans  le  prix  de  l'abonne- 
ment ;  nous  n'en  ferons  rien  :  on  sait  déjà  que  la  Lecture  et  la  Voix  de 
l'Eglise  sont  une  œuvre  toute  de  sacrifice  et  de  dévouement.  A  nos  yeux, 
c'est  le  moment  d'en  donner  une  nouvelle  preuve.  Notre  caractère,  nos 
principes  sont  placés  trop  haut  pour  les  abaisser  aux  calculs  de  l'époque, 
aux  annonces  et  aux  réclames  complaisantes  et  largement  rétribuées,  au 
charlatanisme,  enfin,  de  la  presse  marchande. 

La  seule  chose  que  nous  ambitionnons,  la  seule  chose  que  nous  de- 
mandons à  Dieu,  pour  nous,  c'est  que  nos  abonnés,  nos  amis  nous  res- 
tent fidèles  ;  c'est  que  pour  eux,  l'année  nouvelle  soit  douce  et  prospère  ; 
c'est  que  pour  tous  ,  nous  nous  montrions,  chacun  dans  sa  sphère  ,  les 
soutiens,  les  propagateurs  d'une  œuvre  qui  nous  est  commune  et  chère 
à  tous. 


DES  LIBERTÉS  DE  L'ÉGLISE  GALLICANE. 

HUITIÈME  ARTICLE  (t). 

Parflnllté  du  Hceond  arUde  de  la  néolaratton.  —  Il  ue  pont  être  raison- 
nnhiemciit  classé  parmi   les  libertés  de  TEglise  galiicaue. 

On  a  droit  d'être  surpris  et  affligé  de  la  conduite  que  tinrent,  à  l'é- 
gard du  Saint-Siège,  les  Evêques  assemblés  en  1G82. 
(1)  Voir  la  livraison  du  15  novembre  ,  p.  ii2y. 


—  365  — 

Dans  le  premier  article  de  leur  fameuse  Déclaration  ,  ils  entourent  et 
garantissent  l'autorité  du  prince  temporel  d'un  rempart  si  puissant, 
qu'ils  veulent  la  mettre  à  l'abri  de  toute  espèce  d'atteinte  que  pourrait 
méditer  jamais  l'autorité  ecclésiastique  :  ce  qui  était  clairement  supposer 
que  l'autorité  ecclésiastique,  qui  n'est  ici  autre  chose  que  celle  du  Pape, 
avait  été  ou  pouvait  devenir  injuste  à  l'égard  du  prince. 

Mais,  quand  il  s'agit  de  l'autorité  du  Pape,  on  ne  dit  pas  un  seul  mot 
pour  la  défendre  ;  rien  qui  rappelle  l'obéissance  qui  lui  est  due.  La  sainte 
Ecriture ,  qui  avait  été  citée  avec  tant  de  profusion  et  d'affectation  en  fa- 
veur des  rois,  se  tait  absolument  en  faveur  des  Souverains-Pontifes. 
On  les  livre  avec  une  sorte  de  dédain  à  la  discrétion  des  conciles,  sans 
même  paraître  se  préoccuper  des  circonstances ,  où  ces  assemblées  se- 
raient transformées  en  vrais  conciliabules ^  comme  il  est  arrivé  à  Bàle,  oii 
le  vertueux  Eugène  IV  est  déposé  par  une  poignée  de  factieux.  Encore, 
s'il  faut  le  dire  franchement ,  l'assemblée  de  Bàle  montra-t-elle  plus  de 
déférence,  dans  son  langage,  à  l'égard  du  Pontife  romain,  que  le  Clergé 
de  France  ,  puisqu'elle  reconnut  «  qu'il  avait  été  seul  appelé  à  la  pléni- 
«  tude  du  pouvoir;  que  la  dignité  de  Chef  de  l'Eglise,  de  Vicaire  de 
«  Jésus-Christ,  ne  lui  venait  pas  des  hommes,  ni  des  conciles,  mais  du 
«  Sauveur  lui-même  qui  l'avait  établi  le  Pasteur  des  chrétiens;  ledépo- 
('  sitaire  des  clefs  du  royaume  des  cieux,  le  fondement  sur  lequel  avait 
«  été  bâtie  l'Eglise.  » 

Je  remarque  en  second  lieu  qu'on  ne  peut  donner  qu'une  intention 
suspecte  à  la  fantaisie  de  placer  au  rang  des  libertés  de  l'Eglise  gallicane 
un  article  qui  ne  saurait  leur  appartenir.  Je  m'en  rapporte,  à  cet  égard, 
au  savant  de  Marca,  dont  l'autorité,  sur  ce  point,  ne  saurait  être  récusée 
par  personne.  <.<.  Ceux,  dit-il,  qui  veulent  rendre  nos  libertés  odieuses  au 
<(  Souverain-Pontife,  cherchent  surtout  à  lui  persuader  qu'elles  n'ont 
«  d'autre  appui  que  dans  l'affaiblissement  de  la  dignité  du  Siège  aposto- 
«  lique ,  et  dans  la  prétendue  dépendance  du  Pape  à  l'égard  du  concile 
«  général  ;  mais  je  n'ai  pas  à  m'arrôter  sur  cette  fausse  règle  dont  se 
«  préoccupent  sensiblement  les  Romains ,  et  qui  assurément  ne  nous 
«  regarde  en  aucune  manière.  Que  le  Souverain-Pontife  soit  l'égal  ou 
"  le  supérieur  des  conciles  généraux  ,  que  nous  importe  ?  La  seule  chose 
«  qui  nous  intéresse,  et  que  l'on  examine  en  France,  c'est  de  savoir  si 
«  une  nouvelle  constitution  ou  un  nouveau  rescrit  est  dans  l'intérêt  ou 
«  au  détriment  de  ce  royaume.  »  {De  Concordià ,  lib.  III,  c.  vu,  n°  \ .) 

Je  remarque,  en  troisième  lieu,  que  ce  second  article  est  bien  timide: 
il  n'a  pas  une  allure  franche,  et  il  est  singulièrement  embarrassé.  C'est 
un  langage  de  gens  qui  ne  voudraient  pas  qu'on  les  envisageât  comme 
des  ennemis  ,  mais  qui  n'ont  pas  non  plus  la  sérénité  des  vrais  amis. 
On  dirait  des  enfants  mutins  qui  ont  tort,  et  qui  voudraient  avoir  rai- 
son ;  ils  s'embrouillent  de  telle  sorte  ,  que  ce  qu'il  y  a  de  plus  clair  dans 
ce  qu'ils  disent,  c'est  qu'ils  sont  mécontents,  et  veulent  chagriner  leur 
porc.  Mais  entreprenez  de  leur  répondre,  vous  vous  perdez  dans  un  dé- 


—  366  — 

dale;  ce  dédale  vous  présentera  partout  des  ennemis  armés  ;  ces  ennemis 
armés  se  changeront  eu  spectres,  aussitôt  que  vous  vous  mettrez  en  de- 
voir de  les  combattre.  lisseront  à  droite,  quand  vous  les  poursuivrez  à 
gauche;  ils  seront  devant,  quand  vous  les  croirez  derrière.  Je  ne  veux 
pour  preuve  de  ce  que  j'avance  que  les  milliers  de  volumes  qu'a  fait 
naître  ce  malencontreux  article  de  la  Déclaration.  En  vérité,  je  ne  me 
persuaderai  jamais  que  la  doctrine  de  Jésus-Christ  et  de  l'Eglise  s'énonce 
de  la  sorte.  Mais ,  il  faut  bien  le  dire  en  même  temps ,  si  l'auteur  de  la 
Déclaration  a  tendu  un  piège  à  ceux  qui  ont  voulu  le  redresser  ,  il  s'est 
dressé  à  lui-même  des  embtiches  qui  l'enlacent  à  chaque  pas.  Je  plains 
le  grand  Bossuet  employant  plus  de  vingt  ans  de  sa  vie,  je  ne  dis  pas  à 
faire  triompher  les  quatre  articles  qu'il  avait  préparés  peut-être  dans 
une  demi-journée  ,  mais  à  établir  qu'on  pouvait  les  tolérer  ou  les  croire, 
sans  cesser  pour  cela  d'être  catholique. 

Avant  de  soumettre  à  un  nouvel  examen  ce  second  article  de  la  Dé- 
claration, voyons  si  la  doctrine  qui  s'y  rapporte  présente,  dans  la  sainte 
Ecriture  ,  les  mêmes  obscurités.  Je  ne  m'étonnerais  pas  que  mes  reli- 
gieux lecteurs  préférassent  s'en  tenir  aux  vérités  qui  vont  rejaillir,  si  je 
ne  m'abuse,  du  dialogue  qui  suit,  que  de  s'enfoncer  dans  les  ténèbres 
d'une  discussion  qui  n'offre  ,  à  chaque  pas  ,  que  des  incertitudes  ou  des 
abîmes. 

Commençons  néanmoins  par  dire  que,  quand  il  est  question  dans  le 
saint  Evangile  des  prérogatives  du  chef  de  l'Eglise,  les  expressions  en 
sont  tellement  claires  ,  qu'il  faut  avoir  l'esprit  préoccupé  pour  n'y  pas 
voir  une  doctrine  directement  opposée  à  celle  de  la  Déclaration  de  1682  ; 
et  cela,  même  sans  avoir  recours  à  la  tradition  et  à  l'enseignement  des 
Pères  et  des  conciles,  qui  corrobore  l'interprétation  toute  naturelle 
qui  se  présente  à  l'esprit  d'un  lecteur  impartial.  Qu'il  veuille  donc  suivre 
attentivement  les  demandes  et  les  réponses;  je  lui  offre  ce  petit  travail 
avec  d'autant  moins  d'inquiétude,  que  je  le  soumets,  comme  tout  ce  que 
j'ai  jamais  écrit  ou  pourrais  écrire  ,  au  jugement  du  Saint-Siège,  qu'on 
ne  me  soupçonnera  pas,  je  l'espère,  de  vouloir  jamais  décliner.  Per- 
sonne, ce  me  semble,  ne  peut  lui  vouer  une  obéissance  et  une  soumis- 
sion plus  aveugles  ,  plus  absolues,  plus  entières  et  plus  heureuses.  C'est 
le  premier  interlocuteur  qui  fait  ordinairement  les  demandes;  je  l'indi- 
querai donc  par  la  lettre  initiale  D,  comme  le  répondant  sera  annoncé 
par  la  lettre  R.  Pour  ne  pas  faire  naître  la  confusion,  le  premier  et  le  se- 
cond personnages  seront  toujours  indiqués  de  la  même  manière  ,  alors 
même  que  le  second  prendra  le  rôle  du  premier  et  vice  versa. 

L'abbé  ***,  ancien  vicaire  général. 

(  La  suite  au  prochain  numéro.  )' 


367  — 


L'HO)iME  DE  LETTRES  m  JOUR. 

Les  révolutions  successives  qui  ont  bouleversé  et  changé  notre  société 
politique,  ont  singulièrement  influé  sur  notre  société  lilléraire!  Il  y  au- 
rait, à  ce  sujet,  tant  de  belles  choses,  tant  de  choses  nouvelles  a  dire; 
raais  je  restreins  ma  thèse  (le  cadre  d'une  revue  m'y  force)  à  celte  caté- 
gorie d'auteurs,  qu'on  appelle  communément  hotr.mes  de  lettres. 

Voyez  d'abord  comment,  pour  s'associer  allègrement  au  mouvement 
social,  qui  court  sur  les  ailes  de  la  vapeur,  notre  amant  des  belles-lettres 
a  rejeté  une  énorme  partie  de  son  bagage  d'autrefois.  Sous  Louis  XIV,  il 
n'était  étranger  ni  à  la  science,  ni  même  à  la  grave  théologie.  Aujour- 
d'hui, il  s'est  rendu  tout  à  fait  distinct  du  savant,  et  par  ses  travaux  et 
par  son  caractère.  Jadis  il  \ivait  d'ordinaire  sur  la  casselte  du  roi,  ou 
sur  celle  d'un  Mécène,  quand  la  table  de  l'ordre  ne  se  dressait  pas  de- 
vant lui;  et  enfin,  son  monde  à  lui,  c'était  sa  cellule  ou  un  cabinet  pou- 
dreux. De  nos  jours,  cet  ancien  ami  de  la  solitude,  du  silence  et  de  la 
pauvreté,  trône  volontiers  dans  un  salon  et  ailleurs,  rejette  toute  posi- 
tion officielle,  brise  toute  chaîne  dorée,  tant  il  adore  sa  liberté  ;  mais  il 
se  laissera  volontiers  enchaîner  aux  sinécures,  aux  marchés  chanceux 
de  la  librairie  :  car  il  aime  par-dessus  tout  l'argent.  Toutefois,  c'est  jus- 
tice à  lui  rendre,  il  aime  cet  argent  pour  la  dépense,  et,  malgré  certaine 
faiblesse,  hélas  !  trop  commune  parmi  nous,  il  se  montre  très-accessible 
aux  sentiments  généreux,  et  très-facile  dans  le  commerce  de  la  vie.  Le 
savant,  au  contraire,  a  conservé  quelque  chose  de  ses  manies  antiques, 
qui  ressemblent  un  peu  à  la  vie  monacale  ;  mais,  nonobstant  celle  rouille 
du  passé,  il  chérit,  à  l'égal  de  la  science,  l'or,  les  gras  emplois,  les  hon- 
neurs, et  très-souvent  l'intrigue.  0  révolutions,  que  vous  changez  les 
caractères! 

Mais  le  changement  le  plus  caractéristique,  qui  se  soit  opéré  dans  le 
monde  littéraire,  porte  principalement  sur  les  œuvres  d'esprit  et  sur  la 
renommée  qu'elles  procurent.  Ainsi  l'homme  de  lettres  joue  au  succès, 
comme  Ton  joue  à  la  bourse,  au  risque  de  ruiner  d'un  seul  coup  sa  for- 
tune et  sa  réputation,  s'il  en  a,  ou  s'il  doit  en  acquérir.  Or  donc,  toutes 
ses  chances,  tout  son  espoir  sont  jetés  au  hasard,  et  ne  reposent  que  sur 
les  spéculations  de  librairie,  sur  les  afliches  monstres,  sur  les  réclames 
largement  rétribuées,  sur  la  camaraderie,  et,  chose  plus  déplorable  en- 
core, sur  la  prostitution  d'un  talent,  appliqué  à  flatter  les  mauvaises 
passions  du  moment.  C'est  avec  cette  noble  et  haute  intelligence  d'ex- 
ploitation littéraire,  ({ue  nos  Eugène  Sue,  nos  Alex.  Dumas,  nos  Miche- 
let,  et,  hélas!  nos  Lamartine,  courent  après  le  lucre  et  les  succès  ar- 
tificiels. Sans  doute  l'or  tombe  en  rouleaux  dans  les  poches  de  ces  rois 
littéraires;  et  ces  nombreux  hommes  de  lettres,  ([ui  se  précipitent  à  leur 


—  368  — 

suite,  aussi  aventureux,  mais  moins  habiles  ou  moins  fortunés,  se  meu- 
rent de  faim  et  du  désespoir  de  rester  inglorieux.  Mais,  ô  justice  provi- 
dentielle! l'or  de  la  prostitution  du  talent  s'échappe  des  mains  qu'il 
souillait,  et  les  châteaux  et  les  villas  se  vendent,  même  après  la  plus 
riche  moisson  littéraire!  Et  les  belles-lettres,  ces  filles  du  ciel,  données 
à  la  terre  pour  rendre  les  hommes  meilleurs,  et  non  pour  les  corrom- 
pre, sont  vengées  et  sourient  d'un  regard  plus  doux  à  leurs  véritables 
adorateurs. 

Reste  la  renommée!...  Il  est  vrai,  une  grande  rumeur  gronde  autour 
de  l'homme  de  lettres  asservi  aux  caprices  d'une  popularité  factice  et 
mensongère.  Au  milieu  de  bruits  confus  et  formidables ,  nous  distin- 
guons les  mots  de  gloire,  de  postérité,  d'immortalité.  Tandis  que  Racine 
et  Bossuet  seront  discutés,  que  le  mérite  d'Athalie  et  du  Discours  sur 
l'histoire  universelle,  sera  mis  en  question,  que  des  écrivains,  restés 
fidèles  aux  traditions  du  grand  siècle,  planteront  leur  vieux  drapeau 
au  milieu  d'une  mêlée  tumultueuse,  au  bruit  de  la  tempête  populaire, 
MM.  Ponsard,  Michelet,  Alexandre  Dumas,  etc...,  vogueront  à  pleines 
voiles  sur  un  océan  de  louanges!...  Méranie,  la  Reine  Margot,  l'Histoire 
de  la  Récolution  française,  les  Girondins,  seront  prônés  par  les  habiles, 
applaudis,  achetés,  dévorés  par  ce  peuple  d'étudiants,  d'épiciers,  de  pe- 
tites dames  et  de  portiers!...  Comédie  que  tout  cela!...  Parodie  et  cari- 
cature de  la  vraie  renommée  ! 

Cependant,  il  n'y  a  là  rien  qui  puisse  décourager  l'homme  de  lettres, 
dont  la  vie  est  vouée  au  culte  de  la  poésie  et  de  la  vraie  littérature.  Le 
temps  est  un  grand  justicier,  même  pour  les  œuvres  d'esprit.  Est-ce 
qu'à  l'égal  de  Racine  ne  fleurissait  pas  jadis  le  grand  Pradon?  Boileau 
n'avait-il  pas  besoin,  pour  consoler  son  ami,  de  soulever  l'équitable  ave- 
nir? Qui  pourrait,  qui  voudrait  aujourd'hui  lire  une  scène  de  la  Phèdre 
de  Pradon?  Mais,  sans  remonter  d'un  siècle,  n'avons-nous  pas  connu  des 
noms,  dont  la  renommée,  éclatante  hier,  est  aujourd'hui  presque  entiè- 
rement éclipsée?  Cependant,  à  tout  prendre,  cette  renommée  n'était  pas 
moins  légitime  que  celle  de  nos  grands  auteurs,  qui  ont,  de  plus,  le  tort 
grave  de  courir  après  l'or  et  le  bruit,  en  mendiant  une  fausse  et  honteuse 
popularité.  Soyons-en  sûrs,  les  cadets  auront  le  sort  de  leurs  aînés.  Dans 
dix  ans,  ce  sera  à  peine  si  quelque  érudit  aura  conservé  le  titre  du  C/ie- 
valier  de  Maison-Rouge,  du  Prêtre  et  de  la  Famille,  des  Girondins  mêmes, 
etc..  Voyez  plutôt,  deux  ans  ne  se  sont  point  encore  écoulés,  et  déjà  se 
perd  dans  les  solitudes  de  l'oubli  ce  pimpant,  ce  spirituel,  cet  anti-jé- 
suitique Juif-Errant... 

Qu'est-ce  donc  que  la  renommée  qui  bruit  au  milieu  de  nos  discordes 
politiques?  Quel  homme  de  lettres  peut  être  fier  des  louanges  qui  reten- 
tissent aujourd'hui  à  ses  oreilles?  Celui-là,  qui  a  compris  que  la  vraie 
gloire,  la  gloire  solide  et  durable,  vient  lentement,  s'achète  au  prix  des 
plus  rudes  sacrifices,  et  non  avec  des  adulations  politiques.  Folie  donc, 
que  de  prendre  l'improvisation  pour  la  création,  et  de  vouloir  donner 


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comme  une  marque  de  supériorité  une  fécondilé  maladive,  qui  enftinle 
sans  terme  et  sans  repos!  Déception  amère  de  se  laisser  bercer  par  les 
louanges  d'une  foule  égarée!  Honte  et  remords  d'acquérir  l'or  et  la  re- 
nommée en  flattant  les  passions  politiques  désordonnées!  Qu'on  le  sache 
bien,  le  temps  ne  respecte  point  ce  que  l'on  a  fait  sans  lui;  l'œuvre  en- 
fantée à  la  hâte  meurt  rapidement.  Les  grandes  âmes,  les  esprits  puis- 
sants, qui  ont  conscience  de  leur  force  et  de  leur  valeur  intellectuelle, 
savent  qu'ils  doivent  attendre  patiemment,  dédaigner  la  vogue  et  l'or 
qu'elle  procure;  la  vogue  passe  avec  les  passions  frénétiques  qui  la  don- 
nent; elle  passe,  semant  derrière  elle  ruines  et  débris,  et  laissant  ses 
idoles  dans  la  boue...  La  véritable  gloire,  la  vraie  popularité  soulèvent 
lentement  ceux  qui  se  confient  à  leurs  flots,  mais  les  portent  sûrement 
jusqu'à  la  postérité  la  plus  reculée.  Puissent  nos  hommes  de  lettres  le 
comprendre!  L'abbé  CORGIE, 

Curé  de  Riorges,  diocèse  de  Lyon. 


LES  SCANDALES  DE  PARIS. 

DEUXIÈME  VOLUME  (I). 


IV 

Un  cri  aigu  résonna  ,  suivi  d'un  affreux  hurlement.  Le  Syrien  , 
épouvanté,  souleva  la  draperie.  La  chambre  était  déserte.  Un  corps 
gisait  à  terre.  Soliman  s'approcha  et  reconnut  Moriceau,  qui,  la  poitrine 
ouverte,  se  tordait,  inondé  de  sang,  dans  des  convulsions  atroces. 

—  Elle  a  frappé  au  cœur  !  —  disait-il  d'une  voix  profondément  funè- 
bre. —  Je  suis  seul  !...  Mourir  sans  pitié  ,  sans  secours  !... 

Il  aperçut  Soliman  et  se  rejeta  en  arrière  comme  à  l'aspect  d'un  fan- 
tôme. Puis  il  rendit  un  éclat  de  rire  sourd  ,   saccadé  et  terrible. 

—  Sans  remords  et  sans  crainte!  ajouta-t-il  d'une  voix  pareille  au 
dernier  i-ugissement  d'un  tigre. 

Il  se  débattit  follement  entre  les  bras  du  Syiien  ,  retomba  lourdement 
sur  le  sol ,  et  ferma  les  yeux  i)our  ne  plus  les  rouvrir. 

Un  tel  spectacle  ne  manqua  point  de  produire  sur  le  jeune  homme 
une  étrange  impression.  Soliman  néanmoins  n'avait  pas  été  élevé  dans 
les  usages  et  les  idées  de  la  civilisation  européenne.  II  se  rappelait  plus 
d'une  tète  d'esclave  tombée  sous  le  cimeterre  domesticjue.  Grâces  aux 
lumières  dernièrement  acquises,  poignarder  de  sa  main  un  faux  ami 
lui  eût  semblé  chose  illicite,  bien  plus  que  révoltante.  Dans  son  esprit, 
la  criminalité  d'un  meurtre  se  subordonnait  aux  motifs.  II  ne  témoigna 

(I)  Voir  la  livraison  du  l'o  ortobre  ,  p.  31Ô.  — La  suite  sera  donnée  sans  interruption. 


—  370  — 

donc  ni  l'effroi  ,  ni  l'horreur.  Son  parti  fut  pris  en  un  clin  d'oeil.  Après 
s'être  assuré  que  Monceau  avait  cessé  de  vivre,  il  songea  à  effectuer 
promptement  la  retraite.  Il  se  souvenait  parfaitement  des  suites  de  sa 
déclaration  lors  de  la  mort  de  Caudebras.  Il  proûta  de  celte  leçon  ré- 
cente, et,  sachant  bien  que  la  justice  des  nations  éclairées  ne  se  montre 
rien  moins  que  philosophe  en  de  semblables  rencontres ,  il  résolut  d'évi- 
ter à  tout  prix  de  passer  cette  fois  pour  un  assassin  ou  un  fou.  Tout  se- 
cours était  d'ailleurs  inutile  à  la  victime,  et  le  premier  témoin  pouvait, 
en  présence  des  faits  accomplis  ,  s'armer  des  preuves  les  plus  manifestes 
qui  jamais  aient  éclairé  la  religion  d'un  tribunal.  Il  prêta  l'oreille,  n'en- 
tendit aucun  son.  Le  logis  semblait  désert;  la  fuite,  si  dangereuse  qu'elle 
fut,  s'offrait  pour  unique  voie  de  salut.  Mais  les  doigts  du  Syrien  étaient 
ensanglantés  ;  les  déchirures  de  son  vêlement  attestaient  au  besoin  une 
lutte;  il  portait,  par  habitude,  un  poignard  ,  et  par  accident  des  bijoux. 
Le  moindre  obstacle  se  changeait  en  péril;  un  regard,  un  bruit  de  pas, 
serait  le  signal  de  sa  perte.  Soliman  comprit  qu'il  jouait  sa  tête  ,  et  ne 
se  fit  scrupule  d'aucune  des  précautions  nécessaires  à  détruire  les  in- 
dices. Il  essuya  ses  mains  aux  rideaux,  au  moyen  de  son  arme,  tailla 
les  restes  de  son  habit  de  façon  à  constituer  une  veste  ronde  ,  brûla  son 
chapeau  ,  et  sortit  lestement.  Il  se  dirigea  sans  encombre  à  travers  le 
dédale  de  toits ,  de  greniers ,  d'escaliers  et  d'échelles ,  et  se  retrouva 
sain  et  sauf  dans  la  rue  Neuve-Sainl-Médard.  Nul  ne  parut  s'inquiéter 
de  son  travestissement  grotesque.  Il  s'efforça  d'affecter  l'aisance  un  peu 
débraillée  d'un  jeune  drôle  en  belle  humeur  ,  et  gagna  le  plus  rapide- 
ment qu'il  lui  fut  possible  la  boutique  d'un  fripier,  où  il  acheta  ,  pour 
quelques  sous,  les  restes  d'un  manteau  et  l'apparence  d'une  casquette  , 
puis  il  sauta  dans  un  fiacre,  et,  sans  autre  incident,  arriva  chez 
maître  Leveau  ,  qui  dut  payer  la  voiture  ;  Soliman  ne  possédait  plus 
même  un  écu.  En  entrant  dans  l'hôtel  ,  il  songea  ,  pour  la  première  fois 
de  ce  jour,  à  l'embarras  présumé  du  vicomte  ,  à  l'endroit  de  la.dette 
contractée  au  jeu  la  veille  au  soir.  Il  frappa  à  la  porte  d'Arthur.  Joseph 
vint  ouvrir  et  introduisit  l'étranger.  Celui-ci  rejeta  avec  dégoût  l'af- 
freuse loque  desséchée  par  un  long  usage  ,  et  suintant  la  misère  ,  le 
meurtre  et  l'orgie.  Il  courut  s'enfoncer  dans  le  moellleux  duvet  d'une 
bergère. 

—  Plaisant  costume  1  s'écria  le  ^icomte,  —  triste  déguisement!  — 
Quelle  n)anie  de  se  travestir  en  grom.  Une  idée  de  ce  genre  ne  pouvait 
venir  que  d'un  cerveau  de  Damas.  Gela  est  du  plus  mauvais  goût ,  mon 
cher.  Au  pis  aller ,  vous  deviez  prendre  culotte  de  peau  ,  bottes  à 
l'écuyère  et  casaque  de  soie. 

—  C'est  une  fatale  nécessité,  Arthur,  qui  m'a  réduit  à  cet  état  bizarre. 
N'en  riez  point ,  je  vous  prie  ,  et  dites-moi  plutôt  qu'il  ne  vous  est  rien 
arrivé  de  fâcheux. 

—  Non  ,  certes,  l'excellent  capitaine  songe  à  tout.  Avant  midi  ,  il 
avait  emprunté  la  somme  à  Noirmonl. 


—  371   — 

—  Décidément,  nous  n'avions  pas  apprécié  Melchior  à  sa  valeur.  Mais 
quelle  matinée  !  mon  ami  ,  quelle  horrible  aventure  I 

—  Vous  vous  êtes  battu  ? 

—  J'ai  fait  un  rêve  de  damné  !  Sans  ces  taches  sanglantes  ,  je  doute- 
rais de  ma  raison. 

—  J'ose  croire  que  vous  n'avez  assassiné  personne. 

—  Pas  précisément  ;  mais  je  puis  être  accusé. 

—  Parlez-vous  sérieusement  ?  reprit  Arthur  qui  commençait  à  soup- 
çonner un  horrible  drame. 

—  Joseph  !  —  cria  Soliman  ,  apportez  de  l'eau  chaude  et  du  rhum. 
Et  pendant  que  le  valet  exécutait  cet  ordre  : 

—  Il  faut  que  nous  soyons  seuls ,  murmura  Soliman  à  l'oreille  du 
vicomte. 

Celui-ci  devint  très-pàle.  Les  deux  jeunes  gens  gardèrent  quelque 
temps  le  silence.  Quand  Joseph  rentra  ,  il  ne  put  s'empêcher  de  consi- 
dérer curieusement  la  singulière  toilette  de  Soliman.  Et  tout  à  coup 
l'honnête  garçon  fit  entendre  un  gros  rire  qui  plut  médiocrement  au 
Syrien. 

—  Quand  vous  aurez  fini ,  —  dit  froidement  Arthur  ,  —  vous  irez  au 
Jardin-des-Plantes  pour  votre  distraction  personnelle. 

—  Le  drôle  peut  me  perdre,  grommela  Soliman. 

—  Et  maintenant,  —  reprit  le  vicomte,  —  daignerez-vous  m'ap- 
prendre  pourquoi  je  vous  retrouve  pâle  ,  mutilé  ,  sanglant? 

—  Une  dernière  fois  ,  Arthur  ,  prenez  plus  gravement  les  choses  ;  il 
y  va  pour  moi  de  l'existence  et  de  bien  plus. 

—  .le  ne  puis  qu'écouter. 

Soliman  se  passa  la  main  sur  le  front,  recueillit  ses  souvenirs  et  fit 
à  son  ami  la  plus  minutieuse  narration  des  événements  du  matin.  Cette 
confidence  fut  longue  et  douloureuse.  Quand  le  musulman  eut  terminé 
son  récit  ,  Arthur  resta  pensif. 

—  Vous  aimez  donc  prodigieusement  cette  femme?  — demanda-t-il 
tout  à  coup  d'un  ton  de  commisération  profonde. 

—  Vous  oubliez  toujours  qu'en  ma  double  qualifié  de  philosophe  et 
d'Arabe  ,  je  ne  partage  aucune  des  idées  auxquelles  vous  attachez  tant 
d'importance.  La  forme  extérieure,  jointe  au  sentiment  intime,  consti- 
tue pour  moi  l'idéal  de  l'amour.  .Te  ne  m'embarrasse  nullement  de  mille 
délicatesses  de  détail  a  l'usage  des  hommes  parvenus  à  l'excès  des  vertus 
et  ,  par  contre  coup  ,  aux  appréciations  exagérées  ,  aux  exigences  méti- 
culeuses ,  aux  désirs  fantastiques.  Je  me  renferme  dans  les  strictes 
bornes  de  la  nature  ,  et  j'excuse  ce  que  vous  ne  sauriez  tolérer.  L'Ame, 
pour  moi,  c'est  la  volonté,  la  vie;  c'est  l'action  présente;  je  dédaigne 
de  sonder  le  passé ,  et  j'ai  la  certitude  de  l'avenir,  parce  fjue  je  suis 
résolu  de  le  façonner  à  ma  guise,  fallût-il  employer  la  violence.  Que 
m'importe  si  la  femme  aimée  par  moi  appartient  à  telle  ou  telle  classifi- 
cation sociale!  Je  suis  au  niveau  de  tout,  et  je  n'admets  de  juges  que 


—   372  — 

nia  raison  et  mes  armes.  Ismaël  est  vieux  comme  le  monde.  Il  y  a  place 
pour  tous  au  désert,  et  le  doigt  du  chef  désigne  le  rang  que  chacun  doit 
occuper  sous  la  tente.  Que  ma  fiancée  soit  reine  ou  mendiante ,  mes  es- 
claves s'inclineront  également  devant  elle.  Vous  me  direz  qu'une  extrême 
liberté  de  conduite  a  pu  motiver  des  soupçons  outrageants,  et  que,  malgré 
l'éloignement  des  lieux  et  la  diversité  des  costumes,  une  secrète  jalousie 
me  fera  parfois  songer  aux  spirituels  sarcasmes  des  dandies  parisiens. 
Non  ,  encore.  Parmi  les  accusateurs  ,  aucun  n'ose  élever  la  voix  ;  tous 
je  les  ai  vu  rechercher  bassement  ce  qu'ils  railleraient  de  ma  part.  Ils 
m'ont  donné  le  droit  de  les  mépriser,  ou  plutôt  de  les  plaindre.  En  son 
cœur,  chacun  me  rend  justice  ,  et  j'aime  mieux  l'approbation  tacite  de  la 
conscience  des  envieux  que  les  louanges  officielles  et  les  flatteries  hypo- 
crites, poison  banal  suffisant  à  dégoûter  de  tout  bonheur  illustre. 

—  Je  me  suis  mal  expliqué ,  Soliman  ;  plus  d'un  prince  est  parvenu  à 
imposer  au  monde  le  respect  d'un  mariage  équivoque.  L'or  ,  pour  la 
foule  ,  absout  toutes  les  fautes.  M"=  de  Saint-Charles,  quels  que  soient 
ses  antécédents  ,  jouit  d'un  renom  plus  pur  que  celui  de  plus  d'une  ac- 
trice en  vogue.  Vous  laisserez  les  plaisants  se  murmurer  pendant  une  se- 
maine une  sotte  plaisanterie  ,  et  vous  trônerez  à  Naples  ,  à  Londres  ,  à 
Paris,  Vos  fêtes  achèteront  le  silence,  bientôt  l'admiration.  Votre  femme 
brillera  par  sa  beauté,  son  esprit,  sa  grâce.  Vous  compléterez  enfin ,  par 
une  élégante  excentricité ,  votre  existence  de  lion,  puis  vous  l'etournerez 
jouer  le  calife  à  Damas.  Rien  de  plus  facile  à  vous  que  d'oblenir  un  pa- 
chalik ,  de  vous  faire  nommer  grand  visir  ou  sultan.  La  ligne  est  tracée. 
Mais,  si  tout  à  coup  quelque  terrible  révélation  jaillissait  à  vos  yeux ,  si 
quelque  sanglant  éclair  venait  à  déchirer  le  voile  de  votre  félicité ,  si 
enfin  la  mère  de  vos  enfants  vous  apparaissait  soudain  sous  un  jour  ter- 
rible et  fatal ,  vous  auriez  peut-être  alors  à  commettre  un  crime  permis 
par  vos  lois  ,  mais  trop  infâme  à  votre  cœur  pour  que  je  ne  tente  pas  de 
le  prévenir  en  vous  désabusant  aujourd'hui. 

—  Par  Mahomet  !  vos  paroles  m'épouvantent ,  et  je  ne  vous  ai  jamais 
vu  cette  physionomie  sévère. 

—  Ecoutez  ,  Soliman  ;  la  mort  de  Frédéric  d'Enlrames  m'a  fait  beau- 
coup réfléchir,  et,  bien  que  le  soir  même  j'aie  fait  une  folie  au  jeu,  je 
suis  devenu  sage.  Le  but  de  nos  études  sur  les  scandales  de  la  vie  est 
désormais  atteint ,  peut-être  dépassé  ;  mes  yeux  sont  ouverts  ;  la  vérité 
brille.  Il  est  temps  d'intervertir  les  rôles,  et  c'est  à  l'étourdi  sceptique  à 
rappeler  l'homme  grave  à  la  raison  et  par  conséquent  au  devoir. 

Soliman  tendit  la  main  au  vicomte  qui  la  serra  et  reprit  : 

—  Dussions-nous  ne  plus  nous  revoir  après  cet  entrelien,  j'aurai  le 
courage  de  vous  dire  que  ,  selon  ma  conscience  ,  Mariette  vous  pousse  à 
l'abîme  ,  et  que  bientôt ,  dépouillé  de  vos  biens  ,  perdu  dans  votre  hon- 
neur, flétri  par  un  jugement  public,  vous  serez  contraint  d'abandonner 
la  France  ,  n'emportant  avec  vous  que  le  remords,  le  désespoir  et  la 
honte. 


—  373  — 

—  Continuez,  Monsieur,  —  fit  le  Syrien  d'une  voix  brève;  — mais, 
s'il  est  possible ,  trouvez  des  expressions  moins  tragiques. 

—  Les  mots  répondent  à  la  pensée  et  rendent  mal  toute  la  pitié  que 
m'inspire  un  si  étrange  aveuglement.  Rappelez  ,  Soliman  ,  ce  généreux 
instinct  qui  vous  entraînait  vers  les  idées  chrétiennes.  Souvenez-vous 
de  votre  prière  au  pied  du  grand  artiste  mourant  entre  les  bras  du 
prêtre;  car  vous  avez  besoin  de  force,  d'audace  et  de  consolation.  Ma- 
riette vous  trompe,  je  le  répéterai,  s'il  le  faut,  devant  tous.  Vous  avez  été 
dupe  d'un  vol  concerté  entre  elle  et  l'usurier.... 

—  Misérable!  —  exclama  Soliman  livide. 

—  Je  vous  pardonne  ,  —  reprit  noblement  Arthur,  —  et  j'ajoute  que, 
par  dépit  d'amour,  crainte  d'une  dénonciation  ,  cupidité  peut-être,  elle 
est  secrètement  revenue  sur  ses  pas  par  une  issue  cachée  et  qu'elle  a.... 

—  Craignez  de  dire  un  mot  de  plus  !  —  fit  le  Syrien  grinçant  des 
dents  et  cherchant  son  poignard. 

—  Assassiné  Moriceau  !  —  acheva  intrépidement  le  vicomte. 
Solim.an  resta  foudroyé. 

—  A  bientôt,  —  continua  Arthur  en  se  levant  avec  calme.  —  Il  est 
quatre  heures  ;  on  m'attend  chez  Noirmont. 

Le  vicomte  sortit  fort  tranquille.  Le  Syrien  en  délire  hurla  ,  frappa 
des  pieds  ,  poignarda  les  meubles ,  brisa  porcelaines  et  cristaux  ,  puis 
fit  hâtivement  sa  toilette ,  et,  portant  l'enfer  dans  le  cœur,  se  rendit 
chez  M'"=  de  Saint-Charles. 

J.  dû  YvisMEwsKi  (Jules  de  Tournefort), 
{La  suite  à  un  prochain  numéro.) 


CRITIQUE   BIBLIOGRAPHIQUE. 


CAS  DE  CONSCIENCE 

A  PROPOS  DES  LIBERTÉS  EXERCÉES  01]  RÉCLAMÉES  PAR  LES  CATnOLIQlES, 

ou 
Arcortl  ilc  la  doeiritic  catholique  arec  ta  forutc  îles  gouvcrncineiifH 

nioflerucs  : 

Par  Mgr  Pahisis,  EvOque  de  Laiigrcs  (1). 

Loi-sque,  chassées  des  plaines  de  Sennaar  par  une  haute  mesure  de 
la  divine  Providence  contre  le  langage  humain,  considéré  comme  instru- 
ment de  la  centralisation  absolue  de  la  race  humaine  ,  et  de  ses  im- 
menses dangers,  les  tribus  humaines  se  dirigeaient  a  l'aventure  vers  des 
plages  inconnues  ,  livrées  à  tous  les  besoins  et  ne  connaissant  pas  les 
moyens  d'y  pourvoir,  l'aflinité  sociale  et  la  force  de  cohésion  pouvaient 

(1)  Va  vol.  in-8°  de  532  pages  ,  21  feuilles. 


—  374  — 

paraître  détruites,  et  le  eenre  humain  emporlé  par  une  ruine  inévitable 
parla  force  de  projection  qui  le  dispersait.  Mais  les  traditions  anciennes 
nous  représentent  des  êtres  surnaturels,  des  anges,  des  dieux,  venant  au 
secours  des  hordes  nomades  et  vagabondes,  leur  donnant  des  lois,  leur 
enseignant  l'agriculture  et  les  arts  nécessaires,  prêtant  leur  ministère 
surnaturel  au  premier  établissement  des  sociétés.  Il  ne  faut  pas  imaginer, 
d'ailleurs,  cjue  celte  faveur  divine  n'ait  été  accordée  qu'au  peuple  hé- 
breu ,  et  que  toutes  les  autres  races  en  aient  été  privées.  Sous  ce  rap- 
port, la  fable  est  une  histoire  très-véritable. 

Or,  quelque  chose  d'analogue  s'est  passé  aussi  dans  nos  temps  mo- 
dernes. Autorisée  sans  doute  par  la  divine  Providence  pour  prévenir  des 
dangers  plus  grands,  une  haute  mesure  a  frappé  sur  la  langue  de  l'Eglise, 
devenue  la  langue  universelle,  la  langue  des  sciences,  la  langue  des  arts, 
la  langue  de  la  poliliciue  et  des  relations  sociales.  Avec  elle,  malheureu- 
sement ,  s'est  retirée  des  sciences  et  de  l'enseignement,  de  la  pratique 
des  arts  et  de  l'industrie  ,  delà  politique  et  des  administrations  gouver- 
nementales, l'idée  directrice  du  catholicisme,  et  l'Eglise  s'est  trouvée  par- 
tout isolée  et  suspecte.  Alors,  de  nouvelles  hordes  vagabondes  ont  de 
nouveau  divisé  l'humanité  ;  elles  se  sont  aventurées  dans  les  champs  in- 
connus de  l'intelligence,  sous  le  nom  de  partis,  d'opinionset  de  sectes. 
Mais  nul  oracle  ne  répondait  aux  inquiétudes  des  consciences  ;  nul  con- 
ducteur céleste  ne  venait  consoler  les  âmes  errantes  et  leur  enseigner  les 
arts  nécessaires,  leur  donner  les  nouvelles  lois  que  les  circonstances  ré- 
clament, et  les  aider  à  fonder  des  sociétés  nouvelles.  L'Eglise  même  sem- 
blait avoir  abdiqué,  condamner  absolument  les  évolutions  nouvelles  ,  et 
abandonner  l'humanité  à  ses  destinées  fatales.  On  le  disait,  du  moins. 

Peut-on  concourir  à  la  liberté  des  cultes,  en  profiter,  la  demander ,  et 
l'Eglise  ne  se  déjugerait-elle  pas  ?  Faut-il  demander  une  religion  d'Etat  ; 
vaut-il  mieux:  être  indépendant  qu'asservi  ;  comment  accorder  les  senti- 
ments de  l'Eglise?  Le  catholicisme  n'est-t-il  pas  un  culte  public;  peut-il 
être  public  sans  la  participation  de  l'Etat?  Peut-on  approuver  un  Etat 
sans  religion,  lui  prêter  son  concours;  que  signifient  les  condamnations 
de  l'indifTérentisme?  Faut-il  demander  la  séparation  de  l'Eglise  et  de 
l'Etat ,  leur  union  ne  recèle-t-elle  pas  de  grands  dangers;  la  Charte 
n'annule-t-elle  pas  le  Concordat?  Faut-il  demander  la  liberté  de  la 
presse  ,  n'est-elle  pas  condamnée,  peut-on  en  profiter?  Que  penser  du 
communisme,  vouloir  la  liberté  n'est-ce  pas  l'autoriser?  Peut-on  se 
servir  du  journalisme,  n'est-ce  pas  une  profession  de  médisance,  peut-il 
apporter  quelques  avantages  à  l'Eglise,  etc.  ?  Sur  toutes  ces  grandes  ques- 
tions, nous  ne  voyons,  depuis  vingt  ans,  que  de  lamentables  divisions; 
nous  assistons  véritablement  à  la  confusion  de  Babel  ;  et  point  d'oracle , 
point  d'envoyé  divin  qui  vienne  diriger  les  pas  des  hordes  nouvelles  qui 
divisent  la  société  et  font  prévoir  sa  ruine. 

Cependant ,  un  nouveau  Pontife  est  monté  sur  la  chaire  de  Pierre 
comme  un  astre  lumineux  se  lève  au   milieu  d'une  nuit  sombre;  et 


pressé  de  trancher  les  difficultés  ,  do  résoudre  les  doutes  ,  et  de  donner 
aux  peuples  nouveaux  la  direction  qu'ils  attendent;  il  s'est  écrié  :  La 
parole  est  trop  lente  à  la  besogne ,  trop  peu  efficace;  et  trop  impuis- 
sante; le  temps  presse,  à  l'œuvre!  quod  me  viderilisfaccre,  hoc  facile,  Ym 
peu  de  temps  il  a  accompli  des  œuvres  admirables,  des  œuvres  surtout 
qui  lèvent  toutes  les  difficultés  et  résolvent  tous  les  doutes. 

Mais  il  nous  fallait  ces  solutions  pratiques  dans  un  Manuel  qui  eût  au- 
torité, qui  les  formulât  avec  logique,  netteté,  clarté  et  précision.  Voilà  la 
définrtion  de  l'ouvrage  de  Mgr  de  Langres  que  nous  annonçons.  Toutes 
les  inquiétudes  des  catholiques  doivent  désormais  se  calmer,  tous  leurs 
doutes  sont  éclaircis  ,  il  n'y  a  plus  de  prétexte  à  aucune  division  ,  elles 
ne  sont  plus  possibles  qu'à  l'entêtement  ou  à  l'ignorance.  Nous  marche- 
rons donc  dorénavant  comme  un  seul  homme,  et  par  l'unité  le  triomphe 
nous  arrivera.  Que  le  Clergé  de  France  ne  peut-il  se  réunir  et  donner 
sa  haute  sanction  à  ce  beau  travail  !  il  en  est  digne,  et  il  a  toute  la  pré- 
cision et  la  clarté  du  Manuel  de  discipline  catholique  pour  les  temps 
présents.  Il  ne  lui  manque  que  la  forme  impérative  et  la  sanction  des 
{)asteurs.  Pourquoi  Mgr  de  Langres  ne  la  demanderait-il  pas? 

On  sait  que  l'éloge  d'un  tel  livre  est  au-dessus  de  nous  :  ([u'il  reçoive 
nos  hommages.  Nous  nous  contenterons  de  constater  que  nous  n'y  avons 
pas  trouvé  un  seul  désaccord  avec  nos  propres  doctrines.  La  ligne  que 
nous  suivons ,  depuis  près  de  deux  ans,  dans  la  Voix  de  l'Eglise  et  dans 
la  Lecture,  y  est  partout  confirmée.  Nous  aurons  à  revenir  sur  ce  magni- 
fique travail;  surtout  nous  aurons  souvent  à  le  citer  avec  bonheur, 
car  il  est  avant  tout  le  directeur  du  journaliste  ecclésiastique. 

Nous  regrettons  cependant  le  blâme  que  Mgr  Parisis  a  cru  devoir 
donner,  pages  114  et  113,  à  des  auteurs  ecclésiastiques  infiniment  res- 
pectables qui  ont  enseigné  dans  leurs  livres  comment  il  faut  se  servir , 
pour  la  défense  de  l'Eglise  et  de  ses  droits,  de  la  législation  civile  qu'on 
nous  a  faite  ,  quelle  que  soit ,  d'ailleurs,  sa  nullité  canonique  et  môme 
son  empiétement;  lui  qui  enseigne  ex  professo,  \)au,c  U  et  suivantes  , 
qu'on  peut,  qu'on  doit  même  quelquefois  invoquer  une  loi  mauvaise, 
injuste  ,  irréligieuse  ,  etc. ,  pour  obtenir  justice. 

Nous  regrettons  surtout  la  note  dj  la  page  297,  qui  paraît  donner  au 
texte  qu'elle  blâme  un  sens  qu'il  n'a  pas  évidemment  ;  car  dans  l'auteur 
il  est  question  du  danger  du  schisme  actuellement  en  question,  et  non 
de  la  grandeur  du  schisme  en  général.  Nous  nous  permettrons  de  dire 
qu'une  cause  flétrie  dont  nons  connaissons  toute  la  gravité,  cherchera 
un  témoignage  de  sympathie  dans  le  blâme  de  cette  note  que  nons  vou- 
drions pouvoir  effacer  avec  nos  larmes;  qu'au  mollis,  l'illustre  blAmé 
n'y  voie  point  une  provocation  ,  et  qu'il  permette  à  notre  amour  l'es- 
poir d'un  parfait  oubli  et  de  l'union  invariable  de  ceux  à  (jui  nous 
avons  voué  une  invariable  vénération. 

Ce  livre  est  la  réfutation  des  belles  utopies  de  M.  le  marquis  de  Régnon 
et  du  Mémorial  catholique. 


SOLUTION  DE  GEANDS  PROBLÈMES 

MISE  A  LA  rORTÉE  DE  TOUS  LES  ESPRITS  , 

Par  l'auteur  de  Platon-Polichinelle  (1). 

Suite  du  troisième  probièiue  :  Im  société  peut-elle  elfe  sautée  sans  l'edc 
renif  catholique?  (Toiuc  IV.) 

Il  ne  faut  pas  que  les  saints-simoniens  et  les  fouriéristes  se  vantent  tant 
de  leur  doclrine  de  la  réhabilitation  de  la  chair;  elle  est  aussi  vieille 
que  les  plus  vieilles  hérésies,  et  notre  auteur  démontre,  dès  le  com- 
mencement de  ce  volume  ,  que  le  protestantisme  particulièrement  em- 
brassa celte  doctrine  et  la  mit  en  pratique  à  l'encontre  des  doctrines  et 
de§  mœurs  catholiques. 

Après  cette  exposition  ,  il  arrive  à  comparer  la  stérile  philanthropie 
protestante  à  la  charité  catholique ,  toujours  si  admirablement  féconde. 
La  conclusion  qui  ressort  de  là  est  que  l'extinclion  de  la  charité  est 
le  signe  de  l'extinction  de  toute  vie  religieuse  et  morale  ;  or  le  cœur  de 
l'homme  ne  pouvaut  supporter  le  vide  ,  il  faut  le  remplir  par  le  culte 
de  la  chair,  d'où  il  suit,  en  dernière  analyse  ,  que  la  vie  bestiale  est 
le  dernier  ternie  du  progrès  huguenot. 

Delà,  l'auteur  passe  à  l'examen  comparé  de  la  tolérance  cathohque 
et  de  la  tolérance  protestante  chez  les  divers  peuples.  Après  avoir  établi 
que  l'Eglise  doit  être  ,  comme  Dieu  ,  dogmatiquement  intolérante  ,  il 
constate  qu'elle  n'a  jamais  employé  la  coercition  contre  les  infidèles 
païens,  juifs  ou  musulmans.  Au  contraire,  elle  l'a  admise  contre  les 
héréticjues  qui  sont  des  sujets  en  état  de  révolte.  Mais  la  coercition  n'a 
jamais  été  employée  contre  la  conscience  ;  l'Eglise  l'a  opposée  seulement 
à  l'action  extérieure  de  prosélytisme  hérétique  et  de  trouble  social  qui 
ont  toujours  été  propres  à  l'hérésie.  D'ailleurs,  la  modération  de  l'Eglise 
et  la  justice  de  son  action  sont  histori(|uen!ent  incontestables.  Les  excès 
con)mis  en  certaines  circonstances ,  comme  dans  la  croisade  contre  les 
Yaudois  ,  la  Saint-Barthélémy,  etc.,  ne  lui  sont  point  imputables. 

Quanta  l'intolérance  pi'otestante  envers  les  catholiques,  elle  est  im- 
putable aux  chefs  et  aux  législateurs  de  la  réforme  ;  elle  souille  à  la  fois 
les  codes  ,  la  théologie  et  l'histoire  de  tous  les  peuples  qui  ont  suivi  le 
grand  mouvement  du  seizième  siècle  ;  elle  est  partout  perfide,  brutale, 
atroce  ,  sacrilège  ,  immorale. 

Pour  soutenir  cette  grave  accusation  ,  notre  auteur  passe  succincte- 
ment en  revue  l'histoire  de  rétablissement  et  tles  progrès  du  protestan- 
tisme ,  sa  théologie  elles  législations  qu'il  a  enfantées  en  Allemagne,  en 
Danemark,  en  Noi-wége ,  en  Islande,  en  Suède,  en  Angleterre,  en 
Irlande  ,  en  Suisse,  en  Ecosse  ,  dans  les  Pays-Bas,  en  France.  Près  de 
trois  cents  pages  de  ce  volume  sont  consacrées  à  ce  lamentable  et  acca- 

(I)  Chez  Sirou  et  Dcsqucrs,  rue  des  Noyers,  57.  Prix  :  iG  fr.  —  Voir  ci-dessus,  p.  229 
et  342. 


—  377  — 

blant  examen.  La  matière  authentique  soumise  à  cet  examen  dénote  une 
barbarie  tellement  sauvage,  un  fanatisme  tellement  atroce,  qu'on  se 
sent  tenté  de  douter  des  faits  les  plus  éclatants  et  des  documents  les  plus 
certains  ,  et  l'on  se  dit  :  Mais  le  protestantisme  doit  en  mourir  de 
honte'.!!  Pendant  que  nous  formions  ce  doute  généreux  ,  le  protestan- 
tisme répondait  par  le  sac,  les  dévastations,  les  assassinats  et  les  spo- 
liations de  Fribourg,  de  Lucerne,  etc.  Les  peuples  qui  souffrent  au  mi- 
lieu d'eux,  qui  peut-être  encouragent  de  pareils  triomphes,  sont  dignes 
de  figurer  dans  le  cortège  I  Qu'ils  s'y  attendent  ! 


MEMORANDUM 

DES  LIBERTÉS  ET  DES  SERVITUDES  DE  L'ÉGLISE  GALLICANE  , 

Par  M.  A.  Guillemin  ,  docteur  eu  droit,  avocat  à  la  cour  royale  de  Paris, 
ancien  avocat  a  la  cour  de  cassation  et  au  conseil  d'Etat  (1). 

Vous  saurez  tout  ce  que  contient  ce  remarquable  volume,  si  nous 
vous  disons  qu'il  est  consacré  à  la  discussion  des  textes  authentiques  du 
gallicanisme. 

Il  est  surtout  question  du  gallicanisme  janséniste  et  parlementaire. 
C'est  le  Manuel  de  M.  Dupin  que  l'auteur  a  voulu  combattre  en  détail. 
Il  n'a  pas  eu  directement  en  vue  le  gallicanisme  théologique,  qui  cepea- 
dent  récolle  bien  des  horions  dans  le  combat. 

Une  introduction  étendue  est  consacrée  à  l'examen  des  textes  du  con- 
cile de  Constance,  dont  l'auteur  veut  d'abord  désarmer  ses  adversaires, 
ce  qu'il  exécute  à  merveille  :  car  il  ne  faut  guère  ,  pour  cela  ,  que  de  la 
bonne  foi. 

Le  corps  de  l'ouvrage  se  divise  en  trois  parties.  La  première  renferme 
l'examen  des  articles  de  Pithou;  la  deuxième  celui  des  articles  de  1682, 
et  la  troisième  celui  de  la  constitution  civile  du  Clergé,  de  la  Déclara- 
tion de  1826  et  des  articles  organiques. 

L'on  comprend  assez  que  l'auteur  a  enrichi  le  texte  de  chaque  partie 
principale  de  ses  annexes  et  appendices  naturels,  tant  en  faveur  du 
gallicanisme  qu'à  l'avantage  des  droits  de  la  papauté.  Ainsi  l'on  trouve 
dans  la  première  partie  la  prétendue  Pragmatique  de  saint  Louis  et  celle 
de  Charles  VII ,  le  Concordat  de  Léon  X  et  François  I",  les  Bulles  de 
Pie  II  et  Jules  II ,  etc.  La  troisième  partie  donne  les  textes  du  Sénatus- 
Consulte  du  17  février  1810  ,  du  Concile  de  Fontainebleau  ,  d'une  fuule 
de  lois ,  décrets  et  ordonnances  qui  s'y  rapportent ,  des  condamnations 
du  Manuel  de  M.  Dupin,  etc.  (2). 

(4)  Chez  Périsse  frères  ,   rue  du  Petit-Bourbon,  18.  Uu  vol.  in-8°.  Prix  :  7  fr. 

(2)  Toutes  ces  pièces  se  trouvent  dans  un  important  ouvrage  dont  nous  aurions  dû  cn- 
ti'ctenir  nos  lecteurs  depuis  longtemps;  mais  nous  avons  toujours  ctc  arrêté  par  cette  con- 
sidération f|ue  l'auteur  est  non-seulement  notre  ami ,  mais  encore  notre  coassocié.  Nous 
voulons  parier  du  Cours  de  droit  canon  de  M,  l'abbé  André. 


—  378  — 

Voilà  enfin  un  rnpport  fidèle  de  celte  longue  et  déloyale  guerre  de  ruses 
et  de  violences  légales  faites  par  des  lâches  et  des  hypocrites  à  lautorilé 
sainte  de  la  papauté  ;  voilà  enfin  un  procès-verbal  exact  et  sincère  des 
barrages  insidieux  et  violents  que  la  force  brutale  et  l'esprit  de  schisme 
ont  opposés  ,  le  long  des  âges  ,  à  l'invasion  de  la  chaire  apostolique  ; 
voilà  l'inventaire  flétrissant  de  ces  vieux  débris  vermoulus  des  instru- 
ments de  l'oppression  ,  que  les  révolutions  emportent  avec  les  oppres- 
seurs ,  laissant  l'autorité  de  l'Eglise  planer  majestueusement  au-dessus 
pour  recueillir  les  naufragés  et  réédifier  la  société  dissoute. 

Ajoutons  que  l'auteur  met  un  admirable  talent  au  service  d'une 
science  vraiment  solide.  Il  est  poëte  et  jurisconsulte  savant  ;  mais  chez 
lui  la  poésie  n'est  que  l'ornement  de  la  science. 

Une  qualité  plus  précieuse  encore,  c'est  que  M.  Guillemin  sait  par- 
faitement se  tenir  a  sa  place  de  simple  laïque.  11  déclare  ,  dès  son  début, 
le  sens  de  son  livre  :  «  Il  est  permis  à  tout  catholique  de  vérifier  les  mo- 
«  tifs  de  sa  croyance  et  de  sa  soumission  à  l'Eglise  ,  et  même  de  les  pu- 
«  blier.  Ce  n'est  point  là  violer  la  défense  faite  aux  laïques  par  Inno- 
«  cent  m,  d'usurper  l'office  du  ministère  (P.  b).  Peut-être  convient-il 
«  qu'une  voix  venant  aussi  du  barreau  explique  le  droit  canonique  dans 
«un  esprit  de  soumission  à  l'Eglise,  en  face  des  lois  qui  la  persécu- 
«  lent  (P.  62).  Il  ne  convient  pas  qu'un  simple  laïque  se  jette  dans  la 
c<  controverse  de  ces  immenses  questions;  mais  il  convient  à  tout  homme 
"  de  foi  de  comprendre  et  de  confesser  les  motifs  d'une  entière  soumis- 
«  sion  à  l'Eglise  et  au  Chef  de  l'Eglise  (P.  269).  »  11  ne  manque  jamais 
l'occasion  de  faire  l'humble  confession  de  la  réserve  imposée  aux  fidèles 
(P.  284,  etc.);  et  cette  confession  sincère  cjui  l'honore,  il  l'observe  avec 
une  fidélité  qui  l'honore  davantage  encore,  et  qui  impose  à  son  talent  et 
à  sa  science  une  modestie  devant  l'éclat  de  laquelle  on  se  sent  pris  d'une 
vénération  spontanée,  bienfaisante  pour  l'àme.  Voilà,  sous  le  rapport 
de  la  discipline  et  de  la  doctrine  ,  un  modèle  que  nous  proposons  aux 
écrivains  catholiques  séculiers  (1).  M. 


SUR  LINSTRUCTION  PURLIQUE  DANS  LES  ÉTATS  SARDES, 

Par  M.  Depoisier  ,  membre  correspondant  de  l'académie  de  Dijon  ,  etc.,  un  volume  in-8*. 

Prix  :  6  fr.  50  c. 

Dans  ce  livre,  pas  un  mol  pour  ou  contre  la  liberté  d'enseignement , 
pns'une  lettre  émouvante  sur  ou  contre  le  monopole  universitaire  ,  pas 
unesyllabe89  ou  93,  radicale  ou  néo-philosophique  :  c'est  étonnant!  c'est 
incroyable  1  Aussi  l'auteur,  qui  connaît  notre  engouement  en  ce  genre  , 
a-t-il  hàle  de  nous  dire  qu'il  a  écrit  pour  sa  paisible  et  heureuse  patrie, 
la  Sardaigne.  Il  sait  donc  bien  que ,  dans  notre  France  ,  la  vogue  et  les 
succès  d'écus  sont  réservés  aux  auteurs  bien  avisés  ,  qui  chatouillent  ha- 

(1)  Voir  dans  la  Voix  de  CFgUsc,.  p.  175,  ce  que  nous  disons  U  cet  égard. 


—  379  — 

bilement  la  fibre  révolutionnaire  et  démocratique!  Il  le  sait,  et  voilà 
pourquoi ,  dans  sa  conscience  de  brave  et  candide  Savoisien  qu'il  est, 
il  déclare  n'avoir  voulu  faire  qu'un  bon  livre  ,  f[uand  nos  grands  publi- 
cistes  ne  s'appliquent,  eux,  qu'à  se  ménager  une  bonne  affaire.  Il  y  a  du 
sens ,  beaucoup  de  sens  et  de  vrai  dans  cette  manière  de  voir  et  d'ap- 
précier noire  littérature-librairie.  Mais,  quelles  que  soient  les  appréhen- 
sions de  notre  auteur,  —  je  dirais  plus  juste,  la  modestie,  —  qu'il  se 
rassure,  et  qu'il  nous  rende,  à  nous  Fi'ançais,  plus  de  justice.  Oui,  il  y 
a  en  France  un  crétinisme...  politique,  et  même  les  crétins  de  cette  eS' 
pèce  ne  sont  pas  moins  nombreux  que  les  pauvres  crétins  de  la  Savoie. 
Tout  livre,  tout  journal,  toute  publication  enfin  qui  ne  parle  pas  Vargot 
philosophique  ou  radical  ,  ne  saurait  arriver  —  pour  le  moment!  —  à 

la  renommée  des  succès  populaires  et aux  billets  de  banque.  Mais  , 

Dieu  merci!  dans  cette  France  ,  restée  catholique,  il  y  a  aussi  des  amis 
de  leur  patrie  et  de  la  bonne  littérature  ,  qui  se  tiennent  à  Técart  des 
partis  politiques,  qui  recherchent  les  œuvres  de  conscience  et  de  talent, 
et  qui  distribuent  des  couronnes  plus  durables  que  la  fumée  de  la  vogue 

populaire.  M.  Depoisier  s'en  apercevra  ! A  dire  vrai,  son  livre  sera 

un  véritable  phénomène  pour  les  Etats  Sardes,  où  rien  de  semblable  en 
ce  genre  n'a  paru  encore  ;  mais  il  aura  également  du  succès,  beaucoup 
de  succès  ici  et  ailleurs,  parce  qu'il  contient  des  choses  qui  sont  de  tous 
les  pays.  Faisons  le  voir...  A  coup  sûr  la  critique  de  la  Lecture  ne  flatte 
pas,  alors  môme  ({ue  ses  sympathies  sont  acquises  à  toute  publication 
catholique  :  Platon  lui  est  cher,  mais  la  vérité  lui  est  plus  chère  encore. 
C'est  là  son  cachet  particulier  :  elle  lui  restera  fidèle,  quand  même... 
M.  Depoisier  ne  s'en  plaindra  pas. 

L'auteur  partage  son  ouvrage  en  considérations  générales  et  en  études 
secondaires.  Cette  division  indique  beaucoup  moinsde  malièresqu'elle  n'en 
contient  réellement.  Il  est  rare  de  donner  plus  qu'on  ne  promet,  i\I.  Depoi- 
sier s'est  plu  à  prouver  le  contraire.  En  effet,  dans  la  première  partie,  qui 
forme  quatre  chapitres  et  dix-neuf  paragraphes,  il  traite  — de  l'état 
de  l'instruction  publique  en  Europe,  —  de  l'unité  de  l'instruction  géné- 
rale, —  de  la  manière  dont  on  pourrait  substituer  les  orateurs  de  l'anti- 
quité chrétienne  aux  orateurs  de  Rome  et  d'Athènes  ,  —  de  la  religion 
dans  l'enseignement,  —  de  l'histoire,  de  la  chronologie,  —  de  l'éducation 
des  professeurs  ,  —  d'une  école  normale  primaire,  —  d'un  programme 
d'école  populaire,  —  des  devoirs  de  cette  école,  —  de  l'enseignement  des 
principes  de  la  jurisprudence  dans  les  collèges  ,  —  de  la  discipline,  de 
l'enseignement  de  l'histoire  naturelle,  —  de  la  manière  de  rendre  les  ré- 
créations instructives  ,  —  des  langues  vivantes  ,  —  de  la  gymnastique  , 
—  de  l'éducation  des  filles,  —  des  institutrices  et  d'une  école  normale  for- 
mée pour  elles,  —  des  salles  d'asile  ,  —  des  crétins.  —  C'est  déjà  beau- 
coup  —  L'énoncé  des  matières  contenues  dans  celte  première  partie 

nous  dispense  de  faire  celui  de  la  seconde,  (pii  renferme  Imit  chapitres 
et  quatre-vingts  paragraphes.  On  voit  assez  qu'il  s'agit  de  tout  un  sys- 


—  380  — 

lème  théorique  et  pratique  d'instruction.  Mais  ce  que  l'on  ne  peut  sentir 
qu'à  la  lecture  de  l'ouvrage,  ce  que  l'on  sent  à  chaque  ligne,  c'est  l'étude 
approfondie  du  sujet,  la  connaissance  parfaite  de  tout  ce  qui  a  été  écrit 
sur  cet  objet ,  constaté  par  les  plus  heureuses  citations  ;  enfin  ,  et  avant 
tout,  l'expérience  de  Vlwjnme  du  métier.  Ce  sont  là  des  qualités  qui,  in- 
dépendamment d'un  style  toujours  pur  et  correct  dans  sa  simplicité,  doi- 
vent faire  rechercher  cet  ouvrage  parles  instituteurs,  les  pères  de  famille 
et  les  hommes  d'Etat  qui  s'occupent  d'enseignement.  Il  y  aura  profit 
pour  tous.  Ce  sont  pour  la  plupart  des  choses  connues,  sans  doute  ;  mais 
par  ce  livre  elles  seront  mieux  connues ,  mieux  appréciées  ,  et  rendues 
plus  faciles  dans  l'application.  Quant  à  des  considérations  et  à  des  aper- 
çus nouveaux,  ils  ne  manquent  pas  non  plus,  et,  pour  donner  tout  à  la 
fois  une  idée  de  ce  livre,  et  pour  faire  acte  de  critique,  nous  allons  entrer 
dans  l'examen  de  quelques  paragraphes. 

Coup  d'œil  sur  r instruction  en  Europe...  «  Si  l'on  examine  l'état  de 
l'instruction  en  Europe,  on  verra  que,  tirant  sur  la  carte  une  ligne  hori- 
zontale de  l'est  à  l'ouest ,  les  peuples  du  Nord  sont  ceux  qui  ont  fait  le 
plus  grand  progrès  dans  le  grand  œuvre  de  l'émancipation  intellectuelle. . . 
Il  y  a  tel  Etat  de  l'Allemagne  où  le  citoyen  qui  ne  sait  ni  lire,  ni  écrire, 

ne  peut  se  marier Ailleurs,  pour  aspirer  au  rang  de  citoyen  ,  il  faut 

avoir  reçu  ce  qu'on  appelle  la  Confirmation ,  qui  n'est  autre  chose  qu'un 
acte  par  lequel  on  constate  que  le  citoyen  connaît  ce  qui  a  rapport  à  son 
état  civil  et  religieux...  Le  Midi  semble  moins  avancé,  etc.  » 

Nous  ne  pouvons  disconvenir  que  l'instruclion  ,  du  moms populaire , 
ait  fait  plus  de  progrès ,  et  même  ait  été  plus  favorisée  dans  les  pays  sé- 
parés du  catholicisme,  que  dans  l'Italie  ,  l'Espagne  ,  la  France  et  autres 
contrées  restées  catholiques.  L'auteur  se  tait  sur  la  cause  qui  nous  a  valu 
ce  désavantage,  parce  que  sans  doute  en  Sardaigne.  les  partis  politiques 
ne  s'en  font  pas  une  arme  contre  le  Clergé;  mais  en  France  c'est  le  con- 
traire. Il  nous  faut  donc  la  dire  cette  cause.  D'abord  le  catholicisme  , 
loin  de  repousser  l'instruction  du  peuple,  la  prescrit  expressément  dans 
son  Code.  En  Irlande,  un  Evèquo,  et  même  un  curé,  a  le  droit  d'empê- 
cher tout  mariage ,  quand  la  femme  ne  sait  pas  lire  (\e  Sun).  II  nous  est 
donc  permis  de  répéter,*  comme  nous  l'avons  écrit  :  «  Non,  le  catholicisme 
n'est  pas  ,  lui  ,  une  borne  ,  car  il  est  l'aspiration  ascendante  vers  Dieu, 
d'où  s'écoule  tout  don  parfait  ;  vers  Dieu,  qui  est  le  Seigneu?^  de  la  science, 

vers  Dieu,  qui  ordonne  que  la  foi  même  soit  raisonnable et  le  prêtre 

catholique,  qui  est  l'àme  vivante  du  catholicisme,  mentirait  à  sa  mission 
pour  comprimer  la  raison  humaine  dans  l'inactivité,  au  sein  niêmed'un 
mouvement  général  !!  !  Mais  qui  donc  a  établi,  à  la  sueur  de  son  front  et 
l'effusion  de  son  sang,  le  règne  de  l'esprit  sur  la  chair...  »  [Clergé  catho- 
lique devant  la  société,  page  232.)  La  cause  donc  qui,  dans  les  Etats  ca- 
tholiques, a  pu  entraver,  enchaîner,  ou  relarder  l'instruction  de  ce  peu- 
ple, est  la  philosophie  voltairienne,  laciuelle  jette  nu  Clergé  ses  propres 
œuvres.  Car  n'est-ce  pas  elle  ([ui  a  voulu  doter  le  monde  de  ce  genre 


—  381   — 

d'instruction  qui  ne  présente  à  Tàme  que  de  vagues  théories  ;  elle  qui 
dessèche  le  cœur,  arrache  l'homme  à  ses  devoirs  ,  et  qui  ,  séparant  as- 
tucieusement l'instruction  de  l'éducation  chrétienne,  promène  cet 
homrne  de  songes  en  songes,  de  rêveries  en  rêveries,  d'absurdités  en  ab- 
surdités, le  laissant  en  proie  à  tous  les  vices,  à  toutes  les  passions ,  sans 
foi  et  sans  Dieu?  Un  tel  genre,  un  tel  système  d'instruction,  si  opposé  au 
catholicisme  ,  a  dû  trouver  le  Clergé  devant  lui ,  faisant  tous  ses  eftorts 
pour  en  arrêter  le  progrès.  C'est  encore  aujourd'hui  ce  même  système 
qui  empêchera  en  France  les  esprits  de  s'entendre  et  de  se  réunir,  pour 
élever  sur  les  ruines  du  monopole,  la  liberté  d'enseignement,  et  donner 
à  la  jeunesse  une  instruction  et  une  éducation  sages  ,  convenablement 
répandues,  assorties  aux  institutions  civiles  et  religieuses,  et  basées  l'une 
et  l'autre  sur  les  principes  de  la  morale  et  de  la  religion.  Qui,  du  Clergé 
donc  ou  de  ses  adversaires  ,  est  responsable  de  notre  infériorité  en  fait 
d'instruction  publique,  comparativement  aux  autres  peuples?  Il  était 
bon  qu'on  le  sûll 

—  De  la  religion  dans  l'enseignement,  qu'elle  n'est  pas  un  système.  — 
«  Notre  esprit  n'a  pas  été  créé  pour  vivre  dans  le  vague.  11  lui  faut  un 
aliment.  Or,  cet  aliment,  il  ne  peut  le  prendre  que  dans  les  croyances. 
Qui  ne  croit  à  rien  n'a  pas  la  vie  en  lui.  Un  écrivain  n'est  politique,  mo- 
ral ou  religieux  que  par  ses  convictions...  Si  une  pensée,  hautement  mo- 
rale ou  profondément  religieuse  ne  préside  pas  à  tout  ce  que  l'imagina- 
tion la  plus  féconde  est  capable  de  créer,  ses  efforts  n'aboutiront  qu'à 
des  résultats  éphémères...  La  religion,  a  dit  Bacon,  est  une  aromate  qui 
empêche  la  science  de  se  corrompre...  Or,  dans  nos  collèges,  on  enseigne 
trop  sèchement  la  religion.  Les  enfants  entendent  avec  la  plus  complète 
insouciance  des  vérités  spirituelles,  si  solennelles  et  si  terribles  qu'elles 
feraient,  dit  un  auteur,  sortir  les  morts  du  tombeau;  ils  n'en  sont  point 
émus.  Une  des  causes...  »  Tout  cela  est  vrai,  et  pour  le  compléter,  il 
faut,  avec  M.  Depoisier,  ajouter  à  la  leçon  l'exemple,  et  dire  «  que  le  pro- 
fessorat exige  beaucoup  de  vertus  dans  ceux  qui  le  pratiquent.  »  Or,  où 
prendre  ces  professeurs  préparés  et  vertueux?  Sans  faire  intervenir  le 
mot  de  corporations  religieuses,  de  jésuites,  l'auteur  qui  parle  pour  les 
peuples  des  États  Sardes,  où  ces  mots  se  confondent  heureusement  avec 
celui  du  Clergé,  se  prononce  de  préférence  pour  les  ecclésiastiques,  sur 
ces  paroles  mêmes  de  M.  de  Salvandy  :  «  Les  ecclésiastiques  ont  une  vo- 
cation particulière  pour  l'éducation  de  la  jeunesse,  parce  qu'ils  appor- 
tent foi  et  affection,  une  foi  profonde,  un  sentiment  profond  de  la  gran- 
deur de  leur  mission,  et  une  affection  tendre  et  paternelle  qu'aucune 
autre  ne  trouble  et  ne  distrait...  »  Puis  M.  Depoisier  demande  la  créa- 
tion d'une  école  normale,  dont  l'entrée  serait  également  ouverte  aux  laï- 
ques. Ces  idées  sont  larges  et  utiles,  })raticables  sans  doute  en  Sardaigne; 
mais,  pour  les  réaliser  en  France,  il  faut,  auparavant,  que  le  Clergé  soit 
mieux  connu  et  mieux  apprécié  par  les  hommes  politiques.  Nous  dii'ons 
un  jour  les  moyens  de  lever  les  obstacles;  en  attendant,  toutes  nos  vues. 


—  382  — 

tous  nos  vœux  tendent  à  voir  confiée,  à  dos  professeurs  dignes  et  tran- 
quilles sur  leur  avenir,  Ja  jeunesse  française,  sur  laquelle  reposent  les 
destinées  de  la  patrie. 

Que  u'aurions-nous  pas  à  dire  sur  les  innovations  heureuses  propo- 
sées par  M.  Depoisier.  dans  son  vaste  plan  d'instruction  publique?  sur 
sa  méthode  historique,  sur  le  romantisme,  sur  les  études  philosophi- 
ques, sur  les  devoirs  des  parents,  sur  la  création  des  bibliothèques,  sur 
la  réhabilitation  des  auteurs  sacrés  anciens  ,  sur  l'enseignement  logique 
et  raisonné  de  la  grammaire,  sur  les  salles  d'asile,  etc.?  Que  d'aperçus 
justes  et  piquants,  quelle  rare  sagacité  dans  le  choix  des  citations!  quelle 
modestie  à  s'abriter  sous  de  grandes  autorités!...  Nous  sommes  obligé 
de  nous  resti^eindre.  Nous  conseillerions  seulement  à  M.  Depoisier  de  ne 
point  douter  de  la  nécessité  d'établir  dans  nos  collèges  des  cours  d'anglais, 
d'allemand,  etc.  Seulement  nous  voudrions  que  la  chose  s'y  fit  mieux, 
et  il  y  a  moyen  à  cela  !  Nous  eussions  désiré  encore  lui  voir  signaler  avec 
moins  d'indulgence  et  plus  d'étendue  certains  vices  de  notre  système 
d'éducation,  par  exemple  la  malheureuse  obstination  que  l'on  met  à  con- 
fier le  soin  le  plus  essentiel  de  l'éducation  à  des  maîtres  d'étude,  espèce 
de  parias  des  collèges,  qui  ont  à  remplir  les  plus  délicates  fonctions,  et 
qui  sont  les  moins  honorés,  les  moins  considérés  entre  tous  les  profes- 
seurs. 

Enfin,  nous  approuvons  avec  notre  auteur  le  piquant,  et  jusqu'à  un 
certain  point,  l'à-propos  de  ce  passage  de  Nisard  :  «  Qu'est-ce  que  cette 
littérature  périodique?  C'est  une  besogne  littéraire ,  qui  ne  demande  ni 
étude,  ni  application,  ni  choix,  ni  veilles,  ni  critique,  ni  art,  ni  rien  de 
ce  qui  est  difficile...  que  les  uns  se  forment  avec  du  vin ,  les  autres  avec 
la  fumée  du  tabac...  »  Nous  avouons  que  cette  littérature  ,  plus  propre  à 
gâter  le  goût  et  la  pureté  intellectuelle  des  enfants  ,  qu'à  les  former  aux 
belles-lettres  et  à  la  vertu,  doit  être  éloignée  soigneusement  de  leurs  re- 
gards. Mais  n'oubliez  pas  qu'aujourd'hui,  malheureusement  sous  plusieurs 
rapports,  la  littérature  d'actualité,  périodique,  est  un  attrait  irrésistible, 
un  besoin  général,  et  que,  malgré  toutes  les  précautions  possibles,  elle 
pénétrera  partout.  Au  lieu  donc  de  la  proscrire  impitoyablement,  il  se- 
rait plus  sage  de  la  réformer,  de  la  purifier.  Des  feuilles  périodiques 
ont  entrepris  cette  tâche;  nous  l'accomplissons,  pour  notre  part,  dans 
la  Lecture  et  dans  la  Voix  de  l'Eglise,  et  nous  croyons  bien  mériter  du 
pays! 

M.  Depoisier  a  donc  pu  se  convaincre,  ainsi  que  nos  lecteurs,  que 
nous  n'avons  pas  des  accommodements  avec  la  critique;  ils  nous  en 
croiront  mieux  quand  nous  terminerons,  en  disant  :  M.  Depoisier  a  eu 
la  modestie  de  ne  prétendre  qu'à  une  bonne  action,  et  il  a  fait  un  bon 
livre,  agréable  à  lire,  pour  la  correction  et  la  simplicité  du  style;  très- 
utile  aux  pères  de  fannlle,  aux  instituteurs  de  tous  les  pays,  bon  à  être 
médite,  non  pas  seulement  en  Sardaigne,  mais  en  France,  mais  partout. 
C'est  un  beau  succès!  L'abbé  G***. 


—  383  — 
LES  PETITES  CAUSES  PEU  CÉLÈBRES, 

Par  M.  Charles  Charbonnier  ,  ancien  rédacteur  de  la  Gazette  des  Trihvnauo;  (1). 
Pour  être  exactement  complet  et  complètement  exact,  à  ce  titre  :  les 

PETITES  CAUSES    PEU  CÉLÈBRES  ,    l'auteUP  dcvoit   DJOUtef  :  TRÈS-CUniEUSES  ET 

SOUVERAINEMENT  INTÉRESSANTES.  Il  Hc  l'a  pas  fait;  premier  défaut. 

Peste  de  livi-e ,  va  !  Je  ne  voulais  pas  le  lire  :  à  quoi  bon  ?  No  vois-je 
pas  ce  que  c'est?  ne  le  connais-je  pas  comme  si  je  l'avais  fait  ?  et  j'ai  là 
tant  d'autres  travaux  qui  réclament  mon  temps.  Mais  voyons  ce  dia- 
logue.... Comme  c'est  vrai  I  comme  c'est  naturel  !  Et  celui-ci  ,  et  cet 
autre.  Ah  !  voila  bien  la  nature,  voilà  bien  Thomme  tel  que  le  font  la 
société  ,  les  vices,  les  vertus.  Cela  n'est  pas  inventé.  —  Ah  !  mais  mon 
temps  se  passe!  —  Ohl  plus  que  ceci  ,  encore  ceci ,  je  ne  couperai  pas 
les  feuillets ,  rien  que  quelques  morceaux  saillants  çà  et  là  !  —  Mais 
allons!  jette  donc  le  livre  !!!... 

Lecteur  sérieux,  lecteur  studieux,  gardez-vous  de  ce  livre  ;  il  attire, 
il  attache,  il  enchante,  il  fascine!  et  un  long  rire  d'aise  fait  dans  votre 
esprit  un  écho  sans  fin  qui  ne  vous  permet  de  vous  appliquer  à  rien.  Un 
reflet  gai  ou  triste,  mais  toujours  \  if  et  saisissant ,  se  projette  dans 
votre  imagination  ,  et  n'en  permet  plus  le  séjour  aux  sèches  éludes.  — 
Deuxième  défaut. 

Mais  que  contient  donc  ce  livre?  —  Ah  !  J'allais  ou])lier  de  le  dire. 
Ne  vous  est-il  pas  arrivé  vingt  fois  ,  en  lisant  les  chroniques  des  jour- 
naux judiciaires  ,  de  vous  écrier  :  Oh  !  quelle  vérité  dans  les  carac- 
tères 1  quelle  variété  dans  les  personnages  !  quelle  vivacité  dans  le  dia- 
logue !  quel  imprévu  dans  la  réplique  !  quel  naturel  dans  l'action  ! 
quelle  originalité  dans  la  pose!  Oh!  que  cela  est  plaisant!  (ju^il  y  aurait 
un  bon  choix  à  faire  dans  la  collection  de  la  Gazette  des  Tribunaux , 
et  un  délicieux  livre  à  tirer  de  celle  du  Droit  !  Eh  bien  !  ami  lecteur  ,  ce 
livre  délicieux  n'est  plus  à  faire;  le  voici.  Mais  le  choix  est  fait  avec  une 
perfidie  habile  !  Pas  un  morceau  qui  fatigue  ,  qui  ennuie  ,  qui  fasse 
bâiller  ou  qui  dégoûte.  Tout  est  piquant  ,  tout  est  saisissant  et  moral. 
En  sorte  que  tout  citoyen  français  qui  a  été  à  la  primaire  sera  obligé 
d'acheter  ce  volume.  C'est  un  impôt  de  vingt-cinq  sous  qui  va  être  pré- 
levé sur  toutes  les  bourses  ;  car,  en  France,  tout  le  monde  a  besoin  de 
rire  un  peu,  de  ce  rire  pur  et  sincère  qui  fait  un  moment  oublier  les 
peines  et  les  soucis  de  la  vie ,  met  en  mouvement  tous  les  sentiments 
généreux,  et  féconde  le  besoin  des  émotions  et  des  épanchemenls  de 
l'amitié.  C'est  là  ce  caractère  français  tant  vanté  que  ce  livi-e  vient  en- 
core agacer,...  Troisième  défaut  pire  que  les  deux  premiers. 

Malgré  ces  défauts ,  ou  plutôt  à  cause  de  ces  défauts ,  le  vénérable 
Evoque  de  Chàlons  vient  d'en  autoriser  la  lecture  comme  utile  et  intéres- 
sante. Si  donc  vous  voulez  ,    comme  tout  le  monde,  lire  le  livre  de 

(1)  Chez  Périsse  frères,  un  vol.  in-l8*,  prés  de  iOO  pages.  Prix:  \  fr.  2.o  c. 


—  3S4  — 

M.  Charbonnier,  hàtez-vous  ;  car  il  est  condamné  à  ne  pas  séjourner 
chez  le  libraire. 


OBSERVATIONS  SIR  LE  RETOUR  A  LA  IITIRGIE  ROMAINE, 

EXAMEX  RESPECTUEUX,  PACIFIQUE  ET  RELIGIEUX 

Des  objections  et  représeutations  contre  le  retour 
anx  BréTiaire  et  llissel  romains. 

SECOND  EXAMEN   RESPECTUEUX,  etc., 

Par  M.  l'abbé  Meslé(<). 

Tout  le  monde  sait  la  haute  importance  de  la  question  liturgique  dé- 
battue dans  les  brochures  de  M.  l'abbé  Meslé  ,  aussi  bien  que  l'intérêt 
dont  le  Souverain-Pontife  honore  les  travaux  faits  dans  le  sens  des 
droits  de  la  chaire  apostolique  ,  quand  ils  sont  écrits  avec  modération  , 
science  et  sagesse.  Or  nous  pouvons  affirmer  que  le  digne  auteur  des 
trois  brochures  annoncées  joint  à  la  connaissance  exacte  de  la  matière 
qu'il  traite  une  charité  aussi  douce  que  son  zèle  est  ardent.  Ceux  donc 
qui  désirent  connaître  la  foule  des  détails  que  soulève  cette  controverse 
sont  sûrs  de  les  trouver  nettement  exposés  et  clairement  résolus  dans 
les  écrits  de  M.  Meslé,  qu'il  est  désirable  de  voir  répandus  partout, 
afin  que  la  manière  irritante  de  quelques-uns  soit  remplacée  par  la  sim- 
plicité aimable  et  la  douce  charité  d'un  auteur  qui  a  mérité  les  hauts  en- 
couracements  de  l'Eslise  mère  et  maîtresse  de  toutes  les  Eslises. 


JJocsie. 


Tereetfï   à  l'auteur   de   V Mâisloit'e   des  Ciit'ottdin», 

«  Ce  n'est  pas  que  de  l'or  l'ardente  soif  s'allume 
«  Dans  un  cœur  qui  s'est  fait  un  plus  noble  trésor, 
«  Ni  que  de  son  flambeau  la  gloire  me  consume 
♦  De  la  soif  d'un  vain  nom  plus  fugitif  encor.  » 
( Lamartine  à  l'académie  de  Marseille.) 

«  Que  les  tyrans  divers  dont  la  vertu  se  joue , 
«  Selon  l'heure  et  les  lieux  .  s'appellent  peuple  ou  roi , 
«  Déshonorent  la  pourpre  ou  salissent  la  boue , 
«  La  honte  qui  les  flatte  est  la  même  pour  moi.  » 
(  Lamartine  à  Ne'mcsis.  ) 

La  Popularité,  la  moderne  chimère. 

Peut  donc  ,  en  promettant  sa  couronne  éphémère  , 

Faire  abjurer  soudain  le  plus  noble  passé  1 

(<)  Drochurcs  in-8'.  Prix  :  I  fr.  chaque.  Rennes,  chez  Ed.  Morault  ,   libraire. 


—  385  — 

Tout  tléchit  devant  elle  ,  et  nos  yeux  à  sa  suite 
N'ont  vu  que  trop  souvent  l'éloquence  séduite 
S'écarter  du  sentier  par  le  devoir  tracé. 

0  popularité  !  nom  sonore  mais  vide  , 
Fantôme  au  vain  langage  ,  au  sourire  perfide  , 
On  te  prend  pour  le  phare,  et  tu  n'es  que  l'écueil. 

Météore  trompeur ,  dangereuse  syrène , 

Dont  l'éclat  éblouit  et  dont  la  voix  entraîne, 

Dans  quels  gouffres  sans  fond  tu  fais  tomber  l'orgueil 

C'est  l'idole  du  siècle  ,  et  devant  cette  idole 
Les  plus  fiers  aujourd'hui  se  mettant  à  genoux , 
S'efforcent  d'emprunter  son  impure  auréole. 

Son  despotique  empire  est  établi  chez  nous  ; 
On  la  sert,  on  la  flatte ,  et  même  le  génie 
A  de  ses  fers  dorés  subi  l'ignominie. 

Ses  esclaves  ont  pu  partager  son  pouvoir , 
Et,  pour  en  obtenir  la  gloire  et  la  richesse, 
Deviennent  des  jouets  qu'un  souffle  fait  mouvoir. 

D'une  tourbe  vulgaire  excusons  la  bassesse  , 
Laissons  à  l'écrivain  qui  ne  vivra  qu'un  jour 
Sa  lâche  servitude  et  son  ignoble  amour. 

Mais ,  d'un  chantre  immortel  quand  l'ivresse  funeste 
A  quelque  heureux  forfait  dressant  un  piédestal  , 
Exalte  les  tribuns  que  sa  raison  déteste  , 

Alors  il  faut  maudire  un  vertige  fatal , 
Alors  il  faut  pleurer  une  muse  divine 
Et  se  voiler  la  face  au  nom  de  Lamartine. 

Sur  un  chemin  sanglant  son  talent  égaré , 
En  quêtant  un  succès,  naguère  a  consacré 
A  de  basses  fureurs  une  sublime  page. 

Du  doute  et  de  l'erreur  il  a  goûté  le  fiel , 

Des  dons  les  plus  brillants  accordés  par  le  ciel , 

C'est  a  l'esprit  du  mal  qu'il  va  porter  Ihommagc. 


—  386  — 

A  Reims,  sous  le  portail  aux  murs  lleurdelysés  , 
La  royauté  put  voir  Lamartine  auprès  d'elle. 
11  vint  aux  hymnes  saints  mêler  un  chant  fidèle. 

Quand  le  trône  et  l'autel  en  trois  jours  sont  brisés  , 
■A-t-il  sur  leur  destin  fait  couler  quelques  larmes? 
Peureux  dans  sa  pensée  a-l-il  cherché  des  armes? 

Non  !...  dans  son  triste  écrit ,  l'honneur,  le  dévoûment, 
Le  courage ,  le  droit ,   le  respect  du  serment , 
Une  seconde  lois  sont  livrés  au  supplice. 

Lamartine  à  ce  point  s'est-il  donc  méconnu  ? 

Du  vil  Egalité  serait-il  devenu 

Le  courtisan  posthume  et  l'odieux  complice? 

Prendre  pour  la  sagesse  un  délire  crue! , 
A  d'augustes  clartés  préférer  la  nuit  sombre, 
Se  plaire  à  profaner  la  harpe  d'Israël  ; 

Des  enfants  de  Moab  aller  grossir  le  nombre  , 
Disperser  dans  la  fange  et  la  myrrhe  et  l'encens  , 
Pour  le  Dieu  qu'on  aima  ne  plus  trouver  d'accens  ; 

D'une  révolte  impie  arborer  la  bannière, 
Mettre  de  l'avenir  la  justice  en  défaut  , 
Crier  mort  à  Louis  et  grâce  h  Robespierre  ; 

Quand  le  sang  d'Antoinette  arrose  l'échafaud  , 
Calomnier  la  femme  ,  insulter  à  la  reine , 
Et  se  faire  l'écho  des  clameurs  de  la  haine  ; 

Des  peuples  abusés  bercer  les  passions  , 

Et  des  vieux  égorgeurs  caressant  la  mémoire , 

Pour  ^  endre  un  manuscrit ,  faire  mentir  l'histoire  : 

C'est  un  rôle  à  ranger  parmi  ces  actions 

Qui  pèsent  sur  le  cœur  et  font  courber  la  tète , 

Et  dont  la  France  a  dû  rougir  pour  sou  poète. 

La  soif  de  l'or  peut-être  ,  ou  la  soif  des  bravos  , 
Tourmentent  son  esprit ,  asservissent  sa  plume 
Et  la  guident  au  gré  des  sophismcs  nouveaux. 


—  387  — 

Notre  juste  courroux  à  cet  aspect  s'allume  : 
Un  illustre  transfuge  ajoute  à  nos  douleurs  , 
Et  son  apostasie  est  un  de  nos  malheurs. 

Du  fait  et  du  hasard  bravant  les  satellites , 
Il  pouvait ,  champion  des  vérités  proscrites  , 
Marcher  d'un  front  altier  et  d'un  pas  résolu; 

II  pouvait  nous  montrer  les  vertus  outragées  , 
De  leur  tombe  à  sa  voix  ressuscitant  vengées  ; 
II  le  pouvait  sans  doute...;  il  ne  Ta  pas  voulu. 

Aux  pieds  de  nos  faux  dieux  l'historien  s'abaisse  , 
Ses  yeux  se  sont  couverts  d'une  nuée  épaisse  ; 
Il  offre  aux  scélérats  la  palme  des  héros. 

Des  hauteurs  de  son  àme  il  a  quitté  la  cime, 

Et ,  pour  être  applaudi  par  les  fils  des  bourreaux  , 

De  la  main  du  génie  il  a  fardé  le  crime  ! 

Vicomte  de  Nugem. 
(  Fragment  inédit  des  Souvenirs  d'un  voyageur.  ) 
Elisabetirs  Castle,  île  de  Jersey. 


CORRESPONDANCE  ET  NOUVELLES. 


Gnérison  miraciilcusc. 

M.  l'abbé  Gally,  curé  de  Saint-Martin-d'Avallon  (Yonne),  notre  ami 
d'enfance  et  notre  compatriote,  nous  écrit  la  lettre  suivante,  que  nous 
croyons  devoir  publier  pour  la  gloire  de  Marie. 

ft  Autre  nouvelle  plus  heureuse  encore.  La  sainte  Vierge  a  bien 

voulu  opérer,  dans  ma  paroisse,  une  guérisonque  je  regarde  et  que  tout 
le  monde  regarde  comme  miraculeuse.  On  va  faire  une  information  en 
règle.  M.  Edmi  (1)  assure  qu'il  signera  de  son  sang  que  c'est  la  une 
chose  surnaturelle.  J'ai  envie  d'en  envoyer  la  relation  ou  à  Ion  journal, 
ou  à  l'Univers;  c'est  comme  tu  le  voudras.  Je  parle  de  l'Univers  (2),  à 

(1)  C"est  le  médecin  qui  soignait  la  malade. 

(2)  Nous  doutons  que  VUnivcrs  veuille  publier  cette  relation.  Nous  avons  été  agréa- 
blement surpi-is  qu'il  ait  bien  voulu  parler  du  Nouveau  récit  de  Mgr  de  La  Rochelle  :  car 
il  .s'était  refusé  jusque-là  ù  annoncer  même  la  relation  sur  l'apparition  de  la  sainte  Vierge  à 
LaSalelte.  Ce  qui  nous  étonne  aujourd'hui,  c'est  que  l'Cnirers  n'ait  pas  jugé  convenable 
d'insérer  une  réponse  aux  attaques  dont  a  été  l'objet  le  Récit  de  Mgr  Villecourt.  Cette 
réponse  cependant  lui  avait  été  adressée  par  une  personne  infiniment  recommandablc. 
Notre  journal  d'ailleurs  est  déju  de  nature  ii  donner  beaucoup  de  publicité. 


—  388  — 
cause  de  la  publicité;  car,  corame  dit  Mgr  Villecourt,  il  est  bon  de  révé- 
ler, le  plus  qu'il  est  possible,  les  œuvres  de  Dieu  et  celles  de  sa  sainte 
Mère  (1).  Voici  le  fait  que  je  te  rapporte  à  la  hâte. 

«  Tu  n'es  pas  sans  connaître  Antoinette  Belnat  (2).  Dès  Fâge  de  douze 
ans,  par  suite  d'un  coup  qu'elle  avait  reçu  dans  l'estomac,  elle  avait 
cet  organe  extrêmement  faible;  très-souvent  elle  vomissait  après  avoir 
mangé.  Son  état  ne  fit  qu'empirer  avec  les  années.  Elle  a  aujourd'hui 
trente-deux  ans.  Depuis  trois  ou  quatre  ans  surtout,  elle  ne  mangeait 
plus  rien;  toute  sa  nourriture  consistait  en  quelques  cuillerées  de  lait  le 
matin;  jamais  de  vin,  jamais  de  pain,  jamais  de  bouillon  gras.  Encore 
le  lait  ne  passait-il  qu'avec  une  peine  extrême;  il  était  fort  rare  qu'elle 
ne  vomît  pas  après  l'avoir  pris.  Au  reste,  elle  n'en  faisait  pas  une 
grande  consommation  ;  elle  en  prenait  pour  un  sou  dans  toute  sa  semaine. 
Les  derniers  quinze  jours  de  sa  maladie,  elle  n'a  peut-être  pas  pris 
pour  tout  aliment  un  verre  d'eau.  Mais  je  m'aperçois  que  j'anticipe  sur 
la  relation  détaillée  qui  sera  publiée  ;  je  termine  donc  en  te  disant  qu'a- 
près une  neuvaine  à  Notre-Dame  de  La  Salelte,  et  après  avoir  bu  de 
l'eau  de  la  fontaine  chaque  jour,  dimanche,  21  novembre,  elle  a  été 
guérie  tout  d'un  coup.  Plus  de  tumeurs  dans  le  ventre,  plus  de  dou- 
leurs d'estomac,  plus  de  points  de  côté,  un  appétit  magnifique,  plus  de 
vomissements.  Elle  prend  plus  de  nourriture  en  un  seul  repas,  aujour- 
d'hui, qu'elle  n'en  prenait  dans  une  année  entière  auparavant.  Le  som- 
meil est  revenu,  elle  se  couche  sur  son  côté,  ce  qu'elle  ne  faisait  pas  de- 
puis des  années 

«  Gloire  à  Marie!  Tout  le  monde  est  ici  dans  l'admiration.  Je  termine 
en  te  priant  de  remercier  Dieu  avec  nous,  et  de  t'intéresser  toujours 
pour  la  paroisse  Saint-Martin ,  en  faveur  de  laquelle  tu  vois  la  sainte 
Vierge  s'intéresser  aussi. 

«  Ton  tout  dévoué  ami,  Gally.  » 


M.  Ilippolyte  Barbier,  notre  ami  et  collaborateur,  si  connu  dans  le 
monde  littéraire  sous  le  nom  du  Solitaire  ,  a  été  ordonné  prêtre ,  à 
Paris,  par  Mgr.  Fayet ,  son  Evêque. 

(H)  C'est  aussi  ce  que  dit  M.  l'abbé  Mathieu  clans  ses  Avertissemenls  du  Ciel,  que  nous 
recommandons  à  nos  pieux  lecteurs. 

(2)  Nous  connaissons  effectivement  depuis  son  enfance  cette  heureuse  protégée  de  la 
sainte  Vierge,  et  nous  connaissions  aussi  parfaitement  le  déplorable  état  de  sa  santé. 
Nous  sommes  convaincu,  comme  notre  respectable  ami,  que  c'est  la  une  guérison  mira- 
culeuse. 


FIN  DU  PREMIER  VOLUME. 


TABLE  DES  MATIERES 


DU  PREMIER  VOLUME 


DE   LA  DEUXIÈME   SÉRIE  DE   LA  LECTURE. 


Aux  AMIS  DE  CE  JOOVNAL 1 

A  nos  lecteurs 279 

A  nos  bienveillants  abonnés  et  amis 361 

Des  libertés  de  l'église  gallicane  ,  par  M.  l'abbé  "%  ancien  vicaire  général.  — 
Premier  article.  —  Origine  que  leur  donne  le  docteur  Charlas.  —  Réflexions  sur 
les  résultats  de  leur  fausse  application 4 

Deuxième  article.  —  Les  sectaires  n'ont  pas  attendu  le  règne  de  Louis  XIV  pour 
proposer  une  Déclaration  d'articles.  Le  Cardinal  du  Perron  fait  échouer  un  projet 
de  ce  genre  en  i6!4.  On  profita,  soixante-huit  ans  plus  tard,  de  la  question  des 
Immunités  et  de  la  Bégaie ,  pour  inquiéter  le  Saint-Siège  et  proclamer  les  qua- 
tre articles.  Notes  de  Fleury 33 

Troisième  article.  —  Commentaire  sur  les  notes  manuscrites  de  M.  l'abbé  Fleury, 
rapportées  dans  l'article  précédent.  —  Esprit  qui  animait  Bossuet  dans  l'affaire  de 
la  Déclaration 161 

Quatrième  article.  —  E.xtrait  du  discours  de  Bossuet ,  à  l'ouverture  de  l'assemblée 
de  i  682.  Quelques  réflexions  sur  ce  discours 201 

Cinquième  article.  —  Réflexions  générales  sur  les  quatre  articles.  —  Sort  qu'ils  ont 
subi  à  différentes  époques 233,  265 

Sixième  article.  —  Suite  des  réflexions  générales  sur  la  Déclaration.  —  Sa  déca- 
dence progressive  dans  le  Clergé  de  France 298 

Septième  article.  —  Premier  article  de  la  Déclaration 529 

Huitième  article.  —  Partialité  du  second  article  de  la  Déclaration.  Il  né  peut  être 
raisonnablement  classé  parmi  les  libertés  de  l'Eglise  gallicane 364 

Liberté  de  l'Église.  —  Quelques  mots  sur  l'ordonnance  royale  et  la  circulaire  de 
M.  le  ministre  des  cultes ,  à  l'occasion  de  l'Encyclique  de  N.  S.^.  le  Pape  Pie  IX, 
et  du  jubilé ,  par  M.  l'abbé  Bonnetat 12 

Liberté  d'enseignement.  —  Lettre  de  Mgr  l'Evêque  de  Saint-Brieuc 60 

Doctrine  de  l'Eglise  sur  la  liberté  d'enseignement ,  par  M.  l'abbé  Mvtuieu 79 


—  390,— 

Pages 
Quelques  réflexions  sur  la  complicité  des  gens  de  bien  dans  la  ruine  de  la  société, 

par  M.  n.  de  Bonald 303 

La  liberté  des  peuples  n'est  que  dans  le  christianisme  ,   par  M.  Delahate ôS6 

L'impie  mystifié  ,  lettre  â  M.  le  rédacteur 538 

Frédéric  et  Voltaire  ,  par  M.  Fortcsat .     246  ,  27 1 

Du  dernier  Mandement  de  Mgr  l'Archevêque  de  Paris,  et  de  la  condamnation  de 

lu  Voix  de  la  Vérité  et  du  Rappel 278 

Réponse  à  M.  Eugène  Blanc 193 


■iO 


Sciences  et  akts.  —  Magnétisme  animal ,  par  M.  l'abbé  Macpied 

Un  trait  de  magnétisme ,  ou  le  magnétisme  découvert 77 

Une  couvei-sion  au  magnétisme  animal ,  par  M.  l'abbé  ÎIathîeo 105 

Visites  au  Salon  de  1847,  par  M.  Petit  de  jilleville,  premier  article.  —  De  l'art 
en  général.  —  Origine  et  histoire  de  l'institution  du  Salon.  —  Examen  du  Salon 

de  1 847  :  sculpture -. 97 

Deuxième  article.  —  Peinture,  gravure  ,  vitraux,  etc , 129 

CritiqCe  bibliographique.  —  L'unité  européenne ,  par  M.  L.  de  Juvigxy 25 

Marie  ,  ou  les  divines  Mélodies ,  par  M.  Vacquerie 26 

Les  Girondins,  par  M.  de  Lamartine.  — Jugement  sur  la  mort  de  Louis  XVL     85,  iV2 

Poésie  dn  foyer,  par  Madame  Gcinard 86 

Des  droits  et  des  devoirs  de  la  i-oyauté  constitutionnelle  dans  l'ordre  de  la  religion, 

par  M.  l'abbé  Bonnetat.  —  Premier  article ,  416  ;  deuxième  article 224 

Du  nouveau  projet  de  loi  sur  la  liberté  d'enseignement,  par  M.  l'abbé  Dupaslocp.  '•'19 

Examen  critique  de  l'Histoire  de  la  Révolution ,  par  M.  Michelet M9 

Lettre  de  Mgr  l'Evêque  de  Langres  à  M.  de  Salvandy,  à  propos  du  projet  de  loi  sur 

l'instruction  secondaire  ,  etc i'ob 

L'éducation  et  l'enseignement  en  matière  d'instruction  secondaire  ,  par  Timon ]o6 

Le  mois  de  Marie  ,  etc. ,  par  M.  l'abbé  Pinard •!  o6 

Le  mois  de  Marie  d3  l'Archiconfrérie 157 

Annales  de  l'Archiconfrérie  ,   etc loS 

Examen  critique  de  l'Histoire  de  la  Révolution  ,   par  M.  L.  Bl.vnc 1"" 

Clément  XIV  et  les  jésuites  ,  par  M.  Crétineal-Joly -ISî 

Défense  de  Clément  XIV,  et  réponse  à  l'abbé  Gioberti  ,   par  le  même 518 

Histoire  de  Henri  VIII,  par  M.  Audin 186 

Lettre  de  Mgr  l'Evéque  de  Langres  à  l'occasion  du  chapitre  de  Saint-Denis 187 

Chapitre  de  Saint-Denis,  histoire  de  sa  fondation,  etc.,  par  Mgr  l'Archevêque  de 

Paris 29^ 

Méditations  sur  la  fin  du  monde,  etc.,  par  M.  Delahaye 188 

Leçons  de  physique,  de  chimie,  etc.,  par  M.  L.  Salle 189 

Histoire  de  l'Eglise  de  France,  tome  I",  par  M.  l'abbé  Guettée 221 

Nouvelles  fleurs  de  la  vie  des  saints 222 

Solution  de  grands  promîmes  ;  premier  article,  229;  deuxième  article,  542;  troi- 
sième article ^  '  ^ 

Coui-s  de  thèmes  grecs,  etc.,  par  M.  l'abbé  Crcice 231 

Choix  des  métamorphoses  d'Ovide,  par  M.  l'abbé  Foulon 231 

Appeadix  de  diis,  etc.,  annoté  par  M.  l'abbé  Auduuert 231 


—  391   — 

Pages 

Lettre  de  Fénelon  à  l'Académie  française,  annotée  par  M.  l'abbé  Cruice ^5:2 

Histoire  philosophique  du  règne  de  Louis  XYI,  par  M.  de  Tocqueville 2o0 

Tableau  de  la  vie  de  Louis  XVI,  par  le  vicomte  de  Fallodx 2o2 

Histoire  de  la  Révolution  et  de  l'Empire ,  par  Amédée  Gabockd 253,  284 

Le  prêtre  et  le  christianisme  en  présence  de  leurs  antagonistes,  par  M.  B.  Loats 236 

Fioretti,  ou  les  petites  fleurs  du  B.  saint  François 2.'>(i 

Du  jansénisme,  ou  la  vérité  sur  les  Arnauld,  par  M.  P.  Vakix. 287 

L'univers  expliqué  par  la  révélation,  ou  essai  sur  la  philosopliie  positite,  par  Jl.  L. 

Chaubard 289,  522 

Panorama  de  la  Corse,  ou  histoire  de  cette  île,  etc.,  par  M.  de  Lemps 295 

De  Torigine  et  de  la  réparation  du  mal,  par  M.  l'abbé  Actorie 317 

Dieu  et  l'homme,  ou  les  devoirs  de  l'homme  envers  Dieu,  etc 319 

Les  catholiques  de  France  au  tribunal  de  Pie  IX,  par  M.  de  Régnox 320,  3î6 

Divi  Csecili  Cypriani,  etc ô4G 

Humble  remontrance  au  R.  P.  Guéranger,  par  31.  Bermkr 347 

La  divine  Apocalypse  en  Ters  français  libres,  par  M.  l'abbé  de  Lestang 3o0 

Chants  des  ruines,  par  M.  Jules  de  Tocrnefort 551 

Nouvelles  conférences  ecclésiastiques,  par  31.  Hilaire  Audeut 3o4 

Mémorandum  des  libertés  et  des  servitudes  de  l'Eglise  gallicane,  par  31.  A.  Glil- 

LEMi>: .- 377 

Littérature.  —  Le  temps ,  par  31.  l'abbé  Corcié 21 

L'homme  de  lettres  du  jour,  par  le  même 367 

Fragment  poétique  sur  la  mort  du  docteur  .lonathan  Swift,  traduit  par  31.  le  comte 

Le  Peltier  d'Aoxay 108,  2!6 

La  mer  et  le  désert,  ou  les  missionnaires  en  Amérique,  par  31.  Bernard  de  Poi- 

MEYROL 305 

Les  scandales  de  Paris,  par  31.  Jules  de  Tournefort G.'î,  313,  3(J9 

Le  dernier  baron  chrétien ,  par  le  même 190,  213,  239,  273 

Faris  religieux.  Esquisses  de  mœurs 73,  109,  145,  172,  208,  242 

Pensées,  maximes,  réflexions  morales,  jugements  et  paradoxes,  par  un  homme  du 

monde 92,  127,  260,  357 

Poésie.  —  Espérance  d'un  catholique,  ou  le  siècle  devant  le  Pape tj6 

A  ma  lyre,  par  31.  Détour 124 

Souvenir  du  passé 294 

Le  nom  de  3Iaric,  par  un  Helvétien 12.'i 

Hymne  du  soir,  par  le  même ' 159 

ftlarie,  étoile  de  la  mer,  par  Auguste  Majecx 239 

Le  petit  Savoyard  mourant 353 

Jours  d'automuc,  par  31.  Charles  Pén.\,ud ^23 

L'amour  chrétien,  sonnet,  par  M.  le  vicomte  de  Nugest 220 

Le  crucifix  de  Vasserburg,  tercets  à  T.  3Iurphy,  par  le  même 32."> 

L'Histoire  des  Girondins,  sonnet  à  31.  de  Lamartine,  par  le  même .326 

La  popularité,  tercets  à  l'auteur  de  l'Histoire  des  Girondins,  par  le  même 381- 

Cas  de  conscience  à  propos  des  libertés  exercées  ou  réclamées  par  les  catholiques, 

etc. ,  par  Mgr  Pahisis  ,  Évéquc  do  Langrvs 373 


—   392  r- 

Pages 

Sur  l'instruction  publique  dans  les  étals  Sardes ,  par  M.  Dkpoisier 578 

Les  petites  causes  peu  célèbres ,  par  M.  Charbox.mer 385 

Observations  sur  le  retour  à  la  liturgie  romaine ,  par  BI.  Meslé 584 

Lettre  de  M.  de  Chateaubriand.  — Mort  de  madame  de  Chateaubriand 24,  64 

Discours  du  Pape  sur  le  blasphème 31 

Discoui-s  du  Pape  aux  prédicateurs  de  Rome 63 

Dévouement  du  Clergé 94 

Lettre  de  M.  Tabbé  Mathieu,  sur  l'apparition  de  La  Salette 262 

Lettre  du  P.  Lacordaire,  sur  le  Pape 3ô9 

Guérison  miraculeuse.  —  Lettre  de  M.  l'abbé  Gally 587 


FIN   DE   LA  TABLE   DU   PREMIER   VOLUME. 


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